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Les rebelles à Yang Hien

SE-TCHOAN MÉRIDIONAL Les rebelles à Yang Hien LETTRE DE M. CADART 30 octobre 1911.
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    SE-TCHOAN MÉRIDIONAL

    Les rebelles à Yang Hien

    LETTRE DE M. CADART

    30 octobre 1911.

    Vous avez appris sans doute que le 25 octobre vers le soir, la ville de Yang hien, sans défense, a été envahie par les réformistes. On ne s'attendait pas à une échauffourée aussi subite. Nous avons passé ce soir-là et les jours suivants des moments bien angoissants, surtout le vendredi 27 octobre, que la ville était bombardée et l'assaut donné. Mais le bon Dieu n'a pas permis qu'un cheveu tombât de notre tête ni qu'aucun des chrétiens réfugiés près de moi à loratoire ne fût atteint.
    Maintenant on respire un peu et j'espère que les rebelles ne reviendront plus, car 6 à 800 soldats occupent la ville et les environs. Les Tong-tche-houy1 ont fui jusqu'au dernier. Dans les deux batailles livrées le 26 et 27 octobre, les rebelles ont eu de 7 à 800 morts, les soldats de 10 à 20 seulement et peu de blessés.

    1. Société ou ligue pour la conservation des chemins de fer.

    Les rebelles venus ici sont ceux qui occupaient naguère Sin-tsin-hien. Une fois battus, ils sont venus dans notre région pour fermer la route aux soldats qui doivent arriver. Les 600 soldats qui nous ont délivrés étaient aussi à la bataille de Sin-tsin.
    Le jour de leur entrée en ville, le 23 octobre les rebelles ont pillé, saccagé les prétoires du sous-préfet et du Tin-kouan1 avec une rage infernale et du haut du balcon de l'oratoire j'assistais à ces opérations.
    Tous les procès et les archives des tribunaux ont été brûlés. Si le mandarin ne sétait pas sauvé, il est probable qu'il aurait été tué. Les rebelles ont décapité en ville de dix à quatorze habitants, soupçonnés d'être de connivence avec les soldats.
    Ici comme partout, ils ont proclamé qu'ils ne toucheraient pas à l'oratoire. Aussi, si je n'avais pas été à la maison, l'oratoire aurait été envahi par une foule de païens terrorisés qui voulaient venir s'y réfugier en passant par dessus les murs. Pendant l'échauffourée le P. Nien était à Lo-kia-keou. Dès le lendemain de l'arrivée des Tong-tche-houy, je lui ai envoyé une lettre l'engageant à rentrer en ville crainte de brigandages à la campagne. Il est venu jeudi dernier jusqu'à 20 lys d'ici, où le bruit du canon l'a fait rétrograder. Aujourd'hui lundi, il vient de rentrer en ville.

    Dimanche 22 octobre. Un télégramme annonce que les rebelles s'avancent sur Kien-tcheou et avertit de se tenir sur ses gardes. Panique en ville. Les portes de la ville sont fermées un moment, puis ouvertes. Lundi 23 octobre à 11 heures du matin, un explorateur du mandarin vient annoncer que les rebelles ne sont qu'à 40 ou 50 lys de Yang hien. On fait fermer les portes de la ville. Après dîner quelques bandes apparaissent sur les hauteurs qui dominent Yang hien à l'ouest et au nord. Le mandarin, qui d'ordinaire joue aux sapèques du matin au soir, reste inactif et perd la tête. Au lieu de disposer sur les remparts la police et les 200 gardes nationaux qu'il a exercés depuis un mois pour essayer de résister, il va se cacher et envoie les notables parlementer avec les rebelles. Vers 4 heures du soir, ces derniers, au nombre de 7 ou 800, sont à la porte du sud. Au moment du péril, mandarin et gardes nationaux aussi disparaissent comme par enchantement. Vers 6 heures du soir, les rebelles voyant qu'il n'y aura aucune résistance escaladent tranquillement les murs de la ville, ouvrent les portes et entrent. Panique indescriptible de la population. Aussitôt les vainqueurs se portent sur les prisons et délivrent les captifs, puis commencent le pillage et la mise à sac des prétoires du sous-préfet et du commandant, de la police, etc., etc. C'est un vacarme infernal autour de l'oratoire qui est proche des prétoires. Par précaution je consomme les Saintes Espèces. Le pillage dure jusqu'après minuit. La pluie le fait cesser. Naturellement le mandarin et ses gens ont disparu.

