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Les trente cinq vénérables serviteurs de Dieu 1

Les trente cinq vénérables serviteurs de dieu 1 Pendant le cours du XIXe siècle, les Missions de la Cochinchine, du Tonkin, de la Chine, confiées à la Société des Missions Étrangères, eurent la gloire de donner à Dieu de nombreux martyrs. Parmi ces martyrs, 52 furent déclarés Vénérables par deux décrets du Pape Grégoire XVI (19 juin 1840 et 9 juillet 1843) et par un décret du Souverain Pontife Pie IX (24 septembre 1857). Sur ce nombre, 49 ont eu, en 1900, sous le pontificat de Léon XIII, les honneurs de la Béatification.
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    Les trente cinq vénérables serviteurs de dieu 1



    Pendant le cours du XIXe siècle, les Missions de la Cochinchine, du Tonkin, de la Chine, confiées à la Société des Missions Étrangères, eurent la gloire de donner à Dieu de nombreux martyrs.

    Parmi ces martyrs, 52 furent déclarés Vénérables par deux décrets du Pape Grégoire XVI (19 juin 1840 et 9 juillet 1843) et par un décret du Souverain Pontife Pie IX (24 septembre 1857).

    Sur ce nombre, 49 ont eu, en 1900, sous le pontificat de Léon XIII, les honneurs de la Béatification.



    JANVIER FÉVRIER 1907. N° 55.



    Dans le XIXe siècle également, d'autres témoins de Jésus-Christ ont encore illustré la Société des Missions Étrangères et ses Missions; un certain nombre d'entre eux ont appelé l'attention, et trente-cinq : un évêque, trois missionnaires français, des prêtres annamites, des catéchistes, des chrétiens et des chrétiennes annamites et chinois, ont été déclarés Vénérables en 1879 et 1889.

    Bientôt, peut-être, nous aurons la joie de les compter au nombre des Bienheureux.

    C'est pourquoi nous voulons, dès maintenant, les faire connaître à nos lecteurs.



    I



    Evêque et missionnaires français.



    Le premier par la dignité est Mgr Etienne Théodore Cuénot, né le 8 février 1802 au Bélieu (Doubs), Évêque de Metellopis et Vicaire apostolique de la Cochinchine Orientale. Son épiscopat, qui dura de 1835 à 1861 avait été fécond. Pendant ce temps. le prélat multiplia le clergé indigène puisqu'il ordonna 56 prêtres ; il lui mit en main, sous une forme précise et brève, une sorte de rudiment renfermant les principales règles de l'Église telles qu'elles devaient être appliquées en Cochinchine, et telles qu'elles avaient été composées au synode de Go-thi.

    Pour obtenir de son clergé le culte de la sainteté et celui de la science, tous les ans, le zélé prélat adressait à chacun de ses collaborateurs un programme de questions de théologie et de pastorale, dont on devait, à l'époque de la retraite annuelle, lui envoyer la solution par écrit; il revoyait lui-même tous ces travaux, les annotait soigneusement et les réexpédiait, afin de maintenir dans toute l'étendue du Vicariat l'unité de pratique et de discipline.

    C'était là, incontestablement, la conduite d'un évêque, l'oeuvre d'un chef, ayant le sens des responsabilités du présent et l'instinct des nécessités de l'avenir.

    Après les prêtres, les fidèles ; Mgr Cuénot s'appliqua d'abord à re-lever le moral des chrétiens qui s'étaient effrayés au début de la persécution.

    Une fois les premières défaillances dissipées, il jugea que le meilleur moyen d'affermir et d'alimenter la foi des fidèles, était d'exciter leur zèle à propager le catholicisme et de faire d'eux des apôtres au milieu des païens. Enrôlés dans cette pieuse croisade, les plus timides devaient naturellement s'aguerrir ; le résultat désiré fut, obtenu. Cet esprit de prosélytisme passa si bien dans les habitudes des chrétiens que, malgré les rigueurs de la persécution, le chiffre des conversions de bouddhistes s'éleva d'année en année.

    Le Vicaire apostolique revenait très souvent sur ce point, soit dans ses instructions communes, soit dans ses entretiens avec les catéchistes qui pouvaient le visiter. De saintes industries lui servaient à ranimer l'ardeur des catholiques : un malheureux, vaincu par la torture, avait-il eu la faiblesse d'abjurer, pour lui accorder son pardon et lui rendre son rang dans la société chrétienne, Mgr Cuénot le taxait à un certain nombre de conversions de païens ou de baptêmes d'enfants d'infidèles en danger de mort. Afin d'obtenir de rentrer en grâce avec Dieu et avec son Évêque, le coupable s'empressait de remplir la condition qui lui était imposée. Le prélat excitait encore l'ardeur des négligents par l'exemple des plus fervents ; chaque année il publiait le tableau comparatif des succès obtenus par les diverses paroisses de la Mission, et signalait avec éloge celles qui avaient obtenu le plus grand nombre de catéchumènes !

    Ce procédé engendrait une émulation assez vive, car les hommes sont toujours et partout les mêmes, et un des meilleurs moyens de leur faire du bien est de s'emparer de leurs qualités pour les élever, de leurs défauts pour les transformer en leur assignant une fin spirituelle.

    Tout en s'occupant activement de la Cochinchine, Mgr Cuénot songea à l'évangélisation des tribus sauvages habitant les montagnes de la partie occidentale de son Vicariat.

    Outre le bienfait de la foi chrétienne apportée à des peuples que l'on croyait disposés à le recevoir, il y voyait l'avantage de procurer à ses prêtres, surtout aux Français, un asile pour le temps de persécution extrême; il espérait pouvoir, à l'abri des poursuites des mandarins, y établir son séminaire et des orphelinats. Cette double prévision ne se réalisa pas. Après bien des années d'ennuis et de misères, la mission des sauvages fut fondée, mais l'insalubrité du pays et le mauvais état des routes empêchèrent toujours l'installation des oeuvres que la persécution détruisait en Cochinchine.

