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Les sorciers Laotiens (Suite et Fin)

LAOS Les sorciers Laotiens (Fin1)
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    LAOS

    Les sorciers Laotiens

    (Fin1)

    Pour se garantir de la morsure d'animaux venimeux, on a encore recours aux tatouages, ou bien on porte des colliers ou bracelets de coton auxquels on attache des brindilles de racines ou de lianes indiquées par l'usage ou par un sorcier. Il est à remarquer ici que si le Laotiens a eu l'idée de se garantir de la morsure de ces animaux, l'expérience lui a prouvé amplement qu'il ne devait pas compter sur ces simagrées pour adoucir la douleur quand il a été mordu. Aussi si quelqu'un de ces prétendus immunisés est mordu, par exemple par un mille pieds, il hurle de douleur comme les simples mortels.

    (1) Voir Ann. des M. E., n° 153, p. 190; n° 154, p. 216.

    Pour se garantir contre les chiens enragés, il faut porter des bouts de racines spéciales attachées par du coton autour du poignet. On m'a bien parlé aussi de certains onguents faits avec de la graisse d'animaux dits ennemis du chien, mais je n'ai pu avoir rien de précis là-dessus.
    Pour éviter le lumbago, il suffit de porter une ceinture faite de vertèbres de boa enfilées dans leur ordre naturel.
    Contre lés maux de dents, on assemble deux crocs de sangliers par un treillage en fil de cuivre; cet appareil a la propriété aussi de garantir contre la morsure des chiens, des chats ou autres animaux, et enfin on s'en sert pour râper la cucur-mie qui sert à faire l'eau d'ablutions pour se rafraîchir ou se rendre beau.
    Afin de se mettre à l'abri du danger d'asphyxie quand on plonge pour décrocher l'épervier retenu au fond de l'eau, il suffit de .porter un anneau de cuivre rouge.
    Passons à quelques exemples de superstitions d'un autre genre :
    1° Veut-on procurer la mort de quelqu'un ? Les méthodes sont innombrables. En voici une entre mille, et ne riez pas de ma naïveté à vous conter la chose : Un sorcier a été mandé, on lui fournit une peau de boeuf ou de buffle, voire même d'éléphant. Il commence par débiter une série de formules qui doivent avoir pour effet de réduire la peau à l'état microscopique. A ce moment il applique ce « soupçon » de peau sur la bouche d'une figurine en glaise ou sur le dessin d'un homme, soi-disant représentant la personne visée. Encore quelques formules et la peau est dite avoir passé dans le corps de cette malheureuse personne qui bientôt la sentira grossir, grossir, jusqu'à ce que arrivée à son état primitif elle fasse mourir cette personne par étouffement ; pensez donc, une peau d'éléphant dans le ventre, ça doit être pour le moins bien gênant !
    2° Survient une épidémie quelconque : après bien des recherches on finit par découvrir que c'est le fait d'un certain mauvais génie qui s'est introduit dans le village. Pour le chasser, on appelle un sorcier qui a la possession d'un boeuf merveilleux, que personne ne peut voir, mais qu'il peut faire passer dans une minuscule figurine de cire ou de glaise. Quand le moment de l'opération est venue, les habitants du village s'assemblent portant avec eux tout ce qui peut faire du bruit. Le sorcier récite une formule par laquelle il indique au boeuf minuscule qu'il tient dans sa main, les bons services qu'on attend de lui, puis fait le geste de lancer le boeuf ; à ce signal toute la gent du village commence le vacarme accompagné des malédictions les plus malsonnantes à l'adresse du mauvais génie, et voilà tout le monde courant, le sorcier en tête, pour chasser ce mauvais génie du village. Quand on est arrivé aux premiers champs qui entourent le village, le sorcier donne le signal du retour, on revient au point de départ, et chacun s'arme de baguettes. Le sorcier tend l'oreille pour écouter le beuglement de son boeuf, dès qu'il l'a entendu, il fait signe à tout le monde de s'accroupir et d'agiter les baguettes pour effrayer le mauvais génie dans le cas où il lui plairait de revenir. Le tout se termine par un repas en commun.
    3° Pour retrouver voleur et objets volés. Le sorcier prend un panier à poissons, en couvre l'ouverture d'une étoffe rouge, puis sur les bords du panier il fixe deux bâtons que saisissent des jeunes filles ; dès qu'il a récité au-dessus du .panier la formule par laquelle il indique à son therada (génie secourable) l'objet de la demande, le panier se met en marche (!) entraînant avec lui les deux jeunes filles, et il ne s'arrête que devant le voleur et ensuite à l'endroit ou les objets volés ont été cachés.
    4° Ce qu'on appelait chez nous, au moyen âge, le jugement de Dieu, était naguère très connu au Laos ; je n'en citerai qu'un exemple entre bien d'autres : Quand dans une affaire l'accusateur ne pouvait confondre l'accusé, et que celui-ci ne pou ait prouver son innocence, l'un et l'autre mettaient une boule de chaux vive dans la bouche, et la gardaient le temps qu'un vieux du village mettait à réciter une certaine formule, quelquefois une invocation bouddhique; les deux parties crachaient alors la chaux, se rinçaient la bouche et la laissaient examiner. Celui qui avait la bouche rouge était considéré comme coupable. Mais à malin et demi, car ceux qui craignaient qu'on en vînt à cet expédient avaient soin avant de partir de chez eux de mettre dans la bouche une boule de cire, qu'ils avalaient au bon moment. La cire qui avait graissé la bouche empêchait l'effet de la chaux.
    Je n'ai pas la prétention d'avoir épuisé le sujet des superstitions au Laos ; il resterait encore à parler des superstitions que je nommerai « superstitions de la vie domestique»; niais il faudrait pour cela tout un volume ; je terminerai donc ma petite relation en disant quelques mots seulement sur un sujet pourtant bien intéressant : les gens à l'oeil mauvais (les phi pob).
    Je me suis livré sur eux à une étude assez curieuse pour en dire un mot.
    Ces gens sont des Laotiens à qui l'on attribue toutes sortes de maléfices; je n'entrerai pas dans des détails qui peuvent intéresser seulement les missionnaires, et je me tiendrai à des généralités.
    Quelqu'un est-il malade d'un mal qu'aucun charlatan ne peut guérir, y a-t-il mort de bétail d'une manière anormale, survient-il des décès de personnes par mort subite ou accident extraordinaire, c'est bientôt fait de conclure au maléfice de ces phi pob. Les pauvres gens sont, vous le pensez bien, innocents, à moins que vous n'admettiez avec les Laociens que ces phis pob ont des formules magiques à leur disposition pour jouer leurs mauvais tours.

