Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Les tribulations d'un missionnaire.

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES SOMMAIRE HO-PAO-TCHANG. Su-tchuen oriental : LES TRIBULATIONS D'UN MISSIONNAIRE ; lettre du P. Louis. Maïssour : LE COORG ; lettre du P. Troussé. Thibet : VOYAGE DE TA-TSIEN-LOU A YA-TCHEOU ; relation du P. Déjean (suite) LA PESTE AU MAISSOUR ; lettre du P. Gouarin (suite). NOUVELLES DIVERSES. VARIÉTÉS : AUX PRÊTRES DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES.
Add this



    ANNALES

    DE LA SOCIÉTÉ



    DES



    MISSIONS ÉTRANGÈRES



    SOMMAIRE



    HO-PAO-TCHANG. Su-tchuen oriental : LES TRIBULATIONS D'UN MISSIONNAIRE ; lettre du P. Louis. Maïssour : LE COORG ; lettre du P. Troussé. Thibet : VOYAGE DE TA-TSIEN-LOU A YA-TCHEOU ; relation du P. Déjean (suite) LA PESTE AU MAISSOUR ; lettre du P. Gouarin (suite). NOUVELLES DIVERSES. VARIÉTÉS : AUX PRÊTRES DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES.

    Gravures : Le presbytère de Ho-pao-tchang. Habitants du Coorg. Eglise de Mercara. Eglise de Virajendarpett. Porteur de thé. Mon Auberge.



    HO-P AO-TCHANG



    Les presbytères des missionnaires en Chine sont généralement de simples rez-de-chaussée, précédés d'une cour entourée de murs et qui s'ouvre sur une rue par une porte à deux battants; cette porte est surmontée d'un fronton à forme triangulaire et à arêtes vives et pointues, décorée de dessins variés, jaunes, verts ou bleus et de sentences écrites en caractères noirs ou dorés sur fond rouge.

    Attenant au presbytère s'élève l'oratoire, auquel on ne peut guère donner le nom d'église, car il n'est souvent qu'une maison chinoise plus longue que les maisons ordinaires.

    Tels sont le presbytère et l'oratoire de Ho-pao-tchang, dont nous donnons la gravure et qui ont pour nos lecteurs un intérêt particulier. C'est là, en effet, que fut arrêté un missionnaire dont nous avons maintes fois parlé : le P. Fleury, prisonnier du brigand Yu-man-tse pendant de longs mois.



    JUILLET OUT 1899. N° 10.



    Nous devons ce dessin à l'amabilité et au talent du P. Louis, compagnon du P. Fleury, et qui réussit à s'échapper en passant par la cuisine et en contournant l'oratoire pour gagner les bois.



    (1). Porte d'entrée ; 2. Salle de réception des mandarins ; 3. Chambre du P. Fleury ; 4. Porte de la salle à manger ; 5. Endroit où fut tué le courrier ; 6. Chambre du P. Louis ; 7. Oratoire ; 8. Maison de chrétiens.



    Voici la situation particulière du presbytère et de l'oratoire de Ho-pao-tchang :

    Devant les bâtiments et à quelques mètres court la route de Leou-kang-ho, pavée de dalles assez mal taillées et large de 0m, 80.

    Entre cette route et le mur d'enceinte de la résidence s'étendent des rizières à ce moment de l'année pleines d'eau.

    Les constructions sont adossées à un rocher assez élevé, coupé à pic, et séparé d'un demi-mètre de la maison. A gauche est une rizière et à droite le bois qui servit de refuge au P. Louis.



    SU-TCHUEN ORIENTAL



    LETTRE DU P. LOUIS



    Missionnaire apostolique



    Après avoir échappé par son courage aux mains du fameux brigand Yu-man-tse, qui roulait s'emparer de lui en même temps que du P. Fleury, le P. Louis fut chargé par son évêque, Mgr Chouvellon, du district de Tong-hiang, il s'y rendit, au milieu des dangers et des péripéties, dont il nous fait le récit intéressant :



    Les tribulations d'un missionnaire.



    16 novembre 1898.



    Après pion départ de Ho-pao-tchang, tout fut pillé et incendié ; le père et la mère d'un prêtre chinois, le P. Ly-Lieou, tous deux très âgés, furent brûlés vifs dans leur maison.

    Pendant ce temps, j'étais en fuite ; heureusement je n'avais pas pris la même route que mes bagages : au lieu de passer par le Kin-hien, c'est-à-dire par Ho-tcheou, je suis descendu par le fleuve Bleu jusqu'à Fou-tcheou d'abord, et je suis resté une nuit chez le P. Pons, missionnaire chargé de ce district.

    Deux ou trois jours après mon séjour dans cette ville, le P. Pons fut attaqué au milieu de la nuit par toute la populace ameutée ; il ne dut son salut qu'à l'intervention du mandarin.

    De Fou-tcheou, j'ai continué à descendre le fleuve Bleu jusqu'à Tchong-tcheou où je me suis arrêté chez le P. Schültz.

    De là, déjà gravement indisposé, je pris la route de terre jusqu'à Leang-chan, où, après deux jours de voyage, j'arrivai chez le P. Roulland, mais il me fut impossible de continuer ma route : une inflammation d'intestins me força de rester au lit pendant vingt-trois jours.



    A peine en convalescence, je dus fuir devant les persécuteurs ; j'étais traqué de ville en ville et de village en village : les chrétiens vinrent m'avertir que Yu-man-tse avait mis ma tète à prix, et que des rebelles ayant découvert ma retraite, s'apprêtaient à venir me surprendre comme à Ho-paotchang.

    Je me confessai au P. Roulland, et je partis de nuit pour Su-tin.

