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Les prêtres des Missions Étrangères

ANNALES DE LÀ SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES XXXIVe Année. N° 206. JUILLET AOUT 1932 SOMMAIRE Pages Les Prêtres des Missions Étrangères (Ch. BAUSSAN)..... 150 Dans les Marches thibétaines (F. GORÉ)....... 156 Le Bienheureux Urbain Lefebvre........ 166 Un Prêtre chinois au X VIIIe siècle. André Ly...... 170 Silhouettes annamites (A. BOURLET)....... 176 Mer de Guébriant dans nos Missions....... 183 Echos de nos Missions......... 189
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    ANNALES
    DE LÀ

    SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES

    XXXIVe Année. N° 206. JUILLET AOUT 1932

    SOMMAIRE

    Pages
    Les Prêtres des Missions Étrangères (Ch. BAUSSAN). . . . . 150
    Dans les Marches thibétaines (F. GORÉ). . . . . . . 156
    Le Bienheureux Urbain Lefebvre. . . . . . . . 166
    Un Prêtre chinois au X VIIIe siècle. André Ly. . . . . . 170
    Silhouettes annamites (A. BOURLET). . . . . . . 176
    Mer de Guébriant dans nos Missions. . . . . . . 183
    Echos de nos Missions. . . . . . . . . 189
    Nécrologe. . . . . . . . . . . 195

    UVRE DES PARTANTS

    Notre Vente de Charité. . . . . . . . . 196
    Ouvroir d'Amiens. . . . . . . . . . 199
    Dons pour l'oeuvre. . . . . . . . . . 200
    Recommandations. . . . . . . . . . 200
    Nos Morts. . . . . . . . . . . 200

    Les prêtres des Missions Étrangères

    Les Annales ont annoncé le volume que vient de publier M. Georges Goyau sur les Prêtres des Missions Etrangères ; mais une simple annonce ne saurait suffire, et nous sommes heureux de mettre sous les yeux de nos lecteurs le compte rendu qu'a donné de cet ouvrage M. Charles Baussan dans La Croix du 25 avril.

    ***

    Qui pouvait mieux parler, et en meilleure connaissance de cause, des Prêtres des Missions Etrangères que M. Georges Goyau, dont la science historique, le talent d'écrivain et le zèle religieux s'associent depuis tant d'années déjà pour faire connaître à tous et admirer de tous ; en toute lumière et en toute beauté les chemins et les pacifiques conquêtes de l'Eglise en marche ?
    Victor Hugo s'était, un moment, arraché aux violences des Châtiments pour se laisser émouvoir par le martyre de Jean-Louis Bonnard et dire comment les missionnaires savent mourir ; M. Georges Goyau dit dans ce livre comment après avoir, une fois pour toutes, fait l'offrande de leur vie, les missionnaires sortis de la maison de la rue du Bac sèment à travers monde des germes de vie spirituelle.
    Avec un intérêt qu'il sait faire partager et que l'on ne peut pas ne point partager, il se penche d'abord sur les origines de la « Société des Missions Etrangères » : commencements délicieux de l' « Auberge de la Rose blanche » et des « Bôns Amis » ; âmes d'étudiants chrétiens et de jeunes clercs que dirige le P. Bagot ; échappées lumineuses sur toute l'histoire religieuse du XVIIe siècle, la dévotion à la Vierge, l'action mystérieuse et puissante de la Compagnie du Saint Sacrement ; aube prometteuse et qui ne mentait pas, dans laquelle apparaissent, rayonnantes des figures comme celles de François Pallu, Montigny Laval, Pierre Lambert de la Motte, Vincent de Meur, Cotolendi, etc.
    Le 27 octobre 1663, le Prieur de l'Abbaye de Saint Germain, Ignace Philibert, bénissait, rue du Bac, la chapelle du Séminaire pour la Conversion des Infidèles dans les pays étrangers, et Bossuet prêchait sur ce texte : « Paratum cor meum, Deus, paratum cor meum ! Mon coeur est prêt, ô Dieu, mon coeur est prêt !
    Le coeur de François Pallu, les coeurs de ses compagnons et les coeurs de tous ceux qui devaient les suivre étaient prêts :

