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Les trois Premier de l'An

Chine Les trois \ Premier de l'An " En Chine, il y a actuellement trois Premiers de l'An : celui des temps anciens, que fêtaient nos pères ; celui que, depuis l'installation de la République, nous avons adopté pour nous mettre à la hauteur des Européens ; enfin celui du 5 février époque où le printemps métamorphose la surface de la terre : ce dernier est en haute estime parmi les populations de la campagne. "
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    Chine



    Les trois \ Premier de l'An "



    En Chine, il y a actuellement trois Premiers de l'An : celui des temps anciens, que fêtaient nos pères ; celui que, depuis l'installation de la République, nous avons adopté pour nous mettre à la hauteur des Européens ; enfin celui du 5 février époque où le printemps métamorphose la surface de la terre : ce dernier est en haute estime parmi les populations de la campagne.

    Un jour, le Printemps, paré comme une jeune épousée, le visage rose et souriant, rencontra au Palace Hôtel le vieil ancien Premier de l'An chinois. Le pauvre vieux délaissé portait encore la natte de ses cheveux tressés ; son corps maigre et osseux disparaissait sous des fourrures ; de ses mains aux ongles noirs et immenses il relevait le devant de sa longue robe, laissant apercevoir ses hautes bottes de satin moiré à semelles d'étoffe. A peine étaient-ils entrés en conversation qu'un jeune dandy, habillé à la dernière mode de Paris, la cigarette aux lèvres, gants jaunes, jonc à pomme d'or, souliers vernis, cheveux cirés retombant en crinière sur le visage, s'approcha d'eux. Sans ôter son chapeau, sans saluer, coupant la parole aux deux interlocuteurs, il dit aussitôt :

    C'est moi le Premier de l'An nouveau genre. A moi la préséance. Arrière les temps anciens. Il faut faire place aux nouveaux. Il n'y a que moi de vraiment bien. Quand le mâle chante, la femelle se tait. Usées les vieilles badernes! Rappelle-toi, fantôme à la barbe blanche et à la queue postiche, tous les malheurs et toutes les calamités dont tu as gratifié l'Empire chinois. La République a bien fait de te limoger », de te mettre hors cadre et de me donner le premier rôle. N'ai-je pas apporté de nouvelles moeurs et de nouveaux usages ? Tu souris ? Qu'as-tu à reprocher à mon genre de politesse modern style ? Au moins avec moi tu respires un air de liberté. Tout le monde est heureux. En mon honneur, les journaux s'impriment en rouge, et aux portes des maisons on suspend le rameau porte-bonheur. Les machines, l'électricité, les aéroplanes, les grèves, les guerres civiles, les bombes : on ne connaissait pas tout cela de ton temps ! Voilà ce qu'on appelle le progrès et grâce à moi... Hein ? Que marmottes-tu entre tes dents branlantes, pauvre vieux Caton ? Mes vêtements ? Mes habits de cérémonie, mon chapeau haut de forme ?... Tu me trouves étriqué ! Mais te crois-tu, toi, tellement joli avec ta longue natte pendante dans le dos ? Parole d'honneur, à te voir de profil on pourrait se demander si tu ne descends pas du singe avec ton appendice ! Eh ! Oui ; va donc, avec ta robe de chambre, faire l'exercice et apprendre le métier de soldat. C'est nous qui saurons défendre cette patrie que tu as laissée descendre jusqu'au dernier degré d'annihilation parton incurie sans pareille, vieux grippe-sou ! Qu'as-tu fait de nos droits souverains ? Pourquoi as-tu laissé les étrangers pénétrer chez nous et leur as-tu donné l'extraterritorialité ? Qui leur a laissé mettre la main sur la Gabelle et les Douanes ? Combien as-tu reçu pour tes trahisons ? Vraiment, plus j'y pense, plus je crois que la jeune République s'est montrée intelligente en te mettant à la porte et en me donnant ta place. Il ne te reste plus que d'aller par l'univers promener tes vieux os. Et surtout tâche de ne pas les perdre, car tu n'es qu'un fossile.

    Le vieillard doucement répondit :

    Et cependant j'avais du bon ! S'il est vrai que des calamités se sont abattues sur mon Empire au temps où je tenais le sceptre, le peuple a joui aussi de bien des années de joie et de tranquillité qu'il ne reverra plus ! De mon temps la jeunesse était encore respectueuse envers la vieillesse. Riches ou pauvres, tous ceux qui sous le poids des ans tenaient leurs fronts courbés vers la terre avaient droit aux égards. Confucius, notre grand homme, inculquait à tous des sentiments de sagesse et de pondération. On ne voyait pas, comme maintenant, de jeunes écervelés se croire quelque chose parce qu'ils savent dire : « Good morning ou : Bonjour, Monsieur », en langue étrangère. Que les temps ont changé ! Pour briguer les premières places, on ne voit plus de gens sensés se mettre sur les rangs ; il n'y a plus, portant les insignes de préfet et de sous-préfet, que des blancs-becs, qui n'ont pour toute expérience que la peau d'âne que leur a conférée l'école.

