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Les trente cinq vénérables serviteurs de Dieu 3 (Suite)

Les trente cinq vénérables serviteurs de Dieu 3 (suite) (SUITE1) LES CATÉCHISTES Tous ceux qui ont lu une ou deux lettres de missionnaires connaissent le terme de catéchiste et la charge qu'il désigne.
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    Les trente cinq vénérables serviteurs de Dieu 3 (suite)

    (SUITE1)

    LES CATÉCHISTES

    Tous ceux qui ont lu une ou deux lettres de missionnaires connaissent le terme de catéchiste et la charge qu'il désigne.

    Le catéchiste est l'auxiliaire indispensable de l'ouvrier apostolique c'est lui qui instruit les païens et souvent les chrétiens, lui qui prépare les enfants et même les grandes personnes à la confession, lui qui éclaircit les procès et parfois les empêche, lui qui donne à l'apôtre, surtout jeune, les notions nécessaires sur les moeurs, les cou turnes, le caractère de ses paroissiens. Le travail du missionnaire est toujours difficile, sans le catéchiste il est presque impossible.

    Parmi les Trente-cinq Vénérables serviteurs de Dieu, on trouve près des prêtres indigènes 10 catéchistes ; 4 en Cochinchine, 1 au Tonkin, 5 au Kouy-tcheou.

    (1) Voir les Annales des M-E. n° 55 Janvier Février 1907, p. 5, et n° 56 Mars Avril 1907 p. 65.

    MAI JUIN 1907, No 57.

    Les uns furent catéchistes résidants ou, si l'on veut, notables de paroisse, et les autres catéchistes ambulants.

    En Cochinchine, les catéchistes résidants ou notables rappellent facilement nos conseillers, hélas ! Il faut dire nos anciens conseillers de fabrique, avec des attributions plus étendues. Leur rôle consiste à gouverner, sous l'autorité du prêtre, les chrétiens de la paroisse, à préparer les malades à la mort, à donner à tous de bons conseils, à arrêter ou à dénoncer les scandales, à empêcher les procès ou à les dirimer, à gérer les biens de l'Église, à s'occuper de la construction des oratoires et des presbytères. Il exige des vertus, car on ne peut supposer un notable scandaleux ou même tiède ; il requiert aussi des qualités. Le catéchiste résidant, tout autant que le catéchiste ambulant, doit être à la fois ferme et habile, insinuant et grave. instruit des choses de l'Église et de celles du monde ; il est bon qu'il ait la parole facile et la répartie prompte, sans aigreur, sans impatience, le tout revêtu en quelque sorte d'une dignité sans morgue, d'une possession de soi qui ne se dément point. Cette esquisse n'est pas un idéal irréalisé ; il n'est pas rare de trouver parmi les Annamites des hommes encore jeunes, qui lui ressemblent trait pour trait.

    ***

    Le premier que nous rencontrons est André Nam-thuong, grand catéchiste de la province du Binh-dinh, c'est-à-dire qu'il eut sur tous les notables des paroisses de cette province une autorité qui lui permettait de les choisir, de les conseiller, de les guider.

    Il était âgé de 64 ans quand il fut emprisonné et condamné à l'exil dans la province de My-tho en Basse Cochinchine.

    Ses fils voulurent intervenir près du gouverneur pour obtenir la suppression ou du moins la diminution de cette peine ; le saint vieillard le leur défendit par ce mot de foi profonde : « Laissez s'accomplir la volonté de Dieu ».

    Quand ses parents et ses amis, chrétiens et païens, apprirent qu'il allait partir, ils vinrent lui offrir des présents ; le catéchiste les remercia chaleureusement, sans rien accepter.

    La cangue sur les épaules, les fers aux pieds et aux mains, Nam-thuong et les quatre chrétiens, ses compagnons, escortés de soldats, se mirent en route.

