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Les missions catholiques à l'exposition Coloniale (1)

Les missions catholiques à l'exposition Coloniale (1) Le Comité d'organisation du Pavillon des Missions catholiques à l'Exposition Coloniale vient d'être, en la personne de son président, M. le vice-amiral Lacaze, l'objet d'un solennel encouragement du Saint Père Pie XI. Voici les passages principaux de la lettre qui lui a été adressée du Vatican, à la date du 31 octobre, sous la signature du cardinal Pacelli : Monsieur le Vice Amiral,
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    Les missions catholiques à l'exposition Coloniale (1)
    Le Comité d'organisation du Pavillon des Missions catholiques à l'Exposition Coloniale vient d'être, en la personne de son président, M. le vice-amiral Lacaze, l'objet d'un solennel encouragement du Saint Père Pie XI. Voici les passages principaux de la lettre qui lui a été adressée du Vatican, à la date du 31 octobre, sous la signature du cardinal Pacelli :

    Monsieur le Vice Amiral,

    Le Saint Père a très vivement agréé la noble initiative du Comité qui s'est formé dans le but de créer un Pavillon des Missions catholiques à l'Exposition Coloniale qui doit avoir lieu à Paris, en 1931
    Sa Sainteté vous en félicite de tout coeur, car cette initiative est bien à sa place dans le pays qui a donné naissance à Pauline Jaricot, à Mgr de Forbin-Janson et aux dames Bigard, dont le plus grand, et l'on peut dire l'unique souci a été l'extension du règne de Notre Seigneur dans les nations qui n'ont pas encore connu les bienfaits de l'Evangile.
    L'OEuvre des Missions catholiques étant l'une des préoccupations qui sont le plus à coeur au Souverain Pontife, glorieusement régnant. II est heureux de constater avec quel zèle votre Comité se propose d'assurer, avec le concours de tous les catholiques de France, le succès de cette très importante section de la prochaine Exposition Coloniale..., etc.

    (1). Le Correspondant, 25 janvier 1931.

    Sans chercher à faire dire aux mots plus qu'ils ne signifient, on doit conclure de cette lettre qu'aux yeux du Pape l'oeuvre des missionnaires peut, à très bon droit, figurer dans une Exposition Coloniale, et que, même, elle en constitue l'une des sections les plus importantes, ce qui revient à dire que les Missions ont à jouer, dans la colonisation, un rôle de premier ordre, avec lequel, par voie de conséquence, l'attitude de la colonisation doit être en harmonie.
    Dans les colonies comme ailleurs, les Missions n'ont qu'un but, exclusif de tout autre : christianiser les pays païens, leur faire connaître, pour employer les termes du Pape, « les bienfaits de l'Evangile ». Elles prennent le peuple païen dans l'état religieux, social, politique où elles le trouvent. Quelles prises peut-il donner à la transformation qu'elles envisagent, fût-ce à très longue échéance? C'est tout ce qu'elles lui demandent.
    L'état d'un peuple, de race noire ou jaune, soumis au régime colonial que lui impose la race blanche, est-il une circonstance favorable à la christianisation ? Aucun missionnaire ne l'affirmera a priori. Il en est certainement qui le nieront a posteriori. C'est une illusion de croire que les missionnaires catholiques cherchent ou nont jamais cherché à faire passer où à maintenir sous la domination des Blancs les peuples qu'ils évangélisent. Soit qu'on leur en fasse un mérite, soit qu'on le leur impute à crime, le reproche et l'éloge tombent également à faux.