    Autrefois, pour traiter les affaires importantes, dans chaque village, les notables faisaient la loi, et leurs enseignements étaient écoutés. Dans les assemblées, seuls ceux qui avaient des connaissances spéciales sur les sujets en discussion osaient prendre la parole, et seuls aussi quelques initiés s'occupaient de politique. Actuellement nous sommes gouvernés par une bande de jeunes orgueilleux, qui, parce qu'ils ouvrent une grande bouche, hurlent de grands mots, font de grands gestes et sont habillés à l'Européenne, croient qu'ils sont capables de guider le char de la République ! Mais dis-moi, qu'as-tu fait de la famille, que j'avais fondée si patriarcale et si unie, enfant terrible, à qui il aurait fallu donner le fouet, plutôt que de te laisser agir d'après ton caprice et tes fantaisies malsaines ? Tu aurais encore besoin d'une nourrice et tu joues à l'homme d'affaires et à l'homme d'état !... O passé, dont je me plaisais à tresser de mes propres mains tout le bonheur, que tu me sembles loin ! Reviendra-t-il jamais, ce bon vieux temps où, pour me fêter dignement, on faisait bombance pendant quinze jours ; où chacun se revêtait de ses plus beaux atours pour recevoir et rendre des visites ? Où sont les luttes antiques où l'on couronnait de lauriers les vainqueurs à la boxe et au bâton ? Le vieux dragon ne se promène plus de village en village au son du tam-tam. Il reste à dormir dans son antre, car nul n'a plus souci de lui... Oui, je suis vieux et je souffre des insultes que l'on me jette. Au reste, attendons et voyons ce que tu feras, jeunesse frivole et irrespectueuse ! D'ailleurs, jusqu'à présent tu n'as guère de quoi te vanter. Cinq, et même, en comptant bien, six révolutions en onze ans : ce n'est vraiment pas mal pour commencer ; cela promet pour l'avenir, et, si tu mets un frein à tes idées égalitaires, tu perdras bientôt ton indépendance ; le bolchevisme te balaiera, toi et des utopies... Ah ! Bon vieux temps, tu étais encore le meilleur et je ne perds pas l'espoir qu'un jour !... Mais silence ! Nexcitons pas la susceptibilité de notre usurpateur.

    Le Printemps, qui avait écouté en souriant les plaintes de l'Antique des jours et les élucubrations orgueilleuses du jeune Arriviste, leur dit tout joyeux :

    Mes amis, j'ai le regret de vous le dire, à toi, pauvre miteux, et à toi, tête sans cervelle ; vous n'y êtes pas, mais pas du tout ! Laissez-moi rire de vos idées de préséance ! Vous êtes, tous les deux, quoique différant de caractère et de sentiments, bons à être mis dans le même sac. A quoi servent tant de paroles et de discussions oiseuses ?... Celui qui doit occuper et qui occupe de fait la première place, c'est moi, et moi seul, car il ne peut y en avoir d'autres. Pour l'ancienneté et la popularité, ni la vieillesse, ni la jeunesse ne peuvent rivaliser avec celles que je possède ; aussi quelle audace d'espérer tenir la première place !... Dès que le monde fut habitable j'ai commencé d'exister et de gagner le coeur des hommes. D'ailleurs, toi qui connais l'histoire, vieux débris des jours passés, tu devrais savoir que, pour me faire honneur, en l'an 1261 avant Jésus-Christ, à l'occasion d'une conjonction des cinq planètes, l'Empereur Tchoan-Hu me désigna pour être le commencement de l'année civile. La date fixée pour m'offrir les congratulations fut le premier jour du troisième mois astronomique, que l'on appela « Renouveau de la nature ». A cette époque donc, en Chine mon prédécesseur, que l'on fêtait au solstice d'hiver, fut officiellement détrôné. Tu n'étais pas encore né, il me semble, et je reçus alors les hommages non seulement des plus humbles, mais aussi des plus grands de la terre. Tous les ans dans les premiers jours de février, l'Empereur lui-même, pour me remercier des bienfaits que je répandais sur ses sujets, creusait à la charrue neuf sillons symboliques. Les ministres et les officiers achevaient le labour. Après la cérémonie, un grand festin réjouissait tous les coeurs et, dans des odes immortelles, on chantait ma beauté, ma bonté, mes charmes, mes grâces. Car, malgré mon grand âge, je défie les atteintes sournoises du temps ; je suis toujours et je resterai toujours jeune ; je n'ai pas besoin de fard

    Pour réparer des ans l'irréparable outrage...