    Les exilés traversèrent à pied les provinces du Phu-yen, du Khanh-hoa et du Binh-thuan. Le chemin est long et dur, il côtoie le bord de la mer, serpente sur les montagnes, s'enfonce dans les forêts, glisse dans les plaines marécageuses, tour à tour pierreux, sablonneux, bourbeux, coupé de rivières et d'arroyos qu'il faut passer tantôt à gué, tantôt sur de légers ponts de bambous fixés ou non sur des pieux croisés.

    Chaque jour ils faisaient 7 à 8 lieues, couchant dans les prisons des prétoires, dans les maisons communes des villages, dans les relais de poste, priant, causant familièrement avec leurs gardiens, acceptant, sans se plaindre, les misères de ces marches incessantes.

    Cependant il fut bientôt visible que les forces de Nam-thuong faiblissaient ; le vieillard avait beau vouloir suivre les autres, il ne le pouvait plus. Le chef de l'escorte, un petit mandarin militaire, eut pitié de lui, il lui enleva la cangue et les chaînes. Grâce à cet allègement, le confesseur de la foi ne succomba pas à la fatigue.

    En passant dans la province du Binh-thuan, il eu la joie, grandement consolante, de se confesser à son fils, le prêtre Thu.

    Enfin on arriva à Saigon. Par une de ces extraordinaires libertés annamites, si en dehors de nos idées et de nos habitudes, le catéchiste reçut la visite de nombreux chrétiens des environs ; on croit même qu'il put se rendre près de Mgr Lefebvre caché à Thi-nghe. Tous l'engagèrent à demeurer à Saigon. Le vice-roi lui donna le même conseil. Nam-thuong refusa d'accepter cette gracieuseté qui lui paraissait un compromis ; il déclara qu'il voulait subir sa peine, toute sa peine, et aller au plus tôt jusqu'au lieu de son exil.

    Le prêtre Duoc, chargé de la paroisse de Cho-quan, le confessa et lui administra l'extrême-onction. Puis, enchaîné de nouveau et presque mourant, le vieillard monta sur la barque qui le conduisit à My-tho. Cette fois, il était rendu dans la province que la condamnation royale lui assignait.

    Ses compagnons, exilés à Vinh-long, le quittèrent. En route, ils tirent une halte dans la chrétienté de Cai-nhum. Prévenu de leurs souffrances et de leurs mérites par Mgr Cuénot et par Mgr Lefebvre, le provicaire, M. Borelle alla les voir. Il apprit par eux le mauvais état de la santé d'André Nam-thuong et dépêcha aussitôt vers lui un excellent médecin.

    Quand celui-ci arriva à My-tho, le grand catéchiste du Binh-dinh venait de mourir, le 15 juillet 1855. Cinq chrétiens l'avaient assisté à ses derniers moments, dont le pro vicaire de la Cochinchine consigna les défaits édifiants dans ce récit :

    « Presque à l'agonie, Nam-thuong apprit que le mandarin avait désigné Bac chien, aux confins de la province, pour le lieu définitif de son exil, il supplia qu'on l'y conduisît, afin que rien ne manquât à son sacrifice.

    « Bientôt, il entra dans une léthargie profonde. Revenant à lui par intervalles, il demandait à ceux qui l'entouraient le secours de leurs prières.

    « Ceux-ci le voyant à l'extrémité, voulurent lui ôter sa chaîne afin de soulager son agonie, mais il s'en défendit et recueillant le peu de forces qui lui restaient, il récita les sept psaumes de la pénitence, y ajouta quelques prières à la Sainte Vierge, et c'est ce nom sur les lèvres, qu'il rendit le dernier soupir ».

    ***

    Un autre catéchiste, Joseph Luu, de la paroisse de Mac-bac, en Basse Cochinchine, profitant de la similitude de son nom avec celui d'un prêtre annamite se présenta à sa place. Il fut immédiatement arrêté avec le P. Philippe Minh, aujourd'hui Bienheureux, et plusieurs chrétiens.