    Pour prouver le contraire, on a coutume d'invoquer certains faits historiques, dont les plus typiques, aux temps modernes, sont le rôle joué en Cochinchine par Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran à la fin du XVIIIe siècle, et, un demi-siècle plus tard, celui que jouèrent les missionnaires français de l'Océanie pour favoriser l'installation de la domination française dans certains archipels de la Polynésie. Ces faits n'ont aucunement la signification qu'on leur donne. Ils ne décèlent chez le missionnaire ni patriotisme, ni nationalisme. Ils ne procèdent que d'une idée très simple, celle du devoir. Ce que le missionnaire doit au peuple auquel il est envoyé, c'est la vérité chrétienne. Ce qu'il doit, de tout son pouvoir, éloigner de lui, c'est l'erreur religieuse. Au milieu du XIXe siècle, le prosélytisme protestant s'étendait de proche en proche sur les îles du Pacifique. Partout où il avait pris pied, c'était pour le missionnaire catholique l'exclusion impitoyable, sinon, comme aux îles Sandwich, la persécution violente. L'expérience était faite : s'il n'avait pas précédé le drapeau anglais, le protestantisme le suivait immédiatement. Toute terre devenue possession britannique était donc perdue pour le catholicisme. Or, à une époque où les îles océaniennes étaient la proie du premier navigateur venu, à qui souvent les populations elles-mêmes ne cherchaient qu'à se vendre, il arriva quelquefois, trop peu de fois malheureusement, que des missionnaires français turent l'occasion de ménager à temps, c'est-à-dire avant l'arrivée des Anglais, à des peuplades en quête d'acquéreurs, le bénéfice d'une colonisation catholique, dans l'espèce celle de la France. En conscience, pouvaient-ils hésiter ?
    En Cochinchine, aux dernières années du règne de Louis XVI, l'évêque d'Adran était en contact avec un jeune prince fugitif, Nguyen Anh, qui n'était autre que le souverain légitime du pays, détrôné par des sujets rebelles. Il l'avait plus d'une fois réconforté de ses conseils, secouru même de ses propres ressources. Il en était devenu l'ami, le confident intime. Or, il le voyait soucieux d'obtenir, pour l'aider à remonter sur son trône, des services étrangers. Après les Siamois dont l'alliance n'avait abouti qu'à un désastre, les Anglais protestants, les Hollandais calvinistes lui faisaient des propositions. L'évêque pouvait-il ne pas parler de la France catholique? En se taisant, il aurait trahi l'Evangile, qu'il avait mission de prêcher. On sait ce qu'il fit et parmi quelles vicissitudes, au prix de quels travaux, il réussit à conduire à Versailles le petit prince héritier, à faire signer, le 28 novembre 1787, un traité d'alliance entre le roi de France et le roi de Cochinchine, et à ramener à Saigon, avec son royal pupille, quelques vaisseaux frétés aux Indes, des munitions, une vingtaine d'officiers et 350 matelots français : grâce à quoi le futur empereur Gia Laong fut remis en possession du royaume de ses pères. C'était en 1790. Si, depuis lors, les Etats de Gia Long ont passé sous la domination ou le protectorat de la France, c'est que ses successeurs ont, l'un après l'autre, pendant plus d'un demi-siècle, manqué à la foi jurée. Ce n'est pas assurément ce qu'avait prévu le grand évêque dans son amour profond pour les Annamites. Son rêve avait été de leur procurer une alliance par laquelle, mis en contact avec la civilisation chrétienne la plus authentique, ils se la seraient peu à peu assimilée, restant eux-mêmes et maîtres chez eux, tout en devenant, pour leur bonheur et leur grandeur, parmi les nations de race jaune, la fille aînée de l'Eglise.
    Que l'on cherche, si l'on veut, dans l'histoire des nations modernes, d'autres exemples : la même interprétation s'imposera à quiconque n'est pas de parti pris Quand le missionnaire part pour les terres lointaines et souvent inhospitalières où il passera sa vie et où il laissera ses os, il ne songe pas plus à agrandir sa patrie qu'à enrichir sa famille : à l'une et à l'autre son coeur reste passionnément attaché. Mais sa pensée est ailleurs ; ses visées sont d'un autre ordre.
