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Les missions étrangères d'Amérique

Les missions étrangères d'Amérique PAR LE P. L. POIRIER Missionnaire apostolique. Nous sortons de nos habitudes en publiant un article sur une Société qui n'est pas la nôtre. Nous avons, pour agir ainsi, des excuses et même de très bonnes raisons.
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    Les missions étrangères d'Amérique

    PAR LE P. L. POIRIER
    Missionnaire apostolique.

    Nous sortons de nos habitudes en publiant un article sur une Société qui n'est pas la nôtre. Nous avons, pour agir ainsi, des excuses et même de très bonnes raisons.
    Le nouveau Séminaire et la jeune Société des Missions Etrangères d'Amérique se sont inspirés dans leur fondation de notre Séminaire et de notre Société; nos missionnaires sont accueillis en frères par leur supérieur et fondateur le P. Walsh; nous avons donné aux prêtres, qui en sont les premiers membres, une partie de notre mission de Canton, et pour les guider dans ce champ d'action inconnu d'eux, nous avons mis à leur disposition plusieurs de nos missionnaires : autant de motifs, qui, en dehors de l'intérêt que ces pages présentent, légitiment leur publication dans nos Annales.

    Maryknoll.

    Par une belle journée d'août, vibrante de lumière et du grondement continu de New-York, je m'acheminai vers la gare du « Grand Central ». Cette station, une petite ville enclavée dans la grande, avec ses rues souterraines bordées de restaurants et de magasins, ses deux immenses galeries superposées plaquées de marbres et éclairées d'invisibles ampoules, est d'une richesse inouïe, sans élégance, mais singulièrement bien agencée. Une foule compacte, toujours renouvelée, y circule dans un silence d'église et une extrême propreté, pour faire queue aux multiples guichets et aux têtes de ligne.

    MARS AVRIL 1921. N° 138.

    Un tracteur électrique en arrache silencieusement les longues rames de wagons à travers une forêt de piliers d'acier, et, quittant enfin la ville, s'enfuit vers le nord sur la rive gauche de l'Hudson.
    Ce fleuve coule majestueux et lent, baignant une muraille de granit presque continue et couronnée de verdure. La vue en est trop souvent, hélas ! Coupée par un rideau d'usines, l'écran bruyant de violents express, et d'interminables trains de marchandises. Au bout de 50 minutes, on aperçoit, surplombant la rivière, les tourelles des gardiens de Sing Sing, la plus habitée des prisons des Etats-Unis. Maryknoll est à 3 kilomètres environ de cette station. On y trouve toujours de nombreuses automobiles trépignant pour s'enfuir. Elles traversent à toute vitesse la petite ville d'Ossining, courent sur la route bitumée au milieu des pelouses coupées d'une bande de macadam réservée aux piétons, devant de gais cottages peints en blanc. Arrivées sur le haut d'une colline, elles tournent dans un parc sans clôture, où, presque aussi soudainement qu'au cinéma, elles s'arrêtent devant le perron d'une maison. C'est Maryknoll.
    Tout entier construit en bois, il n'est pas encore très vaste ce Séminaire flanqué d'une petite chapelle, mais à distance et sous la verdure on distingue deux autres pavillons blancs; ce sont les annexes, anciennes granges transformées où logent les étudiants, en attendant un abri plus confortable et digne de l'oeuvre. Dans le parc, à gauche et presque au bord de la route, on aperçoit une modeste villa, le couvent des religieuses auxiliatrices de Maryknoll. En face, sur la même ligne, derrière de beaux arbres, s'élèvent les bureaux du journal de la Société, le « Field Afar ». C'est une superbe construction neuve, en pierres meulières, sévère, de très bon goût, avec ses larges fenêtres et leurs balcons de fer forgé. Derrière le Séminaire édifié sur le point culminant de la colline, la vue s'étend charmée sur un immense et superbe panorama de plus de 30 kilomètres.
    Au bas de la vallée, en pente douce, on aperçoit le tranquille miroir des eaux de l'Hudson, lesquelles, souvent sillonnées de bateaux, se cachent à gauche sous un rideau de bois aux teintes sombres avivées à l'automne par l'éclat de feuillages rouge pourpre. Par un temps clair, ce paysage très animé devient, le soir, le théâtre d'un coucher de soleil souvent merveilleux. Au premier plan, sur la gauche encore, on distingue la ferme attenante à la maison, dont les terres s'étendent sur plus de 60 hectares en un damier de champs alternés de prairies plantées. On se croirait en Normandie tant sont nombreux les pommiers.

