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Les noces d'or d'un prêtre Annamite

Cochinchine Occidentale Les noces d'or d'un prêtre Annamite PAR M. DELPECH Missionnaire apostolique. Rencontrer sous le beau ciel de France des prêtres qui ont célébré leurs noces d'argent, voire même leurs noces d'or, est chose assez commune ; il n'en est pas ainsi dans ces pays de l'Extrême-Orient, où le climat, il s'en faut de beaucoup, ne vaut pas celui de la mère patrie.
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    Cochinchine Occidentale

    Les noces d'or

    d'un prêtre Annamite

    PAR M. DELPECH
    Missionnaire apostolique.

    Rencontrer sous le beau ciel de France des prêtres qui ont célébré leurs noces d'argent, voire même leurs noces d'or, est chose assez commune ; il n'en est pas ainsi dans ces pays de l'Extrême-Orient, où le climat, il s'en faut de beaucoup, ne vaut pas celui de la mère patrie.
    A l'heure actuelle, nous sommes 56 missionnaires en Cochinchine Occidentale et le clergé indigène compte 70 membres. Parmi les prêtres français et annamites, quelques-uns ont pu fêter le vingt-cinquième anniversaire de leur élévation à la dignité sacerdotale, mais personne jusqu'ici n'avait pu célébrer son cinquantième ; c'est un enfant du pays, Thomas Doan qui, le premier de tous, a eu cet insigne honneur. Promu au sacerdoce, le 11 novembre 1853, par conséquent le 11 novembre 1903, il y eut, jour pour jour, 50 ans qu'il recevait le pouvoir de consacrer le corps et le sang de Notre-Seigneur. Les Annamites restent insensibles en présence des événements ordinaires, mais ils s'enthousiasment devant ceux qui ne se présentent qu'à de longs intervalles ; dès lors il est aisé de comprendre avec quelle ardeur les compatriotes du P. Doan ont voulu célébrer son cinquantième anniversaire d'ordination, puisque c'était pour la première fois qu'une semblable cérémonie s'accomplissait au milieu d'eux. Si ce prêtre n'avait écouté que lui-même, il est possible que mû par un sentiment d'humilité, se voyant en outre accablé autant parla maladie que parles ans, il se serait borné à célébrer dans son église, entouré de quelques amis et de ses seuls chrétiens, une messe d'action de grâces pour remercier Dieu de tous ses bienfaits accordés d'une main si libérale pendant cette longue période de temps. Mais ses confrères estimèrent avec raison qu'il convenait de donner à cette cérémonie toute la splendeur possible ; c'est pourquoi deux des plus entreprenants, s'étant mis à la tête du mouvement, lancèrent un grand nombre d'invitations, conviant tout le clergé de la mission, ainsi que les principaux chrétiens des diverses paroisses qui avaient été administrées par le P. Doan, à se rendre à Luong-hòa, lieu ou il réside actuellement et à assister à ses noces d'or qui seraient célébrées le 11 novembre, fête de saint Martin.

    ***

    Dès la veille, une chaloupe à vapeur remorquant deux grandes barques avait déposé là une quarantaine de prêtres. Parmiles premiers arrivés se trouvaient deux anciens élèves du séminaire de Saigon, qui ayant quelques connaissances en fait de pyrotechnie, avaient préparé un feu d'artifice ; un autre vieux prêtre, chaud partisan de l'art qui a rendu célèbres les frères Montgolfier, avait apporté avec lui trois petits ballons.
    Après le repas du soir ; le feu d'artifice fut tiré et les trois ballons lancés dans les airs, ce qui provoqua chez ces habitants de la campagne, qui n'avaient jamais rien vu de semblable, une explosion de joie et d'admiration plus facile à comprendre qu'à exprimer.
    Au matin de la fête à 6 heures, Mgr Mossard arriva accompagné de plusieurs missionnaires.