    S'il en est ainsi, à quoi donc servent les missions et que fait donc d'utile le Missionnaire catholique ? La réponse est très simple : il christianise. Et cela a d'immenses conséquences.
    A cette affirmation, d'aucuns, peut-être, secoueront la tête : il christianise, dites-vous ; cela est-il vrai ? Où sont les résultats obtenus?
    Les résultats obtenus, c'est précisément à les faire connaître qu'est destinée la création d'un Pavillon des Missions catholiques à l'Exposition Coloniale. Ils paraîtront sérieux au visiteur sérieux qui, non content de donner un coup d'oeil aux seuls objets qui l'intéressent, cherchera surtout à comprendre ce que représente l'ensemble, et, sans se laisser déconcerter par la comparaison des effectifs catholiques actuels avec la masse énorme des païens, étudiera à fond chiffres et statistiques. S'il se rend tant soit peu compte des difficultés parmi lesquelles ces résultats ont été obtenus, il n'aura pas de peine à croire que, si les circonstances devenaient favorables, la somme des résultats pourrait s'accroître dans des proportions imprévues. Il se dira même peut-être qu'à une époque où tout évolue et change si vite, surtout dans les pays que nous appelons pays de missions, s'il est vrai qu'un arbuste vivace perdu dans une forêt parmi des arbres d'une essence différente est en lui-même peu de chose, cependant, au cas où le climat, venant à changer, deviendrait défavorable aux vieilles essences, la nouvelle peut attendre beaucoup de l'avenir.
    Prenons d'abord l'Afrique. Dès les premiers siècles de notre ère, l'Evangile y avait pénétré profondément par l'Egypte et la Vallée du Nil. Au temps de saint Augustin, l'Abyssinie était chrétienne. Comment se fait-il que, par cette route ouverte vers le coeur du continent noir, le fleuve de la vérité religieuse n'ait pas coulé jusqu'aux Grands Lacs, arrosé le centre africain et vivifié tous les pays de race nègre? C'est qu'il s'était figé prématurément dans l'hérésie monophysite. Sa force expansive était perdue. Mahomet avait le champ libre, et la barrière infranchissable que l'Islam établit tout le long des côtes septentrionales de l'Afrique empêcha, pendant plus de mille ans les missionnaires chrétiens d'atteindre les peuples restés idolâtres. Il y a soixante ans à peine, l'Afrique était encore un bloc inentamé de mahométisme et de fétichisme. Sur les atlas de géographie qu'étudiaient, au temps de leur enfance, les anciens d'entre nous, le tracé du littoral, interrompu çà et là par l'embouchure des grands fleuves et quelques noms de comptoirs européens, c'était toute la carte de l'Afrique. A quelques lieues dans l'intérieur, c'était l'inconnu. Aujourd'hui, cet inconnu n'a plus de secrets, et les missionnaires catholiques, s'élançant sur les traces des grands voyageurs, comme leurs devanciers du XVIe siècle sur les traces des conquistadores, ont étendu, peu à peu, sur l'immense continent, un réseau de chrétientés qui, plus ou moins vite selon les peuples rencontrés, mais partout sans exception, se consolident et prolifèrent. Avec sa force et sa simplicité coutumières, l'organisation catholique, sous la direction toujours indiscutée de Rome, y a installé sa hiérarchie. Ce ne sont encore, à peu d'exceptions près, que des vicariats ou des préfectures apostoliques, mais le nombre s'en élève déjà à près de 150, 3 en moyenne pour une population inférieure à un million et une superficie approchant de celle de la France. Et chacune de ces unités ecclésiastiques, ayant à sa tête un évêque et pourvue d'un clergé missionnaire, doublé parfois d'un commencement de clergé indigène, est destinée à devenir, l'une plus tôt, l'autre plus tard, un diocèse régulièrement constitué, peut-être un archidiocèse. Le nombre total des convertis n'atteint pas encore 5 millions, et ce n'est pas même le 4 % de la population globale. Mais c'est le fruit de soixante années seulement, années des premiers et toujours difficiles défrichements. Faible encore, ce n'en est pas moins