    Malgré les incessants labeurs et les nombreux périls de son existence, l'Évêque n'oubliait pas les morts, ceux qui étaient l'honneur de sa Mission et de l'Église catholique. Il avait rédigé les actes des confesseurs et des martyrs de la Cochinchine, actes qui, en 1843, servirent au Pape Grégoire XVI pour déclarer Vénérables ces courageux témoins de Jésus-Christ.

    Toujours en éveil pour l'extension de la foi, prêt à obéir aux désirs du Souverain Pontife, il accueillit avec joie le désir de Grégoire XVI, de multiplier les Vicariats apostoliques. Il demanda en 1843 que les six provinces de la Basse Cochinchine avec le Cambodge fussent détachés de sa Mission ; il l'obtint en 1844, et leur donna pour chef son coadjuteur, Mgr Lefebvre ; plus tard, en 1850, il céda à son nouveau coadjuteur, Mgr Pellerin, les provinces du nord, se réservant les six provinces du centre, qui formèrent avec le pays des sauvages la Mission de Cochinchine Orientale, dont il demeura jusqu'à sa mort le Vicaire apostolique.

    En même temps qu'il prend ces mesures très importantes et d'une influence générale et heureuse sur l'Église de Cochinchine, l'Évêque s'occupe de détails fort utiles. Il sollicite de Rome l'autorisation de faire une nouvelle édition des livres dont manquait sa Mission : notamment des Saints Évangiles, de l'Imitation de Jésus-Christ, d'un Abrégé de la Bible, de Méditations pour tous les jours de l'année, des Quatre Fins dernières, des Homélies pour le Dimanche. Lui même corrige quelques-uns de ces ouvrages ; il traduit et fait imprimer sous ce titre, La Vérité du Christianisme démontrée aux païens, une oeuvre excellente en quatre volumes, d'un style élégant, et qui, a-t-on dit, « respire si bien le génie de la langue annamite qu'on ne le croirait pas sorti d'une plume étrangère ».

    Au milieu de ses travaux la maladie et les infirmités l'atteignent, il a des névralgies, des rhumatismes, il crache le sang, une fièvre pernicieuse, 1844-1845, le conduit aux portes du tombeau. Et, de tout cela il tire cette conclusion digne d'une âme apostolique :

    « Je suis content et je ne changerais pas mon sort contre tous les royaumes du monde entier. Ce qui me fait estimer ma position, c'est que je n'ai pas encore perdu l'espoir d'avoir la tète coupée par le sabre des persécuteurs. Si vous saviez combien peu je crains les tenailles rougies au feu, les cordes, les couteaux, les sabres et les fers, vous demanderiez tous les jours au bon Dieu qu'il m'accorde, enfin, d'être mis en pièces et pilé dans un mortier pour la gloire de son nom ».

    A la mi-juin 1856, il tombe gravement malade, c'est l'épuisement de la vie intellectuelle ; souvent il est incapable de célébrer la sainte messe, de donner des ordres, d'écrire une lettre.

    Écoutons le plus dévoué de ses collaborateurs, M. Herrengt : « Monseigneur ne subsistait que les deux ou trois premières heures de la journée ; à partir de là, ses idées étaient tellement fugitives que, lorsqu'il prenait la plume pour écrire, elles s'évanouissaient et tout était, oublié. Pour le moindre billet à faire, il fallait m'appeler dix ou quinze fois. La tristesse, la défiance, une sorte de jalousie s'emparèrent ensuite de son esprit ».

    Que de misères, de souffrances, d'agonies de coeur et d'âme ! Mais dans ce naufrage presque total de l'homme, la volonté surnage, elle lutte avec une incroyable âpreté ; l'évêque veut demeurer le chef du Vicariat, il veut rester à son poste, dût-il être seul, dût-il être arrêté, emprisonné, martyr, rien ne l'éloignera ; tel un grand arbre dépouillé de ses fleurs, de ses feuilles, de ses branches, ne gardant plus qu'un tronc rugueux et des racines presque desséchées, mais si solidement enfoncé dans le sol qu'aucune tempête ne le peut arracher, tel l'inébranlable vieillard en sa résidence de Go-thi ! La persécution devient chaque jour plus violente, elle menace de tout engloutir, Mgr Cuénot engage ses collaborateurs européens à fuir. Il écrit à M. Herrengt : « Nos affaires s'embrouillent terriblement. Pourquoi donc ne songez-vous pas à louer une barque pour vous conduire à Saigon, avec M. Roy et vos élèves ? Ce serait le moyen de ne pas exposer la Mission à se trouver plus tard sans pasteurs ».

    Au mois d'août 1861, son provicaire, un missionnaire, deux prêtres indigènes septuagénaires, des chrétiens qui partent pour la Basse Cochinchine font une suprême tentative pour le décider à s'éloigner, avec l'espoir qu'il pourra bientôt revenir, quand les Français, qui ont conquis Saigon, auront imposé la pacification religieuse au gouvernement annamite ; l'intrépide Évêque approuve leur départ, mais refuse de les suivre, fermant la discussion par ce mot qui lui est habituel : « Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis ». C'était signer son arrestation et sa mort.

    Il fut arrêté le 29 octobre 1861 et emprisonné au chef-lieu de la province du Binh-dinh ; sa constitution ne put supporter les misères de la prison, il mourut le 14 novembre suivant.

    Trois mois plus tard, au mois de février 1862, Tu duc donna l'ordre de déterrer son cadavre et de le jeter au fleuve. Lorsque les mandarins et leurs soldats l'inhumèrent ils furent témoins d'un spectacle qui les étonna singulièrement, et que le caporal Phuong a précisé dans ces termes :

    « Les cheveux et la barbe de l'Évêque étaient intacts, le vent les faisait voltiger, ses habits même n'avaient pas la moindre moisissure, le corps était aussi frais qu'au moment de la mort. Tous les soldats et les passants s'approchèrent et louèrent la beauté du visage ».



    ***



    Trois prêtres français sont au nombre des 35 Vénérables Serviteurs de Dieu. Pierre-François Néron et Jean Théophane Vénard, martyrisés au Tonkin, le premier en 1860 et le second en 1861, le troisième, Jean-Pierre Néel, au Kouy-tcheou en 1862.