    1. Mandarin gardien de la prison.

    Mardi 24 octobre. Dans la matinée de nouveaux renforts arrivent aux rebelles avec leur grand chef. Ils affichent en ville un immense placard, disant qu'ils viennent pour défendre le peuple et le délivrer du joug des mandarins. Le soir il y a plus de 2000 rebelles en ville. Pendant la nuit mise à sac des greniers publics.

    Mercredi 25 octobre. Dans la matinée on annonce que des soldats arrivent de Tchen-tou. Les rebelles en assez grand nombre vont occuper les différentes positions en amont et en aval de Yang hien. Pendant la journée plus de 1000 recrues, soit de la ville, soit de la campagne, viennent s'enrôler parmi les rebelles. Vers le soir une nouvelle troupe de 600 rebelles arrive de Yen-cheou.

    Jeudi 26 octobre. Les soldats n'ont pas perdu de temps, car à la pointe du jour ils engagent la bataille à 20 lys au-dessus de Yang hien. Les rebelles mal armés et surtout peu disciplinés, reculent, laissant de nombreux morts sur le terrain. Vers 10 heures du matin, le canon tonne derrière les hauteurs à l'ouest et au nord de la ville. Peu à peu le bruit de la canonnade devient plus fort, on devine que les soldats gagnent du terrain. Les rebelles, avec leurs canons, occupent sur la colline non loin de la porte du sud, la pagode de Tong-iue-chan et les environs. Vers midi les soldats sont presque au haut de la colline, venant du côté opposé et dirigeant sur les rebelles une fusillade meurtrière. Ceux-ci, qui n'ont plus de munitions, ne peuvent guère riposter et crient à leurs affiliés, qui sont dans fa ville, de leur en apporter. Ce qu'entendant, les soldats montent à l'assaut de la position et en quelques instants débouchent de toutes parts sur la crête de la colline. Du haut du balcon de l'oratoire on peut très bien voir les péripéties de la bataille. Dès que les soldats ont paru, les rebelles abandonnent leurs canons et n'ont pas assez de jambes pour descendre la côte et rentrer en ville. Plusieurs centaines sont tués.
    A 1 heure environ le feu cesse ; il y a un moment d'accalmie. Les rebelles du haut des murs de la ville ouvrent de nouveau le feu sur les soldats qui opèrent sur la colline, mais en vain, car les canons ne peuvent les atteindre. Les soldats ripostent un peu pour la forme et s'exercent à ce jeu toute l'après-midi pour faire épuiser les munitions des rebelles. Le feu ne cesse qu'avec la nuit. Les soldats bivouaquent sur la colline, partout on aperçoit leurs feux.