l'arbuste vivace qui a pris racine et qui grandira si les circonstances s'y prêtent. Or, le vent qui s'est levé sur l'Afrique semble bien de nature à coucher par terre, un à un, les arbres de l'antique forêt fétichiste. Les noirs s'éloignent de plus en plus de l'idolâtrie, et avant cinquante ans, plus tôt peut-être, ils auront fini de se décider, les uns pour l'Islam, les autres pour le protestantisme ou le catholicisme. Est-ce là un résultat? Il s'est fait attendre, c'est vrai. Mais le temps écoulé ne prouve-t-il pas que les peuples donnent prise à l'effort du missionnaire, aujourd'hui comme aux siècles passés? Peut-on douter qu'il n'en découle pour la colonisation en général des conséquences très importantes, et que, dans l'espèce, la colonisation française atteindra ses buts légitimes, ses buts les plus élevés, plus ou moins facilement, plus ou moins complètement, plus ou moins heureusement, selon qu'elle aura devant elle des populations islamisées, des populations protestantes ou des populations catholiques?
    Des races noires, passons aux races jaune et brune ; de l'Afrique, venons en Asie. La question ne présente pas le même aspect, mais la différence ne porte sur rien d'essentiel. En Afrique et en Asie, les Missions ne sont pas au même stade. Chez les noirs, elles ont devant elles, à courte échéance, un aboutissement certain. Chez les jaunes, les perspectives restent lointaines, mais elles sont les mêmes. Les grandes nations de l'Extrême-Orient ne pourront pas plus que les autres se passer d'une religion. Elles l'essaieront sans doute, mais elles ne réussiront pas. Il y a des expériences déjà faites, au Japon par exemple, et elles sont concluantes. Les vieilles religions traditionnelles travailleront à garder, en la modernisant, leur emprise sur ces peuples. Mais leur succès est plus que douteux et laisse ses chances au christianisme, car celui-ci existe et, malgré la faiblesse relative de ses effectifs, fait preuve d'une vitalité incontestable. Sa candidature est posée. Et c'est là le résultat obtenu.
    Considérons le Japon. Le catholicisme n'y est qu'une goutte d'eau dans l'océan shintoïste. Mais il est là. Il s'impose à l'attention par la force incomparable de son organisation ; à l'estime et au respect par sa discipline morale, sociale, politique. La qualité de ses recrues compense parfois leur petit nombre. Et, de plus, il a laissé dans l'histoire nationale une longue trace de sang dont les Japonais commencent à soupçonner la grandeur, car elle est faite d'héroïsme et elle marque le premier éveil de leur peuple aux idées mondiales. En un mot, il existe : sa volonté de vivre est évidente et sa confiance en l'avenir s'affiche au grand jour.
    Voyons maintenant la Chine. Là aussi, les catholiques ne sont, numériquement, qu'une poignée, moins de 1%. Mais on les rencontre, groupés en « stations », à tous les coins de l'immense territoire. Plusieurs stations forment un district. L'ensemble des districts constitue le diocèse missionnaire, le « vicariat apostolique ». Il y a déjà près de 80 vicariats, chacun ayant son évêque, son bataillon de missionnaires, son clergé chinois, son peuple chrétien dont l'effectif moyen est de 30.000 baptisés, sans compter les catéchumènes et les sympathisants. Sur les 80 vicaires apostoliques, 28 sont français, 14 italiens, 3 belges, 10 chinois, etc. Mais l'unité dans la foi et la discipline est absolue. Le Pape, représenté à Pékin par son Délégué apostolique, veille efficacement à son intégrité. C'est déjà mieux que la « Mission de Chine » : c'est l'«Eglise de Chine ». Parmi les continuels bouleversements des vingt dernières années, elle affirme sa stabilité ; et, dans le désarroi universel, l'attitude de ses prêtres et de ses religieuses, tous présents à leurs postes tant que la force ne les en a pas chassés, leur dévouement, leur sang-froid, attirent les regards et réalisent un gain moral qui compense, et au delà, les pertes matérielles. Là aussi, la candidature est posée...