    On leur imposa la cangue, on les fit monter en barque et l'on partit pour Vinh-long, remontant le Mékong a petites journées, suivant le flux et le reflux selon qu'il favorisait ou non la marche. La marée descendait-elle, on s'arrêtait, on s'approchait de la rive, un marinier prenait un pieu couché sur les rebords de l'embarcation, le faisait passer dans une boucle en rotin attachée à la proue et le plantait dans le sable ou dans la boue. Alors prisonniers, soldats, mariniers s'assemblaient à l'arrière ou à l'avant, causaient, dormaient, mangeaient, fumaient, regardaient silencieusement les villages, qui s'étageaient sur la berge, ou les palétuviers aux racines enchevêtrées, au feuillage vert pâle, qui font ressembler les bords du fleuve à la lisière d'une forêt.

    Lorsque le flot remontait, on repartait sans hâte, sans impatience, avec le calme de gens qui n'ont pas autre chose à faire, et pour lesquels la vie n'est pas nécessairement une machine à production incessante, ou une locomotive d'autant meilleure qu'elle est plus rapide.

    Matin et soir, les chrétiens prisonniers récitaient à haute voix leurs prières sur ce ton modulé, nasillard et doux, si étrange pour nos oreilles européennes, mais qui n'est pas sans charme quand on a pris l'habitude de l'entendre. Les soldats écoutaient parfois ce langage, saisissant le son des mots, sans en comprendre le sens.

    A la hauteur de l'île Mai, les barques s'engagèrent dans l'arroyo Tra-on, qui débouche près de Vinh-long, dans une des branches du Mékong antérieur.

    Aussitôt arrivés dans la petite capitale de la province, qui ne se distinguait guère des villages ordinaires que par la citadelle, Joseph Luu comparut avec ses compagnons devant les magistrats.

    Assis sur l'estrade, réservé et impassible, un des juges demanda au P. Philippe Minh qui lui avait donné l'hospitalité. Avant que le prêtre eût répondu, le premier catéchiste de Mac bac prit la parole, et simplement il dit ces mots, qui, à eux seuls pouvaient servir de base à une condamnation capitale : « C'est moi ».

    A plusieurs reprises, les magistrats lui ordonnèrent d'apostasier ; il n'y consentit pas, et faisant allusion au refus du P. Minh, il répondit : « Mon Père meurt, je meurs avec lui, je ne marche pas sur la croix ».

    ***

    Le portrait que M. Borelle, provicaire de la Cochinchine Occidentale, trace d'un autre catéchiste, Emmanuel Le-van-Phung, mérite d'être cité :

    « Il avait une nombreuse famille, et jouissait d'une honnête fortune. Sans être lettré, il pouvait tenir tête au plus savant. Il était d'un naturel résolu, avait le port fier et le verbe haut. A le voir, on aurait dit un général d'armée. Sa grande foi pouvait seule atténuer l'âpreté de son caractère, et il n'en était pas moins respecté de tout le monde, même des païens.

    « Chevalier sans peur, confiant en Dieu et aussi un peu en son savoir-faire, il n'a pas craint de concentrer autour de sa maison, dans son étroit domaine, qui se montrait à tous les yeux sur la rive d'un grand fleuve, la plus belle église de la contrée, un couvent des Filles de Marie, la case du missionnaire et même un collège. Il en était bien un peu fier, mais non sans raison ; car il n'ignorait pas à. quel danger toute cette pieuse contrebande l'exposait. Je ne pense pas que, pendant ce laps de temps, il ait dormi une seule nuit sans avoir un oeil éveillé et une oreille attentive. Qui sait combien de fois, tandis que le missionnaire dans sa cachette et les religieuses dans leur couvent reposaient en paix, lui montait la garde pour protéger leur sommeil ? Il était d'un sang-froid sans pareil lorsque tous tremblaient autour de lui. Au premier signal d'alarme, lui seul restait impassible et rassurait son monde. J'ai été moi-même trois ans sous sa sauvegarde à différentes époques, et je ne me souviens pas qu'il m'ait jamais donné une fausse alerte.

