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Les prêtres du diocèse de Paris 3 (Suite et Fin)

Les prêtres du diocèse de Paris Dans la société des Missions Étrangères (Fin1) M. MONGE
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    Les prêtres du diocèse de Paris

    Dans la société des Missions Étrangères

    (Fin1)

    M. MONGE

    Monge ou Bienfait Monge, Paul Auguste Jules, né le 3 juin 1861 dans la paroisse Sainte Madeleine à Paris, commença ses études théologiques au séminaire de Saint-Sulpice, et entra tonsuré au Séminaire des Missions Etrangères le 13 août 1892. Il reçut la prêtrise le 30 juin 1895, et partit le 15 août suivant pour Hakodate. Il travailla dans le département d'Aomori, et dans la ville de ce nom, où de concert avec M. U. Faurie, il construisit un presbytère. Il passa ensuite dans le district de Hirosaki. La maladie le ramena en France en 1901; il mourut à Paris le 3 mai 1906.

    M. KREMPF

    Originaire de la paroisse Saint-Vincent-de-Paul à Paris, il naquit le 30 janvier 1866. Employé de commerce, soldat, Eugène Nicolas Krempf, ne commença ses études classiques qu'à 24 ans ; il les fit en trois ans à Chantepie (Ille-et-Vilaine), et entra laïque au Séminaire des Missions Etrangères le 11 septembre 1893. Prêtre le 26 juin 1898 et destiné à la mission du Siam, il partit le 27 juillet suivant. D'abord professeur au collège de l'Assomption à Bangkok, il fut envoyé ensuite à Juthia, en qualité de vicaire à la paroisse Saint-Joseph, 1898-1900, puis à Nakhonxaisi, où il travailla jusqu'à la fin de sa vie.
    Le poste de Nakhonxaisi, fondé par Mgr Dupond avant son élévation à l'épiscopat, puis administré pendant de longues années par un prêtre indigène, le P. André, est actuellement un des plus prospères de la mission, avec ses 1,200 fidèles groupés, pour la plupart, autour de l'église. Cette communauté chrétienne avait été, sous la direction du P. André, régie par des règlements sévères ; ses successeurs les avaient adoucis peu à peu, mais les chrétiens ont conservé leurs traditions de simplicité, de bon esprit et d'obéissance.

    1. Voir Ann, M.-E., 1917; sept.-oct, n° 117; nov.-déc, no 118.

    Le nouveau missionnaire, ancien sous-officier, fut heureux de constater ces habitudes de discipline chez ses chrétiens : il se donna tout à eux. Ayant à lutter contre des difficultés spéciales pour apprendre la langue, il ne se découragea point et fit des efforts constants, profitant de tous ses moments libres pour étudier, écrivant, faisant corriger, puis apprenant par coeur les instructions qu'ensuite il adressait, le dimanche, aux chrétiens.
    Son oeuvre de prédilection fut l'enseignement des enfants.
    Depuis le P. André qui, de 1880 à 1887, avait bâti une église en briques, très convenable pour l'époque, la population chrétienne avait doublé. L'église était encore solide, mais ne suffisait plus à contenir les fidèles. En 1910-1911, M. Krempf l'agrandit et l'embellit, au prix de combien de fatigues et sollicitudes, le Divin Maître seul le sait. Nous en avons une idée dans cette phrase qu'il écrivait un jour à son vicaire apostolique, dans une lettre où il épanchait sa joie de se voir arrivé au but tant désiré, l'agrandissement de son église : « Je ne pourrais pas revivre cette année 1910 !... »
    Le 19 mars 1912, il fut enlevé par une brusque attaque de choléra. Dès qu'il se sentit frappé à mort, il se fit apporter du papier et un crayon et écrivit à son évêque et à ses confrères quelques mots d'adieu, leur demandant de lui pardonner les vivacités qu'il avait pu avoir à leur égard et de prier pour lui. Ensuite il s'assit dans la varande de son presbytère, face à l'église, adressa aux chrétiens éplorés ses dernières recommandations, et le visage tourné vers le sanctuaire, il expira.