    Elle l'est mieux encore en Indochine. Le pourcentage catholique y est de 4 1/2 %, en comptant le royaume de Siam et la colonie des Straits. Pour la seule Indochine française, il est de 7 % et s'élève, çà et là, à 8,9 et 10 %. Avec ses 1.500.000 fidèles, ses 18 évêques, ses 400 missionnaires, ses 1.200 prêtres indigènes, le catholicisme éveille, autant et plus qu'en Afrique, l'idée d'une plante vigoureuse dont l'épanouissement ne tarderait guère si, dans l'évolution qui emporte ces peuples, telle ou telle éventualité venait à se produire.
    Des considérations analogues s'appliqueraient aux Indes, en tenant compte des nuances qu'entraîne un triple fait, spécial à la grande péninsule : le système des castes cher aux Indiens, la prépondérance des mahométans dans le Nord, la domination anglaise et protestante sur l'ensemble. Ce ne sont pas là, certes, des conditions favorables au développement du catholicisme. Ce ne sont pas non plus des obstacles insurmontables. L'expérience le prouve et, aux Indes comme ailleurs en Extrême-Orient, l'Eglise catholique s'est implantée solidement et se prépare avec confiance à l'avenir.
    La conclusion de cette rapide revue est que partout, dans les pays de missions, l'oeuvre du missionnaire est, sinon très avancée, du moins largement amorcée, qu'elle est réellement en marche et qu'un seul mot la résume : christianisation. Cela intéresse-t-il la colonisation? Personne ne le contestera, à moins d'être de parti pris. Rompre les isolements injustifiés, faire comprendre à ceux qui s'y obstinent qu'ils appartiennent à la grande famille humaine et ont un rôle à y jouer, les initier aux progrès réalisés ailleurs ; rendre accessibles et développer, à l'avantage commun de l'humanité, les pays en retard. Les élever intellectuellement et moralement à la hauteur des autres. Mettre au jour et en valeur leurs ressources. Les faire fructifier pour le plus grand bien du colonisé et du colonisateur, et établir pour cela une collaboration équitable, pacifique, librement et même, s'il se peut, cordialement consentie. En fin de compte, préparer au pays et à ses habitants un avenir meilleur, n'est-ce pas là le but de la colonisation ? Si, impuissante à se faire accepter, elle a recours, pour s'imposer, à la force brutale, elle creusera, dès le début, un abîme trop profond pour être jamais comblé. Pour atténuer les premiers heurts et éviter de l'irréparable, pour rapprocher les mentalités de deux peuples inconnus l'un à l'autre, créer l'estime réciproque, en faisant voir à l'un les bons côtés de l'autre et faire perdre aux défiances inévitables ce qu'elles ont de trop farouche, la communauté de religion est souveraine ; elle engendre nécessairement un préjugé favorable de l'un pour l'autre, préjugé qui, tant qu'il dure, supprime mainte difficulté. Sans remonter aux époques lointaines où les envahisseurs barbares, venant à se heurter aux sociétés chrétiennes, ne tardaient pas à subir leur influence et, au lieu de les détruire, se mêlaient à elles, donnant naissance, sous la formule chrétienne, à une nouvelle société dont la nôtre est issue, les exemples modernes, ou même contemporains, ne manquent pas, pour témoigner du bien qui découle, ou pourrait découler, de l'affinité catholique, lors des prises de contact brusquées entre des hommes jusqu'alors étrangers ou hostiles les uns aux autres. Si des populations indigènes ont, plus ou moins complètement, disparu devant les colonisateurs, comme aux Etats-Unis, ou en Australie, ce n'est pas dans les pays où la nation colonisant était