    Société des Missions Étrangères.

    Maryknoll n'est donc pas une ville, pas même un village avec son bureau de poste, mais simplement une propriété achetée en octobre 1912 par le R. P. James A. Walsh, pour en faire le berceau de son oeuvre, la Société des Missions Etrangères d'Amérique.
    Prêtre du diocèse de Boston, le P. Walsh est resté long temps, dans cette ville, le Directeur de la Propagation de la Foi. Missionnaire au fond de l'âme, il ne put se contenter d'un travail qui ne le mettait en réalité qu'indirectement à même de contribuer à la grande oeuvre des Missions. Se rendant compte que l'Amérique catholique s'intéressait tous les jours davantage aux travaux des missionnaires en Extrême-Orient, il résolut de fonder une oeuvre qui, en réunissant les bonnes volontés dispersées dans ces immenses provinces des Etats-Unis, aurait un caractère national américain. Il avait d'ailleurs sous les yeux l'immense organisation protestante et ses résultats.
    Le P. Walsh n'a, dans les traits, rien de la régularité du type américain au menton énergique et allongé, au nez droit et fin, si proche du type classique grec. Bien que d'une race du Nord, puisqu'il est d'une famille irlandaise américanisée depuis des générations, il a des cheveux noirs, un visage presque rond, un nez busqué, des lèvres épaisses. Il est intéressant de le regarder lorsqu'il se tait et pense ; cela lui arrive souvent, mais alors ses yeux parlent pour lui : noirs et vifs, ils vous pénètrent comme des vrilles ces yeux-là. Un personnage de New-York disait d'eux, qu'ils étaient d'excellents objectifs d'appareil photographique. S'il développe une idée, sa figure se révèle encore plus expressive ; il est vrai qu'il a toujours le mot qui impressionne et précise, et il le ponctue d'une torsion caractéristique de la bouche. Toute sa personne donne l'impression très nette d'un chef, d'un maître.
    Longtemps seul en face du projet grandiose qu'il avait tant à coeur d'exécuter, le P. Walsh médita son oeuvre. Ce fut tout à fait par hasard qu'il rencontra providentiellement en 1910, au congrès eucharistique de Montréal, l'homme qui l'aida à la réaliser : le R. P. Thomas F. Price, prêtre et missionnaire diocésain de la Caroline du Nord.
    En mars1911, S. E. le cardinal Gibbons, sur la requête du Délégué apostolique aux Etats-Unis, alors Monseigneur Falconio, envoya à tous les archevêques de la grande République un plan proposé par ces deux prêtres, pour établir une Institution consacrée à la formation d'un clergé uniquement réservé aux Missions. Il comprenait : un Séminaire national, indépendant de tout diocèse et alimenté par des écoles préparatoires ouvertes dans les différentes provinces du pays ; puis un champ d'action contrôlé seulement par la Propagande de Rome.
    Une lettre du cardinal Gibbons accompagnait ce plan :
    « Le temps est arrivé d'encourager tes vocations apostoliques, car l'intérêt des Missions exige l'aide des prêtres américains, d'autant plus que les ministres protestants profitent, en Extrême-Orient, du prestige que leur donne leur nationalité américaine, afin d'entraver les efforts des missionnaires catholiques ».
    Au reçu de cette lettre, les archevêques, à leur tour, sondèrent les esprits de leurs suffragants. A l'assemblée annuelle tenue à Washington, en avril, ils approuvèrent ce plan tel qu'il avait été proposé par le cardinal Gibbons et le Délégué apostolique. Un peu plus tard, en mai de la même année, les P. P. Walsh et Price, chargés par la Hiérarchie catholique américaine de fonder le Séminaire national des Missions Étrangères, partirent pour l'Europe. Ils s'en allèrent directement à Rome, où les reçut le cardinal Gotti, préfet de la Propagande, qui approuva très cordialement l'organisation proposée. Le Saint-Père Pie X bénit leur oeuvre et ceux qui en seraient les bienfaiteurs.