    M. ROUQUETTE

    Né à Gorses (Lot), le 26 avril 1880, M. Césaire Prosper Rouquette vint habiter Paris avec ses parents dès sa première enfance et fut incorporé au diocèse. Il trouva, dans sa famille, des traditions d'honneur et de vie laborieuse, qui lui apprirent, de bonne heure, à se dévouer. Remarqué à l'école des Frères par un vicaire de sa paroisse, il fut dirigé par lui sur le petit séminaire de Saint-Nicolas, d'où il passa à Issy, puis à Saint-Sulpice.
    Sa vocation pour les missions dûment étudiée et reconnue, il entra au Séminaire des Missions Etrangères en septembre 1899. Il était alors simple tonsuré. Il passa une année à Rome avec le procureur des Missions Etrangères et y reçut le diaconat. Revenu à Paris, il y était ordonné prêtre le 21 juin 1903 et recevait sa destination pour la Corée.
    Il arriva à Séoul le 8 octobre de la même année et passa l'hiver à l'évêché, travaillant à l'étude de la langue. Au printemps de 1904, il fut désigné pour le poste de Ryemsani, district de I-tchyen, laissé vacant par la mort récente d'un missionnaire. Il trouva là une résidence et une chapelle très convenables, au milieu d'un village presque entièrement chrétien, Les fidèles du district étaient des montagnards aux moeurs pures et simples et à la foi robuste. Heureux du beau lot qui lui était échu, le jeune missionnaire se donna de tout coeur à son ministère.
    Cependant son zèle se sentait à l'étroit dans l'enceinte d'un village tout chrétien, et il rêva d'un milieu où il pourrait avoir à sa portée des païens à convertir. II demanda donc à l'évêque la permission de transporter sa résidence plus près de la ville, dans une station où il n'y avait guère que des païens. L'évêque vit bien un peu d'illusion dans le changement désiré, mais craignant d'arrêter un zèle qui ne demandait qu'à se dépenser, il donna son consentement. En 1908, M. Rouquette alla donc s'installer à Mang-tap, à l'endroit rêvé, et y fonda une résidence nouvelle, avec chapelle et école. Si quelques âmes ont dû à ce changement leur appel à la foi catholique, les conversions nombreuses parmi les païens de Mang-tap se font toujours attendre.
    A l'automne de 1912 il fut atteint de phtisie. Dès qu'il connut la gravité de son état, il mit ordre à ses affaires, fit son testament, rédigea en détail toutes les recommandations relatives à son district ; puis il écrivit à sa mère une lettre qu'il pria de n'envoyer qu'après son décès. Il mourut le 25 décembre 1914 à Séoul ; la lettre de son vicaire apostolique, Mgr Mutel, qui annonçait cette nouvelle, se terminait ainsi : « Mort, entre toutes, calme, résignée, précieuse, sainte, pour tout dire en un mot, qui est le vrai ».

    M. BESOMBES

    Besombes, Alexandre Marius, naquit à Courbevoie (Seine) le 24 mars 1885. Elève du petit séminaire de Saint Nicolas du Chardonnet, il se présenta laïque au Séminaire des Missions Etrangères, le 9 septembre 1902. Il était minoré, lorsque par suite de la situation religieuse en France, il partit, en 1906, pour Pinang et y continua ses études. En 1907, n'étant encore que diacre, il fut destiné au Se-tchoan méridional ; mais en cours de route, sur le Yang-tse, la maladie le contraignit à revenir en arrière et à se rendre au sanatorium, à Hongkong.
    Guéri, et ordonné prêtre dans la chapelle de la maison de Nazareth, à Pokfulum (Hongkong), le 25 mars 1908, il gagna sa mission en passant par le Tonkin et le Yunnan, et se mit à l'étude du chinois à Tchang-lin. En mai 1909, il reçut la direction du poste de Hong-ia, et en moins de deux ans réussit à convertir la plus grande partie des protestants de la ville. Au mois d'avril 1911, il fut atteint de la fièvre en arrivant à Soui-fou, et le 29 du même mois, il expira à l'hôpital catholique de cette ville. Son corps fut inhumé au cimetière de la mission à Hoti-keou.

    JANVIER FÉVRIER 1918, N° 119.

