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Les missions de l'Indochine Française

Les missions de l'Indochine Française La séance de clôture du 1er Congrès de l'Union Missionnaire du Clergé de France a été triomphale, écrit La Croix. Une magnifique assemblée de 1.500 prêtres, auxquels s'étaient joints les petits séminaristes indochinois des Missions Etrangères, remplissait la vaste salle du Musée des Colonies. Sur l'estrade, autour de S. E. le cardinal Verdier qui présidait, on voyait S. Exc le nonce apostolique, M. le maréchal Lyautey et une vingtaine d'archevêques, évêques et prélats.
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    Les missions de l'Indochine Française
    La séance de clôture du 1er Congrès de l'Union Missionnaire du Clergé de France a été triomphale, écrit La Croix. Une magnifique assemblée de 1.500 prêtres, auxquels s'étaient joints les petits séminaristes indochinois des Missions Etrangères, remplissait la vaste salle du Musée des Colonies. Sur l'estrade, autour de S. E. le cardinal Verdier qui présidait, on voyait S. Exc le nonce apostolique, M. le maréchal Lyautey et une vingtaine d'archevêques, évêques et prélats.
    Notre vénéré Supérieur général, Mgr de Guébriant, eut l'honneur de la dernière conférence du Congrès, dont nos lecteurs vont lire le texte intégral. Elle fut « lumineuse et saisissante » et « de longs applaudissements exprimèrent à l'évêque missionnaire l'admiration et la gratitude de ses auditeurs ».

    ***

    En me faisant l'honneur que j'apprécie hautement de m'inviter à vous adresser la parole ce soir, l'organisateur si averti et si habile de ce Congrès, a bien voulu non seulement déterminer le sujet de celte conférence : Les Missions de l'Indochine française, mais même en suggérer l'ordonnance en la ramenant à trois points : ce qui a été fait, ce qui aurait pu être fait, ce qui reste à faire. J'aurais mauvaise grâce à ne pas adopter cette division, très propre assurément à embrasser tout ce que la question a pour nous d'instructif et d'intéressant. Volontiers même je vous résumerai d'avance en trois ou quatre mots ce qui me paraît pouvoir être dit sur chacun de ces points. Sur le premier, ce qui a été fait, c'est beaucoup avec très peu. Sur le deuxième, ce qui aurait pu être fait, c'est beaucoup plus, au moins le double sinon le triple ou le quadruple des résultats obtenus si les missionnaires avaient été renforcés en temps utile, et si certains obstacles imprévus n'avaient pas surgi. Et sur le troisième, ce qui reste à faire, c'est un effort concerté des forces catholiques, grâce auquel les missionnaires cessent d'être abandonnés à eux-mêmes.

    ***

    Et d'abord, ce qui a été fait, trois mots le résument : beaucoup avec peu.
    Beaucoup : sur un peu moins de 20 millions d'habitants, l'Indochine française compte aujourd'hui 1.300.000 catholiques baptisés et dans la proportion de 98 % pratiquants. Ces catholiques sont répartis entre 13 missions, dont 12 vicariats apostoliques et une préfecture, sur lesquels 3 vicariats et une préfecture sont confiés aux P.P. Dominicains espagnols, tout le reste dépendant de la Société des Missions Etrangères de Paris. II y a 360 missionnaires dont 300 français, 1.200 prêtres indigènes, presque tous annamites, 24 séminaires, 270 religieux presque tous indigènes, près de 4.000 religieuses indigènes et des oeuvres nombreuses et variées. Tout cela constitue le plus bel ensemble missionnaire qui existe actuellement dans le monde. Ce n'est plus une Mission, c'est déjà une Eglise, l'Eglise d'Indochine, à laquelle la présence d'un représentant du Pape, Délégué Apostolique, donne une parfaite unité. Si cela n'est pas beaucoup, l'adverbe beaucoup ne saurait plus s'appliquer à aucun des résultats qu'a obtenus l'effort missionnaire et que le Pavillon des Missions a pour but de mettre en évidence.
    Oui, incontestablement, c'est beaucoup. Pour l'obtenir il a fallu beaucoup de peine et beaucoup de temps, mais d'autre chose très peu.
    Beaucoup de peine : c'est le fonds qui manque le moins au missionnaire, n'insistons pas... Beaucoup de temps : cela a pris 300 ans. Mais ne le regrettons pas : le temps ne respecte pas ce que l'on fait sans lui : il respectera l'Eglise d'Indochine.
