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Les tombeaux des rois à Hué

Les tombeaux des rois à Hué PAR M. CADIÈRE Missionnaire Apostolique. Le pays d'Annam est curieux par ses fleuves, par ses montagnes sauvages, par son peuple aux murs étranges, au costume pittoresque ; mais on y chercherait en vain ces grands monuments que les Khmers ont laissés au Cambodge et au Siam comme les témoins de leur antique civilisation, ou ces bijoux de bois sculpté, laqué, doré, que la Chine et le Japon offrent à l'admiration des voyageurs.
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    Les tombeaux des rois à Hué

    PAR M. CADIÈRE

    Missionnaire Apostolique.

    Le pays d'Annam est curieux par ses fleuves, par ses montagnes sauvages, par son peuple aux murs étranges, au costume pittoresque ; mais on y chercherait en vain ces grands monuments que les Khmers ont laissés au Cambodge et au Siam comme les témoins de leur antique civilisation, ou ces bijoux de bois sculpté, laqué, doré, que la Chine et le Japon offrent à l'admiration des voyageurs.
    L'Annam est un pays pauvre en monuments : Dans les provinces du Sud, quelques tours Chams, souvenirs des premiers habitants du pays ; à Hué, une ou deux pagodes ornées avec quelque élégance et quelque richesse ; voilà tous les monuments que trouve celui qui s'intéresse aux choses de l'art ou à l'étude du passé.
    Cette pénurie fait que l'on attache plus de prix à ce qui existe ; de là la réputation dont jouissent les tombeaux des rois à Hué. Ils n'ont pas pour eux l'antiquité ; le plus ancien de ceux qui méritent d'être vus, est celui de Gia-Long, mort en 1820. Ils n'évoquent pas de souvenirs bien glorieux : Minh-Mang, Thiêu-Tri, Tu-Duc, autant d'ennemis de la civilisation occidentale, qui ont tenu jalousement fermée la porte de leur royaume et mérité par là de voir fondre entre leurs mains ou entre celles de leurs successeurs le royaume que Gia-Long avait conquis avec tant de peine et tant de gloire. Ils ne renferment aucune imposante construction, aucune délicate oeuvre d'art ; on n'y découvre aucune puissante manifestation soit de l'esprit soit de la force matérielle de l'homme : Enceintes de murs en briques, cours pavées en simples dalles, pavillons vulgaires, statues grossièrement taillées et sans expression, rien n'est remarquable. Et cependant on éprouve un grand charme à visiter ces tombeaux. Le voyageur récemment arrivé de France les trouve beaux, frappé qu'il est par leur nouveauté et leur contraste avec les choses d'Europe ; celui qui le visite après de nombreuses années passées en Annam les trouve beaux aussi, parce qu'ils tranchent avec les lamentables pagodes bouddhiques, taoïstes ou autres, qu'il voit à tous les coins du pays. Mais ce qui fait principalement la beauté de ces tombeaux c'est le site où ils sont placé, le pittoresque du décor.
    Le fleuve de Hué est un des plus beaux de l'Annam. Ses eaux, d'un vert émeraude, brillant sous lé soleil, ou d'un bleu azuré, coulent entre deux bordures de bambous verdoyants; les petites barques, les grandes jonques y mettent du mouvement et de la vie ; à l'ouest et au sud s'étage la grande chaîne Annamitique : au premier plan, les petits mamelons rougeâtres de la brousse dénudés ; puis les collines couvertes d'un manteau vert plaqué çà et là des taches noires des bosquets de pins ; enfin les grandes montagne, vertes, azurés ou d'un bleu métallique, veloutées, vaporeuses, se détachant vigoureusement sur le ciel, proches à les toucher avec la main, ou perdues dans la brume, suivant les jours.
    C'est sur les rives de ce fleuve, dont chaque détour découvre un point de vue nouveau, que sont échelonnées les tombeaux, des rois. Quatre seulement méritent d'être vus : ceux de Gia-Long, de Minh-Mang, de Thiêu-Tri, de Tu-Duc. Les autres, ceux des ancêtres de Gia-Long, ou des membres de la famille royale, des grands mandarins qui suivirent Nguyen-Hoang, le fondateur de la dynastie actuelle, où servirent ses successeurs, n'ont qu'un intérêt purement historique. Celui de Thiêu-Tri est le plus pittoresque ; celui de Gia-Long est le plus sauvage ; le tombeau de Minh-Mang l'emporte en régularité, et celui de Tu-duc peut-être en élégance.