    M. AUGER

    Henri Marie Joseph André Auger appartenait à une de ces familles qui sont l'honneur de la France. Son père, officier du génie, avait brisé son épée pour ne point participer aux inventaires des églises. Sa mère, morte vers 1898, était douce et pieuse. Ses quatre frères et ses trois soeurs habitèrent Paris jusqu'au moment de la mobilisation. Quand cette heure sonna, l'ancien officier reprit son épée, sa fille aînée offrit ses services à la Croix-Rouge, et trois de ses fils s'enrôlèrent sous les drapeaux.
    M. Auger naquit à Montmédy le 4 avril 1883, mais les exigences de la situation de son père lui firent habiter Belfort, Arras, Angers et Avignon. Après ses études classiques, il entra au séminaire d'Issy, où il passa deux ans. Il dut en sortir pour faire son service militaire, au 7e régiment du génie.
    Son service terminé, il passa encore une année à Saint-Sulpice, et de là entra au Séminaire des Missions Etrangères. Promu au sacerdoce le 4 avril 1908, il partit de Paris le 18 novembre suivant pour la mission de Hakodaté. Il débarqua à Yokohama à la fin du mois de décembre, et quelques jours après, il arrivait à Sendai, centre du diocèse.
    Il y demeura pendant quelque temps, puis alla à Hakodaté pour la décoration de l'église de cette ville, appelé par l'évêque, Mgr Berlioz, qui, lors de l'érection de la chapelle de Kisennuma, avait eu l'occasion d'apprécier ses talents. Il fut ensuite envoyé à Asahigawa, ville de 60.000 habitants, possédant une petite chrétienté de fondation récente. Il y resta jusqu'au mois de juillet 1913. Toutefois, son séjour n'y fut pas continu. Appelé à maintes reprises par son évêque ou par les missionnaires qui désiraient mettre à profit ses connaissances en architecture, il quittait sa résidence habituelle pour aller diriger les travaux de construction des chapelles, qui s'élevaient dans les divers postes de la mission. C'est ainsi que Wakamatsu, Hachinoke et Otaru le possédèrent tour à tour. Jugeait-il que sa présence n'était plus indispensable, il s'éclipsait modestement. Rentré à Asahigawa, il se confinait dans sa chambre, mais n'en interrompait pas pour cela ses travaux ; car les clients affluaient chez un artiste toujours prêt à obliger les autres. On lui demandait des plans d'églises, d'autels, de tables de communion, voire même de stalles. Il se mettait à l'oeuvre, y consacrait une grande partie de ses journées, prenait même sur son sommeil.
    D'Asahigawa, il passa en 1912 ou 1913 à Hirosaki qui possédait une chrétienté déjà ancienne et prospère. Il s'y montra pasteur vigilant. Il était très aimé de ses chrétiens qui lui donnèrent les plus touchants témoignages de leur affection, lorsque l'ordre de mobilisation le força de partir au mois d'août 1914.
    Arrivé en France, il fut placé dans une section de brancardiers du génie. Son dévouement et son courage ne tardèrent pas à être remarqués. En 1915, il fut mis à l'ordre du jour de la division, et décoré de la croix de guerre.
    « Le dimanche 5 mars, raconte l'aumônier de son régiment, il partit de nuit pour le village de Montzéville, près de Verdun, qui était terriblement bombardé. Les sapeurs étaient chargés de démonter les baraques, dont le commandant voulait se servir un peu plus à l'arrière. Le lundi, vers l'heure où le bon missionnaire avait coutume d'entrer dans sa chambrée, un sergent de sa compagnie se présenta : « Monsieur l'Aumônier, voulez-vous faire ce soir l'enterrement d'un de nos camarades qui vient d'être tué à Montzéville ? » Comme nous demandions avec un douloureux émoi quelques détails, le nom du mort, il ajouta : « C'est le brancardier Auger, le meilleur de tous, le plus « chic », le plus dévoué... Au lieu de s'abriter il était resté avec les travailleurs. Une marmite est tombée à côté de lui et l'a tué raide».
    « Quelques moments après, le corps était apporté sur un brancard, enveloppé d'une toile de matelas, linceul de fortune, que les sapeurs avaient pris dans une maison abandonnée. On le plaça sous la tente Tortoise de l'ambulance, en attendant que le cercueil fût préparé.
    « Sur la tombe où nous avons déposé les restes mortels du missionnaire se dresse une humble croix de bois. Ses camarades y ont gravé grossièrement, avec la pointe d'un clou rougi au feu, cette simple inscription : « Henri Auger, prêtre brancardier, à la compagnie du génie. Mort pour la France ».

    L'ACTION DE LA LA GRACE

    PAR M. MAHEU

    Missionnaire apostolique en Cochinchine orientale.

