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Les trente cinq vénérables serviteurs de Dieu 2 (Suite)

Les trente cinq vénérables serviteurs de Dieu 2 (suite) (SUITE 1) Volontiers le P.Tinh entretenait ses élèves des martyrs de la primitive Église : saint Laurent, saint Eustache, ceux qui s'étaient signalés par leur fermeté dans les tribunaux; et il ajoutait en souriant : « Je suis apôtre, j'ai confessé la foi, je suis prêtre, je ne sais vraiment dans quelle catégorie me placera le bon Dieu, quand j'arriverai au ciel ».
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    Les trente cinq vénérables serviteurs de Dieu 2 (suite)

    (SUITE 1)

    Volontiers le P.Tinh entretenait ses élèves des martyrs de la primitive Église : saint Laurent, saint Eustache, ceux qui s'étaient signalés par leur fermeté dans les tribunaux; et il ajoutait en souriant : « Je suis apôtre, j'ai confessé la foi, je suis prêtre, je ne sais vraiment dans quelle catégorie me placera le bon Dieu, quand j'arriverai au ciel ».

    Il avait dressé le catalogue complet des martyrs du Tonkin Occidental depuis le commencement de la rébellion des Tay son, avec quelques lignes sur leurs vertus et leurs souffrances. Aux jours de grande fête, il lisait ce catalogue à l'église, afin de perpétuer le souvenir des hérauts de Jésus Christ, et d'enflammer le courage des fidèles par les exemples de leurs devanciers.

    1. Voir Ann. M.-E, n° 55, p. 5.

    MARS AVRIL 1907, N° 56.

    Quatre fois par an, il conduisait ses élèves sur les tombes des martyrs enterrés à Vinh-tri, et leur faisait chanter l'hymne du Commun des Martyrs.

    Il apportait le plus grand soin à recueillir tout ce qui leur avait appartenu ou avait été à leur usage : vêtements, livres, nattes, cangues chaînes ; il conservait ces objets dans sa chambre ou s'en servait avec respect.

    Le P. Tinh n'était pas seulement un saint prêtre, c'était un bon professeur et un grand travailleur.

    Son enseignement se distinguait par la clarté et la méthode, qualités assez rare chez les Annamites. Ses ordres ou ses recommandations ne manquaient pas de précision ; il punissait rarement, mais il exigeait que toute punition fût faite.

    Son influence sur les élèves était très grande, beaucoup l'avaient choisi pour directeur de leur conscience.

    Il ne redoutait point le travail supplémentaire. C'est ainsi que le mercredi, qui était le jour de congé, et le dimanche, il donnait des répétitions aux élèves moins avancés, en exerçait d'autres aux cérémonies et formait à l'enseignement les nouveaux professeurs.

    Malgré ces nombreuses occupations, il trouva le moyen de composer plusieurs ouvrages : des Homélies indiquant brièvement lés points principaux que l'on pouvait développer sur l'Évangile de chaque dimanche, un Résumé de la doctrine chrétienne à l'usage des catéchistes, des Examens de conscience pour les fidèles, des Conseils pratiques pour éviter le péché mortel et se préparer à la mort.

    En 1857, les mandarins de Ninh-binh, nous ne savons à la suite de quelles circonstances, dénoncèrent à leurs collègues de Nam-dinh la présence à Vinh-tri de l'évêque, de missionnaires, de prêtres annamites et l'existence du séminaire. Le mandarin fiscal et le mandarin de la justice ordonnèrent des perquisitions. Le gouverneur ne pouvait s'y opposer et l'on fixa l'expédition au 27 février.

    Par suite d'un incident impossible à prévoir, le courrier que Nguyen-dinh-Hung envoya au P. Tinh pour le prévenir, selon son habitude, n'arriva à Vinh-tri qu'après les soldats et les mandarins. Le prêtre fut fait prisonnier. Malgré ses efforts, le gouverneur ne put le sauver d'une condamnation capitale et, le 5 avril 1857, une sentence royale arriva de Hué à Ha-noï ordonnant la décapitation immédiate de Paul Tinh ; elle était rédigée en des termes dont voici la traduction :



    Le-bao-Tinh, homme fourbe et scélérat, très attaché à la religion perverse, a été pris et condamné à mort ; bien plus, pris une première fois et condamné à mort, sa peine fut changée en exil, jusqu'à ce qu'il fut entièrement pardonné ; cependant n'ayant aucun repentir de ses actions et ne changeant rien dans sa conduite, il a quitté sa patrie, il est allé dans un autre lieu où il a été ordonné prêtre, où il a réuni des clercs pour les instruire. Arrêté et interrogé, il n'a rien nié. Ayant reçu l'ordre d'abandonner sa foi, il a fait la sourde oreille et a montré un coeur endurci, prouvant ainsi son aveuglement et sa perversité. En conséquence nous ordonnons qu'il soit décapité sans retard, et sans attendre un autre ordre.