    La jeune Société des Missions Etrangères nous apparaît comme la fille spirituelle de cette France religieuse de l'époque de Louis XIII, dont la vitalité se prolongea durant les vingt premières années du règne de Louis XIV. Une telle filiation se manifeste plus évidente encore dans les lettres mêmes de Pallu, naguère publiées par Adrien Launay. Pallu est vraiment l'organisateur de la Société, celui qui, par sa tenace volonté, avait obtenu de Rome le geste définitif d'impulsion ; celui qui, alors que depuis longtemps Lambert de la Motte naviguait et cheminait en vue d'atteindre son poste lointain mortifiait au contraire sa propre impatience de partir et s'attardait à Paris pour poser les dernières assises du groupement ; celui qui enfin, durant ses vingt dernières années d'existence, exprimera par l'instabilité même de sa vie, la stabilité de ses desseins constructeurs et qui, à deux reprises, reviendra faire de longs séjours en Occident pour assurer la durée de son oeuvre, tandis que Lambert de la Motte, une fois le pied mis sur la terre orientale, ne s'éloignera plus.

    M. Georges Goyau rappelle les impulsions, les directions, l'orientation précise, les conseils d'action donnés de loin comme de près par François Pallu, et il analyse l'esprit original de ce fondateur, le fond de spiritualité sur lequel reposait son apostolat et qu'il sut communiquer à. la Société, ses méthodes d'évangélisation des régions d'Extrême-Orient, méthodes dont il trouva les éléments en partie dans le livre du Jésuite Acosta et dans la vie de saint François-Xavier, mais surtout dans son expérience personnelle.
    Une grande oeuvre de conquête spirituelle s'inaugurait. M. Georges Goyau ne s'est point proposé, dans ce livre, de la raconter, de retracer même sommairement l'histoire de la Société des Missions Etrangères. Après en avoir seulement mis ainsi en lumière les origines, et de quelle vivante manière ! il précise la fin principale de cette Société : travailler à la conversion des infidèles, particulièrement par la formation d'un clergé indigène.
    Il fait ensuite l'histoire du séminaire général, qui fut établi d'abord au Siam, puis au XIXe siècle dans l'île de Pinang, en Malaisie ; l'histoire des séminaires des Missions, des premiers prêtres indigènes ordonnés par Lambert de La Motte, et de ces barques tonkinoises qui, sur le Fleuve Rouge ou sur les côtes solitaires, remplaçaient, dans ces premiers temps, les Catacombes romaines et servaient de séminaires. Après avoir montré la floraison des vocations religieuses et le développement du clergé indigène en Extrême-Orient, il salue, en même temps que les 1.668.385 fidèles de l'Indochine, de la Chine, de la Corée et du Japon, les belles perspectives d'avenir qu'ouvre la collaboration des missionnaires d'Europe et des prêtres du terroir, qui, pour la Société des Missions Etrangères, associe, dans 37 évêchés et vicariats, 1.500 religieux et religieuses d'Europe à 1.439 prêtres indigènes, 6.300 religieux et religieuses indigènes et 20.000 catéchistes.
    OEuvré déjà faite et oeuvre à faire. Quels sont les ouvriers ? Et quel est leur apprentissage ? D'abord, où et comment se recrutent les prêtres des Missions Etrangères ? M. Georges Goyau trouve un rapport entre ces vocations et l'atmosphère familiale. En prenant ces exemples dans le passé, dans la vie des martyrs d'Indochine, il constate que le plus grand nombre de ces apôtres sont des fils de travailleurs ruraux, qu'ils sortent d'un milieu de foi vaillante, souvent de familles qui, durant la Révolution, risquèrent la mort en cachant des prêtres insermentés.
    Ces petits paysans sont parfois de tardifs écoliers : ainsi le berger Néron ; ainsi Bonnard, longtemps berger, lui aussi ; ainsi Jaccard, qui « préférait la charrue aux livres et ne revint aux livres, plus tard, que parce qu'à la charrue il préférait l'autel. » Souvent, à l'un ou à l'autre, il fallut lutter contre l'opposition du père et de la mère. Mais leur vocation triompha de tout.
