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Les sauvages de Kon Seunglok 2 (Suite)

COCHINCHINE ORIENTALE Les sauvages de Kon Seunglok Par M. GUERLACH (SUITE1) Voici un autre trait de mœurs qui fait bien ressortir les sentiments des Indigènes envers leurs parents. Un jeune homme vint me chercher pour visiter sa belle-mère malade et lui administrer le baptême si besoin était. — De quoi souffre-t-elle, ta belle-mère ?
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    COCHINCHINE ORIENTALE

    Les sauvages de Kon Seunglok

    Par M. GUERLACH

    (SUITE1)

    Voici un autre trait de mœurs qui fait bien ressortir les sentiments des Indigènes envers leurs parents. Un jeune homme vint me chercher pour visiter sa belle-mère malade et lui administrer le baptême si besoin était.
    — De quoi souffre-t-elle, ta belle-mère ?
    — Je n'en sais rien. Depuis deux jours, elle reste étendue sur le plancher sans boire ni manger, sans dire une parole ; j'ai eu peur qu'elle ne mourût avant de recevoir le baptême, et je suis venu vous chercher, comme vous l'avez si souvent recommandé.
    — Tu as bien fait, allons voir ta belle-mère, je te suis.
    En entrant dans la case, je vis que le jeune homme n'avait pas exagéré : étendue sans mouvement, la malade ne donnait d'autre signe de vie que le soulèvement de la poitrine sous l'effort de la respiration. Avant de baptiser cette femme, j'essayai de la tirer de son engourdissement et lui parlai fortement à l'oreille ; n'obtenant aucun résultat, je dis à sa fille : « Parle-lui ! Elle est habituée à ta voix, peut-être entendra-t-elle. Essaie de la réveiller ».