    On ne saurait trop répéter que les desseins de la Providence sont insondables et ses voies mystérieuses. Le prêtre peut en faire l'expérience tous les jours. Il se donne parfois beaucoup de peine pour essayer d'atteindre une âme et n'obtient aucun résultat tangible, et parfois, au contraire, avec un minimum d'efforts, en faisant simplement son devoir, il pourra constater des effets spirituels surprenants ; Dieu donnera à son ministère des fruits merveilleux. Quelquefois même, la Providence enverra ce prêtre bien loin, uniquement pour servir de simple instrument dans la conversion d'une âme qu'il s'est choisi.
    Comment agit dans une âme droite la grâce de Dieu — et, j'ajoute, agit seule ? — On s'en rendra compte par la lecture des lettres suivantes.
    L'auteur est un jeune Cochinchinois de 19 ans, étudiant du Lycée de X... Après quelques études dans une modeste école primaire de son pays, il fut amené en France deux mois avant la guerre par un fonctionnaire français, appartenant à la religion protestante.
    Au mois de mai 1916, étant infirmier à Paris, je fus brusquement changé et envoyé dans un service militaire à X... Une semaine environ après mon arrivée, sa présence me fut signalée. A titre de vieil Indochinois, et simplement à ce titre, j'allai de suite le voir dans la pension de famille qu'il habitait, Je trouvai là un pauvre petit malade, blotti plutôt que couché dans son lit, atteint gravement d'une crise aiguë d'albumine. Pendant plusieurs mois, je continuai ainsi à le visiter, aussi régulièrement que me le permettaient des fonctions militaires très absorbantes. C'était le fils d'un honorable, mais modeste fonctionnaire indigène païen de Cochinchine. Tout de suite, son air intelligent et la droiture de son esprit me frappèrent, je m'attachai à lui,
    La prudence me faisait un devoir élémentaire de n'aborder que très indirectement dans nos conversations toute question religieuse ; mais, entre temps, je demandais à de bonnes religieuses de bien prier afin d'obtenir de Dieu, d'abord sa conversion, et, si cela était dans les desseins secrets de la Providence, sa guérison. L'une de ces religieuses, ayant grande confiance en l'intercession de la petite Soeur Thérèse de Jésus, écrivit au Carmel de Lisieux pour recommander mon jeune protégé.
    La maladie suivait inexorablement son cours, et on prévoyait, hélas! Pour l'automne — si encore il avait la force de parvenir jusqu'à cette époque — une issue fatale. Ma joie fut bien grande, quand, vers la fin d'août, au retour d'une de mes permissions, le petit malade m'apprit lui-même que se sentant en danger, il avait demandé et reçu au lit le sacrement du saint Baptême, la veille de l'Assomption. Il fit alors le voeu, si la sainte Vierge lui obtenait la guérison, d'aller faire le pèlerinage de Lourdes.
    Mes visites continuèrent ainsi de temps à autre, mais je n'ai pas besoin de dire que nos conversations étaient devenues plus affectueuses et plus intimes. Le malade allait s'affaiblissant de jour en jour, gardant continuellement le lit, admirable, par ailleurs, de patience et de résignation.
    Une semaine environ avant Noël, je fus appelé d'urgence, car mon jeune ami se trouvait tout à coup au plus mal : il ne me reconnut que vaguement, et le médecin qui le soignait nous avoua qu'il ne croyait pas que le cher enfant pût vivre encore plus de trois jours. J'étais navré, car j'aurais bien voulu lui faire accomplir ses devoirs religieux pour la grande fête de Noël, et le préparer ainsi à la grande fête du ciel. Le lendemain de ma visite, Monsieur le Curé de la paroisse, venu là d'une façon toute fortuite, et voyant le malade à la dernière extrémité, crut nécessaire de lui administrer au plus vite l'extrême-onction : le malade ne se rendit guère compte de la cérémonie, mais comme il le dit plus tard, au moment des onctions, il sentit comme un fluide mystérieux parcourir tous ses membres,
    Il ne me fut possible de revenir le voir que deux jours après, et c'est bien triste que je m’achemine vers sa demeure, pensant aller pleurer auprès d'un cadavre. Or, quelle ne fut pas ma surprise en le retrouvant assis sur son lit, m'accueillant tout joyeux avec un indicible sourire : il était guéri.
    La prudence cependant l'obligea à garder encore le lit pendant trois longs mois jusqu'à ce que la belle saison lui permît de se lever et de sortir.
    Avant l'époque des vacances, sur mon conseil, il résolut pour la rentrée de ne plus continuer à suivre les cours du Lycée (il devait entrer en seconde) qui l'acheminaient vers les fonctions administratives, mais de choisir une carrière libérale, toujours plus indépendante. Il pourrait ainsi plus tard, revenu dans son pays, être plus libre pour se dévouer davantage aux intérêts de ses compatriotes et à ceux de la religion. En un mois, sans effort, il prépara l'examen d'entrée à l'école de Chimie, où il fut reçu. Puis il partit en vacances dans la famille de son tuteur : c'est de là qu'il m'écrivit la première lettre qu'on va lire. Avant son départ, sur ses demandes réitérées, je l'avais mené à l'archevêché, où Sa Grandeur, Mgr X... avec une bonté touchante, lui donna le sacrement de Confirmation.
    Il est bon de faire remarquer que le jeune étranger qui écrit ces lettres ne savait pas un mot de français il y a quatre ans et demi, et qu'il passa une année sur son lit, sans pouvoir suivre de cours.

    M.... le 21 septembre 1917.