    Pierre-François Néron est le fils d'un paysan du village de Bornay dans le Jura. Sa vie peut s'écrire en quelques mots :

    Naissance le 21 septembre 1818, vocation ecclésiastique tardive, professorat de quelques années, misères physiques, souffrances morales, fuites répétées dans les forêts, plusieurs arrestations et plusieurs libérations, emprisonnement de trois mois, jeûne absolu de 21 jours, décapitation pour l'amour de Dieu.

    Le fait le plus extraordinaire est le jeûne de trois semaines. Pierre-François Néron était en prison depuis quelque temps à Son Tay et il avait eu à subir plusieurs flagellations, lorsque le 4 septembre 1860 au soir, il dit à la vieille chrétienne qui le servait : « Ne m'apportez plus de nourriture, je ne mangerai plus ».

    Il se lava le visage et les mains, but un peu d'eau et retourna dans sa cage. Le lendemain, on lui apporta ses repas comme d'habitude, il n'y toucha pas ; pendant cinq ou six jours, il ne prit que quelques gorgées d'eau et ensuite il refusa même cette boisson.

    Le bruit de cet extraordinaire genre de vie se répandit bientôt dans le prétoire ; les mandarins crurent que le prisonnier voulait se laisser mourir de faim ; ils s'efforcèrent, mais inutilement, de lui faire prendre de la nourriture. Il n'est pas absolument rare que les juges condamnent des coupables à mourir de faim ; les Annamites savent donc à peu près combien leurs compatriotes peuvent vivre de jours sans prendre de nourriture ; ils ont même un proverbe qui dit : « Les hommes sept, les femmes neuf », ce qui signifie : lés hommes peuvent vivre sept jours sans manger, et les femmes neuf jours ; ils surveillèrent le captif et virent avec étonnement le septième jour se passer sans amener le dénouement ; puis ce fut dix jours, quinze jours, vingt jours. Malgré cette abstention complète de nourriture, M. Néron sortait quotidiennement de sa cage, se promenait pendant quelques instants, récitait son chapelet et disait son bréviaire, à la manière ordinaire.

    On remarqua seulement qu'il pâlissait un peu ; mais il semblait garder ses forces. « L'Européen est devenu comme un dieu », disaient quelques païens.

    Le vingt-deuxième jour il consentit à manger un petit pain très mince ; cette nourriture quoique peu abondante, mais sur un estomac fermer depuis si longtemps, le fit s'évanouir, et déjà les mandarins s'apprêtaient à lui couper la tête, lorsqu'il reprit ses sens. Le vingt-troisième jour. Il dit à ses gardes de cuire désormais du riz : et depuis lors, il mangea très régulièrement. « Voilà, écrit Mgr Theurel, un fait extraordinaire sans doute, et j'ai moi-même longtemps refusé d'y croire Mais, outre qu'une multitude de témoins l'affirment, et en particulier les confesseurs de la foi détenus avec notre confrère, le diacre qui l'avait suivi à la ville, et qui tous les deux jours s'informait de son état auprès de ses gardes mêmes, déclare que c'était une chose si notoire et si avérée, qu'à la fin on avait cessé de présenter des aliments à M. Néron, et que le préfet, étonné qu'il vécut encore après un tel jeûne, disait qu'il était devenu Bouddha consommé. Enfin, ce qui me persuade encore mieux, c'est que dans la sentence de M. Néron, qui fut envoyée à la capitale le 6 septembre, j'ai lu moi-même très clairement que « le criminel, depuis qu'il a subi la question, refuse obstinément toute nourriture, sans qu'aucune sollicitation puisse le détourner de cette résolution. Pour ce motif, ajoutent les mandarins, nous n'avons pas cru devoir le soumettre à de nouveaux interrogatoires, et nous osons prier le roi de fixer promptement son sort ». Sur de telles preuves, j'ai cessé de nier ce jeûne de vingt un jours, et je suppose que M. Néron avait par devers lui quelque intention pieuse qui n'est connue que de Dieu seul ».

    Le roi ratifia la sentence de mort portée contre lui et dont voici duction1 :



    « Le vingtième jour du huitième mois, nous soussignés Truong-quoc-Dung, Phan-huy-Vinh et Phan-xuan nous avons transmis au ministère de la justice le décret royal suivant :

    L'accusé Co2 Bac est vraiment un prêtre de la religion de Jésus qui, audacieusement, n'a pas craint de s'introduire en cachette dans notre Royaume pour tromper les gens du peuple par sa fausse doctrine ; amené pour comparaître en justice il nous a menti, refusant de nous dévoiler un certain nombre de choses. C'est pourquoi l'ayant jugé coupable obstiné, nous ordonnons qu'il soit décapité sans retard, que sa tête, exposée pendant trois jours, soit ensuite jetée dans le fleuve, afin que nos ordres soient accomplis.



    1. La copie de cette sentence fut faite à Son Tay. Le 22 juillet 1870, par le prêtre tonkinois Jean Gian, secrétaire de Mgr Puginier.

    2. Nom honorifique donné en Annam aux prêtres européens et qui signifie bisaïeul.



    Le 3 novembre 1860, cette sentence fut exécutée. Le lieu de l'exécution était éloigné de la ville environ d'une demi lieue. Le cortège militaire conduisant le martyr, se déroulant dans les rues de Son Tay pour sortir par la porte du sud, était imposant : des soldats, portant le tambour de guerre et des cymbales, dont les coups réguliers scandaient la marche, parurent les premiers ; derrière eux, seul, un soldat élevait aux yeux de tous la planchette sur laquelle se lisait la sentence de mort ; entouré de quatre hommes le sabre nu à la main, le prêtre français allait gravement, la tête un peu penchée, les yeux baissés, remuant doucement les lèvres qui murmuraient une prière, et relevant d'une main la longue chaîne qui embarrassait ses pas ; il était suivi d'une centaine de soldats armés de piques et de lances ornées de banderoles triangulaires et de diverses couleurs. Un lieutenant-colonel à cheval, protégé par son parasol d'honneur, complétait le peloton qu'entouraient des païens désireux, les uns par curiosité, les autres par respect, d'assister aux derniers moments du condamné.

    Le lieu du supplice était le cimetière situé à droite de la grande route qui va de Son Tay à Bach loc. Le médecin Van avait eu soin d'y faire porter par un de ses domestiques une natte et un léger matelas.