    De là les deux fondateurs visitèrent les séminaires des oeuvres similaires de l'Italie. Puis ils passèrent en Autriche, Allemagne, Hollande, Belgique, et enfin s'arrêtèrent à Paris, où ils furent très impressionnés par le règlement du Séminaire des Missions Etrangères de la rue du Bac. Toutefois avant de l'adopter; ils poursuivirent leur enquête en Angleterre au Séminaire de Mill Hill. Mais la clarté, le bon sens et la générosité de l'esprit français les ramenèrent en France. Après avoir longtemps considéré les avantages et les garanties d'une organisation confirmée par un usage de deux siècles, ils la firent leur presque en entier, avec l'approbation du cardinal Gibbons.
    C'est ce prince de l'Église qui décréta que la nouvelle oeuvre porterait le nom de «Société des Missions Étrangères Catholiques d'Amérique », et cela pour détruire l'impression si répandue dans l'Extrême-Orient, que tous les Américains sont protestants.
    A cette même assemblée des archevêques mentionnée plus haut, il fut décidé, pour réaliser l'oeuvre, de choisir une localité saine et tranquille située dans la périphérie de New-York, à 50 milles environ de cette ville. Le cardinal Farley, alors archevêque de cette métropole, qui avait lui-même songé à établir dans son diocèse une oeuvre de ce genre, approuva très chaleureusement le projet. Les organisateurs s'en allèrent chercher l'hospitalité dans un couvent de Dominicains expulsés de France au moment de la persécution religieuse, gouverné par le P. Cothonay.
    Naturellement, les fondateurs ne restèrent pas inactifs dans cette retraite établie au village de Hawthorne, sur les collines du comté de Westchèster, à une cinquantaine de kilomètres au nord de New-York. Aidés d'un troisième prêtre et de quelques secrétaires bénévoles, ils entreprirent une campagne pour éveiller chez les catholiques américains le sentiment de leurs devoirs envers les nations restées païennes. Par la parole dans les églises, les couvents et institutions religieuses, par de très nombreux écrits imprimés et envoyés un peu partout ils s'assurèrent le concours de nombreuses prières et l'aide des prêtres et des fidèles, religieux et religieuses, sociétés et écoles des Etats-Unis, du Canada et de l'Europe. Ils firent tous les efforts possibles pour attirer l'attention des étudiants des séminaires et des collèges. Après une année de rude labeur, ils furent assez heureux pour bénéficier d'une circulaire très encourageante formulée et envoyée par le cardinal Gibbons, au nom des archevêques des Etats-Unis, à toute la communauté catholique du pays. En voici la teneur :
    « A nos Révérends Frères dans l'Episcopat, au Clergé et à tous les Catholiques des Etats-Unis.
    « Nous recommandons spécialement à votre patronage, le Séminaire nouvellement fondé des Missions Etrangères et ses Révérends Directeurs, qui se préparent à recevoir, l'automne prochain, leurs premiers étudiants.
    « Ce Séminaire est destiné à faire face à une nécessité de l'Eglise universelle, en travaillant à la formation de missionnaires américains. Ces prêtres auront pour tâche de convertir les païens, lesquels, il est bon de s'en souvenir, forment encore la majeure partie de la race humaine. Cette oeuvre est nationale, ses Directeurs ont été autorisés au printemps dernier par la Hiérarchie américaine, et ont reçu l'approbation la plus cordiale du Saint-Père.
    « Le temps actuel est certainement propice, et on doit sans délai saisir l'opportunité qui se présente. Les convulsions politiques des pays païens, la diminution des ressources en France, le passage de notre pays de l'état de Mission à une Eglise constituée canoniquement, la prospérité incontestable de cette Eglise américaine dans son ensemble, sont de fortes raisons qui non seulement méritent notre attention, mais aussi notre effort, et cela certainement dans notre propre intérêt. L'Eglise ne souffrira pas ici à cause de cette oeuvre. Il est vrai que nous avons toujours besoin d'un clergé plus nombreux ; mais, « le bras de Dieu ne s'est pas raccourci », et nous avons confiance que l'exil volontaire de cette jeunesse américaine amènera des vocations plus nombreuses pour notre pays. Nous sommes persuadés que ce Séminaire sera un bienfait pour notre clergé et notre troupeau, car il sera pour nous le représentant du sublime idéal apostolique.

