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Les nouveaux bienheureux : Matyrs 2 (Suite et Fin)

Les nouveaux bienheureux Matyrs (Fin)
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    Les nouveaux bienheureux

    Matyrs
    (Fin)

    Le caractère et la conversion d'Augustin Ryou doivent être signalés. Elevé dans une famille de mandarins ou de secrétaires que le malheur devait atteindre plus tard, Ryou se distingua dès sa jeunesse par un esprit réfléchi assez rare chez les Coréens. Il montrait pour les études philosophiques et religieuses un penchant très prononcé. Connaître l'origine et la fin de l'homme et du monde était sa principale préoccupation. Pendant plus de dix ans, il scruta avec une sorte de passion la doctrine de Fo et celle de Lao-tseu; ce travail constant fit de lui un lettré remarquable, presque hors pair. On disait « qu'il renfermait les dix mille volumes dans sa poitrine, et que toutes les sciences anciennes et modernes y étaient réunies ». Cette hyperbole extrême-orientale nous aidera à comprendre sa réputation.

    1. ERRATA : p. 123, 2° ligne. La citation de l'inscription que nous avons donnée porte deux fautes, il faut lire :

    O Coreani martyres
    Choris beatis additi
    Salvete in arce siderum
    Digna potiti laurea.

    Page 132,33° ligne, il faut lire : 28 chrétiens et 47 chrétiennes.

    2. Voir N° des Annales de Juillet Août, p. 131.

    Septembre Octobre 1925, n° 165.

    La vérité religieuse lui manquait, il le sentait et la cherchait. Un jour, jetant par hasard les yeux sur des papiers qui recouvraient un meuble, il vit une feuille à moitié déchirée, il la prit et y lut : « Ame spirituelle et végétative ». Ces deux mots, dont il ignorait l'entière signification, l'intriguèrent. Il décolla toutes les feuilles, les mit en ordre, et eut en mains une partie du volume du P. Ricci : Vrais principes sur Dieu. Il les étudia attentivement et comprit qu'il possédait un ouvrage catholique. Il alla rendre visite à Tyeng-koui-san, fils d'un chambellan, qui passait pour connaître le christianisme. Il eut beau l'interroger, soit par ignorance, soit par crainte, Tyeng lui assura qu'il ne savait rien de cette religion étrangère. «Puisque vous ne pouvez me donner d'explications, finit par dire le chercheur, indiquez-moi au moins quelqu'un près de qui je puisse me renseigner ». Tyeng lui désigna Ambroise Hong, qui habitait Séoul.
    Ryou alla le voir et lui exposa très nettement ses aspirations. Ambroise comprit qu'il avait devant lui une âme prédestinée, une recrue précieuse ; il lui donna les explications désirées et lui remit des livres. Le païen les lut et les relut ; il sentit que cette fois il avait trouvé la véritable religion qu'il cherchait depuis si longtemps. Il le dit à Ambroise, et dès lors il commença à pratiquer, autant qu'il le pouvait, tous les préceptes du catholicisme.
    Quand il eut été arrêté, le préfet de police lui demanda pourquoi les missionnaires étaient venus en Corée. Le chrétien l'expliqua admirablement :
    « L'unique raison de la venue des docteurs européens dans notre royaume est de manifester la gloire de Dieu et d'apprendre aux hommes à l'honorer et à sauver leurs âmes par l'observation des dix préceptes. En prêchant cette doctrine, ils font éviter, après la mort, les peinés éternelles de l'enfer, et monter au ciel où l'on jouit sans fin du véritable bonheur. Voulant enseigner une aussi excellente doctrine, comment pourraient-ils exhorter les autres au bien, si eux-mêmes pratiquaient le mal ? Aussi se perfectionnent-ils en toute pureté, et ce n'est qu'après avoir acquis la vertu qu'ils vont évangéliser les pays étrangers. S'ils cherchaient les honneurs, les richesses et les plaisirs, pourquoi abandonner l'Europe leur patrie, contrée magnifique et opulente, pour venir ici en pays étranger, à 90.000 lys, à travers des dangers tels, que neuf sur dix de ceux qui les affrontent périssent infailliblement. De plus, la dignité d'évêque est très haute; quelle autre position pourraient-ils ambitionner ? Ils apportent de chez eux l'argent nécessaire à leur usage, comment dire qu'ils convoitent les richesses ? Avant d'être élevés aux saints Ordres, ils jurent et font voeu devant Dieu de conserver leur corps pur et de garder la continence jusqu'à la mort ; y a-t-il en cela le désir des plaisirs de la chair ? »
    Le juge ne répliqua rien et demanda :
    « Qui a amené ces étrangers dans notre pays ?
    — C'est moi », déclara Augustin.
    Paul Tyeng, que nous avons déjà nommé, était le meilleur ami d'Augustin Ryou. Il avait été jugé digne du sacerdoce par Mgr Imbert qui lui enseigna un peu de latin et de théologie; et songeait à l'ordonner prêtre quand éclata la persécution.
    De sacrificateur qu'il aurait pu être, le chrétien allait devenir victime ; n'était-ce pas toujours monter à l'autel ?
    Il rêva du martyre. Mourir pour Jésus, comme Jésus était mort pour lui, parut à Paul la plus belle des destinées. Mais devant les juges que dirait-il ? Exposerait-il ses croyances ? Comment les expliquerait-il ? N'essaierait-il pas même de les leur faire partager ? Telles étaient ses préoccupations. Peut-être avait-il entendu parler de quelques apologistes des premiers siècles de l'Eglise; en tous cas, il les imita.
    Connaissant admirablement la doctrine chrétienne, il en composa un exposé clair et précis, qu'il concluait en proclamant l'obligation à laquelle tout homme est tenu de pratiquer les commandements de Dieu. Ses prévisions ne l'avaient pas trompé; son travail apologétique ne fut point inutile, et ses espérances de martyre se réalisèrent.
    Il subit la poncture du bâton, la courbure des os et plusieurs fois le sciage des jambes ; mais au lieu d'employer pour ce dernier supplice une corde de crin, on se servit d'un bâton triangulaire; bientôt les os furent à nu, le sang coula jusqu'à terre.