    1. Voir le numéro de juillet août 1904, p. 225.

    La jeune femme s'approcha et, avant que j'eusse deviné son intention, elle saisit à poignée la longue chevelure de la malade et la secoua vigoureusement, tout en criant « Mère, réveillez vous ! Voici le Père qui vient vous voir et vous baptiser ».
    Immédiatement, je l'arrêtai : — Que fais-tu, malheureuse, comment oses-tu ainsi traiter ta mère ?
    — Vous m'avez dit de la réveiller, c'est le seul moyen. Tenez ! Elle a ouvert les yeux, mais si vous ne permettez pas que je la secoue par les cheveux, elle va se rendormir ».
    De fait, la malade avait soulevé les paupières et poussé une plainte ; immédiatement après, elle retomba dans son assoupissement. La jeune femme se tenait prête à recommencer la traction des cheveux, sur un signe de moi ; mais ne me croyant pas obligé à employer un moyen si énergique, je donnai le baptême. La malade ne mourut pas : deux jours encore, elle resta plongée dans cette extraordinaire immobilité, sans que sa fille ou son gendre y prissent garde. On avait déposé près d'elle une petite gourde pleine d'eau, et on l'abandonnait seule pendant des journées entières. Plus tard, je m'informai de son état. « Oh ! Me dit sa fille, maintenant elle peut manger, mais elle ne travaille pas, voilà longtemps qu'elle reste à la case sans rien faire ».
    Telle fut la réflexion fort peu sentimentale de cette jeune femme, en voyant revenir à la vie sa mère qu'on avait pu croire sur le point de mourir.
    Après cela, vous ne serez pas surpris d'apprendre que les gens du Poekey sont très rustiques dans leurs procédés, et ne mettent pas dans leurs relations une courtoise délicatesse. Dernièrement, je suis allé visiter le poste de Kon Reung et y installer un catéchiste bahnar, un de mes anciens chrétiens d'autrefois à Kon Penang. La population de Kon Reung était fort éprouvée par la dingue et une épidémie de choléra ; plusieurs personnes étaient mortes sans avoir reçu le baptême, et j'ai sérieusement grondé les chefs du village, parce qu'ils ne m'avaient pas fait prévenir de ce triste état sanitaire. Après avoir traité différentes questions plus ou moins importantes, les anciens me dirent qu'ils voulaient se déplacer et transporter le village du pied d'une colline, dans une vallée fort encaissée que j'avais parcourue en venant. — « J'y consens volontiers, répondis-je, mais vous construirez tout d'abord la case du missionnaire, une case comme les vôtres, mesurant 7 mètres de long sur 5 de large, et je vous paierai en sel, très généreusement.
    — Non ! Nous n'avons pas la force !
    — Comment ! Tous les habitants du village, hommes et femmes réunis, n'ont pas la force de me construire une si modeste case ? Je n'en crois rien ! Dites que vous ne voulez pas, ce sera vrai. Mais si vous refusez de me bâtir une case, que je paierai plus cher qu'elle ne vaudra, où habiterai-je quand je viendrai vous visiter ? Il faudra que je couche dans la forêt, à la belle étoile. Est-ce cela que vous voulez ?
    A quoi l'un des anciens répondit très tranquillement : « Ih bit to bri, du buh. Couchez dans la forêt, ça nous est égal ».
    Charmant, n'est-ce pas, le procédé ? Je m'en vengeai en parcourant le village, entrant dans toutes les cases, distribuant des remèdes à tous les malades, vieux et jeunes, petits et grands. Cette tournée me prit deux heures et demie ; après quoi je me reposai en récitant Matines et Laudes pour ces pauvres gens de Kon Reung que j'aime bien, malgré leur rusticité.
    Mes autres paroissiens sont un peu plus policés, et les chrétiens de Kon Seunglok se montrent plus aimables à mon égard. Toutefois, je dois avouer que leur affection pour leur missionnaire se manifeste d'une façon un peu originale ; témoin le fait suivant : Monseigneur Grangeon vint visiter le district, au mois de janvier, et voulut bien demeurer deux jours chez moi. Quarante-huit heures ne s'étaient pas encore écoulées depuis le départ de notre évêque pour Kon Mah, lorsqu'un des anciens de Kun Seunglok monta dans ma maison. A son air sérieux, je vis qu'il avait une communication grave à me faire.
    — Eh bien ! Mon vieux Iuut, qu'y a-t-il donc ?
    — Grand-Père, vous nous avez prescrit de vous défricher un champ, promettant de nous donner deux gros paniers de sel, nous voulons y aller tous aujourd'hui, hommes, femmes et enfants.
    — C'est très bien. ! Dès que vous aurez fini, je vous donne rai le sel.
    — Oh ! Ce n'est pas le sel qui nous tracasse. Je viens vous interroger, répondez-moi franchement : Est-ce vrai que vous allez retourner en bas ? [À Reu-Haï.]
    — Moi ? Mais non ! Qui est-ce qui vous a dit cela ?
    — Les miliciens annamites qui suivaient Monseigneur.
    Ils ont affirmé que le P. Supérieur allait vous rappeler en bas, et que le Père X*** monterait ici.
    — Il n'en est pas question d u tout.