    MON PÈRE. — Votre charmante lettre m'est parvenue hier. Je l'ai lue et relue avec grand plaisir ; je dévorais avidement vos paroles intéressantes et édifiantes ; de telles paroles, je voudrais en entendre tous les jours. Il me semble, en vous lisant, que je suis dans un autre monde autrement bien meilleur que celui-ci et que cette voix qui me parle n'est pas celle d'un homme, mais celle d'un saint. Ah ! Combien est heureux celui qui vit en Dieu et sait faire sa volonté. Je ne reconnais que trop clairement la grande grâce qu'il a répandue d'une main si généreuse sur moi : il a fait en moi un être tout nouveau et tout différent de ce que j'ai été. Plus je pense à cette transformation providentielle, plus je me sens fort et ferme dans ma foi. La bonté de Dieu envers moi est trop manifeste pour que je puisse l'oublier un seul instant. Je ne sais quelle action de grâce je dois lui rendre pour répondre aux bienfaits dont il me comble tous les jours. Je m'applique, autant qu'il m'est possible, à devenir semblable à Jésus, à mener une vie comme la sienne. Je suis loin de me comparer à Jésus, moi un pauvre pécheur, mais si je ne suis pas capable de faire du bien, j'éviterai de faire du mal. Quand je pense qu'il y a l'éternité après cette vie, tout ce qui est sur cette terre est bien peu de chose, aussi bien les plaisirs que les souffrances. Et quand je pense qu'il y a aussi un enfer à éviter et un ciel à mériter, je me demande comment peut-on transgresser les commandements de Dieu sans frémir. Je ne connais pas de bonheur en cette vie. Dieu m'a ouvert les yeux et m'a fait comprendre que le seul et unique bonheur qu'on doit ambitionner et mériter, est celui du ciel. Dieu a daigné me mettre sur la voie, je demande à la Sainte Vierge de me protéger et de me conduire jusqu'au bout. A elle je donne toute ma confiance et tout moi-même. J'ai pris la bonne habitude de lui faire une visite tous les samedis et de lui rendre en hommages un chapelet et un acte de consécration. Ainsi donc, je vais m'en acquitter après cette lettre (car c'est samedi aujourd'hui), et en même temps, je la prierai d'obtenir votre rétablissement.
    Oui, je suis allé à la messe dimanche dernier, et personne n'en savait rien ; d'ailleurs on ne m'aurait rien dit, il me semble que je suis libre de mes actions, et du moment que cela ne gêne personne, je prétends qu'on n'a pas d'observation à me faire. J'agis en bonne foi et je ne crains rien Soyez tranquille, mon Père, plutôt mourir que de désobéir à son Dieu.
    Enfin, j'espère que ma lettre vous trouvera en meilleur état et que si vous allez faire une cure d'air à la campagne, je vous souhaite de tout mon coeur un bon voyage et un parfait séjour. Quant à moi, je me porte à merveille, Dieu merci.
    Croyez, en attendant, à mes sentiments les plus affectueux et les plus dévoués en Notre Seigneur,
    Votre : JEAN K....

    M..., 30 septembre 1917.

    MON PÈRE. — Votre lettre venant de S... m'a causé un vif plaisir ; parce qu'elle m'apporte de bonnes nouvelles de vous et surtout parce qu'elle m'instruit et m'édifie.
    Vous m'apprenez des choses que j'ignorais encore et qui me font trouver la religion de Jésus toujours plus noble et plus belle. Grand merci de vos bons conseils. Je vous promets de les suivre scrupuleusement, et, si Dieu daigne m'accorder son aide, de les répandre autour de moi.
    Je suis très heureux de savoir que l'air de S... vous fait grand bien et je regrette comme vous de ne pas être auprès de vous. Mais puisqu'il en est ainsi, il faut savoir s'y résigner. J'ai encore un autre regret, de ne pas pouvoir vous voir quand je reviendrai à B... pour aller à Lourdes avec Ernest. Je lui ai écrit en même temps que cette lettre pour lui faire savoir qu'il peut compter sur moi. Je m'en vais d'ici mardi soir et j'espère le voir mercredi s'il vient coucher à B... la veille de notre départ. Mais voulez-vous avoir l'obligeance de me donner un mot de recommandation pour la maîtresse d'hôtel, chez laquelle vous nous avez conseillé de descendre à Lourdes, Ecrivez-moi à B... et si votre lettre n'arrive pas à temps, on se débrouillera.... Ernest doit connaître l'adresse de cet hôtel, mais moi j'ai eu la négligence de ne pas vous la demander.
    C'est dommage que vous ne pouviez venir avec nous ! Je prierai pour vous comme vous l'avez fait pour moi.
    Vous ne m'avez pas dit si vous êtes démobilisé ou non, car j'ai vu dans le journal qu'on a délibéré sur les classes 88, 89, 90. Si je ne me trompe pas, vous êtes d'une de ces classes. Vous me ferez grand plaisir de me donner des nouvelles à ce propos.
    J'ai écrit à M. R.... et il m'a répondu par une lettre très gentille dans laquelle il compte sur moi pour aller passer 48 heures en sa propriété à T.... Je verrai cela à mon retour de Lourdes.
    En attendant je souhaite que le séjour vous procure tous les biens désirables, et qu'au retour, votre santé sera plus solide et prospère. Quant à moi, je me porte très bien pour le moment, Dieu merci ! Et j'espère de tout coeur que le voyage de Lourdes me donne le fruit que j'ai la ferme désir d'en retirer. Que la Sainte Vierge daigne s'abaisser pour me recevoir, moi, un pauvre pécheur qui viens implorer son secours, et exaucer ma prière.
    Je vous quitte, mon Père, en vous embrassant bien affectueusement.