    Le condamné s'agenouilla et se mit en prières. Un soldat lui enleva ses chaînes. Le bourreau, attristé de l'obligation qu'on lui avait imposée, chercha un remplaçant, offrant à haute voix trois ligatures1 à qui accepterait. Personne ne répondit. Le lieutenant-colonel descendit de cheval, s'approcha de M. Néron, et avec un respect où l'on sentait un vif regret il lui dit : « Le roi, les grands dignitaires du royaume, les grands mandarins de la province vous ont condamné ; Maître, pardonnez-moi et souvenez-vous de moi quand vous serez dans votre nouvelle patrie ».

    Puis il remonta à cheval et demanda :

    « Tout est-il prêt? »

    Les soldats achevaient d'attacher les mains et les bras du condamné au poteau planté derrière lui ; le bourreau répondit : « Tout est prêt ».

    Le mandarin militaire ordonna :

    « Après le troisième coup de cymbales, selon l'habitude, faites votre devoir ! »



    1. Environ 2 francs.



    Les cymbales résonnèrent une première fois, une seconde ; avant la troisième, le bourreau frappa, et d'un seul coup de sabre il trancha la tète qui retomba sur la poitrine, attachée au tronc par un lambeau de chair ; c'était la preuve d'une habileté professionnelle consommée. Un soldat fit une légère entaille à la gorge d'où jaillissaient des flots de sang et le chef vénéré du martyr roula sur le sol. « On remarqua que ni avant, ni pendant, ni après l'exécution, le corps et la tête du missionnaire n'avaient éprouvé la moindre convulsion, comme s'il eût été insensible à la douleur ».

    Les soldats coupèrent la corde qui liait les bras et les mains, étirèrent les jambes, étendirent le corps, après avoir enlevé la soutanelle qu'ils refusèrent de rendre aux chrétiens, même à prix d'argent, voulant, dirent-ils conserver des objets ayant appartenu à un homme capable d'un jeûne de 21 jours.

    Un fait s'était passé au moment de l'exécution, qui parut extraordinaire à plusieurs : quoique le temps fût très beau et le ciel jusqu'alors sans nuage, un orage se forma presque instantanément, il tomba une pluie abondante, chose que les païens regardèrent comme une sorte de prodige, et qui leur suggéra cette réflexion : « Cet Européen, calme, menant une vie solitaire, a été injustement condamné à mort ; aussi le ciel en est ébranlé ».



    ***



    Jean Théophane Vénard, né à Saint Loup sur Thouet (Deux-Sèvres) le 21 novembre 1829 est plus connu que M. Néron. Qui n'a lu sa vie, ses lettres, où la grâce de son esprit et la tendresse de son coeur se sont, avec tant de charme, donné libre carrière ! Il était fils d'un maître d'école d'allures discrètes, de pensées élevées, de foi profonde ; il eut dès son enfance, avec un maintien sérieux, une physionomie douce et grave, des goûts simples, l'amour de la solitude, de la réflexion et de l'étude.

    Quand, en 1851, il quitta la maison paternelle qu'il ne devait plus revoir, pour venir au Séminaire des Missions Étrangères, la scène qui se passa dans sa famille fut la plus admirable de foi, de dignité, d'affection qui se puisse concevoir.

    Toute sa vie Théophane Vénard devait garder le souvenir de ces heures faites de bonheur et d'angoisse, pendant lesquelles l'âme vibre jusqu'en ses profondeurs les plus intimes. Dix ans plus tard, enfermé dans une cage, la cangue au cou, les chaînes aux mains et aux pieds, à la veille d'être décapité, il se donnera la joie de rappeler à sa soeur bien-aimée, les particularités de ces moments suprêmes : « C'est avec toi, chère Mélanie, que j'ai passé cette nuit délicieuse du 26 février 1851, qui était notre dernière entrevue sur la terre, dans des entretiens si sympathiques, si doux, si saints, comme ceux de saint Benoît avec sa sainte sur ! »

    Le jour du départ, toute la famille assista à la messe et s'agenouilla à la table sainte, c'était bien la communion dans l'esprit de foi et de charité, c'était aussi la communion du sacrifice accepté chrétiennement au sens le plus élevé du mot, c'est à dire à l'imitation et pour l'amour de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le soir on récita le chapelet en commun ; le partant lut un chapitre de l'Imitation, celui qui porte l'âme jusqu'au sommet de l'immolation ; puis tous se mirent à genoux pour faire la prière. Quand elle fut achevée, ils se relevèrent en silence : « Mes chers amis, fit le missionnaire, l'heure est venue, il faut nous séparer. Mon père, voulez-vous bénir votre fils, votre Théophane ?...» Et il se jeta aux pieds du vieillard, embrassant ses genoux. Le père leva les yeux et les mains au ciel, et d'une voix que la volonté essayait d'affermir, il prononça ces paroles en faisant le signe de la croix sur la tête de son Théophane : « Mon cher fils, reçois la bénédiction de ton père qui te sacrifie au Seigneur ; sois béni à jamais au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il ! »

    La carrière apostolique du jeune prêtre ne dura pas dix ans ; elle se termina à Hanoi, actuellement la capitale française du Tonkin. De son cachot, le missionnaire écrivit à son père, à sa soeur, à son frère, des lettres pieuses comme une prière, douces comme un parfum, qui ont excité l'admiration émue, même des indifférents

    Voici la lettre qu'il adressa à son père le 20 janvier 1861 :



    « MON TRÈS CHER, TRÈS HONORÉ, ET BIEN AIMÉ PÈRE,



    « Puisque ma sentence se fait encore entendre, je veux vous adresser un nouvel adieu qui sera probablement le dernier. Les jours de ma prison s'écoulent paisiblement ; tous ceux qui m'entourent m'honorent, un bon nombre me portent affection. Depuis le grand mandarin jusqu'au dernier des soldats, tous regrettent que la loi du royaume me condamne à la mort. Je n'ai point eu à endurer des tortures comme beaucoup de mes frères. Un léger coup de sabre séparera ma tête, comme une fleur printanière que le maître du jardin cueille pour son plaisir. Nous sommes tous des fleurs plantées sur cette terre et que Dieu cueille en son temps, un peu plus tôt, un peu plus tard. Autre est la rose empourprée, autre le lis virginal, autre l'humble violette. Tâchons tous de plaire, selon le parfum ou l'éclat qui nous sont donnés, au souverain Seigneur et Maître. Je vous souhaite, cher Père, une longue, paisible et vertueuse vieillesse. Portez doucement la croix de cette vie à la suite de Jésus, jusqu'au calvaire d'un heureux trépas. Père et fils se retrouveront au Paradis. Moi, petit éphémère, je m'en vais le premier. Adieu ! »

    Le même jour, il écrivait à sa soeur des pages qui ont fait plusieurs fois le tour de la presse religieuse ; nous nous reprocherions et peut-être d'autres nous reprocheraient de ne pas les citer une fois de plus.