    ***

    Certains martyrs ne se contentent pas de subir, ils acceptent, ils remercient; ils veulent souffrir davantage pour mieux ressembler à jésus; ils ont l'allégresse dans les supplices; leurs douleurs, leurs plaies sont des joyaux dont ils se parent pour se présenter devant Dieu. Ils offrent une magnificence admirable de générosité de patience et de vaillance.
    Pierre Ryou, un enfant de 13 ans, est le premier de ces héroïques.
    Le grand exemple de son père, Augustin Ryou, alors emprisonné, ceux que donnaient les confesseurs dé la foi, enflammaient son coeur, et, poussé par l'enthousiasme de l'amour divin, il alla de lui-même, au mois de juillet ou au mois d'août 1839, se livrer entre les mains des mandarins.
    Le juge l'interrogea minutieusement sur sa famille. Voyant que c'était un enfant de chrétiens, il l'envoya en prison. Bientôt Pierre comparut devant le tribunal : promesses, menaces, tortures, tous les moyens furent employés pour qu'il prononçât au moins une parole d'apostasie. Les geôliers lui firent subir des supplices que les lois païennes ne codifient pas, qu'une imagination de bourreau peut seule inventer.
    Un soir, un satellite, se servant de sa pipe de cuivre comme d'un emporte-pièce, la lui enfonça dans la cuisse et enleva un morceau de chair en criant :
    « Seras-tu encore chrétien ?
    — Certainement, répondit l'enfant, ce n'est pas cela qui m'en empêchera ».
    Alors le satellite, prenant avec des pincettes un charbon ardent, lui commanda d'ouvrir la bouche :
    « Voilà », fit Pierre, en présentant sa bouche grande ouverte. Cette fois le bourreau stupéfait recula.
    Quelques chrétiens lui disaient :
    « Tu crois peut-être avoir beaucoup souffert ; mais ce n'est rien en comparaison des grands supplices.
    — Je le sais bien, répliqua Pierre, c'est un grain de riz comparé à un boisseau ».
    Un jour, après avoir été longtemps frappé, puis emporté sans connaissance, il dit aux prisonniers qui s'étaient empressés pour le rappeler à lui : « Ne vous donnez pas tant de peine, ce n'est pas cela qui me fera mourir ».
    Il subit quatorze interrogatoires et fut mis quatorze fois à la torture; il reçut plus de 600 coups de verge et 45 de la planche à voleurs. Son corps n'était qu'une plaie, ses os étaient rom pus, ses chairs tombaient en lambeaux, et chose vraiment extraordinaire, nous dirions volontiers miraculeuse, tout au moins miraculeuse de vaillance, Pierre était joyeux. Son amour pour Dieu le transfigurait. Il semblait par moments se rire dés supplie ces et défier ses bourreaux. Saisissant des lambeaux de chair pendants sur son corps, il les arrachait et les jetait devant les juges qui frémissaient de haine, d'étonnement, d'admiration, de honte, peut-être de tous ces sentiments réunis.
    En lisant le récit de pareils supplices appliqués à un enfant de 13 ans, on est tenté de se demander si le narrateur n'exagère pas. Mais plus de dix témoins ont vu ces tortures et cette vaillance; ils les ont affirmées sous la foi du serment. Il ne reste qu'à s'incliner profondément devant tant de magnanime fermeté.