    Pour comprendre un tombeau royal annamite, il faut se souvenir de ce principe, que l'âme, après la mort, toujours vivante, a les besoins et les passions qu'elle avait en ce monde, et vit une vie analogue à celle qu'elle vient de perdre. Aux âmes des vulgaires défunts, les parents procurent un tombeau ; c'est le minimum que l'on puisse faire pour un mort, mais aussi, c'est une oeuvre on ne peut plus méritoire. La pauvre aime, tant qu'elle n'a pas de tombeau, erre à l'aventure, sans trêve ni merci, faisant aux hommes, principalement à ceux qui sont cause de son malheur, tout le mal qu'elle peut. Dès qu'elle a un tombeau, elle est tranquille, elle a trouvé sa demeure éternelle : Van nién, dix mille années, c'est-à-dire pour toujours, tel est le titre du tombeau de Tu-Duc. Plus le tombeau est beau, bien entretenu, et plus l'âme est heureuse en sa demeure.
    Le tombeau est indispensable au bonheur de l'âme, mais il ne suffit pas. C'est pourquoi on offre aux ancêtres, au jour anniversaire de leur mort, à certaines dates fixes de l'année, des sacrifices consistant en mets de toutes sortes, offrandes purement platoniques, les mets étant consommés ensuite par les membres de la famille ; on leur présente aussi parfois des sapèques en papier, des barres d'or et d'argent, des habits, des chaussures, toujours en papier, pour subvenir à leurs besoins de l'autre vie.
    Tel est le sort du commun des âmes. Mais les âmes royales ont droit à plus d'égards, parce qu'elles ont plus de besoins. Tout d'abord, on leur donne leurs éléphants, leurs chevaux, leurs mandarins civils et militaires, rigides dans leurs formes de pierre, rangés en deux files sur les deux côtés d'une immense cour dallée ; on leur donne leurs femmes, pauvres victimes que l'on cloître dans une enceinte réservée. C'est là qu'est déposée la tablette royale, siège de l'âme, dans une grande niche en bois, étincelante de laque et d'or ; d'épais rideaux de brocart jaune les cachent aux yeux des profanes ; des bâtonnets d'encens, des fragments de bois d'aloès se consument lentement, emplissant la salle d'une vapeur odorante ; par devant, sur de riches tables en bois sculpté et doré, des plateaux chargées de fruits et de fleurs fréquemment renouvelées. Les femmes chargées du culte de l'âme glissent sur le parquet poli ; l'eunuque qui vous conduit baisse la voix et s'incline respectueusement ; ce n'est que silence, lumière attiédie, parfum pénétrant.
    On donne encore à l'âme du royal défunt les objets qu'il aimait sur cette terre, les présents que lui firent les puissances, occidentales : vulgaires pendules, grandes glaces, vases de Sèvres ; ceux de son souverain, l'empereur de Chine, les objets rapportés de Pékin par ses ambassadeurs. Il y a des merveilles : porcelaines de Chine, grandes tables, petits guéridons incrustés de nacre, curiosités du Japon, produits originaux du pays. Tous ces objets sont exposés soit dans la salle de la tablette funéraire, soit dans le pavillon de plaisance, construction en général sans caractère, qui précède le tombeau proprement dit.
    On lui donne la louange, cette louange dont sont si friands les hommes en général, les monarques en particulier. Dans chaque tombeau, immédiatement après la cour d'honneur, s'élève une énorme stèle, décorée du dragon à cinq griffes, relatant en d'interminables lignes verticales les hauts faits du défunt. Toutes les fois que je me trouve devant ces monuments élevés à la gloire de ces grands persécuteurs du nom chrétien qui furent Minh-Mang et Tu-Duc, je ne puis m'empêcher de penser à la phrase brutale de Tertullien : Laudantur ubi non sunt, cruciantur ubi sunt. Où ils ne sont pas, des louanges ; où ils sont, des tourments.
