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Les remous de l'âme païenne

Les remous de l'âme païenne Nous avons demandé au P. Camille Héraud, missionnaire depuis 40 ans bien sonnés, dans la remuante province du Kouang-Si, de donner à nos lecteurs quelques lignes de ses vieux souvenirs de Chine. Voici le fait monstrueux qu'il nous relate in extenso , les Agences de l'époque l'ayant déjà signalé télégraphiquement à l'indignation des nations civilisées.
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    Les remous de l'âme païenne

    Nous avons demandé au P. Camille Héraud, missionnaire depuis 40 ans bien sonnés, dans la remuante province du Kouang-Si, de donner à nos lecteurs quelques lignes de ses vieux souvenirs de Chine. Voici le fait monstrueux qu'il nous relate in extenso , les Agences de l'époque l'ayant déjà signalé télégraphiquement à l'indignation des nations civilisées.
    Le matin du 14 décembre 1912, sous les murs de la nouvelle capitale provinciale, à Nan-Ning, sous l'instigation des notables, sur l'ordre officiel du président, du « ton tou » du Kouang-Si, sous les yeux d'une foule nullement indignée, furent massacrés trente-neuf lépreux.
    L'orgueil national avait été froissé : la charité étrangère s'était émue du sort de ces malheureux. Pourquoi laisser la Mission catholique construire une léproserie, secourir ces hors la société, ces bêtes dangereuses, ne valait-il pas mieux les exterminer tous, et débarrasser à jamais les abords de la nouvelle capitale ?
    Voici ce qu'à l'époque j'écrivais dans notre Bulletin mensuel :
    « Vous savez tous qu'à Nan-Ning, la Mission, depuis 8 ans, secourt quelques dizaines de lépreux, blottis comme de pauvres bêtes pourchassées, dans un fourré d'arbres et d'épines, à un kilomètre environ des faubourgs de la ville.
    L'année dernière nous achetâmes tout près de ce lieu, un terrain sur lequel, depuis plusieurs mois, nous construisions une léproserie. Les travaux marchaient sans encombre, sans aucune réclamation. Ce succès me rendit audacieux. Je crus pouvoir profiter de cette oeuvre, qui délivrait Nan-Ning de l'importunité des lépreux, pour briser notre isolement, pour rendre commune à la population et à nous une entreprise aussi humanitaire.
    Les commerçants, avec empressement, nie promirent leur con- cours. Restait à obtenir l'approbation de nos édiles, des grands notables, administrateurs de la ville. Je demandai une entrevue qui me fut fixée à onze heures. A l'heure dite, j'étais à la mairie, tous ces Messieurs étaient absents. Le lendemain une lettre d'eux me disait en substance : « Défense aux Européens de faire ici du bien ».
    Notre terrain était trop proche ; ils allaient choisir un endroit plus éloigné, et construire eux-mêmes, sans avoir besoin de notre assistance, une léproserie. L'orgueil national, la défiance et la haine de l'étranger avaient piqué ces hauts personnages.
    Ces jours-ci des affiches anonymes, placardées aux portes de la ville, manifestent au grand jour l'affreuse mentalité de nos lettrés chinois :
    « Les lépreux sont une engeance rejetée du Ciel, il est impie de les secourir. Pourquoi employer à les nourrir un argent inutile. Le Président du Kouang-Si ne sait où trouver des ressources pour nourrir ses soldats ; la Mission Catholique ne ferait-elle pas mieux de venir en aide à notre Gouvernement ? »
    Dans la ville les commentaires vont leur train ; le massacre de ces malheureux est froidement proposé comme une oeuvre de salubrité publique.

    ***

    Ces rumeurs nous alarmèrent, car avec leur mentalité nous savions nos Chinois capables de ce forfait. Notre président provincial, le général Loû-ioûng-t'ing n'avait-il pas commis, aux environs de Loûng-tchéou, une semblable tuerie ? Nous allâmes, auprès de ce bourreau des lépreux, plaider la cause de ces pauvres gens. La réception fut polie, cordiale. Il louangea notre projet, admira notre charité, et promit, puisque, cédant à l'opinion soulevée contre nous, nous consentions à transférer ailleurs notre léproserie, de nous trouver lui-même, dans un endroit plus écarté, un terrain convenable. Des jours se passèrent, il semblait oublier sa promesse ; nous la lui rappelâmes par lettre, et par lettre il nous assura qu'il avait donné des ordres au préfet de la ville. Nous eûmes en effet la visite de ce mielleux personnage qui se montra empressé à l'excès.
    Pendant ces perfides délibérations faites pour nous donner le change, on creusait sur le champ de man oeuvres, profonde de deux à trois mètres, une fosse dont nous étions loin de soupçonner la à scélérate destination.
    Nous étions donc pleins de confiance, quand ce matin nous fûmes renversés par cette nouvelle : « le village des lépreux a été, au point du jour, entouré par les soldats, tous ont été massacrés ».
    Aussitôt nous envoyâmes aux informations et voici les horribles détails que nous venions d'apprendre. Plus de cent soldats encerclèrent le village, aucun lépreux ne put s'échapper Comme un vil troupeau chassé vers l'abattoir, ils furent poussés vers le champ de manoeuvres, vers la fosse soigneusement préparée. Une épaisse couche de bois couvrait le fond de ce trou, une échelle était disposée pour y descendre. Un à un, les femmes forcées de porter leurs enfants, les lépreux descendirent la fatale échelle, s'assirent sur le bûcher, puis le mot de « cha ! (= tue !) » Retentit, les fusils plongèrent à bout portant, du pétrole fut versé en abondance, et une gerbe de feu annonça à la ville la victoire de nos lettrés.
    Car n'allez pas croire que le remords va torturer le coeur de notre président et de nos notables. Détrompez-vous ; votre mentalité est aux antipodes de la leur. Au contraire, ils n'ont pas conscience de l'horreur de leur crime, le coeur de ces barbares s'enfle d'orgueil. Leur astuce a trompé de confiants étrangers, leur courage a vaincu une répulsion, instinctive même dans leur triste milieu ; ils ont osé tuer de pauvres malheureux, qui ne sont pour eux que des bêtes malfaisantes.
    On ne saurait s'étonner de la brutalité de notre « tou-tou ». Ancien palefrenier devenu pirate, il a tenu la montagne durant de longues années, par son premier massacre il avait donné la preuve de sa complète amoralité. Mais au moins il devrait savoir la valeur d'une promesse donnée ; si le mandarin à qui jadis il fit sa soumission avait manqué à sa parole, il ne ferait pas au Kouang-Si le déshonneur d'être son président.
    Mais nos lettrés n'ont-ils pas le chef qu'ils méritent ? N'ont-ils pas demandé, pressé ce massacre ? Sous leurs dehors plus polis, avec des airs plus félins, ne sont-ils pas eux aussi que d'orgueilleux sauvages ?
    Depuis des générations, leur incurie laissait les lépreux se réfugier dans ce village, harceler les passants, fabriquer et vendre en secret des sandales de paille, des tresses de faux cheveux. Ces dangereux abus auraient duré longtemps encore si la charité chrétienne qui voulait les secourir n'eût été leur arrêt de mort.
    Nous livrons ce fait suggestif à la méditation de ceux qui cherchent à pénétrer l'âme chinoise. Un abîme sépare leurs païennes consciences de nos consciences chrétiennes. Des crimes horribles sont pour eux choses permises, nos charités sont incomprises quand elles ne leur sont pas inutiles, malfaisantes même.

    1930/209-211
    209-211
    Chine
    1930
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