    ***

    Parmi ces confesseurs de la foi, deux ou trois eurent un instant de faiblesse, nous Lavons dit, mais ils rachetèrent courageusement leur faute.
    Tel Ignace Kim, le père d'André le premier prêtre coréen.
    Traité en criminel pour cause de religion, en criminel d'Etat pour avoir permis à son fils André de quitter le royaume et d'aller faire ses études à Macao, il subit des supplices que les témoins ne précisent pas, mais qu'ils qualifient d'atroces.
    Son apostasie ne pouvait lui faire pardonner le départ de son fils ; il fut condamné à mort.
    Dans la prison, les chrétiens lui représentèrent la grandeur de sa faute bien inutile d'ailleurs pour obtenir sa liberté : « N'espérez pas votre délivrance, lui répétèrent-ils ; la décapitation vous attend ; revenez à vous-même ; confessez votre faiblesse, rétractez devant le juge vos paroles d'infidélité, et mourez martyr ».
    On peut tomber sur le chemin de la vie et sur la route du Calvaire, et quand même être un chrétien convaincu.
    Pierre était un apôtre vaillant, il tomba ; mais sous le regard de Jésus il se releva. Ignace Kim fit comme Pierre, il se releva plus fort qu'avant sa chute. Il se rétracta devant le tribunal des crimes, et à trois reprises, sans défaillir, il subit de cruels supplices suivis de la décapitation.

    ***

    Pendant les derniers jours de leur emprisonnement, sur la route du martyre, au champ d'exécution qui, pour la plupart d'entre eux, fut à Séoul, près de la petite porte de l'ouest, tous se montrèrent d'une admirable intrépidité : Lucie Kim adressa à une de ses amies une lettre où nous lisons ces courageuses et touchantes paroles:
    « Jusqu'ici, par la grâce de Dieu, je n'ai point fléchi dans les supplices et les souffrances ; voici enfin que je suis condamnée à mort; quand le Seigneur nous appellera-t il ? Je ne sais ; priez le donc pour nous, et suivez-nous au plus tôt ; nous n'attendons plus que l'appel de Dieu ».
    Un ami demanda à Damien Nam :
    « Dans l'autre monde, comment vous appellera-t-on ?»
    Il répondit gravement :
    « Si on m'appelle Damien Nam de la confrérie du Saint Scapulaire, martyr pour Dieu, mes désirs seront comblés ».
    Quelques heures avant la mort de Barbe Tjyo, les chrétiens, ses compagnons de captivité, se réunirent autour d'elle, et très émus lui exprimèrent leurs regrets. Elle essaya de les consoler, de soutenir leur courage par des paroles de piété et d'affection ; puis très doucement, elle leur fit ses adieux. Ensuite elle s'étendit à terre et s'endormit d'un paisible sommeil dont elle ne se réveilla qu'au moment du départ.
    Lucie Pak fit appeler le bourreau, et par dessus le mur elle lui dit :
    « J'ai une chose à te demander; quand tu nous couperas la tête ne perds pas ton sang-froid; aiguise bien ton sabre et ne nous donne point de coups à faux, tranche la tête d'un seul coup ».
    Voici quelques lignes adressées à une amie par Barbe Tchoi, et dont on nous a gardé la traduction :
    « Mes parents, mon mari et Benoîte ont tous subi le martyre, mon coeur pourrait-il n'en être pas ému ? Néanmoins, quand je pense au ciel, je me console et remercie Dieu de ce bienfait ; je surabonde de joie et mon coeur est tout à l'allégresse ».
    Avant d'aller au martyre, Sébastien Nam fit appeler le geôlier de la prison des femmes:
    « J’avais ardemment désiré mourir le même jour que ma femme, lui dit-il, puisque notre Dieu en dispose autrement, rappelez-lui que je l'attends au séjour du bonheur ».