    De fait, les rebelles vinrent et détruisirent l'oratoire de Leang-chan de fond en comble. De Leang-chan à Su-tin, il y a encre deux jours de marche. Je devais par conséquent coucher à mi-chemin dans un marché païen, à Ma-liou-tchang. J'étais déjà annoncé; je fis avertir le mandarin, le priant de vouloir bien me protéger.

    Il m'envoya à l'auberge, où j'étais descendu, quatre satellites, mais ceux-ci ne purent faire sortir la foule qui grossissait sans cesse.

    Les païens entraient dans ma chambre et venaient même s'asseoir près de moi, sur mon lit. Je les priai poliment de se retirer pour me laisser reposer.

    Au lieu de m'obéir, l'un d'eux prit ma tasse à thé et en but le contenu devant moi ; en Chine, cette action est la plus grossière insulte.

    Alors j'ordonnai à tout ce monde de s'éloigner au plus tôt. Devant mon attitude sévère, tous sortirent de ma chambre, mais restèrent dans la rue, autour de l'auberge. A quatre heures du matin, je réveillai mes satellites et leur dis d'aller m'ouvrir les portes du village. Je les suivis, et aussitôt la foule se précipita sur mes pas, mais à une distance respectueuse. A l'extrémité du village, je louai une chaise à porteurs, et à quatre heures du soir, j'arrivais à Surin, où m'attendait le P. Bonnet qui m'avait écrit à Leang-chan quelques jours avant mon départ. C'est là que je connus tous les détails de la persécution qui après Ho-pao-tchang, s'était étendue dans les districts de Yuin-tchouan et de Yun-tchang.

    J'appris aussi que les païens de Tong-hiang, connaissant ma prochaine arrivée, s'étaient ameutés, et avaient fixé le jour de la destruction de ma future résidence. Un chrétien avait prévenu le mandarin qui, pour la forme, s'était rendu sur le lieu du rassemblement et avait conseillé aux païens de se retirer.

    Ce même chrétien vint à Su-tin m'avertir de ce qui se passait. Je fis prévenir immédiatement le Tao-tai, qui envoya des ordres sévères au mandarin.

    Cette fois, celui-ci prit la chose au sérieux et fit arrêter les coupables.

    Après une dizaine de jours de repos à Su-tin, je me rendis enfin à Tong-hiang, distant de Su-tin d'une journée de marche, et j'y arrivai incognito, le 2 novembre, à huit heures du soir.

    Je n'ose encore envisager l'avenir, qui apparaît de plus en plus triste. Mais vous le voyez, je m'attends à tout, même à la mort. Dans cette perspective, je vous demande de me continuer le secours de vos prières.



    Tong-hiang, 19 janvier 1899.



    Dès mon arrivée à Tong-hiang, les insultes ne manquent pas, les rassemblements et les vociférations sont continuels, mais personne n'ose entrer dans ma résidence.

    Quand on crie trop fort, j'ouvre toutes grandes les portes de la cour :

    « Allons, dis-je aux païens, un peu de courage! Faites un pas jusqu'ici ». Puis je me plante au milieu de la porte ; mais mon aspect refroidit leur ardeur.

    Ces jours-ci, pour exciter leurs craintes, j'ai fait creuser quelques trous dans ma cour, et annoncer par les chrétiens que j'avais disposés des mines nombreuses, destinées à faire sauter l'oratoire avec les assaillants, en cas d'attaque.

    La ruse a réussi à merveille ; depuis ce temps, je suis plus tranquille ; mais cette sorte d'accalmie peut n'être que passagère. J'ai ici un mandarin qui excite le peuple à la rébellion, tout en m'assurant de sa fraternelle amitié, il m'a même offert un repas somptueux pour l'anniversaire de la naissance de sa mère; repas que je me suis bien gardé d'accepter...

    Il y a peu de temps, je lui dénonçais les complots qui se tramaient, et j'ajoutais que j'allais immédiatement en référer au Tao-tai de Tchong-kin, en lui disant que l'ayant prévenu de tous les agissements des païens, je le rendais responsable de ma mort, ou de celle des chrétiens.

    Il me répondit que jamais les habitants de Tong-hiang n'oseraient commettre le crime de tuer un missionnaire français actuellement leur hôte:

    Oh, fourberie chinoise !

    Malgré la persécution, nos fidèles restent fermes dans la foi. Moi-même j'interrogeais hier un chrétien, et certes non des plus fervents, et je lui disais :

    « Si Yu-man-tse vient ici, que feras-tu ?

    Je ne crains rien, répondit-il, Dieu disposera bien toutes choses ».

    A Long-choui-tchen, une petite fille de douze ans voit égorger son père, sa mère et trois de ses frères à côté d'elle ; Yuman-tse lui demande :

    « A ton tour, veux-tu apostasier ?

    Oh ! répondit-elle, je suis si petite, que ma mère ne m'a pas encore appris cela! »

    C'est pourquoi aucun missionnaire ne se sent découragé, chacun console, comme il peut, les malheureux chrétiens qu'il a sous sa garde, et malgré tout, nous espérons sortir avec honneur du danger.

    Hélas ! Même avec la paix, que de mal à réparer ! Et il faudra que les chrétiens se cachent encore longtemps, avant de reparaître un peu sur les marchés publics.

    Et les missionnaires ! Plus que jamais ils devront rester enfermés dans leurs chaises à porteurs, et si, un jour ou l'autre, ils viennent à se plaindre d'avoir été battus ou insultés clans tel ou tel village, le mandarin local répondra comme de coutume :

    « C'est vrai, on t'a battu, mais si tu étais resté en chaise, on ne t'aurait pas connu, et -mes sujets ne t'auraient pas culte ».

    Voilà ce qu'est en Chine la liberté de prêcher la religion chrétienne.




    1899/145-151
    145-151
    Chine
    1899
    Aucune image