    A ce moment, Nguyen-dinh-Hung fit une nouvelle tentative d'une bonté toute païenne, pour sauver la vie de l'homme qui lui avait rendu la vue. Il l'appela chez lui et lui dit qu'il pouvait encore le soustraire à la mort s'il abjurait : « Grand mandarin, répondit le condamné, mon corps est entre vos mains, faites en ce que vous voudrez, mais mon âme est à Dieu, rien ne me la fera sacrifier au bon plaisir du roi ; mes sentiments chrétiens sont inébranlables et ma fidélité à la religion du Maître du ciel, la seule véritable, durera autant que moi ».

    Le gouverneur de Nam-dinh comprit la valeur de ses paroles, il n'insista pas.

    Le vieillard fut conduit au supplice le 6 avril 1857, de bonne heure ; il s'y rendit revêtu de la soutane que d'ordinaire, en ces temps de persécution, les prêtres ne portaient qu'en montant à l'autel ; mais n'était-ce pas à l'autel qu'il allait ? Arrivé au lieu de l'exécution, « aux cinq arpents », il s'agenouilla, pria, puis se levant il s'adressa d'une voix forte à la foule venue pour le voir mourir ; ses dernières paroles furent une prédication : « La religion du Maître du ciel est parfaitement vraie, bien que le roi et les souverains des nations la persécutent et veuillent la détruire ; mais elle sera victorieuse, et dans l'avenir elle comptera plus de fidèles que par le passé ».

    Il bénit les assistants qui l'écoutaient silencieux et recueillis, s'agenouilla de nouveau et présenta sa tète au bourreau.

    Celui-ci frappa un premier coup, puis un second ; l'arme mal dirigée ne fit que blesser la victime ; au troisième coup qui ne fut pas porté plus adroitement, le sabre se tordit ; en voulant le redresser le soldat le brisa ; it en prit un autre et frappa encore deux fois ; la tète retomba sur la poitrine, sans être entièrement tranchée ; le bourreau la prit d'une main, de l'autre se servant de son arme comme d'une scie, il acheva de la couper et la lança en l'air devant les yeux du mandarin.

    Ce bris du sabre fut connu de Nguyen-dinh-Hung, qui le regarda comme un signe évident de l'injustice de la condamnation, et le soir même offrit un sacrifice pour apaiser, dit-il, les mânes irrités de la victime.

    ***

    Avant de quitter ces courageux prédicateurs de l'Évangile, disons quelques mots de Laurent Huong.

    Aussitôt après l'avoir ordonné prêtre, l'évêque, Mgr Retord, le dirigea vers le Lac-tho, situé à l'ouest de la province de Ha-noï. Sillonné de montagnes, couvert de forêts, coupé de torrents, habité par une population très différente des Tonkinois, le Lac-tho est extrêmement malsain : la fièvre y règne en souveraine, et bien rares sont les missionnaires ou les prêtres annamites qui ont pu y demeurer longtemps.

    Laurent Huong n'échappa pas au sort commun, il tomba bientôt malade, et une année s'était à peine écoulée que Mgr Retord le rappela et le nomma vicaire du P. Lan, dans la paroisse de Lang van, au nord de Ninh-binh. Il fut ensuite nommé vicaire d'un vénérable vieillard, le P. Chat, curé de Bach-bat.

    Dans ses différents postes le prêtre montra une grande régularité et beaucoup de piété. On remarquait sa ferveur dans la célébration de la messe, la longueur de son action de grâces, qu'il commençait dans la cabane qui lui servait d'église et continuait chez lui à genoux, son application à réciter le saint office à des heures fixes autant que les travaux du saint ministère le lui permettaient, son assiduité à dire son chapelet matin et soir.

    Animé d'un zèle véritable pour l'instruction des fidèles, il prêchait presque chaque jour ; sans doute ses sermons n'étaient ordinairement que l'explication du catéchisme, mais une explication solide, bien ordonnée, soigneusement préparée. Il pressait vivement les chrétiens d'assister à ces entretiens : « L'audition des sermons, leur disait-il, vous est plus nécessaire que l'assistance au Saint Sacrifice. Et ceux que de graves motifs empêchent de venir à la messe doivent entendre les enseignements, sans lesquels il est impossible de bien connaître la doctrine chrétienne ».

    Il était aussi très assidu au tribunal de la pénitence, et quelle que fut l'heure avancée de la nuit, il entendait les confessions de tous ceux qui se présentaient, sans jamais en renvoyer à plus tard.

    Sa vigilance envers les malades était exemplaire ; que l'on vint le prévenir le jour ou la nuit pour aller près ou loin, il partait immédiatement.