catholique. Chez ces derniers, il y a eu, en général, conservation de la race autochtone, et souvent, même, fusion des deux races, comme dans tous les pays de l'Amérique latine, aux Philippines et ailleurs. Quand les Français se sont établis en Indochine, ils ont cru trouver un point d'appui chez les catholiques annamites. Ils se trompaient en supposant que ceux-ci se feraient les auxiliaires de leur conquête. Mais ils avaient raison de s'attendre à trouver chez eux cette confiance d'homme à homme qui procède d'une croyance commune, d'un même idéal, d'une discipline morale identique. Dans la mesure où les Annamites catholiques ont pu croire les Français catholiques comme eux, ils ont cru, seuls parmi leurs compatriotes, que la France leur voulait du bien et leur apportait un progrès. Abrégeons, et ne craignons pas de généraliser. Lorsqu'un indigène de race quelconque, jaune, brune ou noire, se fait catholique, quels qu'aient été jusque-là ses illusions, ses préjugés, ses craintes ou ses haines, on peut affirmer qu'il ne reste plus rien dans sa mentalité qui oppose un obstacle insurmontable à son rapprochement, à sa collaboration, à sa fusion avec des chrétiens d'autre race, avec les blancs notamment, et qu'il est en voie de les comprendre à fond, si rien ne survient qui le choque et le déconcerte.
    Ce rapprochement des mentalités est le résultat de la christianisation, et la christianisation est l'aboutissement de l'effort missionnaire. La tâche de la nation colonisant, dans tout ce qu'elle a de légitime, en est immensément facilité. Elle l'est, même quand le groupe christianisé est encore numériquement très faible, car son petit nombre n'est pas un obstacle insurmontable à son rôle de trait d'union.
    Mais l'action colonisatrice sait-elle toujours tirer de l'oeuvre des missionnaires le parti qu'elle comporte ? Ce serait trop beau. Maintes fois, au lieu de s'harmoniser avec elle, elle l'a contrariée. Faisons un bref examen de conscience. Faisons-le entre Français, puisqu'il est question d'une Exposition Coloniale française. Et, pour ne rien affirmer qui ne puisse être facilement vérifié, évitons de remonter au déluge.
    Comme tout à l'heure clone, voyons l'Afrique avant l'Asie, les noirs avant les jaunes. En Afrique, la politique française, dite politique musulmane, a été simplement désastreuse. Elle a ignoré les longs siècles de la domination latine sur les populations africaines du Nord et l'empreinte profonde que celles-ci en ont gardée. Elle n'a voulu voir, au sud de la Méditerranée, que les Arabes, et elle leur a attribué une influence civilisatrice qu'ils n'ont jamais eue. Et elle s'est opposée, en conséquence, à toute reprise du christianisme sur les populations islamisées, reprise qui eût été, dans une large mesure, possible, facile même, au début de l'installation française en Algérie. Les vues géniales d'un Lavigerie sont restées incomprises. Mais on a fait bien pire. Supposant a priori que l'Islam est mieux adapté que l'Evangile à l'évolution des races noires, et prenant pour base cette erreur mortelle, on a favorisé ouvertement et de mille manières, surtout en Afrique occidentale, au détriment de la propagande catholique, l'expansion musulmane. C'est ainsi que, par millions, des fétichistes tout prêts à accepter l'enseignement de nos missionnaires se sont donnés aux marabouts, et qu'au lieu de fraterniser avec nous dans la conception chrétienne de l'existence, ils se sont figés, pour des siècles peut-être, dans une mentalité irréductible à la nôtre. Il y a là de l'irréparable.