    Qui appelle-t-on phi pob ? Il y en a de race, d'autres qui le deviennent. Certaines familles sont prises dans tous leurs membres, d'autres ne comptent qu'un sujet. Dans ce cas la famille s'en débarrasse ordinairement en le chassant. D'autres ne sont qualifiés de phi pob qu'à cause de leur mauvais caractère qui les fait sans cesse entrer en disputes et lancer les malédictions ]es plus menaçantes. D'autres sont de grands naïfs, bien tranquilles, mais laborieux à qui tout réussit, tandis que les voisins sont frappés de toutes sortes de malheurs ; d'où jalousie ; et comme on ne peut se débarrasser d'eux par la persuasion, on leur fait mille misères, on brûle leur maison ou leur récolte, on blesse ou on tue leurs animaux domestiques, on les met à l'amende pour leurs prétendus maléfices, si bien que, de guerre lasse, ils finissent par transporter leurs pénates ailleurs.
    Pour d'autres, c'est un défaut du corps qui les a fait qualifier de phi pob. Ce sont des porte malheurs partout où ils se trouvent, et cette particularité s'étend des hommes aux animaux dont on tache de se défaire le plus tôt possible : par exemple un buffle que l'on dit avoir deux foies, un boeuf qui pendant la nuit fait avec son mufles un bruit ressemblant à celui du veau qui tette, et qui à cause de cela est dit téter les vaches du ciel !
    Reste enfin une dernière catégorie de phi pob qui possèdent des formules, des ingrédients, des artifices pour se venger de quelqu'un. Ceux-là sont redoutés à tel point qu'on ose à peine les tourmenter de peur de vengeance. Pour arriver à se mettre à l'abri de leurs sortilèges, il suffit de porter certains talismans ou d'avoir recours à un sorcier plus puissant que ces phi pob, et qui, au moyen de son art, rendra vains tous les efforts malfaisants de ces indésirables.
    Que font les autorités locales, même les plus hauts en charge contre ces vrais ou faux phis pob ? Rien, car ces personnages les redoutent autant que les simples paysans. Le code français a bien mis quelques articles dont un par exemple :
    « Art 211, chap. XXVI. « Quiconque sera convaincu d'avoir eu manifestement recours à des sortilèges ou à des maléfices pour causer la mort ou la maladie d'une personne ou la mort des animaux appartenant à autrui sera puni d'emprisonnement de 1 mois à 2 ans ».
    Quant au code siamois, je ne possède pas la partie qui doit concerner ces affaires, et s'il prévoit quelque chose, on peut affirmer qu'il n'y a jamais de sanction, à moins de pouvoir trouver un autre chef d'accusation.
    J'ai fini, chers lecteurs, dormez tranquilles sur vos deux oreilles, les sorciers du Laos ne viendront pas troubler votre sommeil, et si quelqu'un devait craindre pour lui, ce serait celui qui a écrit ces lignes, attendu qu'il a dans sa chambre de quoi faire envie aux plus fameux sorciers.
    1924/138-142
    138-142
    Laos
    1924
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