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Les moinillons de la Nha-Da

Les moinillons de la Nha-Da
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    Les moinillons de la Nha-Da

    La « Nhà-Da », traduisez : la « maison en pierre », et de quelles pierres, Seigneur ! qui ne la connaît parmi nous, gens d'Annam ? A 30 kilomètres de la citadelle de Binhdinh, à 50 du port de Quinhon, au centre même de la province, la « Nhà-Da se dresse fièrement sur un éperon rocheux qu'escalade péniblement la route Mandarine se dirigeant vers la capitale. A cheval sur cette grande et unique voie nationale qui conduit de Saigon à la porte de Chine, la « Nhà-Da » en surveille le ruban plat qui s'allonge vers le Sud et le serpent annelé qui ondule vers le Nord, tandis qu'à l'Est, elle plonge au loin ses regards vers la mer et, à l'Ouest, les lève en haut vers les monts.
    C'est là qu'en 1881 vint se fixer le Père Théodule Hamon, parti de France en 1868 et ayant déjà missionné un peu partout. Or le Père Théodule était le dernier des chevaliers bretons, mettons l'avant-dernier, pour ne décourager personne. Cet étroit contrefort de la chaîne annamitique lui semblait une situation idéale pour dominer le vaste district confié à son zèle et toute une région païenne livrée à son apostolat. Ses prédécesseurs, d'excellents prêtres annamites, craignant Dieu et, aussi, les typhons, avaient bâti leur église au pied de cet éperon que l'on nommait « Truong-Doc », l'escarpement broussailleux. C'est justement sur ce sommet abrupt, pivot de la Rose des Vents, que le Père Hamon se résolut d'élever la première église en pierre de toute la Mission. Et sans tarder, il se mit à l'oeuvre : il fit couper des bois pour les charpentes, tailler des pierres pour les murailles. Les grands massacres du second semestre de 1885 arrêtèrent tous ces travaux et ruinèrent tous ces préparatifs. Le père Hamon tint bon le plus longtemps possible. Ses confrères de la province voisine, les P.P. Garin. Poirier et Guégand, avaient été exterminés, avec tous leurs chrétiens de la province de Quang-Ngai ; au nord de la province de Binh-Dinh, les P.P.Dupond et Barat venaient de subir le même sort ; mais, restait encore son plus proche voisin, le P. Macé qui pouvait peut-être rallier « l'escarpement » de la Nhà-Dha et son bloc de chrétiens résolus. Mais l'héroïque P. Macé ne voulut pas abandonner dans la mort son séminaire, son couvent et sa chrétienté trop petite et trop isolée. Et le bon Père Hamon, un peu jaloux au fond de son vieux coeur, dut abandonner son jeune confrère à son glorieux martyre. Il prit la tête de sa colonne de chrétiens partant pour l'exil et, à force de calme intrépide et même, de bonhomie souriante, à la traversée des villages païens, parvint à rejoindre le port de Qui-Nhon ce fut le salut. Son beau district qui comptait 2.725 chrétiens, répartis en 23 paroisses, put se reconstituer, vers la fin de 1887, avec 1.200 chrétiens disséminés en douze paroisses, auxquelles l donna les noms des douze tribus d'Israël. Il reprit, à pied d'oeuvre, les travaux de sa grande église qui fut solennellement bénite, en 1893, le jour même de ses noces d'argent sacerdotales. L'année de sa mort, 1911, le District de la Pentecôte de la Nhà-Dha, car tel est le titre qu'il lui avait donné, comptait 19 paroisses et 1.737 chrétiens : toutes les ruines de « l'année terrible » n'avaient donc pas été réparées, et pourtant Dieu sait tout et nous presque tout du zèle admirable et quelque peu insouciant des contingences humaines, avec lequel notre confrère, le Père Théodule, s'y employa jusqu'à la limite extrême de ses ressources et de ses forces !

