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Les sauvages de Kon Seunglok 1

COCHINCHINE ORIENTALE Les sauvages de Kon Seunglok LETTRE DE M. GUERLACH Missionnaire Apostolique.
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    COCHINCHINE ORIENTALE

    Les sauvages de Kon Seunglok

    LETTRE DE M. GUERLACH

    Missionnaire Apostolique.

    Me voici au Poekey, chargé du district le plus montagneux et le plus isolé de la mission Sauvage ? Qui l'eut pensé il y a trois ans ? Ce n'est certes pas le cher P. Bober. Je me trouvais à Kon Tum, en mai 1900, lorsque le P. Jannin et lui vinrent rendre compte au P. Vialleton, provicaire, de leur tournée apostolique dans la région du Pœkey. Après avoir écouté le récit de leurs aventures, je dis à mes zélés confrères : « Voilà un district que vous avez préparé pour moi ! ».

    JUILLET-AOUT. — N° 40.

    Le vénéré Père Supérieur sourit d'un air incrédule, et le brave P. Bober me dit avec sa franchise habituelle : « Mais vous n'y pensez pas ! Vous êtes trop vieux pour un pays pareil ; il faut un jeune pour grimper les montagnes en casse cou ! »
    — Mon cher Père, lui répliquai-je, rappelez-vous ma prédiction, c'est un district que vous avez préparé pour moi.
    — Allons donc ! Vous rêvez ! »
    Trois ans ne se sont pas encore écoulés, et voici le rêve devenu une réalité. Le 24 septembre 1902, je m'installais à Kon Seunglôk, en remplacement d'un jeune missionnaire que les indigènes avaient expulsé « manu militari ». Mais, humainement parlant, le P. Bober avait raison ; rien ne faisait prévoir alors les circonstances exceptionnelles qui ont motivé ma demande de changement. Et même, lorsque se sont produits les tristes événements que j'ai racontés autrefois, le Père provicaire ne paraissait pas du tout disposé à exaucer ma demande. J'ai su qu'un sentiment de délicatesse, à mon égard l'avait arrêté : il répugnait au vénéré Père Supérieur de déplacer son plus vieux missionnaire du poste le plus important, pour l'envoyer dans un district réputé le plus pénible. Mais, à mon avis, ces considérations personnelles ne devaient pas entrer en ligne de compte, quand l'intérêt général était en jeu. J'insistai donc auprès de notre nouvel évêque, Mgr Grangeon, qui, vu la gravité des raisons alléguées par moi, trouva ma demande toute naturelle, et donna une décision conforme à mes désirs.
    Mon insistance, d'ailleurs, pouvait se justifier amplement : Je connaissais les difficultés matérielles que présentait l'administration de ce district, parcouru jadis en compagnie du P. Jannin ; j'avais compris le caractère et les dispositions des sauvages ; je savais qu'ils accepteraient un nouveau missionnaire avec répugnance et antipathie, tandis qu'ils me recevraient de bon coeur. J'avais donc l'espoir fondé de faire du bien aux âmes dans celte région, où un jeune missionnaire ne réussirait qu'avec beaucoup de peine et courrait peut-être le risque d'un nouvel échec.
    Mon devoir me paraissait ainsi tout tracé. Durant les exercices de la retraite annuelle, le Père Vialleton, provicaire et supérieur, me signa ma feuille de route pour le Poekey où le bon P. Jannin, mon cher ami et charitable voisin, se chargeait de faire exécuter les réparations nécessaires à la chapelle et à ma modeste habitation, où j'avais déjà séjourné, deux ans auparavant, mais en passant. En effet, le 15 novembre 1901, j'étais venu à Kon Seunglok en simple visiteur ; le bâtiment, qui sert actuellement d'église et de presbytère, n'était pas encore achevé. Les colonnes se dressaient, supportant le plancher en bambou tressé et le toit en paillote. Pas de murs ni de cloisons ! Un charpentier, qui n'avait rien d'un artiste, préparait assez maladroitement les cadres massifs de rustiques portes et fenêtres. Le P. Jannin et moi nous inaugurâmes ce jour-là le nouveau bâtiment, en improvisant, dans un angle, un modeste réduit avec des nattes et des treillis de bambou. Mon aimable confrère avait alors l'administration de ce district ; il préparait l'habitation d'un jeune missionnaire déjà désigné pour ce poste, et le bon Père ne pensait pas qu'un jour je viendrais m'y installer pour en prendre la direction.