    Une fois même, pour me flatter, en 667 avant Jésus-Christ, les ministres présentèrent à l'Empereur Kuo-Tsoung une charrue chargée des fleurs que mon sourire fait éclore ; mais celui-ci, un peu rustre de manières et peu galant, ne voulut pas s'en servir. « L'instrument des paysans n'est pas fait de la sorte, dit-il, donnez-moi une vraie charrue », et il accomplit le rite ancestral.

    Un seul refusa de reconnaître mon élégante royauté ; le nom de cet impoli était Shan, en l'an 816 avant Jésus-Christ ; mais ses ancêtres n'ayant pas eu, cette année-là, d'offrandes provenant de la culture du champ impérial, s'irritèrent de son manque de piété filiale et lui retirèrent leur protection. Il mourut tué par une flèche qui lui perça le coeur et lui brisa la colonne vertébrale. Ce fut le spectre du comte Tou, qu'il avait mis à mort malgré son innocence, qui servit pour la vengeance.

    Dans chaque préfecture et sous-préfecture de l'Empire du Milieu, qu'ils soient mandarins, notables, commerçants, artisans ou gens de la campagne, tous me font fête le 5 février. Vois ce boeuf en papier jaune, que l'on appelle le « Boeuf du Printemps », suivi de son gardien, aussi en papier, et armé d'un fouet. Quelle joie, quelles acclamations dans le peuple, quand on les promène solennellement à travers les rues de la ville pour se rendre à la Porte de l'Est où est élevée une estrade, sur laquelle s'accompliront les cérémonies ! Quelle animation dans cette foule ! Et ces enfants, qui, revêtus de leurs plus beaux habits aux couleurs voyantes et variées, courent de-ci, de-là, lançant dans les airs leurs cris joyeux, ne ressemblent-ils pas à des papillons qui s'enivrent de lumière en voltigeant au-dessus d'un parterre émaillé de mille couleurs dont je sais revêtir la nature ? Regarde. Trois fois durant le parcours, un cavalier arrête le palanquin du Préfet. En hâte, mettant pied à terre, il s'agenouille et, d'une voix haute et claire, il forme des souhaits.

    En ce jour de Printemps : Prospérité et Bonheur ! La renommée portera le nom de notre « Père et Mère » au-delà des quatre Océans. En ce jour de Printemps : Félicité et Richesse ! L'avancement de notre aimable maître montera comme le soleil.

    En ce jour de Printemps : Gloire et Immortalité ! Sans déclin notre illustre seigneur régnera sur son peuple.

    Les sapèques enveloppées de papier rouge sont jetées à la poignée, et le peuple mêle ses acclamations à celles du héraut. La foule se sent entraînée par l'enthousiasme de tous, enthousiasme qui n'a plus de limites et devient de la frénésie, quand sur l'estrade le mandarin, se mettant à genoux devant le boeuf, fait, au signal donné par le cérémoniaire, les grandes prostrations, offre les mets et répand le vin des libations... N'es-tu pas trop fatigué de m'entendre, vieillard à barbe blanche ? Je m'adresse à toi seul, car ce muscadin aux faux airs empruntés et qui veut se rendre intéressant, est en ce moment trop occupé de sa petite et précieuse personne pour écouter longtemps parler un autre que lui... Non ? Eh bien ! Veux-tu que je te raconte comment, au Thibet, on me fait fête dans la vallée d'Himis au nord de Kachmir. C'est aux pieds des monts Himalaya, dont les cimes sont toujours couvertes de neige. Oui... tu ris... et tu as raison, car malgré mes efforts je n'ai pas encore pu prendre possession de toute la terre... Au reste, mon empire est assez vaste pour que je dédaigne les cimes orgueilleuses qui ne veulent pas m'accueillir avec mes baisers et mes sourires. Puis, pour tout dire, je réserve surtout mes dons pour charmer les humains ; or tout endroit où mon sceptre ne domine pas est un endroit inhabité.

    Donc, dans ce pays, dès que les ouragans de neige s'apaisent, que les glaciers se mettent à fondre en torrents liquides, de toute part on se met en route à travers les déserts de sable. On escalade des passes presque infranchissables pour se réunir dans cette vallée, où déjà, de mon souffle attiédi et embaumé, j'ai décoré la terre d'un tapis verdoyant et fleuri. Le jour de la fête, accompagnée du bruit des cymbales, des gongs, des conques, des trompettes, une procession se déroule, procession d'êtres monstrueux ayant des corps humains ; l'un surtout, plus horrible que tous les autres : c'est l'Hiver escorté de sa cour de calamités, qui marche, danse et gesticule. Un moment ils s'arrêtent.