    « Les cinq missionnaires qui se sont succédé chez lui pourraient lui rendre le même témoignage ; circonstance d'autant plus digne de remarque, que partout ailleurs nous sommes toujours exposés à plier bagages, à changer de domicile ou à gagner la forêt, par suite des frayeurs de ceux lui nous donnent asile. On peut dire que c'est notre pain quotidien.

    « Animé d'un zèle extraordinaire pour le culte extérieur, et ne pouvant montrer au grand jour son hôte européen, il aurait voulu avoir toujours chez lui le prêtre indigène chargé du district, et lorsque celui-ci était absent, la veille des grandes fêtes, il allait le chercher lui-même dans les autres chrétientés, pour que la sienne ne fût pas privée de la messe. Il lui est arrivé de verser des larmes, lorqu'un jour de solennité il n'avait pas de prêtre pour célébrer les saints mystères. Son zèle allait si loin sous ce rapport, que j'ai été obligé dintervenir quelquefois dans l'intérêt des autres paroisses. Il avait, en outre un soin remarquable et mieux entendu pour procurer les derniers sacrements aux fidèles en danger de mort. Mais, chose plus digne d'admiration pour un chef dont la voix vibrante et le port imposant faisaient baisser devant lui toutes les têtes, il n'était jamais si heureux que lorsqu'il réunissait tous les enfants de la paroisse dans l'église et qu'assis au milieu d'eux, il leur apprenait la lettre du catéchisme, avec une patience d'autant plus méritoire qu'il était d'un naturel plus vif et plus hautain. C'était cependant là son oeuvre favorite ».

    Arrêté le 7 janvier 1859 il resta en prison pendant plus de deux ans et fut étranglé le 31 Juillet 1860 à Chau-doc. Sur le lieu du supplice, il prit le crucifix qu'il portait sur la poitrine, le baisa pieusement, puis il l'offrit ainsi que son scapulaire à sa petite-fille Anna Nhien en lui disant : « Ma chère enfant, ton grand-père ne peut te donner ni or ni argent aussi précieux que l'image de Notre Seigneur Jésus-Christ. Porte celle-ci, porte-la à ton cou et conserve-la. Lorsque ton père sera enrôlé dans la milice, reste chez ta grand mère, de peur que tu ne sois exposée à mal faire tes prières du matin et du soir ».

    Sur le lieu du supplice ses enfants se prosternèrent devant lui ; d'une voix ferme, il leur recommanda : « Observez fidèlement votre religion ; imitez mon exemple, ne vous vengez pas, n'intentez pas de procès à mes dénonciateurs ».

    ***

    Des catéchistes chinois Laurent Lou Tin-mey et Laurent Ouang, nous avons l'année dernière, dans plusieurs numéros de nos Annales, longuement parlé ; nous ne dirons donc rien.

    Mais Joseph Tchang Ta-pong, catéchiste du Kouv-tcheou appelle notre attention.

    De bonne heure, il s'affilia à la secte des Jeûneurs, s'abstenant scrupuleusement de viande et de graisse ; il exerça aussi les fonctions de Tao-se, docteur de la raison. Il fut convaincu de la vérité du catholicisme par le catéchiste Laurent Hou.

    Malheureusement la conviction de l'esprit ne suffit pas toujours pour donner la force de briser les liens de la vie et des habitudes païennes ; on pouvait craindre que Tchang Ta-pong ne succombât dans le combat qu'il aurait à livrer à lui même et à sa famille.

    La première difficulté provenait du double mariage qu'il avait contracté. On a remarqué, et avec raison, que c'était le regret de la stérilité de sa première femme et le désir très vif chez lui, comme chez tout Chinois, de se voir revivre dans ses enfants, qui l'avait décidé à prendre une femme de second rang. Ses voeux avaient été exaucés ; un fils lui était né, qui portait le nom de Tchang Masan ou Tchang Te-ouang. Cet obstacle n'arrêta pas le marchand de soieries ; il remit à sa seconde femme une certaine somme d'argent, en quelque sorte pour lui servir de dot, et la maria a un chrétien nommé Ou.