    Je fis remarquer à mon aimable cicérone combien, — à mon avis, — le bâtiment était mal situé, car les cases des sauvages, dont quelques-unes fort rapprochées, l'entouraient complètement. Le missionnaire devrait donc passer une grande partie de ses journées, et souvent une partie de ses nuits, au milieu d'un tapage pénible, insupportable, surtout quand on a la fièvre. De plus, si l'une des cases prenait feu, — danger qui n'est pas chimérique, — l'église et la chambre du Père deviendraient certainement la proie de l'incendie.
    — Je suis de votre avis, répondit mon confrè ; j'avais proposé de construire plus haut, à la place des greniers, ou plus bas, en-dessous de la maison commune. Mais j'ai dû céder au désir du jeune confrère qui a voulu se loger au milieu des cases.
    — C'est fâcheux, et plus tard il faudra certainement porter la maison ailleurs.
    C'est une opération que, malgré son amitié pour moi, le P. Jannin ne pouvait faire exécuter, quand je pris la succession, en septembre 1902, mais il tenait à préparer ma chambre et la chapelle d'une façon aussi convenable que possible. Comme il me demandait mon avis à ce sujet, je lui répondis : « Pour la chambre, laissez-la telle quelle, ce sera toujours assez bon pour moi. Mais, je vous en prie, donnez vos soins à la chapelle, et disposez toutes choses de façon que je puisse conserver le Saint-Sacrement ; j'y tiens essentiellement. Avec Jésus-Hostie, toute peine paraît douce, et sans Lui, tout paraît triste ».
    Mes souhaits furent accomplis au-delà de ce que j'aurais pu espérer. Avec des treillis de bambou recouverts de papier peints, le bon P. Jannin, aidé de quelques jeunes sauvages, prépara un sanctuaire vraiment bien convenable. Lors de sa visite dans mon district, Monseigneur Grangeon m'en fit compliment, mais je m'empressai de renvoyer les éloges à qui de droit.
    Grâce au zèle et à l'obligeance du Père Jannin, j'ai le bonheur de posséder le Très-Saint Sacrement. J'habite sous le même toit que Jésus-Hostie dont je ne suis séparé que par un mur en terre. Jour et nuit, le Tout-Puissant me donne audience, et j'ai grande confiance en l'action bienfaisante de l'Eucharistie pour le bonheur spirituel et même temporel des habitants de Kon Seunglok. La présence de Notre-Seigneur met la joie dans toute la maison : quand, après un voyage de quelques jours, je reviens ici, et ne retrouve plus l'Hôte Divin du tabernacle, l'église me paraît vide et triste comme un corps sans âme. Aussi le lendemain, à la sainte messe, je m'empresse de remettre le bon Dieu chez Lui, et tout reprend vie et gaîté. Monseigneur Grangeon, notre pieux et zélé Vicaire Apostolique, comprend bien de quel secours est, pour le missionnaire, la présence de Jésus-Eucharistie dans le tabernacle. Aussi Sa Grandeur nous a-t-elle engagé à faire tout notre possible afin de pouvoir conserver le Très Saint-Sacrement dans chaque centre de district.
    C'est aux pieds du crucifix, mais surtout auprès du saint Tabernacle que le missionnaire puise force et courage.
    O salutaris Hostia,
    Da robur, fer auxilium.
    C'est là que les « Vieux » trouvent le secret de conserver leur ardeur et l'entrain de la jeunesse qui leur fait franchir montagnes à pic, torrents ou marais, à quarante-cinq ans aussi joyeusement qu'à vingt-cinq. Parfois cette gymnastique semble dure à la carcasse, surtout quand la fièvre nous tient ; mais l'âme donne du ressort aux membres fatigués, et en suant, soufflant, grimpant des pieds et des mains, on arrive toujours au but. Je répète cet exercice bien souvent, car mon district ne présente que montagnes et ravins qu'on doit franchir pour aller d'une chrétienté à l'autre.
    C'est ainsi que pour me rendre de Kon Seunglok à Kon Reung, — six bonnes heures de marche, — il me faut escalader et redescendre une haute montagne et plusieurs collines élevées. Tantôt le sentier court dans un ravin très encaissé, sur les bords d'un torrent qu'on traverse cinq fois ; tantôt il s'accroche au flanc de la montagne, comme une corniche suspendue au-dessus de l'abîme, où le moindre faux pas vous ferait rouler. Puis on voyage sur la crête pour redescendre, par une pente très raide, dans des bas-fonds marécageux, où les sangsues abondent durant la saison des pluies.