    Enfin on lui donne un tombeau, tout comme au dernier de ceux qui furent ses sujets. Roi ou peuple, tous aboutissent à un petit carré de terre ; tous ont besoin que la terre recouvre leurs restes ; le repos de l'âme est à ce prix. Le père de Gia-Long disparut pendant la tourmente qui, à la fin du siècle dernier, couvrit l'Annam de sang et de ruines. On ne savait où avait passé son cadavre. Il était à craindre que l'âme, malheureuse, ne causât de grands malheurs au roi et à l'Etat. Lorsque Gia-Long se fut rendu maître de l'empire, il arriva, par un heureux hasard, qu'un pêcheur trouva dans le fleuve un crâne humain. Diverses circonstances, plus ou moins fortuites, firent déclarer qui c'était le crâne du père du roi. On éleva à l'endroit même un mausolée, que le peuple appelle Mausolée du crâne. Une partie du corps jouissait des honneurs de la répulture, cela suffisait pour la tranquillité de l'âme. Ce tombeau n'a rien de remarquable, mais on a construit le long du fleuve, avec de la terre rapportée, une magnifique avenue, plantée de pins séculaires. C'est un des endroits les plus poétiques des environs de Hué.
    Le tombeau royal proprement dit, entouré d'une haute enceinte de brique, perdu dans un bosquet, est absolument inaccessible. La porte, scellée du sceau royal, ne s'ouvre que devant le roi régnant. Il est précédé de grands portiques de bronze, autour desquels s'enroule le dragon à cinq griffes.
    Mettez toutes ces constructions dans une vaste enceinte entourée de murs, les unes sur une colline, au milieu d'un bois de pins, les autres régulièrement disposées en file indienne, ou sur une plate-forme artificielle ; faites circuler au milieu d'elles, des canaux, tantôt ré serrés, tantôt s'élargissant en une vaste nappe d'eau, couverts de nénuphars en fleurs ; des ponts en pierres à parapets de fer ou en briques vernissées ; des passerelles en bois ; quelques kiosques élégants mais tombant en ruine ; des bosquets touffus laissant apercevoir le sommet des hautes colonnes en maçonnerie ; des pins très vieux, d'énormes banians, des litchis rabougris aux branches surchargées d'une végétation parasite de fougères et d'orchidées, des frangipaniers, de magnifiques camélias aux fleurs purpurines ; un imposant décor de montagnes, un ciel étincelant, tout cet ensemble charme et éveille l'admiration.
    Tels sont les tombeaux des rois à Hué. Thanh-Thai s'y rend aux jours fixés, pour faire aux mânes de ses aïeux les sacrifices rituels. C'est encore un spectacle qui ne manque pas d'intérêt que cette promenade royale. Le long des rives du fleuve, deux longues files de soldats, coiffés du petit chapeau rond, revêtus de casaques rouges recouvrant des loques, portant des étendards de toutes les formes et de toutes les couleurs, de-ci, delà, un dôi, un lanh binh, capitaine ou colonel, à pied ou à cheval; j'en vois encore un, à la prestance de tambour-major la tête couverte d'un chapeau de plumes noires mélangées de plumes de paon, vêtu d'une magnifique casaque de velours cramoisi, serrée par une ceinture de soie verte, et d'où sortait des culottes d'une saleté révoltante ; les éléphants royaux avec leurs housses écarlates, les tambours, les gongs, les grosses caisses ; au milieu du fleuve, de grandes barques royales remorquent la barque du dragon richement décoré. C'est la barque du roi. Les mariniers rament en cadence ; un maître d'équipe bat la mesure en frappant deux bâtonnets ; un conducteur donne des ordres au moyen d'un énorme porte-voix en bambou ; le jeune roi joue avec les pages de son entourage, pendant que sur l'éminence où est bâti le temple bouddhique de Thien Mô, appelé improprement Tour de Confucius, les bonzes, revêtus de leurs habits multicolores, saluent le prince de cinq grandes prostrations. Je me figure les sorties de Minh-Mang, ou de Tu-Duc, ces fiers et sombres monarques, plus imposantes et plus majestueuses. Mais combien rares sont les Européens qui ont pu les admirer.


    1906/82-92
    82-92
    Vietnam
    1906
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