    « A notre époque où le confort matériel touche au luxe, il est bon que cette note d'un coeur entièrement immolé au Christ frappe noire âme.
    « D'autres pays qui n'ont pas notre prospérité sont bien plus avancés que nous dans cette voie. La Hollande, si petite soit elle, compte une vingtaine de maisons destinées aux Missions ; la Belgique est depuis longtemps munie, les catholiques anglais malgré leur petit nombre ont un Séminaire des Missions Etrangères; la France se saigne pour maintenir son généreux apport. Nous insistons donc pour qu'une coopération toute cordiale soit octroyée sans réserve à ces prêtres zélés faisant l'impossible pour mettre sur pied une oeuvre qui deviendra, avec la grâce de Dieu, une très importante entreprise spirituelle, et attirera sur notre pays les nombreuses grâces de Celui qui est venu en ce monde nous sauver tous ».

    (Signé, au nom des Archevêques, par)
    JAMES, cardinal GIBBONS,
    Président du Comité des Archevêques à l'Université catholique,

    Washington DC, 18 avril 1912.

    Les fondateurs demeuraient toujours à Hawthorne, cherchant à louer une propriété, qui en attendant mieux serait leur siège social. En septembre 1912, ils s'installèrent dans une maison modeste de ce village. Presque aussitôt, ils achetèrent, sur les buttes de Pocantino, une ferme enclavée entre les terres de la Doctrine Chrétienne et celles du milliardaire américain si connu, John D. Rockfeller. Cette acquisition entraîna la jeune Société dans son premier conflit légal. Elle finit par se dégager des mains du puissant financier avec gain de cause, et quelques mois plus tard, fut reconnus par la loi des Etats-Unis, avec les membres suivants :

    Son Eminence le cardinal JOHN FARLEY,
    Mgr PATRICK. J. HAYES, D. D.,
    Le T. R. P. JAMES A. WALSH, président et trésorier,
    R. P. THOMAS F. PRICE, vice-président,
    L'Hon. M. VICTOR DOWLING, magistrat,
    Le Ct. JOHN J. O'ROURKE, MICHEL MAGINNIS.