    La lutte contre sa famille fut plus longue.

    Ses deux frères avaient de bonnes situations dans les prétoire, quelques-uns de ses parents étaient mandarins ; tous sélevèrent contre sa conversion qu'ils considéraient comme un déshonneur personnel, un obstacle à leur avancement ou un danger pour leur fortune.

    Ta-pong leur déclara que le christianisme était la seule religion véritable, qu'il était heureux de l'avoir embrassée et ne la quitterait jamais. Il ne prévoyait pas, sans doute, jusqu'où le conduirait cette promesse.

    En 1808, il fut établi maître d'école et catéchiste à Kouy-yang. Pendant trois ans, il s'acquitta consciencieusement de ses fonctions, particulièrement de la prédication des païens et de l'instruction des chrétiens.

    Lorsque éclata la persécution de 1814, il se réfugia à Yang ma miao, à 8 ly de kouy-yang. Dénoncé par son beau-frère, il fut arrêté pendant le mois de mai.

    Sa haute taille, sa barbe et ses cheveux blancs, son regard doux, son visage paisible, tout cet ensemble d'un vieillard vénérable en imposèrent à ses gardes, qui le traitèrent sans brutalité.

    Il comparut successivement devant quatre tribunaux : ceux du sous préfet, du préfet, du juge des causes criminelles et du gouverneur.

    On lui demanda quelle avait été son existence avant et après sa conversion : il le dit simplement et brièvement, résumant ce que nous venons de raconter.

    On lui donna l'ordre d'abandonner la religion du Seigneur du ciel, il refusa énergiquement.

    Ses frères et ses neveux vinrent le voir, et les larmes aux yeux, l'exhortèrent à avoir pitié de sa famille :

    Comment, lui disaient-ils, vous n'auriez qu'un mot à dire pour sauver votre vie, pour nous préserver du déshonneur et vous ne voulez pas ? Je ne puis, répondait-il simplement, je ne puis ».

    Ses neveux insistèrent fortement :

    Mon oncle, mon oncle, répétaient-ils, dites que vous vous repentez, nous vous offrons mille taëls, afin que vous puissiez convenablement passer les dernières années de votre vie.

    Pourquoi accepterais je cette somme ? A quoi me servirait-elle ? Si vous voulez me prouver votre affection, préparez plutôt des bougies. Bientôt je m'en irai par la porte Lou-kouan-men ».

    Ces paroles signifiaient : Je passerai la porte Lou-kouan-men pour aller au lieu de mon supplice.

    Désespérant de vaincre sa résistance, ses parents résolurent de le sauver malgré lui ; ils recueillirent parmi eux et parmi leurs amis une somme assez considérable, afin de lui permettre de racheter sa liberté ; le prisonnier les remercia de ce témoignage d'affection et le refusa : « Vous ne pouvez racheter mon âme, leur dit-il, et il m'est impossible de consentir au rachat de mon corps ». Désireux d'être agréable à la famille du prisonnier, le gouverneur, Soun Ta-jen, essaya d'arranger l'affaire à l'amiable ; il appela le vieillard, lui fit servir des mets de sa table et l'engagea à renoncer de bouche à sa foi, qu'il conserverait en l'intime de son coeur.

    Généreusement le chrétien ne consentit pas à, employer ce subterfuge, qu'une bienveillance païenne pouvait seule conseiller, et il prit occasion des paroles du gouverneur pour exposer la notion du vrai Dieu qui sait tout, voit tout, et juge non seulement nos actes, mais nos intentions les plus secrètes ; il s'étendit également sur les autres attributs divins, enfin il parla avec tant de force, que le gouverneur avoua à ses intimes qu'il ne lui ferait plus semblable proposition.