    JEAN K...

    Lourdes, le 4 août 1917.

    MON PÈRE. — Nous sommes à Lourdes depuis deux jours et nous comptons repartir pour Bordeaux lundi matin. Nous logeons à l'hôtel de Lourdes et nous nous y trouvons très bien ; nous sommes tout près de la Grotte. Vraiment le spectacle qu'on y voit est émouvant et imposant. Je suis tout tremblant de voir cette sorte de piété et de ferveur profonde qu'ont les gens qui viennent à la Grotte. Enfin Ernest et moi nous vous prions de croire à nos sentiments les plus affectueux en Notre Seigneur.

    Bordeaux, le 8 août 1917.

    MON PÈRE. — Un mot pour vous annoncer que nous sommes revenus de Lourdes depuis deux jours. Notre voyage a été très bien accompli et nous sommes arrivés lundi soir en parfaite santé !
    Nous étions si contents de notre séjour que nous sommes partis, l'un et l'autre, avec beaucoup de regrets. Je vous assure que je n'ai jamais vécu de si heureux jours. C'est des merveilles que j'ai visitées. La sainte Vierge a bien choisi la place. On y vit, et je me sentais véritablement au milieu des chrétiens. Là Dieu n'est jamais sans adorateurs : aussi bien à la Basilique qu'à la Grotte il y a toujours du monde, et toute la journée, et aux pieds de la Vierge les cierges brûlent continuellement. Il me semblait que je n'étais pas parmi les étrangers, mais que nous étions tous de la même famille ; humblement prosternés devant notre très Sainte Mère, nous avions tous les mêmes sentiments, la même pensée. Je ne trouve pas un mot assez puissant pour vous exprimer mon émotion devant ce spectacle. En dehors de cela, les excursions sont nombreuses et très belles. Nous avons visité la grotte du Loup, le lac de Lourdes, sommes montés au pic du Jer par le funiculaire, allés au Calvaire, au panorama de Lourdes pendant les apparitions, et quand je comparais Lourdes de cette époque à Lourdes actuelle, j'étais émerveillé du travail qu'on a fait pour niveler la montagne et bâtir la ville nouvelle ; et surtout il a fallu beaucoup d'argent pour construire la basilique, car elle est vraiment splendide.
    Nous ne sommes pas allés à Cauterets, faute de moyens pratiques de locomotion, ensuite je n'avais pas l'envie de quitter Lourdes un seul instant. En ce moment, bien qu'il n'y avait pas encore de pèlerinage, on y trouvait quand même du monde et surtout des Belges, autant de soldats que de civils. Tous les soirs il y avait un chapelet à la Grotte, ensuite une procession belge conduite par un prêtre belge et qui se termine par la prière du soir devant la basilique. La cérémonie était toujours très impressionnante et solennelle. Nous avons communié dimanche dans la première église (le Rosaire). Je bénis Dieu pour la grâce qu'il m'a faite d'avoir pu accomplir mon voyage en bonne condition, et j'ai prié la Sainte Vierge de me conserver la santé et de me donner sa dévotion. Je suis parti avec un très bon souvenir et j'y reviendrai avec grand plaisir.
    Et vous mon Père, comment allez-vous maintenant ? J'ai pensé à vous et à ceux qui me sont chers dans mes prières à la sainte Vierge. Je pars pour C. demain matin et dès que je serai arrivé je vous donnerai de mes nouvelles. En attendant je vous embrasse très affectueusement.
    J. K.

    C..., le 10 août 1917.