    A vrai dire, toutes ces montagnes, côtes ou « côtelettes », me gênent moins que les torrents ou les marais. Si raide que soit une pente, on peut toujours la gravir ou la descendre en s'aidant des pieds et des mains, et, au besoin, on la descend sur le fond... de son pantalon. Lorsque des rochers à pic ne forment pas un mur vertical qui rend tout travail impossible à la pioche, je trace des sentiers en lacets qui serpentent sur les flancs des montagnes. Depuis mon installation dans ce district, j'ai déjà bien amélioré les voies de communication. J'ai du travailler avec les sauvages, manier le pic et la pioche, et distribuer bon nombre de paniers de sel.
    Mais les résultats obtenus compensent largement tous ces travaux et les frais qu'ils nécessitent.
    Les marais offrent un obstacle plus sérieux : il faut plus d'efforts et de temps pour les rendre praticables pour les chevaux et même pour les piétons.
    Il y a notamment entre Kon Reung et Kon Ouang un marais large et profond où les chevaux, dessellés et conduits à la longe, enfoncent jusqu'au poitrail. Les fantassins ont simplement de la boue jusqu'à la ceinture. En installant des bambous sur des fascines, j'ai pu établir une passerelle pour les voyageurs, mais les chevaux doivent encore traverser le marais à l'ancienne mode. Plus tard, j'espère qu'ils pourront passer à pied sec, mais il m'en coûtera encore des paniers de sel.
    Ce qui constitue au missionnaire de ce district une situation spéciale et peu enviable, c'est la difficulté des communications avec les districts voisins. Pour aller me confesser chez le P. Jannin à Kon Mah, — chrétienté la plus rapprochée — je dois traverser neuf fois le Poekey, torrent large et rapide, dont le lit encaissé entre des montagnes abruptes, est encombré de roches et de pierres de toutes grosseurs. Pendant la saison sèche le voyage n'offre pas de difficulté, les gués sont praticables, l'eau est assez claire pour qu'on aperçoive le fond, et, en relevant les jambes sur la selle, on peut passer sans se mouiller. Parfois le cheval glisse sur une roche ou plonge dans un bas-fond, et le cavalier prend un bain, incident sans importance dont on ne fait que rire.
    Mais durant la saison des pluies, la situation se modifie de fâcheuse façon. Le torrent, subitement grossi, coule à pleins bords, et roule avec un courant terrible les flots d'une eau jaunâtre et bourbeuse, qui charrient des débris de toutes sortes.
    Les rives sont à pic, ravagées par des érosions incessantes, et les gués deviennent impraticables pour les chevaux : il faut alors voyager pédestrement, et traverser le Poekey en se faisant accompagner de deux solides sauvages, qui puissent vous soutenir et prêter main forte dans les passages dangereux. Le plus souvent, on a de l'eau jusqu'aux aisselles, puis jusqu'au menton ; ailleurs il faut nager en se maintenant contre le courant qui pourrait entraîner et porter contre des rochers.
    On renouvelle ce manège huit fois dans l'espace d'une heure et demie, pendant laquelle il faut garder ses vêtements trempés jusqu'au dernier fil, ce qui rafraîchit sérieusement les sentiments, surtout quand le vent souffle en rafale (système de traitement homéopathique recommandé pour les rhumatismes).
    Le neuvième passage s'opère sur un pont rustique, dont le tablier, formé de deux maigres rondins, est suspendu par des lianes entrelacées aux branches de deux arbres surplombant sur chaque rive. On peut donc, après le huitième passage, prendre des habits secs, si on en a. Pour cela, il est nécessaire qu'un sauvage, habile nageur, effectue les multiples traversés, en tenant élevé au-dessus de sa tête un petit paquet contenant vêtements de rechange pour le missionnaire. Mais il est rare que ces vêtements n'attrappent pas quelque sérieuse éclaboussure ; de tout cela il appert que le missionnaire du Poekey ne peut manquer d'être « un homme bien trempé ». — Oh !