    ***

    Mais la Nhà-Da est restée une terre de bénédictions : ses vieilles familles chrétiennes, qui toutes comptent des martyrs, fournissent inlassablement, sans lésiner avec Dieu, des clercs pour nos séminaires, des novices pour nos couvents : aujourd'hui, demain et toujours elles nous donneront encore des Frères Instituteurs pour l'éducation chrétienne de nos jeunes gens. Aussi est-ce sur cet éperon rocheux de la Nhà-Da, sur cet escarpement, broussailleux de Truong-Doc, patiemment transformé par le bon Théodule en jardin fruitier, en parterre de fleurs, que notre confrère, le P. Jean Sion, vient de fonder une oeuvre extrêmement intéressante et prometteuse pour l'avenir de la chère Mission de Qui-Nhon. Elle est née d'une vue très pratique et d'une pensée très surnaturelle.
    La vieille oeuvre des Catéchistes, si nécessaire pour préparer les voies aux messagers de la Bonne Nouvelle, puis pour veiller sur la moisson qui lève sur leurs pas, n'est plus à la hauteur des conditions nouvelles que la grande diffusion de l'instruction impose à tous ici, dans cette belle Indochine qui évolue rapidement. L'étude du catéchisme, bien que restant moralement l'unique nécessaire, ne suffit pratiquement plus pour former un homme utile à son pays et, par surcroît, à sa religion qui ne doit pas être ravalée à une religion de parias. Science et conscience doivent donc figurer au programme de nos petites écoles, à moins de se résigner au pire, c'est-à-dire, abandonner, la journée durant, nos petits catholiques à l'école communale, d'inspiration plutôt bouddhique, pour essayer de les reprendre, le soir, à temps perdu et disputé, pour leur donner un minimum d'instruction religieuse dans nos écoles paroissiales. Il nous faut donc toujours et de plus en plus des catéchistes, mais des catéchistes instituteurs, munis de brevets en bonne et due forme.
    Sur cette conception nouvelle du rôle de nos catéchistes est venu se greffer un idéal surnaturel. Ce que l'on a déjà fait pour les écoles paroissiales de filles, avec un succès qui se confirme de plus en plus, pourquoi ne le ferait-on pas pour les écoles de garçons?
    Or, depuis plus de cinq ans déjà, existe dans cette même province de Binhdinh, un noviciat dirigé par les dévouées Soeurs de Saint Paul de Chartress, sorte d'Ecole Normale qui donne une formation religieuse plus intense et une éducation professionnelle plus soignée à de jeunes novices venues des onze couvents d'Amantes de la Croix que possède la Mission de Qui-Nhon. Elles s'y préparent dans la prière et l'étude à l'obtention des brevets officiels désormais nécessaires à l'ouverture et à la direction des écoles primaires dans toute l'étendue du Protectorat.
    Oui, pour leur donner un idéal plus élevé dans une garantie de persévérance plus étroite, pourquoi de même ne ferait-on pas de nos catéchistes instituteurs des religieux à voeux simples ?
    L'idée mûrit vite, sous le soleil de l'Eucharistie ; l'exécution suivit de près. Quand en juin 1926 le P. Sion fut chargé de l'OEuvre des Catéchistes, il proposa aussitôt la réforme envisagée. Elle fut approuvée le 1er juillet suivant et, en novembre, fut érigée une Congrégation de Religieux Catéchistes, sous le nom de « Petits Frères de Saint-Joseph ».
    La petite communauté se recrute parmi les enfants âgés de 12 à 14 ans et son école normale les prépare au certificat élémentaire et primaire, en attendant mieux. Après quoi vient une année exclusivement consacrée à un cours moyen et supérieur d'instruction religieuse, déjà amorcé, évidemment, les années précédentes. Puis vient la prise d'habit, suivie de deux ans de probation en district, sous le contrôle de missionnaires ou de prêtres indigènes. Enfin, noviciat d'un an, clôturé par l'émission des voeux de religion, annuellement renouvelables.
    Ce programme de longue haleine n'effraya personne, mais permit une sélection plus serrée. La première rentrée fut de 17 élèves et, un an après, la seconde de 15 : les postulants sont donc actuellement au nombre de 32.
    Ce temps d'épreuve d'assez longue durée ne fut pas trouvé excessif dans les milieux indigènes, car on n'ignorait pas qu'un cours sérieux de religion pour former un bon catéchiste et un cours minutieux de pédagogie pour former un bon magister ne sont pas sans exiger une lente préparation du terrain en friche, un long travail en profondeur. Par contre, l'émission des voeux de religion en fin de scolarité et de noviciat trouva, sinon des détracteurs, du moins des sceptiques. On se disait : comment se comporteront ces jeunes gens devant la pureté, l'austérité et l'abnégation qu'exige l'observance volontaire des trois conseils évangéliques !
    Eh bien, voici une première réponse que je lis dans des notes que l'on veut bien mettre sous mes yeux :
    « Les enfants en arrivant ont dû déclarer tout ce qu'ils avaient, livrer leur agent, ne garder en fait de vêtements que le strict nécessaire, et, désormais, s'engager à ne rien posséder en propre. Ils se sont mis très joyeusement à ce genre de vie et, il faut le dire, ils observent d'autant mieux cette pauvreté volontaire qu'ils ne voient personne, ne parlent même à qui que ce soit en dehors de leur petite communauté. Les parents sont bien venus de temps à autre, mais à peine avaient-ils reçu quelque menue monnaie pour leurs menus plaisirs, que ces chers petits bondissaient chez moi et me disaient, le sourire aux lèvres : « Père, mon papa m'a donné trois ligatures de sapèques, je vous les apporte ! » et ils repartaient e courant de plus belle.