    Passons en Asie, 15 à 20 millions d'hommes de race jaune y vivent sous le régime colonial de la France. Quand celle-ci a pris pied chez eux vers la fin du XIXe siècle, près d'un million d'entre eux pratiquaient la religion catholique. Pendant deux cents ans de persécutions continuelles, ç'avait été, entre ces convertis et les missionnaires français, à la vie à la mort. Grâce à cette solidarité, les uns et les autres sortirent, un jour, vainqueurs de la longue tourmente. Les regards de leurs compatriotes païens se tournaient naturellement vers eux et beaucoup s'orientèrent vers la religion des Français. C'était pour les missionnaires une moisson mûre à rentrer, récompense de leur long héroïsme. Ils pouvaient l'escompter, pour peu que l'autorité française observât vis-à-vis d'eux et de leurs catéchumènes une neutralité à peine nuancée de bienveillance. Mais ce fut le contraire. L'idéologie anticléricale prévalut. Résultat : en 1930, 1.200.000 Annamites catholiques, au lieu de peut-être 3, 4 ou 5 millions. Ne peut-on pas croire que les choses iraient mieux aujourd'hui en Indochine française, si les catholiques représentaient le tiers de la population, au lieu d'atteindre au plus le dixième ?
    Une autre considération du même ordre s'applique, non plus à la seule Indochine, mais à l'Extrême-Orient tout entier. A l'heure où l'on s'aperçoit que la jeunesse des écoles donne le branle à ces mouvements redoutables qui secouent tant de puissantes nations, on se demande pourquoi le missionnaire catholique a eu si peu de prise sur cette jeunesse et l'a laissée tomber sous les pires influences, protestante ou autre. La réponse est facile. Pour avoir prise sur la jeunesse, il faut lui ouvrir des collèges. Pour ouvrir des collèges, il faut un personnel enseignant. Or, au moment où les jeunesses d'Extrême-Orient se sont éveillées au besoin de savoir et ont commencé à corn prendre et à désirer les services des missionnaires pour s'initier aux connaissances nouvelles, la séparation de l'Eglise et de l'Etat était un fait accompli chez nous, les lois françaises avaient fait leur oeuvre et le personnel enseignant catholique français était détruit...
    Tout, Dieu merci, dans l'activité coloniale de la France, n'a pas été un obstacle à la christianisation des peuples restés païens. Il y a, à tout ce qui précède, une contrepartie. La présence des Français a donné, aux missionnaires et à leur oeuvre, la sécurité dont ils manquaient et, avec la sécurité, un large mesure de liberté. Or, cela est inappréciable. De plus, le régime français est, dans l'ensemble, assez bienfaisant pour faire honneur à la religion de la France. Car la France est catholique. L'indigène le sait, et les tristes exemples qu'il a trop souvent sous les yeux ne lui font pas prendre le change. Pour compenser ces exemples, il en est, d'ailleurs, de bons, de très bons même, et ils se voient de moins en moins rares. Le missionnaire sait que, dans l'ordre providentiel, il faut que le bien se fasse, mais non pas qu'il se fasse facilement. Le bien qu'il rêve, et qui est le bien tout court, serait peut-être trop facile à faire en pays de colonisation française si les pouvoirs publics, dans la mesure qui dépend d'eux, facilitaient l'effort de l'évangélisation. Mais déjà, d'une manière plutôt générale, ils s'abstiennent de le gêner. Souvent même, ils font quelque chose de plus. En somme, bien des malentendus se sont évanouis. La présence : d'un Pavillon des Missions catholiques à la prochaine Exposition Coloniale en est une preuve frappante. Elle signifie, à sa manière, que l'activité des Missions est reconnue d'utilité publique. Puisse-t-elle éclairer les dernières ignorances, dissiper les derniers préjugés, rallier les sympathies et donner au public français la plus saine jouissance dans la sensation à peine modernisée du Gesta Dei per Francos !

    J. DE G UÉBRIANT,
    Supérieur Général des Missions Etrangères de Paris.

    1931/113-123
    113-123
    France
    1931
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