    J'ai dit beaucoup de peine et beaucoup de temps, mais très peu d'autre chose : très peu d'hommes, très peu d'argent, aucune liberté, aucune sécurité. Très peu d'hommes : en 230 ans, jusqu'en 1860, les missions de l'Indochine Française n'ont pas reçu plus de 300 missionnaires français ou espagnols, et depuis lors à peine 6 ou 700 dont plus de la moitié est encore en vie et au travail. C'est dire combien rares ont été pendant plus de 2 siècles les ouvriers apostoliques, tant était difficile l'accès des pays en état de persécution ininterrompue, tant les voyages étaient longs et aléatoires, tant les vocations missionnaires étaient peu nombreuses à une époque où la Société des Missions Etrangères de Paris était le seul Institut voué exclusivement aux missions, où les Ordres envoyaient surtout leurs religieux dans le Nouveau Monde, où la Compagnie de Jésus traquée de toutes parts allait disparaître pour une longue période. Jamais, jusqu'en 1860, le nombre des missionnaires dans l'Indochine n'atteignit le chiffre de 50. Jamais il ne s'était élevé à 20 pendant la période des origines où les défricheurs furent des Dominicains, des Franciscains, et surtout des Jésuites, parmi lesquels l'admirable P. de Rhodes. Vers 1660 les prêtres des Missions Etrangères avivèrent à la rescousse, mais servirent beaucoup plus les missions en y introduisant la hiérarchie ecclésiastique, en créant le clergé séculier indigène, qu'en renforçant l'effectif missionnaire, car le recrutement plus fort au début reste très faible pendant tout le XVIIIe siècle et le premier tiers du XIXe. Mais que dire de la période révolutionnaire où les missions de l'Indochine se trouvèrent tout à coup abandonnées à elles-mêmes sans rien à espérer de France ou d'ailleurs, soit en hommes, soit en ressources matérielles ? C'est le moment où le vaillant procureur des Missions Etrangères en Extrême-Orient, M. Letondal, envoyait à tous les chefs de missions une brève circulaire à la façon d'un ordre du jour de Joffre ou de Foch, et disait ceci : « Pas d'illusion, je vous prie. La France bouleversée ne peut plus rien pour nous. Il faut nous ingénier sur place. Ingéniez-vous dans vos missions. Et moi du dehors, je m'ingénierai pour vous aider ». Et chacun s'ingénia. En dépit des persécutions, on multiplia les séminaires qui étaient des séminaires de catacombes, mais pourtant des séminaires. Le recrutement et la formation des prêtres indigènes reçurent un nouvel élan. Et pour que la chose ne soit pas matériellement impossible, le P. Letondal lui-même, au prix de voyages dangereux et interminables, parcourut en frère quêteur la Malaisie, les Philippines et le Mexique même. Et c'est ainsi qu'une poignée de missionnaires de plus en plus fatigués, de plus en plus vieillis, mais se multipliant sur place par les clergés qu'ils formaient, parvinrent à tenir le coup et à traverser la longue et dangereuse crise qui a précédé immédiatement la période contemporaine.
    Donc, ce qui a été fait en Indochine a été fait avec très peu d'hommes. Je ne vous étonnerai pas en ajoutant : et avec très peu d'argent. Vous devinez ce que pouvait être la somme des secours reçus par es missions pendant les deux siècles qui s'écoulèrent avant les premières organisations de l'OEuvre de la Propagation de la Foi. On avait inventé le mot viatique pour désigner le secours éventuel d'une quantité x que l'on tâchait de faire obtenir à chaque missionnaire, non pas certes en proportion de ses besoins, mais au prorata des aumônes péniblement recueillies par, des moyens de fortune et seulement pour l'aider à vivre. Quand l'OEuvre de la Propagation de la Foi eut pris ses premiers développements, on put, résultat considérable et longtemps inespéré, assigner au viatique un taux fixe qui fut de 600 francs jusqu'en 1921. Mais pour faire parvenir ce peu d'argent aux destinataires avec quelques bouteilles de vin de messe, quelques vases sacrés, de ceux dont on voit des spécimens à la Salle des Martyrs, que de chances à courir, que de risques, que de déboires ! Il arriva que pendant plusieurs années consécutives, ni un missionnaire ni une caisse de ravitaillement ne purent être débarquées sur les côtes d'Annam...