    — C'est heureux, car nous ne le permettrions pas. (sic). Si le P. Supérieur vous rappelle et nous envoie le Père X***, nous vous retiendrons ici ; nous saluerons le P. X*** et nous le prierons de s'en retourner ; s'il ne veut pas, nous le reconduirons.
    — Très bien, repris-je en riant, c'est vous qui décidez, et le P. Supérieur doit se soumettre à votre volonté.
    — Pourquoi pas ? Nous sommes habitués avec vous, nous vous aimons, il n'y a pas de raison de vous rappeler, nous ne le permettons pas.
    Voilà des gaillards qui ont des vues absolument « personnelles » sur le gouvernement d'une mission. Avec eux, les choses sont considérablement simplifiées ; vous leur plaisez, restez envers et contre tous ; vous ne leur plaisez pas, allez-vous-en, et vivement s'il vous plaît.
    Pauvres gens ! Ne les jugez pas trop sévèrement, car s'ils pèchent, c'est par manque d'intelligence surtout.
    « Ignosce illis, nesciunt enim quid faciunt ».
    D'ailleurs ils sont capables d'attachement, comme vous voyez, et avec la grâce de Dieu, on pourra, petit à petit, réformer leurs idées erronées. S'ils m'ont pris en affection, ce n'est pas à cause de mes qualités personnelles ou des charmes de ma physionomie, c'est uniquement parce que je leur témoigne de mon côté beaucoup d'affection et leur fais le plus de bien possible.
    La plupart sont pauvres, et un certain nombre manquent du nécessaire pour cacher leur nudité ; à ceux-là, je distribue l'étoffe et les habits que m'envoient mes amis de France et du pays Messin. Aux malades je donne gratuitement des remèdes, et je vais moi-même prendre soin d'eux dans leurs cases, quand ils sont gravement atteints. Dieu aidant, j'ai pu en sauver plusieurs qui, sans moi, seraient probablement morts, et, malgré tout, ils m'en gardent quelque reconnaissance. C'est ainsi que j'ai conservé la vie à un jeune homme, père de famille, mordu par un énorme serpent très venimeux, que les Annamites appellent ran ho dat et qui serait, je crois, l'ophiophagus elaps, selon le Docteur Tirant. Les sauvages considèrent sa morsure comme mortelle ; d'après eux, aucun individu n'a survécu aux atteintes de ce reptile. Le jeune homme, dont je parle, voyant son chien aboyer à l'orifice d'un trou assez large, crut qu'il s'agissait d'un gros lézard et introduisit son bras dans le trou, pour saisir le gibier. Mais bientôt il se rejette en arrière, en poussant un cri de douleur, un serpent l'avait mordu à l'index de la main gauche.
    Son frère établit immédiatement une solide ligature au poignet et une au-dessus du coude ; alors le blessé tomba évanoui. Peu après il reprit connaissance et on le ramena aussitôt au village ; durant le trajet, il s'évanouit une seconde fois. Dès qu'il fut couché dans sa case, on vint me prévenir et je me rendis immédiatement auprès du malade. La main, violette et gonflée, était froide, et le blessé souffrait horriblement. J’administrai aussitôt une forte dose de hoanq-nang en poudre et je fis avaler quatre cuillerées d'eau fortement vinaigrée. Ensuite, j'enlevai les ligatures. — Une parente du blessé se récria « Si vous « dénouez les liens, c'est fini, on n'aura pas le temps de fumer « une pipe qu'il sera mort » (sic). Mais le jeune homme avait confiance en moi et me pria de le soigner comme je voudrais. Le hoang-nang produisit son effet habituel : des contractions assez fortes se font sentir dans les membres (sauf dans celui que contamine le poison) ; quelquefois le malade vomit, mais l'action du venin est annihilée par celle du remède. Dans le cas qui nous occupe, les blessures produites au doigt par les dents du serpent, laissèrent exsuder assez abondamment un plasma jaunâtre, l'enflure de la main diminua progressivement, en même temps que disparaissait la coloration violette des téguments, et deux jours après, le malade était guéri. C'est le sixième sauvage mordu par un serpent de cette espèce, que je soigne avec le hoang-nang et c'est le sixième que je sauve. Avis à mes confrères qui pourront user du même remède en semblable occurrence.
    C'est en témoignant beaucoup d'affection aux pauvres sauvages et en leur faisant du bien qu'on pourra gagner leur âme pour la donner à Dieu Cela demande, de la part du missionnaire, une immolation continuelle. Veuillez donc prier pour moi, afin que je devienne un homme de sacrifice et que je puisse dire comme saint Paul : « Filioli quos iterum parturio, donec « formetur Christus in volis..... Omnia libenter impendam et superimpendar ipse pro animabus vestris ».
    Voilà le vrai programme de la vie apostolique. Efforçons-nous de le remplir de tout coeur, tous les jours de notre vie. Faisons aimer Jésus-Hostie, et nous qui sommes ses prêtres, faisons-nous ses hosties, ses victimes sur la terre et nous jouirons de Lui dans le ciel.

    Jesu, quem velatum nunc aspicio
    Oro, fiat illud quod tam sitio,
    Ut le, revelata cernens facie,
    Visu sim beatus tuae gloriae

    Oh oui, Fiat!


    1904/277-282
    277-282
    Vietnam
    1904
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