    MON PÈRE. — Je suis à C... depuis hier dans la propriété de Monsieur l'Abbé, elle est située au sommet d'un grand plateau. La campagne est magnifique et le paysage superbe. D'un seul coup d'oeil on embrasse tous les alentours et pour celui qui veut faire une cure d'air, il ne peut en trouver de mieux. On y respire librement et largement. Comme nature, le pays est très accidenté et très sauvage par ses coteaux et ses ravins innombrables, et surtout par ses épaisses forêts à perte de vue, Le bourg de C... lui-même se trouve dans un bas-fond et n'a rien d'extraordinaire, sauf l'église qui est très ancienne et qui est vraiment un chef-d'oeuvre de l'art antique. Et ce qui la rend plus belle, plus vénérable aux yeux des chrétiens, c'est qu'elle a le grand honneur de posséder le Saint Suaire, apporté d'Orient après la 1re croisade. C'est un lieu de pèlerinage universellement connu, et il y en a un tous les ans dans le courant du mois de septembre. Je ne manquerai pas de le visiter, et ce sera pour moi une grande grâce de toucher la précieuse relique, dont la présence ne fait que justifier davantage l'existence de Notre Seigneur sur la terre. Son attouchement a fait depuis des siècles des prodiges merveilleux et des papiers sont conservés pour prouver son authenticité.
    Je peux dire que cette année, je suis doublement privilégié : revenu du pèlerinage de Notre Dame de Lourdes, je suis au pèlerinage du Saint Suaire de Jésus-Christ. Le bon Dieu a trop fait pour moi et je ne saurais quelle action de grâce lui rendre en reconnaissance de ses bienfaits. Je lui demande surtout la persévérance de ne jamais me lasser dans ma foi et de toujours le servir avec une fermeté et une fidélité inébranlables et constantes.
    Partout où je vais je pense toujours à vous. J'aurai grand plaisir de vous lire et en attendant je vous embrasse bien fort.
    Votre tout dévoué en Notre Seigneur.
    M..... le 20 octobre 1917.

    MON PÈRE. — Quelques mots pour vous annoncer que je suis arrivé à bon port et que j'ai retrouvé ma campagne telle que je l'ai quittée. Mon cousin est venu de M... passer la journée de dimanche avec moi et est reparti ce matin. Rien de nouveau dans le pays, c'est toujours calme et même triste. Je vais lire les livres que vous avez eu la gentillesse de me prêter, cela m'occupera et fera passer mon temps.
    Et la matinée que vous avez organisée à S... s'est-elle bien passée ? Je pense que même dans vos repos, vous ne cessez de travailler. Vous cherchez à répandre le bien autour de vous. Que Dieu vous donne la force et le succès dans vos entreprises. Je pense toujours à vous dans mes prières. Enfin pour le moment je me porte très bien.
    Je vous quitte car le train va partir et vous embrasse bien fort.
    Votre tout dévoué :
    JEAN K...

    M....., 5 novembre 1917.

    MON PÈRE. — Je vous prie de m'excuser du retard que j'ai eu à vous répondre. J'ai reçu votre charmante et longue lettre la semaine dernière, mais faute de temps je n'ai pas pu vous écrire plus tôt.
    Combien de circonstances m'ont permis de constater la grande affection que vous avez pour moi et je vous prie de croire que je m'applique tous les jours à devenir digne de vous. Vos paroles sont si édifiantes qu'elles se sont gravées profondément dans mon coeur, et que je me plais à les répéter souvent en moi-même. Vous m'avez ouvert des horizons nouveaux et m'avez procuré des moyens infaillibles pour édifier mon âme et fortifier ma foi naissante.
    Il est vrai que la vie est une lutte perpétuelle, mais celui qui lutte en Jésus-Christ sort toujours vainqueur : c'est en lui qu'on trouve la force invincible et les armes puissantes.
    Vos bons conseils, je ne les oublie pas et je tâche de les suivre autant qu'il m'est possible.
    Ici la vie est toujours calme ; cependant jeudi dernier la foire annuelle de M.... a eu lieu et par conséquent nous a procuré une petite distraction. Le beau temps a favorisé l'occasion, et nous avons eu le plaisir de constater un certain mouvement régner dans la ville d'habitude très tranquille avec ses rues presque toujours désertes.
    Je vous prie de rappeler mes amitiés à ce pauvre Y... et dites à Th... qu'il se recommande à la Sainte Vierge, à qui je dis souvent mon chapelet en sa faveur.
    En attendant de vous revoir, recevez mes sentiments les plus affectueux en Notre Seigneur.
    JEAN K…

    Les deux lettres suivantes ont été adressées par notre néophyte à son parrain, homme d'oeuvres qui avait bien voulu accepter de lui servir de guide spirituel.

    M..., 24, septembre 1917.