    D'ailleurs, après ces bains et plongeons successifs, il pourra se réchauffer en escaladant le Uang Senao petite côtelette de 500 mètres, qu'il faut gravir sans ascenseur. Après quoi il lui restera environ trois quarts d'heure de marche pour arriver chez le bon P. Jannin, à Kon Mah, où l'on reçoit l'hospitalité la plus cordiale et la plus fraternelle. Le lendemain, on recommence en sens inverse ! Avouez qu'on a bien un peu mérité l'absolution qu'on vient chercher avec tant de peine.
    Peut-être trouverez-vous que je me suis étendu trop longuement sur les difficultés des communications ? Mais j'ai voulu vous faire comprendre par là même combien difficile est le ravitaillement du poste durant la saison des grandes eaux, c'est-à-dire de mai à novembre. Si un simple voyageur a tant de peine à s'en tirer, comment peuvent faire les coolies chargés de caisses ou autres fardeaux ? Ils courent de grands risques. Lorsque j'ai déménagé, en septembre 1902, pour venir à Kon Seunglok, certains de mes bagages ont reçu de fameuses trempées, (ce qui ne leur a pas fait de bien). Les porteurs annamites ont souffert énormément, et plusieurs d'entre eux ont failli se noyer, après avoir perdu une partie de leurs habits et le salaire que je leur avais donné ; tout fut emporté par le torrent. Le seul moyen pratique serait de voyager et d'opérer les transports à dos d'éléphant ; mais laissons à de plus heureux l'usage de ces pachydermes, et supportons pour l'amour de Jésus Crucifié toutes les misères inhérentes à la vie du missionnaire dans le district du Poekey. Plus on souffre, mieux cela vaut.
    Vive la croix ! Vive la joie quand même !
    Au point de vue alimentaire, le pays offre des ressources que je ne connaissais pas tout d'abord. Le gibier y est beaucoup moins abondant qu'à Reu Hai, et les sauvages vont très loin pour tendre des pièges où se prennent les sangliers ou les cerfs, voire même de temps en temps des boeufs Gaur. — Donc, à part les souris et les rats qui abondent et dont les Indigènes font des conserves fumées, on ne trouve pas beaucoup de venaison dans les environs de Kon Seunglok.
    Le règne végétal fournit, en revanche, un grand nombre de plantes et d'arbustes dont les feuilles, les fleurs ou les jeunes pousses constituent un plat de légumes assez agréables. Mais encore faut-il les connaître pour les utiliser : or au début de mon séjour ici, mes gens, aussi étrangers que moi, ne pouvaient tirer profit d'une flore qu'ils ignoraient. Nous étions donc réduits à la portion congrue, et notre menu se composait invariablement de riz cuit à l'eau, accompagné de quelques fougères comestibles, plus ou moins tendres. Pour comble de bonheur, je fus pris d'une fièvre assez forte, ce qui rendit mon estomac rebelle aux douceurs de mon régime de cénobite. C'est pourquoi, j'envoyai mon serviteur annamite acheter quelques souris fumées, afin de relever mon ordinaire. Le brave garçon fit le tour des cases, mais il revint avec le sel que je lui avais donné. « Père, me dit-il en riant, ce ne sont pas des souris fumées, ce sont des souris pourries, vous ne pourrez jamais les manger, elles sentent trop mauvais : nous-mêmes n'en voudrions pas !
    — Eh bien ! Si les souris de conserve ne valent rien, dis aux gamins d'aller à la chasse, et tu leur achèteras les souris fraîches qu'ils auront attrapées ».
    Ainsi fut fait ; pendant deux jours, j'eus, à chaque repas, trois ou quatre souris et quelques crapauds. Je me voyais déjà dans l'abondance et j'augurais bien de l'avenir. — Oh ! Ne riez pas trop ! Durant sa visite pastorale « apud Barbaros », Mgr Grangeon a goûté de la souris chez moi, et Sa Grandeur a trouvé que ce n'était pas du tout une mauvaise nourriture.
    Donc, j'étais sans inquiétude pour l'avenir, lorsque subitement, les approvisionnements cessèrent, et je me trouvai réduit au maigre régime d'auparavant. Les gamins, voyant que je prenais goût à leur gibier, avaient voulu hausser les prix, et comme mon serviteur annamite refusait de subir leurs exigences, les sauvageons s'étaient mis en grève. Ils chassaient encore, mais pour leur compte particulier. Vous constaterez que le progrès envahit nos montagnes ; nos indigènes sont aussi avancés que les citoyens de Paris ou de Marseille. Je dus capituler et faire un compromis avec mes «Bijoux» à qui je promis une mesure de sel plus grande, sans toutefois donner celle qu'ils demandaient, et les petits chasseurs recommencèrent à m'apporter du gibier à poil et sans poil, c'est-à-dire souris, rats et crapauds, voire même quelques grenouilles, mais ces batraciens ont paru très rarement sur ma table ; les grenouilles aussi se mettent en grève.
    Depuis lors ma situation s'est modifiée avantageusement : les gens de ma maison, Annamites et Bahnar, ont appris à connaître la forêt de Kon Seunglok et les végétaux comestibles qu'elle renferme. Aussi, ai-je souvent pour accompagner mon riz, un ou deux plats de légumes exotiques dont je me régale. Un habitué de chez Brébant les trouverait peut-être insipides, mais pour un sauvage, c'est parfait. De plus, j'ai installé un jardin dans un bas-fond qu'arrose un ruisseau dont j'ai détourné le cours pour faciliter l'arrosage. J'ai semé des graines de France et recueilli des radis superbes, des navets passables et des carottes malingres. Je mange les radis à la croque au sel, les navets à n'importe quelle sauce, — surtout au naturel, — tandis que les feuilles, cuites à l'eau puis passées dans la casserole avec un peu de graisse et de sel, constituent un plat d'épinards tel qu'on n'en voit pas sur les tables princières les mieux servies. — Rien ne se perd, comme vous voyez ; on devient gourmet avec l'âge.
    Peut-être vos lecteurs se scandaliseront-ils de tous ces détails culinaires ? — Voilà, diront-ils, un missionnaire « qui soigne joliment frère l'âne ! » Je les prie d'être indulgents et de me pardonner mes épinards feuilles de radis, en les assurant que je sais