    Économe des deniers de l'Église pour ses dépenses personnelles, pratiquant la pauvreté dans ses vêtements faits d'étoffe grossière et rarement renouvelés, il se montrait généreux envers les malheureux.

    Il avait des attentions spéciales pour les religieuses du petit couvent de Bach-bat, allait les confesser aux heures qui leur convenaient le mieux, et savait à merveille les encourager fortement dans la pratique des vertus spéciales à leur vocation : « Ne vous occupez plus des choses du monde, puisque vous avez embrassé la vie religieuse, leur disait-il ; implorez la Sainte Vierge, afin d'obtenir d'elle la grâce d'une véritable charité dans votre communauté, et de la persévérance dans la voie qu'à l'appel de Dieu vous avez choisie ». A cette époque de persécutions, où l'on apprenait souvent la nouvelle de l'arrestation de chrétiens, de catéchistes, de prêtres, les conversations roulaient facilement sur le martyre ; et il n'était pas rare d'entendre le P. Huong exprimer le désir d'obtenir cette suprême faveur. Il emportait partout avec lui le portrait de Mgr Dumoulin Borie, martyrisé en 1838, et l'accrochait aux murs des cabanes qu'il habitait. Dieu lui accorda la même grâce qu'au confesseur envers lequel il avait une si grande vénération. Il fut arrêté au commencement de l'année 1856 et enfermé dans les prisons de Ninh-binh.

    Le mandarin de la justice le fit comparaître et lui demanda où il était né :

    « Je suis entré tout jeune dans la maison de Dieu, répondit-il, j'ignore le nom de mon village natal. Je ne sais pas davantage à quelle province j'appartiens. Etes-vous catéchiste ou prêtre de la religion chrétienne ? Je suis prêtre. Et qui vous a fait prêtre ? Le grand maître de la religion. Il faut marcher sur la croix, afin que par cet acte vous obteniez une condamnation moins sévère. Faites-moi mourir, si vous voulez ; mais, jusqu'à ce jour j'ai servi Dieu fidèlement et je ne marcherai jamais sur la croix. Comment un fils oserait-il marcher sur l'image de ses parents ? Puisqu'il refuse d'obéir, s'écria le magistrat, soldats, traînez-le sur la croix ! »

    Les soldats saisirent brutalement le prisonnier et, le soulevant par la cangue, ils le portèrent sur le signe de notre salut ; mais le confesseur de la foi, repliant les jambes, protesta de toutes ses forces contre cet acte.

    « Je ne consens pas à marcher sur la croix ! » s'écria-t-il à plusieurs reprises. Le mandarin ordonna de le frapper de cent coups de rotin ; au 80e coup, le malheureux perdit connaissance et on le reconduisit en prison.

    Dans une lettre qu'il écrivit à Mgr Retord, le P. Huong raconte un des interrogatoires que lui fit subir le gouverneur de la province, qui le pressa vivement de fouler aux pieds la croix.

    Grand mandarin, lui ai-je répondu, je préfère la mort à un tel sacrilège : hâtez-vous de dresser contre moi une sentence capitale.

    Non, non, je ne veux pas te tuer ; marche sur la croix, et je t'établirai bonze dans une de nos pagodes, où tu pourras vivre heureux et tranquille.

    Je n'ai jamais rien eu de commun avec les idoles, qui ne sont que des démons, et ne méritent que haine et mépris.

    Tu es prêtre de Jésus ; quelles sont les prières de cette religion ? Récite m'en quelques-unes.

    Je lui récitai les dix commandements de Dieu.

    Ces prières sont bonnes, dit-il ; mais, dans votre religion, vous n'adorez pas vos père et mère défunts : c'est là un grand crime contre la piété filiale ; pour t'en punir, ce ne serait pas trop d'une double cangue.

    Il est vrai, je n'adore pas mes parents défunts, comme vous le faites, grand mandarin, en leur donnant d'abord un repas tous les trois jours, puis tous les cinq, puis tous les mois, et enfin tous les ans ; mais je les aime et les respecte jour et nuit dans mon coeur.

    En quoi consistent cet amour et ce respect que tu leur témoignes ?

    A prier pour eux, soir et matin, le Maître du ciel de leur pardonner leurs fautes et de les admettre au bonheur de sa gloire ; à me rappeler continuellement les sages leçons qu'ils m'ont données pour pratiquer la vertu, afin d'illustrer leur mémoire devant le monde par ma bonne conduite, et de mériter qu'un jour je leur sois réuni dans le ciel ».

    Le mandarin se tut, et ordonna de me reconduire en prison.

    Dans un autre interrogatoire, Laurent montra le même attachement à la foi, et répondit au magistrat :

    « Grand mandarin, je ne puis renier ma foi ; si vous m'accordez la liberté je vous remercierai de votre bienveillance, mais si vous me condamnez je souffrirai volontiers la mort; quant à fouler aux pieds la croix, je ne le puis et ne le ferai jamais ».