    Ce comité fut d'avis de continuer les recherches pour acquérir une propriété convenable, sans attendre la conclusion d'un procès qui menaçait de se prolonger longtemps encore. Quelques semaines plus tard, les organisateurs eurent l'occasion d'acheter une terre, celle décrite plus haut, située sur la rive gauche de l'Hudson, en partie sur le territoire d'Ossining et en partie sur celui de Newcastle. Le Père Walsh l'appela Maryknoll (Mont de Marie), en l'honneur de la Sainte Vierge.
    Elle comprenait trois maisons, des champs, quelques prairies plantées, un petit bois. C'est une retraite idéale, cependant à la portée des tramways et des chemins de fer, sur une ligne où passent plus de 100 trains par jour. On la paya 15.000 dollars au comptant, avec en plus les rentes d'une hypothèque de 30.000. En septembre de la même année, les fondateurs y transportèrent leur maigre mobilier et, quelques jours plus tard, les premiers étudiants arrivèrent. Ils étaient six. Deux jeunes gens, l'un du Tyrol, l'autre de Brooklyn, entrèrent dans la nouvelle Société comme frères lais, et de suite se mirent à travailler la terre.
    Les dépenses initiales pesèrent lourdement sur le jeune budget. La charité des évêques et de quelques prêtres y fit face. Dans l'espace d'une année, quatre bourses de 5.000 dollars chacune, une autre de 6.000, furent fondées. La première fut offerte par le cardinal Farley, qui, dès le début, encourageait l'oeuvre naissante de sa paternelle sollicitude. D'autres subsides vinrent de la part de Mgr Harkins du diocèse de Providence, de Mgr Canevin de Pittsburg, de Mgr Ryan d'Alton. La plus grande partie des secours cependant vint des abonnés du « Field Afar » fondé quatre ans plus tôt par le P. Walsh, lors qu'il était encore à Boston. Des souscriptions minimes mais nombreuses payèrent les 15.000 dollars de terrain. Enfin de nombreux amis d'Europe et d'Extrême Orient envoyèrent leur obole.
    Maryknoll était né et viable. A la fin de l'année scolaire 1913, la première, un rapport fut envoyé à la Propagande par l'entremise du cardinal Gibbons, et Son Eminence le Préfet répondit par la lettre suivante :
    « J'ai lu, avec un très grand intérêt, le premier rapport annuel du nouveau Séminaire américain des Missions Etrangères, où sont notés les débuts et les progrès de l'oeuvre. Je me réjouis de ce que sous les auspices de la Providence cette oeuvre si opportune ait été entreprise. J'espère qu'elle produira d'excellents résultats pour le plus grand bien des Missions.
    « A cette fin, la Sacrée Congrégation de la Propagande félicite les fondateurs et leurs collaborateurs. Elle insiste pour qu'ils persévèrent dans leur zèle, et est heureuse de leur faire savoir que Sa Sainteté leur accorde gracieusement Sa Bénédiction Apostolique, ainsi qu'à tous ceux qui financièrement leur viennent en aide.

    (Signé par) S. E. le Cardinal GOTTI.
    Préfet de la Sacrée Congrégation de la Propagande, C. LAURENTI, Secrétaire.

    Le Séminaire de Maryknoll.