    Rire de ma misère
    Autant que du bonheur ;
    A bonne ou maigre chère.
    Faire toujours bon coeur.

    Vous connaissez mon district au point de vue matériel, parlons un peu, maintenant, de mes « Bijoux », les Indigènes du Poekey.
    Physiquement, ces montagnards ne diffèrent pas des Bahnar de la plaine ; peut-être leur peau est-elle plus bronzée, ce qui tient sans doute à l'action de la température, dont les variations sont plus sensibles sur nos montagnes. Ils se coiffent comme les Sédang : cheveux rabattus par devant sur le front et coupés en rond au-dessus des sourcils. C'est, je crois, une mode adoptée jadis par les dames d'Europe, et que les élégantes appelaient « Coiffure à la chien ». La plupart se liment les dents de devant et se déforment ainsi la bouche de bien vilaine façon ; mais pour eux c'est au contraire une marque de beauté, inutile de discuter, vous ne les convaincriez pas.
    Rompus dès leur enfance à tous les exercices du corps, ils sont d'une agilité remarquable et grimpent aux arbres comme de jeunes singes. En revanche, ils se montrent très rebelles aux travaux intellectuels. Je voulais choisir deux ou trois jeunes gens des plus intelligents et leur apprendre à lire. Leur réponse ne fut pas encourageante. Pour les stimuler, je leur citai l'exemple des sauvages de Reu Haï et de Kon Tum qui savaient lire et écrire. Les chrétiens de Kon Tum ont même pris l'initiative de construire une salle d'école, où les étudiants sont de plus en plus nombreux et assidus.
    — Pourquoi, dis-je à mes jeunes gens, n'apprendriez-vous pas comme eux ? Vous n'êtes pas plus bêtes que d'autres, il ne s'agit que de vouloir ».
    J'espérais exciter leur émulation en les prenant par l'amour-propre ; mais peine perdue ! Mes gaillards me répliquèrent avec un flegme imperturbable. « Tout cela est bon pour les gens de la plaine, les riverains du fleuve ; nous, fils de la montagne, nous ne savons pas. « Nione kon kông uh ko grou ».
    Voilà leur grand argument ! Après cela vous pouvez tirer l'échelle : « Nous, fils de la montagne, ne savons pas ». Que de fois, déjà, on me l'a répété ! Et que de fois on me le répétera encore !
    Quand, au catéchisme, j'ai fait répéter trente fois de suite la réponse à une même question et qu'ensuite j'interroge une grande fille qui me réplique : « inh uh ko grou », je dois me tenir à quatre pour ne pas envoyer à cette « fille de la montagne », un compliment à rebrousse-poil. Un jour, après plusieurs interrogations suivies de la même réponse décourageante, je pris ma tête entre mes mains en disant tout haut « Sainte Patience, priez pour moi ! » Je parlais en français, bien entendu. Grande fut ma surprise d'entendre la dernière fille interpellée répéter le plus tranquillement du monde « Nous, filles de la montagne, nous ne savons pas cela ! » — Cette fois, elle disait vrai.