    « En cage au Tong King, 20 janvier 1861.



    « CHÈRE SOEUR,



    « J'ai écrit, il y a quelques jours, une lettre commune à toute la famille, dans laquelle je donne plusieurs détails sur ma prise et mon interrogatoire ; cette lettre est déjà partie et, j'espère, vous parviendra. Maintenant que mon dernier jour approche, je veux t'adresser, à toi, chère soeur et amie, quelques lignes d'un adieu spécial : car, tu le sais, nos deux coeurs se sont compris et aimés dès l'enfance. Tu n'as point eu de secret pour ton Théophane, ni moi pour ma Mélanie. Quand, écolier, je quittais, chaque année, le foyer paternel pour le collège, c'est toi qui préparais mon trousseau et adoucissais par tes tendres paroles la tristesse des adieux ; toi qui partageais plus tard mes joies si suaves de séminariste ; toi qui as secondé par tes ferventes prières ma vocation de missionnaire. C'est avec toi, chère Mélanie, que j'ai passé cette nuit du 26 février 1851, qui était notre dernière entrevue sur la terre, dans des entretiens si sympathiques, si doux, si saints, comme ceux de saint Benoît avec sa sainte soeur. Et quand j'ai eu franchi les mers pour venir arroser de mes sueurs et de mon sang le sol annamite, tes lettres, aimables messagères, m'ont suivi régulièrement pour me consoler, m'encourager, me fortifier. Il est donc juste que ton frère, à cette heure suprême qui précède son immolation, se souvienne de toi, chère soeur, et t'envoie un dernier souvenir.

    « Il est près de minuit : autour de ma cage de bois sont des lances et de longs sabres. Dans un coin de la salle un groupe de soldats jouent aux cartes, un autre groupe jouent aux dés. De temps en temps les sentinelles frappent sur le tam-tam et le tambour les veilles de la nuit. A deux mètres de moi, une lampe projette sa lueur vacillante sur ma feuille de papier chinois, et me permet de tracer ces lignes. J'attends de jour en jour ma sentence. Peut-être demain je vais être conduit à la mort. Heureuse morte, n'est-ce pas ? Mort désirée qui conduit à la vie...Selon toutes les probabilités, j'aurai la tête tranchée : ignominie glorieuse dont le ciel sera le prix. A cette nouvelle, chère soeur, tu pleureras, mais de bonheur. Vois donc ton frère, l'auréole des martyrs couronnant sa tête, la palme des triomphateurs se dressant dans sa main ! Encore un peu, et mon âme quittera la terre, finira son exil, terminera son combat. Je monte au ciel, je touche la patrie, je remporte la victoire. Je vais entrer dans ce séjour des élus, voir des beautés que l'oeil de l'homme n'a jamais vues, entendre des harmonies que l'oreille n'a jamais entendues, jouir des joies que le coeur n'a jamais goûtées. Mais auparavant il faut que le grain de froment soit moulu, que la grappe de raisin soit pressée. Serai-je un pain, un vin selon le goût du Père de famille ? Je l'espère de la grâce du Sauveur, de la protection de sa Mère Immaculée : et c'est pourquoi, bien qu'encore dans l'arène, j'ose entonner le chant de triomphe, comme si j'étais déjà couronné vainqueur.

    « Et toi, chère soeur, je te laisse dans le champ des vertus et des bonnes oeuvres. Moissonne de nombreux mérites pour la même vie éternelle qui nous attend tous deux. Moissonne la foi, l'espérance, la charité, la patience, la douceur, la persévérance, une sainte mort.

    « Adieu, Mélanie ! Adieu, soeur chérie, Adieu !!

    « Ton frère,

    « J. Thne VÉNARD.

    « miss apost ».



    Le 2 février, il marche à la mort vêtu d'une soutanelle de soie noire qu'il s'est fait préparer pour ce grand jour de fête ; en route, il chante joyeusement ; sur le lieu du supplice, au bourreau qui lui demande un pourboire pour lui couper rapidement la tête, il répond : « Plus ça durera, mieux ça vaudra ».

    Les qualités, les vertus, la mort de Théophane Vénard sont au fond des rêves de tous les aspirants à l'apostolat. Son souvenir jette sur les Missions Étrangères un rayon de gloire vif et doux, son nom symbolise l'idéal de la vie apostolique et du martyre.



    ***



    Le dernier des martyrs français se nomme Jean-Pierre Néel, né à Sainte Catherine sur Riverie, dans le département du Rhône, le 18 octobre 1832. C'est une nature sérieuse, appliquée, persévérante, sans rien de brillant. Il part pour le Kouy-tcheou en 1858, il y est martyr en 1862. Son arrestation et sa mort sont rapides comme son apostolat. C'est un de ces privilégiés du Ciel, à qui Dieu donne la récompense sans qu ils aient travaillé et peiné longtemps pour la gagner.

    Il est pris au petit village de Kia-cha-long par les soldats chinois le 18 février dans la matinée. Quelques minutes plus tard, attaché par les cheveux à la queue d'un cheval il est conduit à Kay-tcheou, une sous préfecture sans grande importance il comparaît devant le mandarin Tay Lou-tche, le même qui en 1858 a fait décapiter à Maokeou, Jérôme Lou Tin-mey, Laurent Ouang, Agathe Lin.