    Au début de l'année scolaire 1919, le personnel dirigeant se composait du Supérieur le P. James A. Walsh, de deux directeurs aidés d'un prêtre de la dernière ordination. Dès le mois d'octobre, un prêtre du diocèse de Baltimore se joignit à eux, puis un second de Boston, d'autres encore viendront. Ce ne sera pas de trop, car réellement il y a du travail dans cette maison. Après cinq années, 45 étudiants prennent place sur la liste, et les demandes d'admission sont de plus en plus fréquentes. Puis, il y a la poste qui apporte chaque jour plus de 100 missives, les cours, les directions, la procure de la Mission de Chine, les nombreux visiteurs à recevoir, la rédaction des journaux : le « Field Afar » et le « Maryknoll junior », la propagande et les conférences dans les églises et les collèges. Depuis la fondation, deux prêtres dominicains de Hawthorne viennent chaque jour prêter leur aide pour les classes de théologie et d' Ecriture Sainte. Même, un curé des environs se déplace deux fois la semaine et vient de 35 kilomètres faire un cours. Ce n'est pas tout ; dans ce Séminaire américain, les étudiants sont obligés d'apprendre le français ; la seule grammaire ne suffit pas, on y parle vraiment le français en classe, et un jour par semaine, au réfectoire et en récréation, on converse en cette langue.
    Pourquoi? Parce que, répète le Supérieur, ici tout le monde doit connaître et aimer la France ; n'est-elle pas par excellence le pays des missionnaires et le français nous sera utile en Chine.
    Des institutions comme celle-ci ne vivent que par la charité des fidèles. Mais pour entretenir cette charité, il faut d'abord l'intéresser. Les directeurs de cette maison l'ont compris. A cette fin, ils ont établi un « studio » de photographie des mieux organisés et des plus complets. Tous les instruments les plus modernes y sont réunis. Deux fois par semaine le professeur de morale descend de sa chaire, manipule les appareils, les plaques et les flacons, pour familiariser ses élèves avec les secrets et les tours de main les plus pratiques. Autant de photographes qui, plus tard en mission, complèteront par leurs envois les renseignements pour les journaux et les revues de l'oeuvre.
    La téléphonie sans fil vient de naître, on l'enseigne dans cette maison. Mais à quoi bon direz-vous? Quelle utilité pratique pour des jeunes gens destinés à habiter la Chine, ses villages et ses solitudes ? Mais simplement pour les relier et les rapprocher les uns des autres. L'idée est excellente, et si compliquée, si coûteuse soit-elle, elle sera exécutée, croyez-le bien. On sait par expérience que la solitude est une source d'ennuis souvent pénibles pour le missionnaire ; on fera tout pour en atténuer les néfastes effets. Les Américains ont dans le sang la mécanique, et pas plus en Chine qu'ailleurs, ils ne laisseront se rouiller cette faculté. Le P. Walsh est allé en 1917 passer un an dans ce pays. Il s'est rendu compte que les distances et les moyens de locomotion étaient un grand obstacle; aussi, à mesure que les ressources en personnel et en argent augmenteront, on emploiera les moyens de locomotion les plus pratiques et les plus efficaces : sur les rivières, les canots; sur les routes, lés voitures automobiles, et même l'air par l'aéroplane, tout sera mis à contribution. Ces beaux plans peuvent effrayer quelques vieux missionnaires, en faire sourire d'autres : « Comme si l'on pouvait convertir le monde avec des machines! » Non évidemment, mais elles peuvent y contribuer. « On versera dans un confort peu apostolique sinon dans le luxe ! » Je ne le crois pas ; on sera avant tout pratique, j'en suis persuadé. Il y a ici à Maryknoll une camionnette automobile qui sert au transport des pommes de terre, des pommes tout court, des caisses, du personnel et des Pères.