    Cette persévérance décida du sort de Joseph Tchang Ta-pong, et sa condamnation à mort fut résolue. Après avoir rappelé les décrets impériaux de 1811, 1812, 1813 contre le catholicisme, ses ministres et ses adeptes, le préfet porta la sentence capitale dans des termes dont voici la traduction :

    « Tchang Ta-pong est depuis plusieurs années attaché à la secte perverse, il a fait plus de quarante disciples, par exemple Ho Kay-tche et d'autres ; il agissait réellement comme s'il n'y avait aucune loi et que la province du Kouy-tcheou fût une région de barbares ; c'est cependant un pays de grande importance ; il semble donc qu'un tel malfaiteur doit être pris et puni plus sévèrement pour avoir détourné les autres de leur devoir. D'après la loi : « Les chefs de secte qui ont un titre, une dignité et ont induit la foule en erreur, doivent être étranglés immédiatement. « Il convient donc que Tchang Ta-pong soit étranglé de suite ».

    Cette condamnation fut sanctionnée le 22 novembre 1814, par le gouverneur et par le vice-roi, dans les termes suivants :

    « Le vice-roi et le gouverneur, après avoir examiné cette cause, l'exposent à l'Empereur par leurs lettres. C'est pourquoi nous vous présentons toutes ces causes inscrites dans un registre spécial et nous vous supplions d'agir en conséquence du code.

    « Donné le onzième jour de la dixième lune de la dix neuvième année de l'empereur Kia-kin ».

    Le fidèle chrétien ne s'étonna pas ; depuis son arrestation, il ne s'était fait aucune illusion sur son sort ; il s'était préparé à la mort ou à l'exil perpétuel, il priait avec ferveur afin d'être une victime plus agréable à Dieu, il se réjouissait à la pensée de souffrir pour le Souverain Maître qu'il adorait. « Jusqu'à ce jour, disait-il, je n'ai rien fait pour Dieu ; je vais enfin commencer à expier mes fautes et à satisfaire à la justice divine ». Son seul regret était de ne pouvoir fortifier son âme par la réception des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie ; cette grâce devait lui être refusée, puisquaucun prêtre n'habitait la province du Kouy-tcheou.

    Depuis son arrestation. Tchang Ta-pong avait été enfermé dans la prison des accusés, celle qu'on appelle Pan-fang ; à partir de ce moment, il fut transféré dans celle des condamnés à mort.

    Sa sentence portée à Pékin par un de ces courriers rapides qui ne mettent que quarante jours pour parcourir la longue distance qui sépare Kouy-yang de la capitale de l'empire, fut confirmés par Kia-kin le 22 janvier 1815.

    Voici la traduction de cette pièce :

    « Confirmation par l'Empereur de la sentence : « Thang Ta-pong fut amené au tribunal, le quatrième jour de la huitième lune de la dix-neuvième année de Kia-kin (17 septembre 1814). D'après la loi, il doit être étranglé. Le treizième jour de la douzième lune de cette même année (22 janvier 1815), la sentence a été reçue et confirmée par le tribunal suprême. Tchang Ta-pong doit être étranglé ».

    Cette condamnation parvint à Kouy-yang dans les premiers jours du mois de mars. Le préfet fit comparaître le condamné et lui lut la teneur de l'ordre impérial ; Tchang Ta-pong l'écouta silencieusement, puis il salua le mandarin, le remercia et se retira pour se préparer à la mort.

    Avertis de son sort, ses parents et ses nombreux amis vinrent le voir et lui exprimer leurs regrets ; au lieu de s'appesantir sur les choses de la tertre, le confesseur de la foi tourna l'entretien vers le bonheur du Ciel, qu'il se réjouissait de goûter.

    On voulut, selon la coutume païenne, lui offrir un repas d'adieu, il refusa aimablement, demandant qu'on le laissât seul, dans le recueillement des dernières prières.