    De Pierre Kouen, il est dit : « Il marcha au supplice avec un redoublement de joie. Sa tête séparée du corps conservait encore un air riant ».
    D'Agathe Ri : « Sur la charrette, elle avait son calme ordinaire, les yeux baissés ; quand elle en descendit, elle fit le signe de la croix et reçut le coup de sabre avec tranquillité».
    Près de monter sur la charrette qui était pour lui et pour ses compagnons un char de triomphe, Charles Tjyo dit au geôlier :
    « Mon ami, je m'en vais au Ciel ; annoncez aux miens, je vous prie, que je les précède et que tous aient le courage de me suivre ».
    Et il partit rayonnant de bonheur. En route, il ne cessa de prier.
    Lorsqu'on l'eut délié de sa croix, il aperçut dans la foule plusieurs de ses parents païens plongés dans une profonde tristesse; il les salua d'un sourire.
    Voici quelques détails sur les exécutions de la plupart de ceux dont nous rappelons l'héroïsme.
    « Le jour venu, on amène devant la prison une charrette au milieu de laquelle se dresse une croix plus haute que la taille ordinaire d'un homme. Quand tout est préparé, le bourreau entre dans le cachot, charge le condamné sur ses épaules et l'attache à la croix par les bras et par les cheveux : pour le soulager, il place sous ses pieds une sorte d'escabeau, puis il donne le signal du départ. Lorsque le convoi arrive à la porte occidentale qui domine une pente rapide, le bourreau enlève brusquement l'escabeau, le conducteur pique les boeufs qui se précipitent dans la descente. Le chemin est cahoteux, rempli de pierres, la charrette fait des soubresauts violents ; le corps du condamné n'étant plus soutenu que par les cheveux et les bras reçoit des contrecoups saccadés qui causent au malheureux d'horribles souffrances. Au bas de la descente est le lieu du supplice. Les soldats détachent la victime, la dépouillent de ses vêtements ; le bourreau saisit la tête, l'appuie sur une pièce de bois et la tranche ».
    De la mort de Jean Pak, nous connaissons ce détail. La hauteur du sacrifice en magnifie l'horreur. Le bourreau frappa plusieurs fois le cou de la victime sans le trancher complètement ; alors il s'éloigna de quelques pas, et longuement il aiguisa son sabre sur une pierre. Pendant ce temps les membres du martyr s'agitaient dans un tremblement convulsif. Enfin l'homme revint et la tête du chrétien roula sur le sol.

    Martyrs de 1846

    La persécution commencée en 1838 se termina en 1841 ; elle fut renouvelée en 1846; elle dura moins longtemps et fut moins sanglante que la première.
    Les martyrs, qui à cette époque donnèrent leur vie pour Notre Seigneur Jésus-Christ, furent :
    Le prêtre André Kim ;
    Le catéchiste Charles Hyen;
    Les chrétiens Joseph Rim, Pierre Nam, Laurent Han ;
    Les chrétiennes Suzanne Ou, Thérèse Kim, Agathe Ri, Ca the rine Tjyeng.
    Nous étendrons principalement sur la vie et la mort d'André Kim, le premier coréen que Dieu couronna tout à la fois du sacerdoce et du martyre1.
    Né en 1821 dans la province de Tchyoung-tchyeng, André était fils d'Ignace Kim martyrisé le 26 septembre 1839.
    Dès son jeune âge, il montra une intelligence très vive, un caractère vigoureux, une piété sérieuse. Ces qualités attirèrent sur lui l'attention du P. v1aubant. « Cet enfant, pensait-il, me paraît être un élu de Dieu ». Et il l'envoya à Macao, avec deux autres jeunes Coréens, pour y être les prémices du clergé indigène de leur patrie. C'était à la fin de 1836.
    Cinq ans plus tard, en 1842, André Kim et Thomas Tchoi, le second étudiant, furent donnés comme interprètes par le procureur des Missions Etrangères aux commandants des navires français, l'Erigone et la Favorite, qui songèrent un moment à faire une expédition en Corée. Ils s'embarquèrent avec deux missionnaires, dont l'un, Joseph Ambroise Maistre, était destiné à leur pays, et l'autre, Maxime de la Bruni ère, à la Mandchourie. La paix conclue par la Chine avec l'Angleterre après la guerre de l'opium détourna les commandants français de leur projet; les missionnaires et les deux séminaristes firent voile, avec quelques chrétiens, sur une jonque chinoise, pour la Mandchourie où ils abordèrent le 25 octobre 1842.