    Il fut condamné à recevoir 40 coups de rotin ; mais affaibli par le premier supplice et par le régime de la prison, il s'évanouit au trentième coup.

    Le 27 avril, il apprit qu'il allait être exécuté ; il remercia le capitaine de ses gardes qui lui apporta cette nouvelle ; puis, se tournant vers ses compagnons de captivité, il leur dit :

    « Adieu, frères avec lesquels je me suis si souvent et si cordialement entretenu : par l'ordre du roi, je dois aller au supplice, et c'est uniquement, remarquez-le bien, parce que j'ai prêché la religion catholique ». Après un instant de silence, il ajouta : « De quelque peine que nous soyons frappés, nous devons prier pour les autorités légitimes. Veuillez donc garder le silence, afin que je satisfasse à ce devoir ». En achevant ces mots, il s'agenouilla et pria.

    Pendant ce temps le cortège s'était formé ; il se composait d'une cinquantaine de soldats armés de lances et de sabres, commandés par un mandarin qui montait un éléphant de guerre.

    On appela le condamné, il sortit de sa chambre, monta dans un filet, prit son bréviaire que lui tendit un catéchiste, et se mit à lire.

    Des païennes, femmes des officiers et des soldats de la garnison de Ninh-binh suivirent le cortège, et on les entendait dire : « Pourquoi un homme si bon, exempt de tout crime, a-t-il été condamné à mort par le roi et par les mandarins ? »

    Au pont Cau-lim le prêtre descendit du filet, une collation lui fut offerte refusa. A ce moment, les deux religieuses, qui, pendant son emprisonnement, lui avaient préparé ses repas, voulurent s'approcher de lui ; repoussées brutalement, frappées par les soldats, elles durent s'écarter. On se remit bientôt en route, sans nouvel arrêt, jusqu'au champ d'exécution situé près de la colline Canh-dieu.

    Dès qu'ils y furent arrivés, les soldats formèrent le cercle et l'un d'eux planta un poteau en terre. Le gardien de l'église de Bach-bat et une chrétienne étendirent des nattes et un linceul provisoire préparé par les religieuses. Le confesseur de la foi envoya un jeune homme, Pierre Nguyen-van-Thuan, dire au mandarin commandant l'exécution : « Le Père n'ayant pas achevé ses prières demande quelques instants de sursis ».

    Et il resta debout, absorbé dans une fervente méditation. Quand il eut fini, il s'agenouilla ; les soldats l'attachèrent au poteau et le mandarin, le porte-voix aux lèvres, commanda : « Exécutez l'ordre ». Le troisième coup de tam-tam résonnait encore que, tranchée d'un seul coup de sabre, la tête du martyr roulait sur le sol.

    Telles furent, brièvement résumées, ces vies et ces morts des ouvriers de l'évangélisation sur les terres païennes.

    Les missionnaires français savaient bien, en quittant la patrie, qu'ils trouveraient la persécution ; cette pensée ne les arrêta point, peut-être même les encouragea-t-elle. Les prêtres indigènes, fils ou frères de martyrs ou de confesseurs de la foi n'hésitaient pas davantage. Il y a, au fond de toute âme généreuse, un besoin de sacrifice qu'elle est heureuse de satisfaire, et la persécution lui en offre l'occasion. Cependant, que de souffrances matérielles et morales suppose l'existence de ces hommes, de ces prêtres, qui se cachent entre deux murs, dans des souterrains, qui s'enfoncent dans les forêts, qui voyagent pendant la nuit pour recevoir la confession des mourants, qui, hélas ! Doivent entendre lès craintes et parfois les reproches plus ou moins mérités de chrétiens timides, et par-dessus tout supporter les lourdes responsabilités de leur charge de pasteur d'âmes. Ils acceptaient toutes ces misères, doucement patiemment, au jour le jour, sans se grandir, sans fléchir, sans avoir la tentation de regarder en arrière et de se réfugier dans des pays où la paix religieuse leur était assurée.

    Puisqu'ils furent nos frères nous avons moins que d'autres le droit de dire que leur exemple vaut d'être médité, qu'il peut servir d'encouragement et de lumière à ceux que touchent les épreuves des persécutions. La voie du Calvaire parcourue par Notre Seigneur, suivie par les premiers apôtres dans toutes les régions où ils portèrent leurs prédications, s'ouvre devant les pas de leurs successeurs. Pour y marcher, il faut une force d'âme faite d'humilité, de persévérance, d'esprit de mortification et de prière. Les martyrs du Tonkin, de La Cochinchine, de la Chine, n'auraient-ils point quelque puissance spéciale pour obtenir de Dieu de telles grâces ?








    1907/65-73
    65-73
    France
    1907
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