    Très peu de missionnaires et très peu de ressources. J'ai dit aussi très peu de sécurité et très peu de liberté. Mais ce très peu est encore trop dire. En fait, jusqu'à l'installation des Français en Indochine, il n'y a eu pour les missionnaires et les chrétiens ni liberté, ni sécurité. Comme la chrétienté primitive, la chrétienté annamite a grandi dans les catacombes. Lisez la curieuse biographie des 70 premiers prêtres tonkinois écrite par Mgr Néez au XVIIIe siècle. Lisez la vie récemment parue du Bienheureux Théophane Vénard par M. l'abbé Francis Trochu, lisez n'importe quel autre document relatif à l'évangélisation du Tonkin ou de la Cochinchine et vous lirez l'histoire d'une persécution qui n'a pas laissé plus de répit aux Missions de l'Indochine pendant plus de 200 ans que n'en laissèrent à l'Eglise primitive les empereurs romains de Néron à Domitien.

    ***

    Voilà donc, pour le premier point, ce qui a été fait : beaucoup avec très peu. Passons au second point : ce qui aurait pu être fait. Il aurait pu être fait beaucoup plus si les missionnaires avaient été renforcés en temps utile et si des circonstances imprévues n'avaient pas empêché de recueillir, l'heure venue, les moissons déjà mûres.
    Et d'abord pourquoi au XVIIIe siècle et au premier tiers du XIXe une telle pénurie de missionnaires? Je ne sais trop comment l'expliquer. Les missionnaires qui, sauf ceux des Missions Etrangères, étaient des religieux envoyés en Mission par l'obéissance, n'étaient nombreux que dans les pays soumis au domaine colonial des chrétiens, l'Amérique et les Philippines. La présence, sinon la domination de l'homme blanc, fournissait à l'évangélisation une base, un point de départ, des moyens tels quels de communication et de ravitaillement et une sécurité relative. Peut-être serait-il vrai de dire que cette attirance des pays coloniaux se fait sentir encore de nos jours. Malgré leur importance capitale pour l'Eglise, les puissantes nations de race jaune où le paganisme est maître chez lui, tels la Chine, le Japon, la Corée, intéressent moins que l'Afrique ou l'Océanie les futurs missionnaires et les prêtres directeurs de vocations. Quoi qu'il en soit, si grande fut pendant deux siècles la disette d'ouvriers que le Saint Siège non seulement ne put trouver aucune Congrégation missionnaire pour partager avec les dominicains et les prêtres des Missions Etrangères le champ immense de l'Indochine, mais encore et maintes fois dut recourir à la vieille Société missionnaire française pour lui confier de nouveaux territoires, aux Indes quand la Compagnie de Jésus supprimée dut partir, en Birmanie quand les Barnabites se retirèrent, en Corée quand le Christianisme par une sorte de génération spontanée y eut fait son apparition, et un peu plus tard dans la province de Canton retombée presque en friche, au Japon et ailleurs. Les missionnaires de l'Indochine ne furent donc pas remplacés. S'ils avaient pu l'être, si grâce à un afflux de nouveaux ouvriers, des régions trop longtemps négligées avaient pu être défrichées, nul doute qu'aujourd'hui la chrétienté indochinoise se présenterait plus forte et plus importante qu'elle ne l'est.
    Toutefois, c'était peut-être l'ordre de la Providence que le pusillus grex des religieux de S. Dominique au Tonkin et des prêtres des Missions Etrangères dans toute l'Indochine suffît à convertir ces populations si sympathiques, si riches d'âmes naturellement chrétiennes. Deux fois, depuis un peu plus d'un siècle, l'occasion s'est offerte à la nation annamite, malgré le petit nombre de ses missionnaires, d'entrer en masse dans le bercail du Christ. Deux fois l'instrument humain préparé par la Providence a failli à sa tâche et le bien prévu n'a pu se faire. .