    1. La biographie du Bx A. Kim a été publiée d'abord dans l'ouvrage : Martyrs français et coréens, pp. 209-950, et, ensuite, dans une brochure intitulée : Le premier Prêtre coréen : André Kim.

    Ils furent immédiatement signalés à une douane voisine dont les satellites, renforcés par une troupe de païens, ne tardèrent pas à les entourer et semblaient vouloir leur faire un mauvais parti.
    Le jeune élève coréen André Kim les arrêta par des paroles pleines d'esprit et de sagesse. Un païen inconnu vint au secours des étrangers et réussit à leur faire rendre la liberté.
    Quelques mois plus tard, il fut décidé qu'André Kim préparerait l'entrée en Corée de son évêque.
    Le courageux jeune homme parcourut les grandes plaines glacées de la Mandchourie, arriva sur la frontière, à Houng-tchoung, à l'époque de la foire annuelle, rencontra des Coréens catholiques, et décida avec eux que Mgr Ferréol se trouverait l'année suivante, 1815, à Pien-men, afin d'entrer à la suite de l'ambassade.
    L'évêque fut exact au rendez-vous. Mais, hélas ! Sa joie se changea en tristesse en entendant un chrétien lui déclarer que son entrée était impossible. Le gouvernement, ayant su que les missionnaires décapités en 1839 étaient venus par Pien-men, redoublait de surveillance sur ce point.
    Ne pouvant décider les courriers à l'emmener, Mgr Ferréol obtint du moins qu'ils essaieraient d'introduire André Kim. Celui ci, après son arrivée en Corée, devait chercher à établir des relations par mer avec la Chine.
    Kim réussit dans son aventureuse entreprise ; il se rendit à Séoul, reconnut l'état de la mission, acheta une barque, puis, accompagné de onze chrétiens et muni d'une simple boussole, sans dire à son équipage où il le conduisait, dans la crainte d'être abandonné, il se dirigea vers Changhaï. La route lui est inconnue, mais son instinct le guide, Dieu le protège, et après trois semaines de navigation, il arrive sain et sauf dans la rade de Wou-song.
    L'apparition de cette jonque à Wou-song était un phénomène pour le pays. La construction du petit bâtiment, les costumes des matelots éveillaient la curiosité publique, et comme en Chine, à cette époque, tout étranger était un ennemi, André aurait couru de véritables dangers s'il n'avait eu la présence d'esprit de mouiller au milieu des navires anglais en station. La surprise des officiers fut grande lorsqu'ils entendirent le jeune homme leur crier en français: « Moi, Coréen, je demande votre protection ». Cette protection lui fut généreusement accordée.
    Le consul le fit porter en palanquin dans une famille chrétienne, et empêcha les vexations que les Chinois s'apprêtaient à lui faire subir. Aussitôt averti, Mgr Ferréol accourut de Macao avec un jeune missionnaire qui devait être une des gloires de la Corée, Marie Nicolas Daveluy.
    Quelques jours après leur arrivée, une touchante cérémonie fut célébrée dans une petite chrétienté voisine de Chang-Hai. Le 17 août 1845, Mgr Ferréol, soucieux des enseignements et des traditions de la Société des Missions Etrangères et de l'intérêt de son Vicariat, éleva au sacerdoce l'intrépide André Kim.
    Le 1er septembre, le nouveau prêtre remonta sur sa barque, prit secrètement à bord Mgr Ferréol et le P. Daveluy, et fit voile vers son pays. Le débarquement eut lieu sans accident dans un port de la province la plus méridionale: Arrivé à Séoul, l'évêque chargea André Kim de tout préparer pour l'entrée du P. Maistre.
    Ce fut en remplissant cette mission que le jeune prêtre fut arrêté ; pas un instant son courage ne se démentit, il répondit avec fierté à tous les interrogatoires, déclara hautement sa qualité de chrétien et raconta sa vie entière. Le récit de ses souffrances arracha à ses juges un cri de pitié : « Pauvre jeune homme, dans quels terribles travaux il a toujours été depuis son enfance ! »
    Cette émotion ne fut que passagère, et bientôt on intima au prisonnier l'ordre d'abandonner le catholicisme. Ecoutons le confesseur de la foi résumer l'interrogatoire :
    « Les juges me commandèrent de me conformer aux ordres du roi en apostasiant.
    « Au-dessus du roi, leur répondis-je, est un Dieu qui me prescrit de l'adorer ; le renier est un crime que l'injonction du roi ne peut justifier ».
    « Sommé de dénoncer les chrétiens, je leur opposai le devoir de la charité, et le commandement de Dieu d'aimer son prochain.
    « Interrogé sur la religion, je leur parlai au long sur l'existence et l'unité de Dieu, la création et l'immortalité de l'âme, l'enfer, la nécessité d'adorer le Créateur, la fausseté des religions païennes, etc.
    « Quand j'eus fini de parler, les juges me répondirent : « Votre religion est bonne, mais la nôtre l'est aussi, c'est pourquoi nous la pratiquons.