    Les voici au Séminaire. M. Georges Goyau les y regarde. Les « aspirants » doivent passer trois ans au Séminaire de Bièvres, trois ans au Séminaire de la rue du Bac. Ils y sont heureux. Dans une de ses jolies lettres, Théophane Vénard, le futur martyr, écrit, au temps de la seconde République : « Le bonheur habite aux Missions Etrangères ; l'air en est embaumé. Nous sommes une famille parfaitement unie. Le souci n'y est point connu, à moins que ce ne soit au milieu des herbes qui forment les pelouses du jardin, mais alors, en le foulant aux pieds, nous le traitons selon qu'il le mérite ».
    Heures d'études, heures de recueillement ; heures de gaieté : des récréations s'y succèdent, et M. Georges Goyau, tantôt nous fait entendre quelqu'une des chansons rimées par un aspirant, tantôt nous montre à l'une des fenêtres, d'où l'on domine le jardin et là-bas, au loin, la coupole des Invalides, Bonnard qui, lui aussi, sera martyr, « se penchant furtivement, la nuit, avec deux ou trois camarades petite confrérie d'adoration nocturne sous la voûte des cieux, pour lire à la lueur du clair de lune quelques alinéas d'un livre de piété ».
    Rue du Bac, dans la maison de cette Société, « que Mgr Touchet appela un jour l'Ecole polytechnique du, martyre, il y a, près du grand escalier, une salle qui s'appelle la Salle des Martyrs, et il y a, non loin de cette salle, une chapelle dédiée aux missionnaires devenus Bienheureux et dans laquelle des vitrines exposent leurs reliques et leurs trophées. Cette salle et cette chapelle, où tout parle de mort, sont vraiment des foyers de vie spirituelle où les coeurs viennent s'embraser, où les tiédeurs accidentelles viennent se réchauffer, où les hésitations sont vaincues, où les doutes sont assurés ».
    Ce que veulent les prêtres des Missions Etrangères, c'est annoncer le Christ dans les pays infidèles. Leur Séminaire est, avant tout, une éducation de vie, un centre de formation pour une tâche terrestre, leur tâche apostolique, mais le martyre y est envisagé et accepté. Et ce sont des « visions éducatrices » qui, dans la Salle des Martyrs et la Chapelle des Bienheureux, parlent aux missionnaires de demain.
    Devant des morceaux de cangue, des tableaux, un bréviaire une bourse à bétel et tant d'autres reliques et tant d'autres souvenirs, des bambous, des cordes, des lambeaux de soie, etc.., M. Georges Goyau fait revivre plusieurs générations de martyrs; il peint des figures, comme celles du Bienheureux Gagelin, du Bienheureux Cornay, du Bienheureux Bonnard, du Vénérable P. Qui, du catéchiste Pierre Truat, du P. Hoan et de son compagnon de supplice, Mathieu Phuong et de bien d'autres.
    C'est formés par ces visions éducatrices que s'en vont les nouveaux missionnaires, les Partants, après cette émouvante cérémonie qu'a si bien décrite Louis Veuillot et au cours de laquelle, pendant le chant des paroles anciennes et nouvelles : Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona ! Les missionnaires d'abord et ensuite tous les assistants viennent baiser, à genoux, les pieds heureux qui porteront au loin la Bonne Nouvelle et la paix du Seigneur.
    M. Georges Goyau accompagne les partants ; il mêle à leurs premières impressions d'Extrême-Orient les souvenirs de leurs devanciers, les chansons et les plaisanteries:de Théophane Vénard, par exemple. Il dit les périls d'autrefois et les périls d'aujourd'hui. Il rappelle les déguisements que jadis les missionnaires étaient obligés de prendre pour arriver à leur poste, le Breton Joseph Le Pavec, qui s'habillait « en Monsieur », Le Franc Comtois Grillet, qui s'habillait « en officier ».
    A son poste, la première occupation du missionnaire est de se familiariser avec la langue du pays. La Société des Missions Etrangères l'y aide beaucoup. Son oeuvre linguistique est considérable : six dictionnaires des langues de l'Inde ; trois des langues de Malaisie; seize des langues indochinoises ; huit des dialectes chinois ; un dictionnaire thibétain, deux dictionnaires japonais et d'innombrables grammaires. Mais le missionnaire a, sur place, à faire l'éducation de l'oreille et l'éducation du gosier.
    Il doit aussi s'habituer à plier ses idées d'Europe à celles des gens avec qui il va vivre. Il vient ici pour christianiser, non pour européaniser ces populations :

    Pourquoi donc ne pas se soumettre aux usages nationaux qui ne blessent ni la conscience ni les bonnes manières, quand surtout la conduite contraire risquerait d'attirer la risée, sinon d'aliéner les esprits ?