    La première fois, ce fut au dernier quart du XVIIIe siècle. Le Vicaire Apostolique de Cochinchine, Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran, avait rencontré dans les forêts où il se cachait lui-même un jeune fugitif qui n'était autre que le souverain légitime de l'Annam dépossédé par des sujets rebelles. Il partagea avec lui ses maigres ressources, le réconforta de sa charité, l'aida de ses conseils et devint son ami. Le futur Gia Long cherchait partout des alliances dont le secours lui permît de recouvrer son trône. La première intervention, celle des Siamois, n'aboutit qu'à un désastre. Les Anglais, puis les Hollandais offrirent leurs services à leur tour : c'était la porte de l'Indochine grande ouverte au protestantisme. L'évêque missionnaire vit le danger que courait la religion. Il parla au monarque proscrit du Roi très chrétien, Louis XVI, et de son royaume généreux, la France. Et en 1787 il se présentait à la cour de Versailles avec le jeune prince héritier Canh que Gia Long lui avait confié. Un traité fut passé entre la France et l'Annam et 12 ans plus tard, grâce à l'énergie persévérante de l'évêque, que n'avait pu déconcerter la mauvaise volonté du gouverneur des Indes, Conway, le roi Gia Long remontait sur le trône de ses pères. Au temps de saint Augustin de Cantorbéry ou de saint Boniface, pareil événement aurait entraîné la conversion de tout un peuple. Il n'en fut rien. Circonvenu par ses lettrés et ses courtisans, Gia Long resta païen. Songea-t-il parfois à embrasser le Christianisme ? Peut-être, au moins le jour où devant son grand conseil réuni il dit : « Les Français nous sont manifestement supérieurs sous tous les rapports : pourquoi seule notre religion vaudrait-elle mieux que la leur? » Mais ce fut tout. Tant que vécut l'évêque d'Adran, il fut entouré d'honneurs et le catholicisme toléré ; puis le prince Canh étant mort prématurément l'influence antichrétienne prévalut de plus en plus. La tolérance devint soupçonneuse et la malveillance se changea en persécution qui, dès 1830, était devenue atroce. En même temps se changeait en haine la reconnaissance due aux services rendus par la France. Pendant plus de 50 ans les traités furent violés, les réclamations de la France ignorées, ses consuls maltraités, son pavillon honni ; jusqu'à ce qu'enfin se produisit l'inévitable. L'Annam, que les missionnaires avaient mis en contact avec la France de Louis XVI pour lui faire puiser, à sa source, la plus pure civilisation chrétienne, l'Annam qui aurait dû grâce à eux s'élever au premier rang des nations de race jaune, en devenant parmi elles la fille aînée de l'Eglise, l'Annam par l'aveuglement obstiné des successeurs de Gia Long, perdit son indépendance.
    La première occasion ménagée par la Providence à la nation annamite pour devenir une nation chrétienne avait donc été manquée. La deuxième, cent ans plus tard, n'a pas réussi, elle non plus. En voici la courte histoire.
    L'effet moral produit par la conquête française il y a 50 ans sur les populations de l'Indochine fut énorme. Elles avaient vu leurs compatriotes chrétiens, au nombre de plusieurs centaines de mille, livrés pendant plus de 200 ans aux plus indignes tracasseries, souvent à de féroces persécutions. Elles avaient vu couler à flots le sang des martyrs, chrétiens d'Annam ou prêtres venus de France. Elles avaient admiré qu'une religion ainsi proscrite ne cessât pas de vivre et de grandir. Et voilà que sous leurs yeux stupéfaits, cette religion, dite perverse, triomphait. Car ces Français qui devenaient les maîtres du pays, étaient, on l'assurait, de la même religion que les missionnaires. L'avenir ne pouvait donc plus être qu'au Christianisme. Et la clef de cet avenir semblait être aux mains de ces missionnaires si longtemps traqués, mais toujours et, au milieu même des pires dangers, fidèles à leur drapeau. Français d'origine et Annamites de coeur, n'étaient-ils pas les intermédiaires désignés des réconciliations nécessaires ? N'était-ce pas le moment de se rallier à leur religion si bonne et si forte, si accueillante aux petits, si ferme devant les puissants, si bienfaisante à tous? Et par centaines de mille les populations de l'Indochine se tournaient vers les missionnaires français.
    A cette heure solennelle, le moindre symptôme bienveillant dans l'attitude officielle au regard des missionnaires et de leurs ouailles aurait suffi. En moins de 20 ans, le nombre des catholiques en Indochine française aurait doublé, triplé peut-être, peut-être quadruplé. Or, il arriva précisément le contraire.