    Son interrogatoire est bref et brutal : « Comment t'appelles-tu ? Demanda Tay Lou tche au missionnaire.

    En chinois, on m'appelle Ouen, mon nom français est Néel.

    Mets-toi à genoux comme les autres.

    Je ne suis pas un Chinois je viens de France prêcher la religion, à la faveur du traité conclu entre nos deux empires Je ne me mettrai pas à genoux, je suis un hôte et non un criminel.

    Un soldat se saisit d'une chaîne, frappe rudement le prêtre sur les épaules et le fait tomber la face contre terre.

    M. Néel se relève sur ses genoux, et veut montrer son passe port.

    Connu ! Connu ! s'écrie le mandarin, ce passeport t'a été délivré par ton gouvernement et non par le nôtre. D'ailleurs, il ne s'agit pas de cela. Renonce à cette religion ou je te fais tuer.

    Cette injonction est inutile Tuez-moi si vous voulez.

    Cela ne va pas tarder ! Et vous autres, imbéciles, dit-il en se tournant vers les chrétiens, renoncez-vous à cette religion ?

    Jamais ! Jamais ! Répondent ils tous d'une voix.

    Tuez-moi toute cette canaille et qu'on n'en parle plus.

    Le mandarin prit son pinceau et écrivit cette courte sentence :

    « J'ai découvert une conspiration avant qu'elle éclate et j'en punis de mort les auteurs».

    Pendant qu il écrivait, un des lassesseur lui dit :

    « Cet homme a un passeport, c'est certainement un Français, on ne peut le tuer.

    Tu vas voir bientôt, repartit le mandarin avec ironie, qu'un Français est aussi facile à tuer qu'un Chinois.

    Puis, au moment où le condamné se mettait en route pour le lieu de l'exécution :

    « Dépouillez-le, s'écrie-t-il, il n'est pas digne de porter des vêtements ».

    M. Néel s'en défendit vivement ; il dut céder à la force. Il fut mis entièrement nu ; on lui lia les mains derrière le dos, et on l'emmena à travers les rues de la ville, en se dirigeant vers là porte de l'ouest.



    JANVIER FÉVRIER 1907, N° 55.



    Après la sortie de la ville, le cortège traversa un petit pont de pierre jeté sur le lit d'un torrent desséché.

    L'escorte du missionnaire s'arrêta, et les satellites firent les préparatifs de l'exécution.

    L'aspect de la scène était Lugubre ; il était environ sept heures du soir, un brouillard froid rendait la nuit plus sombre, des torches de bambou et de paille jetaient leurs clartés douteuses sur les bourreaux et sur la victime.

    Tchou Koue-tchang, le chef de la garde nationale de Kia-cha long, avait suivi les prisonniers ; il voulut exécuter le prêtre. Silencieux, M. Néel se mit à genoux, et d'un seul coup de sabre le bourreau lui trancha la tête.



    II



    Prêtres annamites.



    Près des missionnaires français, martyrs de leur foi et de leur zèle, nous trouvons parmi les 35 vénérables serviteurs de Dieu sept prêtres annamites : Paul Loc, Jean Hoan, Pierre Luu, Pierre Qui, Paul Tinh, Laurent Huong, Pierre Khanh.

    A quelque nationalité qu'il appartienne, le prêtre est le successeur du Christ. Dans le temple et hors du temple il évangélise ; sur le champ d'exécution, nouveau calvaire, il donne sa vie pour la gloire de Dieu, pour le salut des chrétiens et des païens.

    Les prêtres d'Extrême-Orient ont compris, comme les prêtres d'Occident, leur sublime vocation ; égaux à ceux-ci par l'autorité que donne le sacerdoce, ils l'ont été par la foi qui les a conduits au point culminant du sacrifice.

    Il y en eut de jeunes qui acceptèrent de mourir au début de leur carrière, tel Pierre Qui âgé seulement d'une trentaine d'années, décapité le 31 juillet 1859 à Chau-doc ; d'autres avaient blanchi dans les travaux du sanctuaire, comme Jean Hoan, né en 1798 et décapité en 1861, il eut à subir toutes les persécutions de Minh-mang, de Thieu-tri, de Tu duc ; pendant près de trente ans, il lui fallut fuir de province en province, se cachant comme un malfaiteur pour répandre la doctrine de vérité parmi ses compatriotes ; un autre, Pierre Khanh forma huit prêtres, dont six furent martyrs. Ce résultat de ses labeurs n'est-il pas admirable, et n'est-on pas en droit d'éprouver quelque émotion devant ce martyr, père spirituel de six prêtres martyrs ; et si l'on veut s'élever plus haut, cette existence, par quelques côtés du moins, ne nous permet-elle pas d'espérer que les Missions d'Extrême Orient, privées par des circonstances malheureuses et toujours possibles des sources occidentales, pourraient trouver chez elles, sur leur sol même, des hommes doués de vertus et de qualités autres que celles qui sont nécessaires pour porter des cangues et des chaînes, pour souffrir la torture et mourir sous le glaive du bourreau ? N'est il pas loisible de penser, que, dans certaines conditions, d'aucuns seraient capables de continuer le sacerdoce catholique et de travailler en chefs à l'irradiation de L'Église ?

    On trouve aujourd'hui, dans plusieurs régions de l'Extrême-Orient, des hommes dont la valeur politique, militaire ou scientifique ne fait plus doute pour personne. Les qualités et les vertus de la race jaune se cantonnent-elles donc dans l'atmosphère exclusivement profane, et faut-il renoncer pour longtemps encore à les voir se produire dans un milieu religieux ?

    N'oublions pas Paul Tinh, dont la vie fut si curieuse et la mort si touchante. Encore séminariste, il voulut se faire ermite. Pour réaliser son projet, sans trop d'imprudence, il s'exerça à diminuer sa nourriture et son sommeil, puis chaque jour il mit de côté une petite quantité de riz afin de pourvoir aux besoins des premiers jours de sa solitude.