    Vendredi 27 octobre. Dès 3 heures du matin les rebelles sur les murs de villes ouvrent le feu, car les soldats pendant la nuit se sont approchés des remparts. A la pointe du jour il semble que l'assaut va se donner, mais les soldats se bornent encore comme hier à exciter les Tong-tche-houy et se replient sur la colline. Les rebelles dépensent ainsi leurs munitions jusqu'à midi. A ce moment les soldats s'ébranlent un peu de toutes parts et s'approchent de nouveau de la ville en se déployant en tirailleurs dans la plaine. A une heure ils sont sous les murs, à la porte du nord, c'est à-dire, assez près de l'oratoire. Les rebelles poussent des cris épouvantables. Des deux côtés un feu des plus meurtriers s'engage, pendant que du haut de la colline on bombarde la ville du côté de l'ouest. Les balles et de temps en temps des éclats d'obus sifflent de tous côtés au-dessus de nos têtes. Les chrétiens, environ une vingtaine, restés en ville et qui sont ici avec moi à l'oratoire, sont effrayés et ne savent où se mettre. Pour attirer sur nous la protection divine, nous promettons de faire célébrer trente messes pour les âmes du purgatoire si aucun de nous n'est atteint et si l'oratoire n'est pas démoli par les obus. Pendant près de deux heures l'assaut continue, sans que les soldats puissent entrer en ville. Les rebelles jettent des charbons enflammés et des torches sur les maisons en paille qui sont en dehors de la porte du nord, et où se tiennent les soldats. Vers 3 heures le faubourg s'embrase et en quelques instants est la proie des flammes. Les clairons sonnent la retraite, les soldats se replient, le feu cesse, l'assaut n'a pas réussi. Un peu après, un engin vient tomber dans la cour intérieure de l'oratoire. Personne n'est atteint. Vers 4 heures du soir, une immense clameur s'élève en ville, tandis qu'un épais nuage de fumée obscurcit le ciel. Les rebelles ont mis le feu aux deux faubourgs du sud et de l'ouest pour que les soldats ne viennent pas s'y embusquer. Trois familles chrétiennes qui demeurent dans le faubourg du sud et dont les maisons brûlent, sont réfugiés à l'oratoire, elles pleurent à chaudes larmes. Nous tâchons de les consoler. Un peu plus tard, les rebelles ouvrent de nouveau le feu qui ne cesse qu'avec la nuit.
    Les rebelles circulent alors sur les murs de ville, des torches à la main, pendant que les soldats bivouaquent les uns au pied de la colline, les autres au sommet. A ce qu'il semble, les impériaux ne doivent pas être plus de 4 ou 500. Le bruit court en ville que 200 cavaliers et 500 fantassins arrivent de Tchen-tou et couchent ce soir à Liu-kiang-se, à 40 lys au-dessus de Yang hien. Dieu veuille que ce soit vrai et que demain nous soyions délivrés.

    Samedi 28 octobre. Vers minuit les rebelles recommencent à tirer le canon et poussent par trois fois pendant la nuit d'immenses clameurs et des cris d'alarme, car les soldats ne sont pas loin des mors de la ville. A la pointe du jour les coups de canon deviennent rares. Les rebelles, qui n'ont plus de poudre ni de munitions, voient qu'ils ne peuvent soutenir le siège plus longtemps et commencent à quitter la ville avec armes et bagage pour se replier sur Yen-cheou, seul côté non occupé par les impériaux. L'espoir d'une délivrance prochaine naît dans nos curs et nous en remercions vivement le bon Dieu et sa sainte Mère qui nous ménage cette faveur en ce jour qui lui est consacré. A 11 heures il n'y a peut-être pas 200 rebelles en ville. Ils tirent un coup de canon de temps en temps pour tenir les soldats en haleine. Pendant toute l'après-midi le peuple, resté en ville craignant les impériaux, s'enfuit à la campagne. A la tombée de la nuit, les rebelles disparaissent complètement et la ville est quasi déserte. Mais plus de mandarins, ni de notables pour faire régner l'ordre dans la cité. Enfin vers 8 heures du soir, du haut des murs de la ville, on invite les soldats à venir. Ceux-ci répondent d'envoyer trois hommes pour parlementer, et ce n'est ensuite qu'avec de grandes précautions qu'ils s'approchent, craignant des embûches. Il était temps que les rebelles s'en aillent, car les soldats avaient préparé 200 échelles et allaient coûte que coûte, la nuit même, donner l'assaut. C'eût été alors une mêlée épouvantable. Le bon Dieu nous a épargné ces dernières angoisses ; grâces lui en soient rendues à jamais !

    1912/86-88
    86-88
    Chine
    1912
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