    Si dans votre opinion il en est ainsi, leur dis-je, vous devriez nous laisser tranquilles et vivre en paix avec nous. Mais loin de là, vous nous persécutez, vous nous traitez plus cruellement que les derniers criminels : vous avouez que notre religion est bonne, qu'elle est vraie, et vous la poursuivez comme une doctrine abominable. Vous mettez en contradiction avec vous-mêmes ».
    Sa grandeur d'âme et son intelligence séduisirent les ministres eux-mêmes, qui prièrent le roi de lui conserver la vie. « Il a commis, lui dirent-ils, un crime digne de mort, en sortant du royaume et en communiquant avec les étrangers, mais il l'a expié en rentrant clans son pays. Ils présentèrent ensuite la copie d'une mappemonde traduite par lui dans sa prison. Le roi, satisfait de ce travail, était sur le point d'accorder la grâce demandée, lorsqu'il reçut une lettre de l'amiral Cécilie, qui venait d'arriver sur les côtes de la Corée.
    Cette lettre reprochait au gouvernement coréen la condamnation de Mgr Imbert et des PP. Maubant et Chastan, et le menaçait de représailles si d'autres Français subissaient le même sort.
    Elle fit décider la condamnation du jeune prêtre.
    « J'acquiers, écrivait-il, la certitude que des navires français sont venus en Corée. Ils peuvent facilement nous délivrer, mais s'ils se contentent de menacer et s'en retournent ainsi, ils font un grand mal à la mission, et m'exposent à des tourments terribles avant de mourir. Mon Dieu! Conduisez tout à bonne fin! ».
    Pour lui, cette « bonne fin » devait être le martyre. Il le comprit bientôt. Aussi terminait-il sa lettre par une touchante pensée de tendresse pour sa mère
    « Je recommande à Votre Grandeur ma mère Ursule. Après une absence de dix ans, il lui a été donné de revoir son fils quelques jours, et il lui est enlevé presque aussitôt. Veuillez bien, je vous prie, la consoler dans sa douleur ».
    Ainsi, ni les lointains et périlleux voyages, ni les misères d'une existence mouvementée, ni les souffrances de la prison, ni l'approche de la mort n'avaient altéré dans le coeur du prêtre le sentiment d'amour filial si profond partout, mais peut-être en Extrême-Orient plus qu'ailleurs. C'était un grand exemple ajouté à ceux que sa foi et sa vaillance avaient donnés, et devaient continuer à offrir jusqu'à son dernier jour.
    Le martyre d'André Kim eut lieu avec le même éclat que celui de Mgr Imbert et de ses deux missionnaires. Le 15 septembre, une compagnie de soldats, le fusil sur l'épaule, se rendit au champ d'exécution situé sur les bords du fleuve, à 4 kilomètres de la capitale. Un instant après, une décharge et le son de la trompette annoncèrent l'arrivée d'un grand mandarin militaire.
    Lorsque la sentence de mort eut été lue, le P. Kim, d'une voix forte, prononça ces mots:
    « Je suis à ma dernière heure, écoutez-moi attentivement. Si j'ai communiqué avec les étrangers, c'est pour ma religion, c'est pour mon Dieu ; c'est pour lui que je meurs. Une vie immortelle va commencer pour moi. Faites vous chrétiens si vous voulez être heureux après la mort, car Dieu réserve des châtiments éternels à ceux qui l'auront méconnu ».
    Dès qu'il eut achevé ces paroles, les soldats firent les préparatifs du supplice.
    Le jeune prêtre conservait un inaltérable calme.
    « De celte manière suis-je placé comme il faut? demanda-t-il ses bourreaux. Pourrez-vous frapper à votre aise ?
    — Non, tournez-vous un peu. Voilà qui est bien.
    ― Frappez, je suis prêt ».
    Une douzaine de soldats armés de sabre et simulant un combat coururent autour du condamné, que chacun d'eux frappait de son arme sur le cou. La tête ne tomba qu'à la huitième blessure. Un satellite la prit, la plaça sur un plateau et la présenta au mandarin qui partit immédiatement pour aller avertir la Cour de l'exécution.