    La bienveillance envers les chrétiens et les prêtres fut la chose même dont la France officielle d'alors voulut à tout prix écarter le soupçon. Tous les gestes administratifs, toutes les proclamations, tous les procédés judiciaires tendirent à prouver aux Annamites que la France ignorait le catholicisme et ne connaissait parmi eux que des bouddhistes ou des confucianistes. Pour bien leur faire comprendre que la profession du christianisme n'était pas une recommandation, on alla plus d'une fois jusqu'à l'injustice criante. Je sais telle province d'Annam, où sous l'influence d'un Résident supérieur, 20 à 30.000 néophytes reculèrent en bloc. L'idéologie sectaire avait prévalu. Mettons le mot sur la chose : la Franc Maçonnerie avait remporté une de ses plus belles victoires.
    Voilà donc ce que l'histoire nous apprend sur ce qui aurait pu être fait en Indochine et ne l'a pas été. Est-ce tout ? Les missionnaires eux-mêmes, coeteris sic stantibus, n'auraient-ils pu mieux faire ou faire davantage ? Ils l'auraient pu sans doute car on ne fait jamais si bien qu'on ne puisse faire mieux encore. Cependant, pour la période antérieure à l'occupation française, je déclare en conscience ne pas distinguer ce qui aurait pu être fait de plus par des missions en état de continuelle détresse. Pour la période postérieure, j'aperçois deux choses (mais ici j'exprime un avis qui est le mien et n'engage personne), j'aperçois deux choses qui auraient pu être faites et ne l'ont pas été. Après la crise d'anticléricalisme et le désarroi qu'elle jeta pendant 10 ou 15 ans dans le progrès missionnaire, il aurait fallu multiplier, organiser, perfectionner les écoles. On a cru trop facilement pouvoir se contenter d'assurer aux enfants chrétiens par les moyens traditionnels la connaissance du catholicisme et des prières. Il aurait fallu aussi se hâter d'ouvrir des maisons d'enseignement secondaire. Quelques années de retard ont tout compromis en laissant à une législation néfaste le temps de faire son oeuvre, et de détruire le personnel enseignant catholique français indispensable aux missions. Aujourdhui et depuis bien des années déjà, c'est en vain que les évêques de et des l'Indochine font appel à toutes congrégations susceptibles de fournir des éducateurs et de professeurs. La réponse invariablement désespérante est celle-ci : « Impossible. Nous manquons de personnel... »

    ***

    Mais ceci m'amène comme naturellement à aborder le troisième et dernier point de cette conférence : que reste-t-il à faire ?
    Il convient qu'avant de répondre à cette question, nous fassions d'abord le point. Les circonstances ne sont plus les mêmes. La persécution païenne est passée. La crise d'anticléricalisme officiel est passée. Les Missions de l'Indochine, dans leurs rapports avec l'autorité française, vivent sensiblement dans la même atmosphère que les diocèses de France. L'Administration qui porte des responsabilités lourdes et qui en sent le poids a compris de quelle importance était le facteur d'ordre que représentent les Missions. Elle ne les tracasse plus, volontiers elle faciliterait leur tâche. Mais personne n'ignore la dualité des pouvoirs publics en pays de dominium français. A côté de l'Administration, il y a l'Enseignement qui, lui, ne porte aucune responsabilité directe, et demeure nettement sectaire. De là pour les missions, en matière scolaire, de graves difficultés. Tandis que 80 % des instituteurs de l'Etat inoculent aux frais du Trésor le poison socialiste et communiste aux enfants d'Annam, les écoles catholiques, là où il peut en exister, sont vues de mauvais oeil et tout juste tolérées. Donc, sur le terrain scolaire, hostilité. Sur les autres terrains, large tolérance : voilà le point fait.
    Venons maintenant à la question : que reste-t-il à faire ? C'est bien simple, il reste à convertir ceux des Indochinois qui, dans la proportion de 90% sont toujours païens. N'est-ce pas une entreprise chimérique? Le faible pourcentage des convertis après deux ou trois siècles d'effort ne prouve-t-il pas que la masse de ces populations est réfractaire au Christianisme? Je réponds sans hésiter : Non. Il y a là au contraire la preuve que ces peuples sont christianisations, et même qu'ils sont prêts à devenir chrétiens. Deux cents ans après l'arrivée de saint Pierre à Rome, le pourcentage des chrétiens, dans la péninsule Italique était-il supérieur à 10 % ? Il y a mille raisons de croire le contraire. Et cependant l'heure de Constantin était proche. Sans qu'il soit besoin d'un Constantin, la nation annamite peut et doit être en majeure partie catholique avant que s'ouvre le prochain siècle.