    Ses études finies, ses préparatifs complétés, il partit accompagné du porteur de ses bagages, qui s'engagea à ne jamais révéler le lieu de sa retraite il prit la direction de Bach-bat au sud de Ninh-hinh. Sur cette phase de son existence, on raconte des incidents extraordinaires : Au soir du premier jour de route, le futur ermite, ayant trouvé un endroit convenable pour passer la nuit, s'y installa avec son porteur. Celui-ci déposa par terre ses paniers et se coucha entre les deux. Paul se mit en prières ; il y était depuis longtemps quand il aperçut un tigre et sentit la queue de l'animal lui effleurer le visage. Sans trop craindre pour lui-même, le jeune homme étendit la main du côté de son compagnon ; celui-ci dormait paisiblement ; Paul garda le silence, et le tigre s'étant éloigné, il continua sa prière.

    Le lendemain, à leur départ, les deux voyageurs virent un éléphant sauvage cheminer devant eux ; saisi de frayeur le porteur voulut fuir, Paul le retint : « Ne crains rien, lui dit-il, confions-nous au Père céleste et continuions notre route ». Et ils suivirent l'éléphant qui, de temps à autre retournait la tête vers eux, puis reprenait sa marche. « On eût dit qu'il leur montrait le chemin ». Ce manège dura jusqu'à midi ; l'éléphant pénétra alors dans d'épais fourrés et les voyageurs le perdirent de vue.

    Le soir, Paul trouva, creusée vers le milieu d'une colline, une grotte de 4 pieds de hauteur, 6 de longueur et 3 de largeur ; devant elle s'étendait un espace plat de 5 à 6 pieds, une petite source coulait en un très mince filet d'eau ; tout autour croissaient des arbres dont les fruits sauvages pouvaient servir de nourriture. Paul jugea que cet endroit convenait parfaitement à ses desseins ; il congédia son porteur et s'installa dans la grotte. Ses vux étaient réalisés : il pouvait vivre en ermite. Il passa ses jours à prier, à méditer ; il se nourrit du riz qu'il avait apporté, des fruits de la forêt ; de temps en temps il allait se promener dans la vallée.

    Cette existence dura plusieurs mois. L'année suivante aux approches de Pâques, le jeune ermite songea à remplir le devoir de la confession et de la communion, et il se rendit dans une chrétienté où résidait un missionnaire, M. Eyot. Il ignorait que son départ avait fait un certain bruit dans la mission, qu'il avait été signalé au Vicaire apostolique, et que celui-ci, après avoir acquis la quasi certitude de son genre de vie, avait envoyé à tous ses prêtres une circulaire enjoignant de lui refuser l'absolution et de lui ordonner de revenir à la maison de Dieu.

    Arrivé à l'église, Paul se plaça parmi les fidèles, à son tour il se présenta au tribunal de la pénitence et commença sa confession. A la manière dont il faisait ses aveux, à ses vêtements en lambeaux, le missionnaire eut des doutes.

    « Où habites-tu, mou fils ? » lui demanda-t-il.

    En bon Annamite, capable de ne pas dire la vérité sans mentir, et de parler sans répondre à la question qu'on lui pose, le pénitent répondit : « Je suis ici ».

    Quel métier fais-tu ?

    Je suis un simple chrétien et je m'efforce d'observer les commandements de Dieu.

    Es-tu élève de la maison de Dieu ?

    Je l'ai été, je ne le suis plus.

    La conversation se poursuivit ainsi, pressante d'un côté, vague de lautre.

    A la fin le prêtre demanda nettement :

    Es-tu Paul Tinh ?

    Il y eut un silence, puis le pénitent déclara : « Je le suis ».

    Puisqu'il en est ainsi, je ne puis t'absoudre. Reviens demain et n'essaie pas d'aller trouver un autre confesseur, car lui non plus ne pourrait t'absoudre ».

    Le lendemain, Paul se présenta chez le prêtre, qui lui montra les ordres de l'évêque. Il se soumit et partit immédiatement pour Vinh-tri, où bientôt il commença ses études théologiques.

    Devenu tonsuré ou minoré, il fut employé comme catéchiste. Arrêté en 1841 et enfermé dans la prison de Hanoi, il fut condamné à recevoir de nombreux coups de rotin.

    Le satellite le fit coucher par terre, attacha ses pieds et ses mains après les avoir fortement tendus pour que les coups eussent plus de prise, et saisissant le lourd rotin dont on se sert pour la question des grands criminels, il frappa de toutes ses forces. Le patient garda son sang-froid, et soit qu'il voulût souffrir davantage pour l'amour de Notre Seigneur, soit que par un sentiment contraire, mais affirmé par plusieurs, il essayât de tromper son bourreau sur sa force de résistance, il tourna la tète vers lui et d'une voix calme qui laissait percer l'ironie : « Vous êtes nourri aux frais du trésor public, lui dit-il, vous avez reçu des mandarins l'ordre de frapper un coupable, alors je vous prie, frappez fortement, dans la crainte de paraître vous faire un jeu des coups que vous appliquez ».

    Les magistrats avaient vu Paul parler, sans entendre ses paroles ; l'un d'eux interrogea le satellite :

    Que dit laccuser ?

    Je salue les trois grands hommes ; j'ai tendu le corps de cet homme autant qu'il m'a été possible, je l'ai frappé de toutes mes forces, et il me dit que je le frappe comme si je m'amusais.

    Quelque temps après, Paul Tinh fut condamné à mort et envoyé à Hué ; puis sa peine ayant été commuée en celle de l'exil, il partit pour le Binh-dinh où il resta jusqu'en 1848.

    A cette époque Tu duc, pour fêter sa jeune royauté, accorda une amnistie générale en faveur de tous ceux qui n'étaient pas condamnés à mort.

    Paul revint au Tonkin où Mgr Retord lui fit une réception solennelle, que méritaient ses souffrances et son courage. Il lui conféra les ordres à des intervalles très rapprochés et enfin le sacerdoce.

    L'année suivante, l'évêque le nomma directeur du séminaire de Vinh-tri et professeur de la première classe de latin. Vinh-tri est situé dans la province de Nam dinh, et à cette époque ou peu de temps après, cette province eut pour gouverneur Nguyen-dinh-Hung, un mandarin que le P. Khanh et Paul Tinh avaient guéri d'une maladie d'yeux, pendant leur emprisonnement à Hué, et qui avait promis de se montrer bienveillant pour les chrétiens1.