    Je profite de cet instant pour paraître, moi, le Printemps, beau, splendide, jouant avec mes génies, les rayons du soleil. Une lutte s'engage ; mais, bientôt vaincus, les démons de l'Hiver s'enfuient, pendant que je distribue mes faveurs. La foule, d'abord, est demeurée calme et silencieuse ; mais, quand les génies, assaillis par la ronde infernale, se redressent et repoussent leurs ennemis, un délire religieux s'empare d'elle, les clameurs montent et remplissent la vallée.

    Et non seulement l'Asie, mais aussi l'Europe m'attend chaque année, et avec quelle impatience ! La France, le pays que j'aime entre tous et où je me plais à verser à pleines mains les trésors de munificence que je possède, me délaisse bien un peu, et je ne suis plus officiel comme autrefois, où, pour célébrer l'aubépine et les premières violettes des prés, l'on chantait, l'on dansait et l'on couronnait de roses des Reines de Mai. Mais que de doux noms l'on me donne quand les beaux jours reviennent ; quand, chassant la mordante bise du Nord, je disperse les sombres nuées de l'Hiver. Le ciel est décoré de tons d'une couleur exquise et, à mon appel, tout, dans la nature réveillée de son long sommeil, se pare d'une fraîcheur virginale et devient vie, lumière, gaîté. Les âmes se réjouissent et les coeurs sont en liesse.

    A Florence, une reine est élue en mon honneur et, comme insigne de sa gracieuse royauté, on lui remet une branche de lys rouge.

    Dans la contrée des âpres frimas, en Suède, durant la nuit du Walborg, celle du 30 avril au let mai, ce peuple, à l'âme violente des anciens Scandinaves, n'a pas de mots assez tendres pour me célébrer pendant que des milliers de feux de joie brûlent sur les collines et dans les campagnes.

    Que dirai-je de la Suisse ? Là on se venge du bonhomme Hiver. Attaché sur un traîneau que tirent de petits garçons et des fillettes jolies comme des amours, il reçoit les quolibets de tout le monde, car il a l'air grognon et est vilain à faire peur... Et moi, le Printemps, monté sur un char magnifique orné de fleurs et de draperies splendides, je reçois les voeux et les hommages. Bientôt le vieux est bousculé ; on le hisse, on l'installe sur un bûcher et on le fait périr par le feu, son plus grand ennemi.

    J'ai encore des fêtes, non seulement dans l'Ancien, mais aussi dans le Nouveau Monde, où, dans quelques collèges, on célèbre solennellement le « Tice day ». C'est le jour où, tout en plantant deux sapins verts, les plus jeunes élèves choisissent la fleur qui leur servira d'insigne et la couleur qui, pendant leurs quatre années d'études, sera celle de l'uniforme.

    N'est-ce pas aussi un peu en mon honneur que, le jour de Pâques, en Amérique, tous les hommes portent à la boutonnière une fleur de lis ?

    Tu vois, il serait long et fastidieux de tout raconter. Ce qui est certain, c'est que, en aucun pays, personne ne peut rivaliser avec moi et que la palette d'aucun artiste ne saurait trouver les richesses de coloris dont je décore l'univers. Car n'est-ce pas moi qui donne à la nature non seulement son ornementation, mais tout ce dont elle a besoin, et même le superflu, puisque je l'enrichis de tout ce que je possède. Le pauvre genre humain, que ferait-il sans moi si je n'étais là pour lui donner la nourriture et le vêtement. Et vous-mêmes, c'est de moi que vous les avez. Tout, vous tenez tout de moi. Sans moi vous n'existeriez même pas, car n'est-ce pas d'après moi que vous fixez tous les deux le jour de votre anniversaire ? Vos fêtes ! Ah ! Oui, parlez-en... Toi, toujours pressé et qui agis avec la légèreté de ton âge, trois jours te suffisent ; il est vrai que tu les emploies bien, et pour ta santé, il est bon que ce soit court !... Et toi, tes quinze jours de réjouissance gastronomique plaisent à ta gourmandise et à ton estomac toujours avide, mais qu'est-ce que cela pour moi, le Printemps ? Ma fête ne dure pas seulement un jour, mais toute tannée et si dans un pays je me repose quelques mois, je continue à régner dans d'autres. Oui, je suis roi sur la terre et tout dans la nature est à mes ordres ! A moi donc le diadème !!!...




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    1939/62-72
    62-72
    Chine
    1939
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