    ***

    Trois jours après André Kim, fut décapité Charles Hyen, introducteur en Corée de Mgr Imbert, compagnon de voyage des missionnaires et principalement du P. Chastan qu'il aida dans l'administration des chrétientés.
    Par sa famille il appartenait à la classe moyenne. Il était né à Séoul en 1799. Son père avait été martyr en 1801, sa femme et son fils étaient morts en prison en 1839, et une de ses soeurs, Benoîte Hyen, fut décapitée pour la foi la même année. Toute sa vie paraît avoir été consacrée à aider les prédicateurs de l'Evangile et les fidèles.
    Avant de mourir, Mgr Imbert lui confia l'Eglise coréenne. C'est assez dire quelle place tenait ce catéchiste dans l'estime de l'évêque et dans la confiance des catholiques. Il s'acquitta de cette tâche avec soin et activité, encourageant les néophytes par ses conseils, les assistant par des aumônes qu'il alla recueillir en province, les aidant à se grouper dans les villages les moins exposés aux recherches des satellites.
    Après la tourmente, il revit les documents recueillis par Thomas Ri, Philippe Tchoi et quelques autres sur les confesseurs de la foi, en fixa la rédaction, et composa un petit volume intitulé: Actes des martyrs de la persécution de 1839.
    Plusieurs fois il envoya des courriers à Pékin pour essayer de renouer les relations avec les missionnaires. Lui-même accompagna André Kim lors de son aventureuse expédition à Changhaï. Revenu à Séoul, il inscrivit en son nom la maison habitée par le jeune prêtre, précaution qu'il savait être fort périlleuse, mais que son dévouement accepta sans hésiter.
    Sur sa mort qui eut lieu à Sai-nam-hte, nous connaissons seule ment les détails suivants, transmis comme ceux de son arrestation par Catherine Kim :
    « En se rendant au supplice, il levait les yeux et les promenait autour de lui; il n'avait aucune crainte et avait gardé tout son sang-froid, comme un homme eu bonne santé. Jusqu'au moment où il eut la tète tranchée, il montra le mène courage et la même résignation ».
    Les sept autres martyrs furent étranglés ou moururent sous les coups le 20 septembre.
    Celui qui a particulièrement attiré l'attention des annalistes est Joseph Rim, qui vécut dans le paganisme jusqu'à son emprisonnement.
    Sa femme et ses enfants avait embrassé le christianisme. Quand on le pressait d'imiter leur exemple, il répondait : « Je me convertirai plus tard ».
    Il avait pleine confiance dans les catholiques, les aimait comme des frères, était heureux de pouvoir soulager les plus pauvres d'entre eux, et en entretenait chez lui quatre ou cinq, qu'il savait absolument dénués de ressources.
    Les allées et venues continuelles des fidèles dans sa maison le firent soupçonner de partager leurs croyances ; ses voisins païens ne lui épargnèrent ni injures, ni calomnies ; il ne s'en émut pas.