    Le P. Tinh eut occasion de savoir que le gouverneur se souvenait de lui et qu'il s'en montrerait volontiers reconnaissant. Désireux de profiter de son bon vouloir pour mettre son établissement à l'abri d'un coup de main, en les faisant couvrir d'une sorte d'approbation officielle, il pria le mandarin de lui donner par écrit l'autorisation de fonder à Vinh-tri un collège pour l'étude des belles-lettres et d'y entretenir des professeurs et des élèves. Ce n'était pas là chose facile, car cette feuille devait être revêtue d'un cachet donné par les trois grands mandarins du chef-lieu, et l'on ne pouvait réussir qu'en déboursant une grosse somme d'argent.

    On dit même qu'animé des meilleures intentions, Hung avait demandé au P.Tinh la liste des chrétientés de la province, celle de la Mission, des séminaires et des établissements d'éducation, afin que les connaissant, il plût leur éviter les perquisitions des autres mandarins ou au moins avertir à temps les intéressés de l'arrivée de leurs ennemis.

    Outre l'importance et la solidité que la bienveillance du gouverneur donnait à sa situation, le P. Tinh se montra très digne du choix de l'évêque par sa piété, son intelligence et ses travaux. Il se levait à 4 heures du matin, et après sa méditation il célébrait le Saint Sacrifice dans l'oratoire Saint Pierre, faisait son action de grâces dans sa chambre, récitait son bréviaire, puis se mettait à préparer sa classe.

    Il lisait souvent et attentivement la Bible et l'Évangile.

    Il prenait deux récréations fort courtes à 8 heures du matin et à 4 heures du soir. Avant de se coucher, il faisait une seconde méditation, et parfois il se levait la nuit pour prier.

    On a remarqué qu'il disait la messe assez rapidement et avec beaucoup de recueillement. Aucun incident ne paraissait le distraire ou l'émouvoir.

    Quelques fois les enfants ayant oublié de remplir de vin la burette, devaient aller chercher le procureur, le Père attendait paisiblement leur retour, sans donner aucun signe d'impatience, et quand il faisait allusion à l'oubli, il disait en souriant : « Il ne faut pas imiter le servant de messe que j'avais ce matin ; pendant qu'il remplissait la burette, les fidèles auraient eu le temps d'aller déjeuner chez eux ».



    1. Voir le récit de cette guérison : Ann. des M.-E. Année 1900 n° 15 p. 139.



    Quelque grande que fût la chaleur pendant le Saint Sacrifice, il ne consentit jamais, par esprit de mortification, à ce qu'on se servît d'éventail pour le rafraîchir. On comprend que témoin quotidiens de cette édifiante conduite les élèves écoutaient respectueusement les conseils suivants :

    « Lorsque vous assistez à la messe, rappelez-vous la Passion de Notre Seigneur, détestez vos péchés, rendez des actions de grâce à la Sainte Trinité. Quant à ceux qui plus tard seront élevés au sacerdoce, qu'ils aient toujours soin de célébrer avec une grande piété, qu'ils supportent avec patience les manquements de leurs servants, qu'ils lisent attentivement le texte du missel ; puisque Dieu nous a donné des yeux, nous ne pouvons mieux faire que de nous en servir pour le prier. Quand il fait chaud ne dites pas la messe avec précipitation, de peur que les fidèles ne pensent que c'est pour aller vous reposer et boire le thé ».

    C'était un dévot serviteur de Marie ; il la priait souvent, il avait la conviction qu'il obtenait d'elle des grâces particulières : « J'aime la très sainte Mère de Dieu de tout mon coeur, dit-il un jour à un de ses élèves. La nuit dernière elle m'a averti que je n'avais plus de scapulaire. Je vais m'en procurer un de suite ». Et coupant un morceau de l'étoffe qui recouvrait son bréviaire, il le remit au jeune homme, en le priant de le porter aux ouvrières pour en faire un scapulaire. Il exhortait les écoliers à avoir la plus grande confiance en Marie : « qui conduit toujours à Dieu, qui n'abandonne jamais aucun de ses fidèles ».

    Il avait un culte spécial pour la Croix et il tenait à le propager.

    Il fit élever une croix près de la résidence de Vinh-tri, puis comme l'affluence des fidèles qui allaient y prier était très considérable, il en plaça quatre, une à chacun des points cardinaux de la paroisse : il en fit la bénédiction solennelle, et dans son sermon développa cette pensée : « J'ai érigé ces croix afin que vous viviez dans le souvenir de Notre Seigneur Jésus-Christ ». Lui même se rendait tous les vendredis à ces stations et parfois emmenait plusieurs élèves avec lui. Ayant formé le projet de placer une croix dans le village des lépreux, il la fit fabriquer, la posa sur ses épaules et la porta jusqu'au lieu de la plantation, suivi des séminaristes qui chantaient l'hymne Vexilla Regis. Pour abriter cette croix, il fit construire un petit oratoire où il se rendait quatre fois par an et y célébrait la messe.

    La propriété du collège était traversée par un petit sentier où il aimait à sa promener en récitant son bréviaire. Il l'orna d'une croix et le nomma le chemin de la croix.

    La dévotion aux âmes du Purgatoire lui était chère. « Priez pour elles en particulier et en public, disait-il aux séminaristes, offrez vos travaux pour leur délivrance, recommandez-leur vos intentions ». Chaque semaine, il célébrait une fois la messe pour ses parents défunts et pour ceux de ses élèves. Ce jour là, il faisait chanter le Dies irae, afin que les enfants s'unissent plus intimement à ses intentions.

    Il s'efforçait d'inculquer aux séminaristes le zèle pour la conversion des païens ; et en attendant qu'il leur fût possible d'y travailler directement ; il leur recommandait fortement de prier à cette intention. « C'est par la prière plus que par la prédication que le plus grand nombre de païens arrive à la foi, répétait-il ; lorsque vous aurez obtenu que des catéchistes soient envoyés aux païens et les convertissent, vous pourrez être appelés les pères de beaucoup d'enfants ».




    1907/6-25
    6-25
    France
    1907
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