    ***

    Les messes basses célébrées, nous voyons un grand mouvement se produire ; c'est la procession qui s'organise pour aller chercher au presbytère et conduire solennellement à l'église le vénérable prêtre, dont on célèbre en ce jour les noces d'or.
    Le P. Doan compte 78 ans ; ses cheveux ont peu blanchi, mais ses jambes sont très faibles. Les notables de la paroisse comprenant que leur pasteur ne pourrait parcourir à pied la distance qui sépare sa maison du temple de Dieu l'installèrent dans un fauteuil, que quatre Annamites élevèrent au-dessus de leurs épaules, marchant aussi fièrement que nos ancêtres, les Francs, lorsqu'à la suite d'une victoire éclatante, après avoir hissé leur chef sur le pavois, ils le promenaient en triomphe autour du camp.
    En 1887 contraint par la maladie à retourner en France, je profitai de mon séjour au pays natal pour aller visiter la Ville éternelle et je me trouvais à Saint-Pierre lorsque, le 31 décembre, Léon XIII y célébra son cinquantième anniversaire de prêtrise ; par conséquent le but de la cérémonie qui se déroula alors dans la basilique Vaticane était le même que celui de la cérémonie qui s'est accomplie le 11 de ce mois dans l'église de Luong-hoa, puisque l'humble desservant de cette paroisse, en montant ce, jour-là à l'autel, se proposait de remercier Dieu pour toutes les grâces reçues depuis son ordination comme l'avait fait à la fin de l'année 1887 le glorieux Pontife dont la Catholicité entière pleure encore la récente mort ; mais si le but de la fête était identique de part et d'autre, la pompe et l'éclat extérieur de avaient être nécessairement différents à Rome et en Cochinchine néanmoins, je me plais à le reconnaître, le spectacle qu'offrait, en ce moment, à nos regards, ce coin perdu de la mission, avait un cachet d'originalité qui n'était pas dépourvu de grandeur, il exhalait un doux parfum de poésie, c'était comme un pâle reflet des magnificences de Rome. Quand je vis ce prêtre Annamite, que des bras vigoureux tenaient élevé au-dessus de toutes les têtes, s'avancer lentement vers son église pour remercier Dieu de tous les bienfaits accordés depuis le jour où il avait reçu le pouvoir de consacrer l'adorable victime de nos autels, je ne pus m'empêcher de songer au Pape que 20 ans auparavant, j'avais vu, dominant la foule immense qui l'entourait, entrer dans Saint-Pierre pour rendre à Dieu les mêmes actions de grâces en reconnaissance de la même faveur; c'était la même scène qui se déroulait sur un théâtre moins grandiose avec des personnages moins importants.

    MARS AVRIL 1903. — N° 38.

    ***

    Le P. Doan avait invité le pro vicaire de la mission à prendre la parole en cette circonstance solennelle ; le Père Gernot fit un sermon sur la dignité du sacerdoce et parla avec son éloquence ordinaire, il rendit hommage au zèle du vieux prêtre qui avait fondé la chrétienté de Luong-hoa et le félicita du bonheur qu'il avait de pouvoir célébrer ainsi ses noces d'or au milieu de son peuple. En entendant le brave provicaire adresser de si chaudes félicitations à ce prêtre annamite qui, le premier parmi ses compatriotes, avait pu célébrer le cinquantième anniversaire de son ordination, quelques confrères crurent comprendre que le Père Gernot nourrissait la secrète envie et caressait le doux espoir d'être bientôt lui-même le héros d'une semblable fête ; pour avoir cet honneur il ne lui manque que 7 ans et la florissante santé dont il jouit, donne lieu de croire que Dieu est disposé à les lui accorder. Ah ! S'il en est ainsi, quelle joie nous aurons.