    Les symptômes actuels sont favorables. Si la crise communiste actuelle menace quelque chose en Indochine, n'est-ce pas l'existence de la religion catholique en Annam ? Car tout le mal qu'elle réussira à lui faire servira surtout à prouver sa solidité. Voyez ce qui se passe hic et nunc. L'agitation dont on s'inquiète à bon droit depuis deux ans et qui est la moisson semée par l'école athée, n'effleure même pas le bloc catholique. Celui-ci, seul se montreréfrac-taire à la pénétration communiste. Aussi est-il devenu un point de mire pour les attaqués de l'ennemi. Les prêtres, soit français soit indigènes, sont les premières victimes marquées pour lé mas- sacré. Mais les catholiques lé savent et se tiennent les coudes. La mort glorieuse du curé de Trang-Dinh, le jeune prêtre annamite Khang, bon pasteur donnant sa vie pour son troupeau, tué dans son église le 2 mai dernier, les a moins effrayés qu'elle ne les a éclairés. Et un peu partout dans le pays, le regroupement compact incarne de plus en plus aux yeux de leurs compatriotes l'idée de l'ordre, fort de son droit, et confiant malgré tout en l'avenir.
    Aussi, depuis plusieurs mois, mes confrères me signalent ça et là l'attitude nouvelle de certains milieux païens naguère encore hostiles au catholicisme et portés maintenant à regarder vers lui comme vers le seul rempart contre l'invasion des barbaries modernes. Cela est intéressant, certes, et autorise lès meilleurs espoirs.
    Pour profiter de ces dispositions et de tout ce que l'âme annamite offre de prise au christianisme, il faut un redoublement d'efforts et pour cela il faut qu'on vienne à la rescousse des missionnaires. Le clergé indigène, fort de 1.200 prêtres, administre et développe les chrétientés. C'est au missionnaire à organiser la marche en avant. Or, considérez, je vous prie, ce qu'est une des 13 missions actuelles de l'Indochine. Prenons pour type celle de Hué, qui n'est ni parmi les plus grandes, ni parmi les plus petites. Qu'y trouvons noua ? Un évêque, 30 missionnaires, 6 rédemptoristes canadiens, 100 prêtres séculiers annamites, 75.000 catholiques et 625.000 païens. Il y a 2 séminaires, 2 grandes écoles tenues par les Frères de Saint Jean Baptiste de la Salle, 40 frères du Sacré Coeur indigènes, 500 religieuses indigènes, une grande école tenue par les Soeurs de Saint-Paul, 1 Carmel, 1 Trappe, etc.. Les missionnaires fournissent à l'administration de la mission son petit personnel, forment le clergé dans lés séminaires, se chargent du service paroissial dans les localités les Français sont en nombre, surveillent les communautés et jouent partout le rôle d'animateurs. Mais ils ne sont pas 30! Et de leur effectif il faut défalquer les vieux, les infirmes, les fatigués. Réduits à une poignée, ils sont surmenés. Avant la guerre, deux d'entre eux, voyant quel bien ferait dans cette bonne population catholique un monastère cistercien, s'adressèrent pendant huit années consécutives à toutes les Trappes d'Europe et d'Amérique, demandant trois ou quatre religieux pour lancer une fondation. Partout ils essuyèrent un refus. Alors leur évêque leur permit de se faire moines, tout en restant ses missionnaires ; aujourd'hui la Trappe de Notre Dame d'Annam, à Phuoc-Son, compte 70 religieux tous Annamites, sauf 3 Français qui sont trois missionnaires encore inscrits parmi les membres de la Société des Missions Etrangères...
    Mais les missionnaires, encore une fois, ne peuvent tout faire et s'improviser selon les besoins contemplatifs, hospitaliers, enseignants, et le reste. La fondation actuellement urgente entre toutes serait celle d'un collège secondaire à Hué. Elle est ardemment désirée par les familles, même païennes, par le gouvernement annamite, dont Hué est la capitale, par l'Administration française elle-même. Or, depuis 10 ans, nous adressons nos appels à tous les Ordres, à toutes les Congrégations petites ou grandes, susceptibles de fournir tes trois ou quatre professeurs qui, aidés d'un ou deux missionnaires et d'un personnel annamite facile à trouver, mettraient sur pied en quelques mois un établissement de premier ordre et d'une immense utilité. Peine perdue... Partout, c'est le refus...