    Il fut conduit, le 12 mars 1815, au lieu du supplice, désigné sous le nom Kiao-tchang-pa, par un peloton de soldats ; il marchait au milieu d'eux, dominant de la tête leurs rangs en désordre. Une foule considérable l'accompagnait, regardant ce bon vieillard qui s'en allait à la mort le visage baigné de larmes. Ne comprenant pas la cause de ces pleurs tin chrétien, Thomas Lieao, se glissa à travers la foule pressée des spectateurs, et s'approcha du condamné en lui jetant quelques mots d'encouragement : « Oh ! fit celui-ci doucement, je pleure, mais ce sont des larmes de joie ; cependant priez pour moi ».

    Ses frères et un de ses neveux, revêtus des insignes de leur dignité, l'entouraient, le suppliant, le conjurant d'avoir pitié de lui et d'eux, et de prononcer la parole qui l'arracherait au supplice. Le condamné, les yeux tantôt élevés vers le ciel, tantôt baissés vers la terre, semblait ne pas les entendre.

    Au champ d'exécution, ses parents redoublèrent leurs gémissements et leurs supplications : « O frère ! Ô oncle ! Ayez pitié de nous, pendant qu'il en est temps encore, dites une seule parole, conservez-vous à notre affection ».

    Le vieillard leur fit la réponse des martyrs et des confesseurs, celle dont tous les prétoires ont retenti depuis saint Paul : « Je ne puis ».

    Les soldats étendirent le condamné sur une croix, de là forme d'un T'majuscule, et lé bourreau lui passa une corde au cou.

    Dans un suprême effort ses parents se jetèrent à ses pieds : « Frère, oncle, s'écrièrent-ils tous en larmes, nous pouvons encore vous sauver, dites un mot, un seul mot, nous vous en conjurons. Ne pleurez pas, répondit le martyr, je suis sur ta route du ciel ».

    Ce furent ses dernières paroles : le bourreau étreignit le noeud fatal, et l'âme du vieux catéchiste de Kouy-yang alla recevoir la récompense éternelle.

    Entourés par la foule silencieuse et immobile, les parents et les amis éclatèrent en sanglots ; au lieu de poser le pied sur le ventre de la victime, selon la coutume chinoise, pour s'assurer de la réalité de la mort, le bourreau s'enfuit comme s'il était conscient d un crime ; Tchang Ta-hio, un des frères, et le neveu du martyr détachèrent le corps de la croix. Le neveu avait apporté des papiers superstitieux, tels que les païens en brûlent aux funérailles ; Tchang Ta-hio le dissuada de s'en servir : « Mon fils, lui dit-il, ne fais pas brûler ces papiers, l'oncle ne croyait pas à de telles absurdités ; il ne faut pas lui faire cette injure ».

    Le confesseur de la foi fut enterré par ses parents en un lieu appelé Sy-kio-tang, situé à peu de distance de Kouy yang.

    Les chrétiens du Kouy-tcheou ont gardé le souvenir des vertus de Joseph Tchang Ta-pong, souvent ils visitent avec dévotion son tombeau, cueillant les herbes qui le recouvrent, afin de composer des remèdes « qui parfois, dit Mgr Faurie, opèrent des guérisons inespérées».

    Tels sont les traits principaux de la vie et de la mort de quelques uns des catéchistes, qui donnèrent aux chrétiens, dont ils étaient les chefs, le grand exemple de la persévérance dans la foi. Placés dans des situations moins élevées que les missionnaires et les prêtres indigènes, plus proches des simples fidèles, ils eurent souvent, sur ces derniers, une action plus directe, et par certains côtés, plus efficace ils en profitèrent pour maintenir dans le devoir ceux dont ils étaient chargés. Pour les récompenser de leur zèle, mais aussi sans doute pour honorer en eux le catéchistes tout entier, Dieu les appela à la gloire, qui est la plus grande des grâces, de confesser son nom devant les hommes et de gagner en quelques instants le Ciel, objet de leurs travaux, de leurs efforts, de leurs suprêmes désirs.








    1907/129-139
    129-139
    France
    1907
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