    Après avoir fait une halte au centre du vicariat, le missionnaire est arrivé dans son district. Il visite les chrétiens ; il dirige l'action des catéchistes ; il exerce son ministère. D'ailleurs, tous les services qu'il rend aux gens sont utiles à son apostolat. Aussi M. Georges Goyau nous présente-t-il des missionnaires défricheurs qui enseignent le bon usage des terres, des missionnaires ingénieurs qui construisent des canaux d'irrigation, des barrages et des digues, des missionnaires découvreurs de mines, des missionnaires fondateurs de cités, des missionnaires qui se vouent au soin des lépreux dans les léproseries de Kévinh en Annam, de Kôyama au Japon, de Mandalay en Birmanie, de Sheklung en Chine.
    En même temps qu'une Société de conquêtes spirituelles, la Société des Missions Etrangères est une Société en perpétuelle prière. Elle a une dévotion particulière pour l'infatigable missionnaire que fut saint Martin.

    La France religieuse, en créant la Société des Missions Etrangères, introduisit, dans la vie du monde chrétien un nouvel organisme de prières, un Organisme qui, dès le début, projeta l'une de ses antennes spirituelles vers la sépulture de l'apôtre des Gaules, près de laquelle s'était un instant fixé la jeunesse de Pallu.
    D'autre part, « sans être l'ouvrière d'aucun autre règne que celui de Dieu, sans servir un autre intérêt que celui de l'Eglise universelle, la Société des Missions Etrangères trouva, dans l'exercice même de son ministère religieux, d'insignes occasions d'accepter l'appui de la France ou de mériter sa gratitude ».
    Mais elle ne perd jamais de vue sa mission d'apostolat, et M. Georges Goyau cite la déclaration que Mgr Puginier fit, le 6 novembre 1873, à Francis Garnier :

    Monsieur le Commandant, je serai toujours heureux de vous rendre tous les services en mon pouvoir ; mais si je suis Français, je dois me souvenir aussi que je suis évêque au Tonkin. Veuillez donc ne me rien demander qui puisse faire tort au gouvernement annamite, car je ne pourrais m'y prêter, me devant à ma patrie d'adoption aussi bien qu'à ma patrie d'origine.

    Dans son livre En Chine, M. Abel Bonnard constate l'amour que les missionnaires ont pour les peuples qu'ils évangélisent, l'amour que ces peuples ont à leur tour pour eux, et les services que les missionnaires rendent par là même à la France. M. Georges Goyau rapporte ce témoignage, en même temps que celui de la Papauté sur les services rendus à l'Eglise par la Société des Missions Etrangères, et il en rapproche ces paroles de Mgr de Guébriant :

    Le missionnaire catholique, quelle que soit son origine, et le missionnaire français plus que les autres, à cause du tact qu'il tient de sa race, n'est le pionnier d'aucune nationalité : il est le pionnier de Dieu... Donc, le rôle du missionnaire n'est pas de frayer la route aux fondateurs d'empires coloniaux. La nation à laquelle il appartient, qu'il appelle sa patrie et qu'il chérit comme une mère, n'a-t-elle donc rien à attendre de son dévouement et de son activité ? Loin de là. Mais le profit qu'elle en peut espérer doit être cherché dans une région plus sereine ; il est de l'ordre intellectuel et moral le plus élevé... Estime, respect, sympathie, confiance, voilà ce que le missionnaire français gagne à la France ; rien de plus, rien de moins.

    Ainsi font les prêtres de la Société des Missions Etrangères; mais c'est Dieu avant tout qu'ils veulent servir et qu'ils servent en lui gagnant des âmes. En ces pages si pleines d'histoire, si peuplées d'émouvantes et saintes figures, M. Georges Goyau montre admirablement quel esprit et quelle âme ils apportent à cette tâche apostolique.
    Charles BAUSSAN.

    1932/149-155
    149-155
    France
    1932
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