    Et pourtant, ce n'est pas pour l'enseignement seul qu'il faudrait des auxiliaires aux missionnaires. Que d'oeuvres magnifiques pourraient être fondées sur la base déjà existante! Chaque Institut assez généreux pour entrer en lice en est vite récompensé par le recrutement abondant et excellent qu'il trouve dans ces chrétientés riches de jeunesse. La preuve est faite pour maintes congrégations de femmes. Elle est faite pour les Rédemptoristes du Canada qui, il y a seulement 5 ans, se décidèrent, non sans appréhension, à venir en lndochine. Ils ont présentement deux grandes et superbes maisons à Hué et à Hanoi, de nombreux novices, plus de cent juvénistes. Ils en sont eux-mêmes surpris autant qu'heureux. Et voici que la Société des Missions Etrangères a obtenu il y a deux ans le concours de la Compagnie de Saint-Sulpice pour la formation du clergé tonkinois. Les deux premiers sulpiciens sont déjà à Hanoi et commencent à parler l'annamite. Les Franciscains commencent l'installation d'une maison régulière à Vinh. Et cette année même la mission d'Hanoi s'est lourdement endettée pour ouvrir, à défaut de collège, un foyer pour les étudiants qui fréquentent les lycées. Voulez-vous savoir jusqu'où les missionnaires désireux de montrer au peuple d'Extrême-Orient toutes les bienfaisances de l'Eglise, poussent leurs sollicitations? Voici une lettre datée du Monastère du Grand-Saint-Bernard, 24 juillet de l'année courante. Elle est signée du Révérend Prévôt et s'exprime comme suit : « Monseigneur, je suis heureux d'informer Votre Grandeur que notre Chapitre Général, dans sa troisième séance, hier 28 Juillet, a décidé d'accepter la proposition que vous avez daigné nous faire de collaborer à l'oeuvre des Missions Etrangères à l'aide d'un Hospice du caractère approximatif de ceux du Grand-Saint-Bernard et du Simplon, à établir sur une des passes qui relient la haute vallée du Mékong à celle de la Salouen, dans la région du Yunnan située entre les 27e et 29e parallèles ». A la vérité le Yunnan thibétain n'est pas l'indochinois. Mais ceci montre bien que les prêtres des Missions Etrangères ne veulent pas laisser sans y frapper une seule porte où ils espèrent trouver de l'aide pour les chères églises qu'ils fondent chez les races les plus nombreuses, les plus puissantes et les plus riches d'avenir qui soient au monde. En Indochine, ils ne pourraient dans l'état actuel du pays, accueillir que des coopérateurs français : mais ce ne sont pas terres en friche, ce sont des champs en pleine culture qu'ils partageraient avec ceux qui leur apporteraient l'inappréciable concours de leur activité.
    Puisse donc ce Congrès de l'Union Missionnaire du Clergé, puisse le passage de tant de visiteurs au Pavillon des Missions réveiller l'écho assoupi des appels pathétiques lancés par Benoît XV et Pie XI aux Instituts religieux de tout Ordre et au clergé diocésain lui-même pour obtenir leur appui et leur collaboration aux missions. Il existe certainement en France, à côté des grandes sociétés religieuses, d'autres plus modestes, et peut-être momentanément affaiblies qui trouveraient des regains inespérés de vitalité si, averties par vous, Messieurs, elles se mettaient en rapport avec les missions de l'Indochine, c'est-à-dire, en pratique, avec le Séminaire des Missions Etrangères : car celui-ci n'omettrait rien de ce qui pourrait servir à assurer la réussite sur le champ fertile de l'Asie française. Et comment ne pas songer à nos Universités catholiques de France dont plus d'une, j'en suis sûr, si elles consentaient à diriger leur attention vers ces questions, trouveraient moyen d'étendre leur rayonnement jusqu'en Extrême-Orient au plus grand profit des intérêts de Dieu et de sa propre réputation.