    S'ils ne savent pas lire, mes paroissiens savent compter ; ici, tout se paie, et l'adage « Rien pour rien », n'a jamais été mieux appliqué. — Un jour, deux sauvages m'apportent une caisse, et un billet que le P. Jannin leur avait confié pour moi. Naturellement, je paie ces deux sauvages assez généreusement ; l'un d'eux me dit : « C'est le salaire pour le transport de la caisse ? — Oui ! — Pour le port du billet, combien paierez-vous ? — Dis-moi combien le port du billet t'a causé de fatigue ou de dérangement supplémentaire, et je te paierai en conséquence ».
    Mon homme ne put rien répondre, mais en partant il me témoigna qu'il n'était pas content.
    Une autre fois, il avait plu à verse, je n'avais pu lâcher mes chevaux pour les faire paître dans la forêt, je demandai à quatre jeunes gens de couper quelques branches de bambou. C'était tout à côté, ils n'avaient que dix pas à faire ; en Annam, on ne m'aurait rien demandé pour ce léger service, mais ici, les « fils de la montagne » réclamèrent un collier de perles pour chacun.
    S'ils ne sont pas généreux, ils n'ont pas non plus l'instinct de la discipline, et les parents ne paraissent pas du tout froissés quand des gamins refusent de leur obéir. Dernièrement, un bambin de cinq ans hurlait comme un brûlé, parce que sa mère ne voulait pas l'emmener avec elle dans la forêt. De guerre lasse, cette femme prit l'enfant sur son dos et le porta à son mari pour qu'il le gardât avec lui au village.

    D'une de ses mains restée libre et de ses deux pieds le gamin frappait sa mère, en criant : « Je veux te suivre, je ne veux pas rester ». — Mais quand son père l'eut saisi et placé à califourchon sur sa hanche, le marmot redoubla ses hurlements. Agrippant sa mère par la poitrine et par les cheveux, il tirait de toutes ses forces en répétant : « Je veux te suivre », et ses deux pieds battaient une charge redoublée sur le corps de son père. Au lieu d'administrer à ce bambin révolté la correction qu'il méritait, les parents répondaient à ses coups par des caresses et cherchaient à lui faire entendre raison comme à un homme d'âge mûr. Je ne pus voir pareille chose sans protester ; je descendis sur la place du village et je vins rapidement auprès du groupe. Dès qu'il m'aperçut le gamin lâcha sa mère, mais il continua de hurler et de se débattre ; je le secouai et lui donnai quelques petits coups de verge sur la base de son individu. Puis je dis à la mère : « Pars et laisse ce gamin avec son père. — Mais il va pleurer et crier pendant longtemps. — Eh bien ! Laisse le pleurer et crier tant qu'il pourra, il n'en mourra pas. Si j'avais un gamin pareil chez moi, je le mettrais en pénitence, pour lui apprendre à obéir. — Nous, fils de la montagne, nous ne faisons jamais cela. — C'est le tort que vous avez. Vos enfants savent que vous obéissez à toutes leurs fantaisies, c'est pourquoi ils se révoltent et vous conduisent par le bout du nez, comme une gamine conduit un gros buffle par la ficelle qui lui traverse les narines ».
    A toutes mes objurgations, les deux sauvages répondaient par leur sempiternel : « Nous, fils de la montagne, nous sommes habitués comme cela ; notre caractère est différent du vôtre ».
    Et quand, las de prêcher à des gens qui ne voulaient pas m'écouter, je rentrai chez moi, la femme reprit son gamin, lui donna le sein pour l'apaiser (un gamin de cinq ans !) et l'emporta sur son dos dans la forêt.

    (A suivre.)

    1904/226-237
    226-237
    Vietnam
    1904
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