    En 1835, plusieurs chrétiens de ses connaissances ayant été arrêtés, il s'efforça de protéger les autres ; et, pour y mieux réussir, il s'enrôla dans les rangs des satellites.
    En 1846, un de ses fils accompagna le P. André Kim dans son expédition sur la côte du Hoang-hai et fut pris avec lui, le 5 juin. Dès que Rim connut le fait, il se rendit au village où l'arrestation avait eu lieu. Son fils avait déjà été emmené à la préfecture de la province ; Rim y alla, réclama près du mandarin, qui, pour toute réponse, le fit emprisonner et peu de jours après conduire à Séoul.
    Pendant son incarcération Rim eut l'occasion de s'entretenir avec le P. Kim. La vue de ce jeune homme, si plein de foi et d'énergie, revêtu d'une dignité devant laquelle s'inclinaient les chrétiens, mais dont le pouvoir restait mystérieux pour le païen, causa à Rim une émotion assez étrange. Prenant une résolution définitive, il s'écria un jour devant ses compagnons de captivité :
    « Dès aujourd'hui, je pratiquerai la religion. J'ai déjà attendu trop longtemps ».
    Il commença à apprendre les prières, et, après quelques jours de préparation, fut baptisé par le prêtre qui lui donna le prénom de Joseph.
    Des satellites, ses amis, voulurent lui sauver la vie en essayant de le faire apostasier.
    Le néophyte les repoussa : « Je suis résolu à mourir pour Dieu qui est mon roi et mon père, leur dit-il ; je suis un homme mort, pourquoi adresser tant de discours à un mort? Ne me parlez plus de cela ».
    Peu après, les satellites, accompagnés de ses deux fils et de ses deux belles-filles, renouvelèrent leurs instances.
    « Voyez vos enfants, pourriez-vous être insensible à leur sort, lorsque d'une seule parole vous pouvez leur conserver l'existence et aller vivre tranquillement avec eux ? Pourquoi donc les abandonner? Pourquoi mourir? Où sont les sentiments de votre coeur? Où est votre raison? »
    Joseph répondit :
    « Voulez-vous donc que, par affection naturelle pour mes enfants, j'en vienne à renier Dieu dont je suis moi-même l'enfant ? C'est impossible.

    Les autres martyrs furent le soldat Joseph Kim, le noble Laurent Han, Pierre Nam de famille très chrétienne, Suzanne Ou fille d'un noble païen, Thérèse Kim, Agathe Ri et Catherine Tjyeng, qui avaient, pendant leur vie, pratiqué les mêmes vertus, et, dans les prisons montrèrent le même courage.
    Le 20 septembre 1846 fut « le jour de gloire » de ces sept confesseurs. Tous furent étranglés ou moururent sous les coups. C'est l'affirmation nette et absolue des témoins juridiques. C'est celle, quo d'aucuns jugeront encore plus probante, des Annales du Grand Conseil qui s'expriment en des termes dont voici la traduction :
    « Pour Han-ri-hyeng, et aussi la femme Ri-kan-ran, la femme Ou-syoul-im, la femme Kim-im-i, la femme Tjyeng-tchyel-yem, on a répété maintes fois le supplice de la courbure des os, et on les a interrogés de toutes façons; mais, opiniâtres comme le bois et la pierre, il n'a jamais été possible de leur arracher un seul mot d'apostasie de la religion, c'est pourquoi on les a frappés jusqu'à ce qu'ils mourussent; j'ai l'honneur d'en informer Votre Majesté ».
    Nous n'avons pu donner que de trop courtes notes sur ces admirables Martyrs qui, pendant ces deux persécutions, supportèrent avec un courage héroïque les plus cruels supplices. Coeduntur glands more bidentium : non murmur resonat, non querimonia, sed carde impavide mens bene conscia conservat patientiam. Ils furent égorgés comme des agneaux, sans plainte, ni murmure; un coeur sans crainte et une conscience sans reproche leur donnèrent la force de souffrir ».
    Peut-être en parcourant ces pages, quelques lecteurs auront cherché à comprendre jusque dans ses profondeurs l'âme orientale, par certains côtés différente de la nôtre, mais tout aussi mystérieuse. Certainement, ils n'y auront trouvé aucun signe de cette humanité inférieure que les Occidentaux attribuent volontiers aux Orientaux, parce qu'ils les connaissent peu; si ces derniers n'ont ni nos habitudes d'esprit, ni nos manières de juger, ils possèdent une valeurs humaine et chrétienne très réelle. Pour la bien connaître, il importe de peser leurs actions dans les mêmes balances et avec les mêmes poids que nous employons pour nous-mêmes. L'Eglise nous en donne l'exemple; elle place sur les autels et offre à la vénération du monde entier ceux de ses fils, qu'ils soient d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique ou d'Océanie, dont la mort a glorifié jusqu'à l'héroïsme la doctrine et le nom de son divin fondateur. En traitant leurs néophytes comme des frères, les missionnaires ne font que suivre les enseignements de l'Eglise ; en nous agenouillant devant les Martyrs de Séoul, nous rendrons une justice et un honneur mérités à leurs vertus, dont la splendeur illuminera et fortifiera nos âmes, jusqu'au jour où nous deviendrons les compagnons de leur gloire éternelle.
    1925/162-179
    162-179
    France
    1925
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