    Je n'ai pas parlé, sinon pour mentionner son existence et les grands services qu'il rend, du clergé indigène. Mais dans tout ce que j'ai dit, j'ai pensé à lui. Sans lui rien ne saurait aboutir. Avec lui tout est possible grâce à la richesse de son recrutement et à la réserve inépuisable qu'il constitue pour alimenter toutes les initiatives. Il est bon. Il a confiance dans ses chefs. Il n'a avec les missionnaires qu'un coeur et qu'une âme. L'importance de son rôle grandira peu à peu et l'avenir lui appartient. Mais quand on lit comme on lisait il y a deux mois, dans une grande revue des missions publiée il est vrai en Amérique que si tout va mal en Indochine, c'est parce qu'il n'y a pas encore une douzaine d'évêques indigènes et que les prêtres français ne veulent pas s'en aller, on touche du doigt le danger de ces élucubrations qui sont une caricature de la missiologie. A nos prêtres indigènes, jusqu'ici pleins de confiance en nous, on s'ingénie à persuader qu'ils sont nos victimes et non pas, comme ils le croyaient, les bénéficiaires de notre dévouement. C'est d'une inconscience coupable. Lorsque vous lisez, Messieurs, dans une publication quelconque des insinuations de cet ordre, je vous demande simplement de vous désabonner. Nos missionnaires n'ont d'autre but que d'élever ces chers clergés, fruits de tant de sacrifice, à la hauteur de tous les rôles et d'établir partout l'Eglise définitive, comme cela s'est fait déjà sur plusieurs points des Indes, de la Chine et du Japon. Mais le Pape est le seul juge de l'heure, comme il est devant Dieu le grand responsable. Croit-on qu'il ne suive pas de près la question, en contact étroit avec les Supérieurs de missionnaires? Faut-il que la mouche du coche vienne la lui rappeler ? Et quant à la France, dont je puis parler après avoir si librement apprécié son rôle en Indochine, il est parfaitement injuste de dire ou de laisser entendre que sa présence en Indochine est le seul obstacle à l'épanouissement définitif de l'Eglise annamite. La France est en Indochine. C'est un fait, et le Saint Siège a coutume de tenir compte des faits. Peut-être juge-t-il que l'heure où le communisme a créé dans le pays une effervescence artificielle n'est pas la bonne pour y prendre des initiatives que l'ennemi s'empresserait de présenter comme des concessions arrachées par ses violences.
    Le calme reviendra... Il durera, à la condition sine qua non que la politique coloniale française se nuance de christianisme. Pour le moment, il est à peu près revenu. Ce qui doit se faire se fera quand l'Eglise jugera que l'heure a sonné. Que les coopérations nécessaires ne manquent pas aux Missions d'Indochine et les grandes espérances qu'il est permis d'y concevoir se réaliseront. L'Union Missionnaire du Clergé y contribuera puissamment en répandant parmi les prêtres, et, par les prêtres dans le peuple chrétien, des notions justes et à jour sur les Missions. Vous, Messieurs, qui êtes venus en si grand nombre prendre part à ce Congrès, vous resterez toujours des amis des Missions. Eclairés comme vous l'êtes, vous ferez de mille manières un bien incalculable.
    Pour finir, je me permets de faire mienne, en l'élargissant, la formule si heureusement proposée hier par Mgr Mério quand il nous disait : « Ce que vous ferez pour l'OEuvre de la Sainte Enfance, vous en serez les premiers bénéficiaires ». Je vous dirai, moi : Ce que vous ferez non seulement pour la Sainte Enfance, mais pour l'OEuvre de la Propagation de la Foi, pour celle de Saint Pierre Apôtre, pour l'OEuvre Apostolique, en un mot pour les Missions, pour la conversion du monde infidèle, vous en serez les premiers bénéficiaires. Ce qu'on fait pour les Missions est toujours récompensé. Si vous en cherchez la preuve regardez : Vous l'avez sous les yeux : ce Pavillon des Missions qui change si profondément le caractère de cette splendide Exposition, en y introduisant un élément de spiritualité chrétienne, qui en fait pour des millions de visiteurs une sorte de pèlerinage, qui permet aux prêtres de s'y montrer aussi simplement et naturellement que dans leurs propres paroisses, qui rend possible cent manifestations dont votre Congrès restera la plus belle, ce Pavillon, dis-je, avec tout ce qu'il symbolise et tout le bénéfice moral qu'il entraîne pour l'Eglise de France, c'est la récompense de tout ce que la France catholique a fait et fait toujours pour les Missions, et, qu'il me soit permis de l'ajouter c'est pour le missionnaire français la plus haute des consolations, celle de sentir qu'en quittant la France pour suivre sa vocation, il ne renonce pas à lui faire du bien, a y faire le bien. Connaissons- nous, aimons-nous, le reste suivra de soi : Ama et fac quod vis...

    1931/188-202
    188-202
    Vietnam
    1931
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