    ***

    A la fin du dîner, Mgr Mossard porta un toast au P. Doan, lui souhaitant, après une vie si bien remplie, une sainte mort, afin qu'il put rejoindre au Ciel les glorieux martyrs Hôc, Minh et Gâm qu'il avait connus. Un prêtre indigène, se faisant l'interprète de tous ses confrères, lut un compliment au respectable octogénaire. Ce dernier se leva à son tour pour remercier le Vicaire Apostolique, et les prêtres d'avoir bien voulu rehausser de leur présence cette fête qui lui rappelait, de si doux souvenirs. Mais on voyait clairement que le P. Doan était brisé d'émotion et de fatigue, il prononça ces paroles d'une voix si faible, que ses plus proches voisins purent seuls les entendre.
    Une heure après nous quittions Luong-hoa, enchantés d'avoir assisté à ces noces d'or, les premières qui aient été vues en Cochinchine occidentale.
    Donnons maintenant quelques détails sur le P. Doan.
    Il reçut l'onction sacerdotale des mains de Mgr Lefebvre, le 11 novembre 1853, dans la maison d'un Ong biên (notable du 3e degré) à An-nhon, petite paroisse dans la province de Gia-dinh (Saigon) au milieu de la nuit, à la lueur de quelques cierges, sans un prêtre pour lui servir de témoin, entouré seulement de quelques chrétiens éprouvés ; car on était alors en pleine persécution de Tu-duc.
    Il partit le lendemain pour Mâc-bâc afin de remplacer Philippe Minh, qui, arrêté dans la maison du chef de cette chrétienté et condamné à mort par sentence royale, avait eu la gloire de conquérir la palme du martyre. Le vieux chef Luu paya de sa vie cet acte de dévouement. Pris avec le Père Minh, il fut conduit, la cangue au cou, à Vinh-long, et jeté dans la prison de cette ville, où il mourut après de longs mois de captivité héroïquement supportés. La dépouille mortelle de ce confesseur de la foi fut ramenée dans sa paroisse natale et le P. Doan qui se trouvait à Mâc-bâc lui fit des funérailles splendides.
    Ce prêtre a exercé le saint ministère dans divers postes de la mission, je n'en parle pas, me bornant à dire qu'à l'exemple du divin Maître il faisait du bien partout où il passait, transiit benefaciendo. J'ai hâte d'arriver avec lui à Luong-hoa son dernier champ de bataille.
    Dès les premiers jours, le P. Doan se mit en devoir d'obtenir de l'autorité civile une vaste concession, afin de pouvoir installer les fidèles. A cette époque, le prêtre était dans la force de l'âge et ne craignait pas la fatigue. Il se mit à défricher le terrain obtenu, se livrant lui-même à un travail opiniâtre, afin de stimuler l'ardeur des autres, surtout au commencement. Cette partie de la Cochinchine n'avait pas alors le bel aspect qu'elle a maintenant : c'était une forêt épaisse, remplie de tigres et, pour comble de malheur, les deux rives du fleuve qui arrose les terres, où habitait la colonie naissante, étaient infestées de pirates ; aussi il lui arriva maintes fois, à ce qu'il paraît, de déposer le bréviaire pour prendre le fusil, afin de repousser les attaques et des bêtes sauvages et des pirates.
    Après plusieurs années d'un rude labeur, la forêt avait complètement disparu et avec elle les tigres qui y avaient établi leur repaire, les broussailles avaient fait place à de belles rizières et à de magnifiques jardins ; d'un autre côté, les pirates qui ravageaient les environs, crurent prudent d'aller exercer ailleurs leurs profitables mais peu dignes exploits. Cet heureux changement ne tarda pas à être connu et beaucoup d'Annamites apprenant qu'une sécurité parfaite régnait sur les deux rives du Vaïco, voyant en outre que ces terres de Luong-hoa se prêtaient admirablement à la culture, abandonnaient leur pays et venaient s'y installer ; de sorte qu'après un certain temps, le pusillus grex était devenu un troupeau considérable.
    J'écris ces lignes, le 17 novembre, fête de Saint Grégoire le Thaumaturge, par conséquent six jours après la célébration de noces d'or du P. Doan. En ce moment se présente à ma mémoire ce qui est raconté dans la légende de l'office que je viens de réciter : A son lit de mort ce saint Pontife demanda combien il restait encore d'infidèles dans la ville de Néo Césarée et, sur la réponse qui lui fut faite qu'il n'en restait que 70. « Grâces soient rendues à Dieu, s'écria saint Grégoire, Torque je fus nommé évêque, le diocèse ne comptait que ce nombre de chrétiens ».
    Le P. Doan, qui a fondé la paroisse de Luong-hoa, peut lui aussi se réjouir et adresser au ciel de ferventes actions de grâces, car, à son arrivée, il ne trouva là que quelques dizaines de chrétiens, tandis qu'à son départ il en laissera un millier.

    1904/110-117
    110-117
    Vietnam
    1904
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