    « Pour l'obéissance entière, il a fallu quelque temps, mais la coulpe en public, comme dans les monastères, a fini par l'acclimater dans ces jeunes consciences. La première fois, les voix tremblaient un peu, les sanglots venaient, les larmes perlaient en s'accusant des petits manquements à la règle... puis les petites pénitences à faire sur-le-champ étonnaient un peu... ils n'avaient jamais vu cela dans leur courte vie. La grâce du bon Dieu fit son oeuvre dans ces coeurs si bien disposés. Un soir même, après la prière, l'un d'eux vient s'accuser d'une peccadille : je lui ordonne de se coucher par terre pendant quelque temps, en esprit d'humilité ; sur ce, je rentre chez moi donner quelque médecine à un de ses camarades, et j'oublie complètement le pauvre petit pénitent. Le lendemain matin, en arrivant à la méditation, je le trouvai à la même place et dans la même posture : il n'avait pas bougé de toute la nuit ! Je lui demande ce qu'il fait là. « Père, me répondit-il d'une voix éteinte, vous ne m'avez pas dit de me relever ! »
    « Le même fait se répéta dans la suite, même oubli distrait chez le justicier, même obéissance passive chez le délinquant : je fus obligé d'aviser et d'expliquer quels sont les justes tempéraments qu'il convient d'apporter à l'obéissance, fût-elle monacale.
    « Certains on fait de véritables progrès dans la vie spirituelle : un tel, vif comme la poudre, ne se fâche plus : un autre babillard comme un merle parleur, ne cause plus aux heures de silence ; celui-ci, sensible comme une fillette, ne pleure plus quand on le réprimande ; celui-là, qui frétillait comme une anguille pour deux coups de rotin, en voudrait vingt à chaque pénitence ; un autre, de famille aisée, estime que deux pantalons de coton et deux habits courts suffisent amplement : il m'apporte le superflu.
    « Un jour, il n'y avait plus de balais dans la maison. La religieuse chargée de la cuisine leur en donne une dizaine. Quelle joie! On repart militairement, balai sur l'épaule droite. De ma chambre je fais un simple signe de tête. Ils ont compris leur faute : aucune permission n'a été demandée. Et je vois tous les balais voler par-dessus la haie reprendre le chemin du couvent.
    « Un jour encore, le catéchiste surveillant mène les enfants en promenade près d'un pagode délabré qu'un immense ficus recouvra it de son ombre. Deux gardiens de buffles s'empressent d'alerter le village, disant que les élèves du « Monastère de la NhàDa » étaient en train de démolir le pagodon sacré et de mettre en fuite les génies bienfaisants. Sacrilège !
    « Aussitôt, la garde du village arrive au pas de course, le torse nu, le coupe-coupe à la main et des bouts de corde pour ficeler les profanateurs et les livrer aux autorités. Naturellement, après quelques mots d'explication et devant la parfaite innocence des candides inculpés, on n'en vint pas aux actes ; mais le pauvre catéchiste était blême, seul à parlementer avec l'ennemi, car aucun des enfants n'avait ouvert la bouche pour se défendre, le règlement interdisant de causer aux gens du dehors.
    « Ce sont là de menus faits, sans doute, des indications encore imprécises, mais qui permettent pourtant d'espérer que cette formation religieuse, évoluant dès le bas âge en plein surnaturel, donnera des résultats très consolants. Ai-je dit que pour s'assurer le maximum de préservation morale, nos petits moinillons renoncent délibérément aux vacances clans la famille et a toute sortie dans le monde, en dehors des promenades en communauté ? C'est bien la vie du cloître en miniature, car la clôture, ici, n'est qu'une haie d'hibiscus que surplombent les branches étendues des grands flamboyants ».
    La clôture est jolie ; elle date du bon Père Théodule, comme tout ce qui pomme et tout ce qui fleurit sur la butte ; mais que dire du pseudo monastère ! Une simple paillote, aux murs en torchis, au plancher en terre battue, au plafond en toiles d'araignées (non, tout de même, car le balai est là, dûment autorisé à se retourner en tête-de-loup). Toujours est-il que le local est vraiment trop précaire et la place de jour en jour insuffisant. Il va falloir bâtir. Avec quoi ? Se demande le P. Sion, en se grattant la tête prématurément grisonnante. Et puis, monologue-t-il en se lissant la barbe, c'est phénoménal ce qu'une cinquantaine de bouches, pour petites qu'elles soient, peuvent journellement engloutir de riz ! Et pourtant, la pauvreté commune l'économise le plus possible et la mortification individuelle le rationne encore très volontairement. Pauvres petits moinillons ! Dieu sait que je ne les voudrais pas dodus mais, non plus, les voir faméliques !

    « Qui veut voyager loin ménage à sa monture
    « Un picotin sérieux bien qu'arrosé d'eau pure ».

    Enfin, n'y tenant plus, le P. Sion fit, à son tour, le voeu de pauvreté perpétuelle entre les mains bénies de Saint Joseph, Patron de la Congrégation. Chargé exclusivement de l'économat de la Communauté de ses « Petits Frères », le saint Patriarche saura bien, coutumier du fait, se débrouiller tout seul. Il a tant d'amis désintéressés, à travers le monde, tant de clients reconnaissants et qui, en retour, n'hésitent jamais à accourir à son appel !
    E. M. D.

    1928/142-148
    142-148
    Vietnam
    1928
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