    MON CHER PARRAIN. — Quelques mots pour vous donner de mes nouvelles : depuis que je suis arrivé, je me porte admirablement bien, Dieu merci ! Et le beau temps, joint à cette atmosphère vivifiante, ne fait qu'améliorer ma santé. La campagne est en pleine vie : tout est jeune et beau, on a de l'espace devant soi et on respire de l'air pur à pleins poumons.
    Tous les soirs, lorsque le soleil cesse de lancer sur la terre ses rayons de feu et commence à se retirer derrière l'horizon, je fais une petite ballade (sic) dans les champs d'alentours. Je me laisse aller au hasard suivant les sentiers tracés par les paysans à travers la plaine verdoyante. Tantôt je marche dans un ravin (la contrée est assez escarpée), tantôt je m'assieds au sommet d'un coteau pour admirer le paysage qui se déroule à mes pieds, sans avoir besoin d'aller loin pour trouver des plaisirs qui d'ailleurs ne sont pas toujours louables. Jai là, devant moi, le plaisir de contempler les splendeurs que la nature a daigné étaler sous nos yeux, et par ma foi c'est un plaisir bien pur et bien honnête. Ce n'est pas le goût de tout le monde peut-être, mais cela m'enchante et me fait vivre. J'éprouve aussi du plaisir à voir les arbres de ces jardins qui se trouvent sur mon chemin, tout couverts de fruits et près de se courber et de se rompre sous le poids de leur charge ; on y respire l'abondance, et penser au pauvre paysan content et heureux de voir sa peine récompensée, me procure une joie indicible. Je me dis en moi-même : « Oui, le bon Dieu est juste et bon, il n'oublie pas celui qui travaille pour lui ». Le soir, je rentre à la maison plein de gaieté et d'appétit, et c'est ainsi que j'ai passé mes jours jusqu'ici. Loin d'en éprouver de la lassitude, je trouve, au contraire, à chaque sortie que la campagne est nouvelle et plus belle. Seulement la fin du mois arrive à grands pas, et je vais quitter cette campagne pour aller faire connaissance d'une autre.
    Je partirai d'ici le 31, et je pense aller vous voir dans la journée du 1er août.
    En attendant de vous retrouver en parfaite santé, je vous prie de croire à mes sentiments les plus dévoués et les plus affectueux en Notre Seigneur.
    Votre JEAN.

    M..., 20 octobre 1917.

    CHER PARRAIN. — Me voilà de nouveau revenu à cette belle campagne, mais j'étais navré de partir sans avoir pu venir vous voir. Je vous en demande humblement pardon et voici ce qui m'a conduit à manquer à votre égard : Au retour de mon voyage à Lourdes, très bien accompli d'ailleurs, je suis allé directement dans la D... pour passer quelques jours, et j'ai pensé qu'à mon retour, j'irais vous trouver pour donner satisfaction à la proposition que vous avez eu la gentillesse de me faire. Mon plan était tracé, lorsqu'un orage vint le bouleverser : une lettre venant de M... m'annonça que mon correspondant allait venir en permission et qu'il désirait me voir. Alors j'ai troussé bagages en vitesse. Revenu à B... j'ai pris à peine le temps pour me reposer un peu, et le lendemain même de mon arrivée j'ai pris le train qui m'a transporté ici depuis samedi dernier.
    Maintenant je ne me déplacerai plus jusqu'à la fin de mes vacances. Je regrette beaucoup de n'avoir pas pu vous faire plaisir, comme je vous l'ai promis, mais j'espère que ce n'est qu'une partie remise.
    Je dois vous dire que dans mes derniers voyages j'ai visité des pays merveilleux au point de vue nature, surtout Lourdes, c'est splendide : je me sentais écrasé par ces immenses montagnes dont quelques-unes gardaient encore de la neige au sommet. Quelle belle vue on a du Pic du Jer où je suis monté par le funiculaire. Et à la Grotte de Lourdes ! Un spectacle émouvant et imposant. A voir la façon dont les gens priaient, je me sentais n'avoir pas assez de foi à côté d'eux. On y prie d'une façon toute particulière qu'on ne voit pas ailleurs, et la chose doit être naturelle, car personne ne fait attention à ses voisins. Il me semblait que devant notre Souveraine Mère du Ciel, nous étions tous de la même famille, et humblement prosternés à ses pieds, nous avions les mêmes sentiments et la même pensée. Oui, j'ai vécu des jours heureux à Lourdes et je l'ai quitté avec beaucoup de regrets, mais aussi avec espoir d'y revenir plus tard.
    La basilique, qui surplombe la Grotte avec son esplanade, est grandiose et magnifique. Plus je contemple ce travail, plus je crois à l'existence de Dieu, car sans son secours, comment une main humaine pourrait-elle arriver à cette fin ?
    Mes meilleurs souhaits à Mme R... et votre tout dévoué.
    JEAN K...

    1918/355-368
    355-368
    Thaïlande
    1918
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