    Chaque semaine, un docteur de New-York, praticien très couru, vient à Maryknoll faire un cours d'anatomie et de médecine. Pour la pratique on envoie, pendant les vacances, les étudiants dans les grands hôpitaux de cette ville, où pendant quinze jours ils servent comme infirmiers.
    Tout ce vaste programme d'études si diverses est combiné de façon à entretenir, sans la fatiguer, l'attention des élèves. La philosophie, la théologie, l'électricité, la photographie, les sciences sacrées et la médecine, la dactylographie même, tout s'alterne et arrive en son temps sans empiètement. Entre chaque classe, il y a toujours, intercalées, quelques minutes de répit. Les saillies joyeuses, les rires sonores retentissent ; ces jeunes gens, à l'esprit ouvert et gai, se délassent la tête comme de grands enfants sans soucis.
    Tout cela est très bien. Et le spirituel? Et le formation ? Rien n'est négligé. Le clergé américain a été en majorité formé par les prêtres de Saint-Sulpice. A Maryknoll, on l'inspire de leur règle. La méditation, l'examen particulier, les exercices de piété et les lectures spirituelles, tout y est réglé d'après la méthode sulpicienne. On a là-bas un très grand respect, une grande affection pour cette institution et pour les maisons françaises dés Missions qui depuis des centaines d'années donnent une formation solide à des milliers de missionnaires. On ne manque aucune occasion de mentionner aux étudiants les beaux exemples de charité, d'esprit de sacrifice si nombreux chez nous. On s'efforce d'inculquer à Maryknoll l'esprit des Missions Etrangères de la rue du Bac. C'est l'institution qui revient le plus souvent sur le tapis, sans doute parce qu'on en a adopté la règle, à tel point que le texte de cette règle n'est même pas traduit en anglais, on s'est contenté de remplacer rue du Bac par Maryknoll, et France par Amérique.
    Dans un pays où la démocratie est si effective, on devine sans peine ce que sont les rapports entre directeurs et étudiants. D'abord il n'y a aucune différence pour la table, qui est la même pour tous. Naturellement, les directeurs se mêlent aux élèves pendant les récréations. Mais il y a plus, il faut voir combien ces jeunes gens sont naturels lorsqu'ils abordent leurs maîtres. Pas d'obséquiosité, de politesse exagérée, mais une très grande familiarité qui nous paraîtrait peut-être excessive, et cela de part et d'autre. Un directeur interpellera facilement un élève par son petit nom. Cependant, il y a de l'ordre et du respect mutuel dans cette maison.
    Les récréations sont peut-être plus courtes que chez nous, mais on y supplée par le travail manuel. Au son de la cloche, les jeunes ensoutanés, qui tout à l'heure circulaient sur les terrains de jeux et autour des pelouses, se transforment en ouvriers ; habillés de bourgeron et armés d'outils, ils s'en vont travailler dans la propriété ou sont employés ailleurs, selon leur compétence. Ce sont eux aussi qui, tous les matins, manient balais et torchons, nettoient la maison, et après chaque repas lavent la vaisselle. Si les prêtres américains savent combiner les affaires, l'électricité et le service divin, cela est sans doute dû à une telle formation. Quel développement atteindra ce Séminaire? C'est assez difficile à prévoir. Le P. Walsh, en véritable Américain aux vastes vues, conçoit une imposante institution. On peut en avoir une idée en visitant la chaufferie nouvellement bâtie du futur Séminaire. Elle comporte trois générateurs de 150 chevaux chacun, destinés à fournir l'eau chaude aux cuisines, à la buanderie, au chauffage central, et la force aux dynamos pour l'éclairage de la maison et les ascenseurs.

    Les Frères Saint Michel de Maryknoll.

    Les frères lais, déjà au nombre de 15, l'année dernière, s'occupent de toutes ces machines. Ils ne font pas de voeux et promettent seulement de servir, sous le régime de l'obéissance, la Société. Ils ont dans l'établissement une chapelle qui leur est réservée. Ils y entendent la sainte messe le matin et y font, sous la direction d'un Père, leurs exercices de piété. Plusieurs d'entre eux travaillent uniquement à la ferme, d'autres sont occupés au bureau du journal, un autre enfin est le chauffeur attitré de la maison. Ils ont, à part leurs travaux, la même vie que les étudiants auxquels ils se mêlent dans les récréations. Eux aussi d'ailleurs sont appelés à partir pour les Missions.

    Le couvent des Soeurs Auxiliatrices.

    Il en est de même des Soeurs Auxiliatrices. Elles viennent un peu de partout et de tous les milieux américains. Parmi elles il y a des professeurs des collèges de jeunes filles, des dactylos secrétaires, des midinettes New-Yorkaises, modistes et couturières, des infirmières et des doctoresses, des cuisinières et des domestiques. L'histoire de leur Institut est très simple. Lorsque le P. Walsh fonda son journal, l'extension rapide de cette revue lui apporta avec la notoriété une nombreuse correspondance. A ce moment une jeune fille, Miss Marie Louise Wolean, désireuse de travailler pour les Missions, vint lui offrir son temps, et accepta sans salaire le secrétariat de la nouvelle Revue. Ce bel exemple de dévouement fut suivi d'autres aussi généreux. Dès qu'on acheta Maryknoll, on n'eut qu'à donner à ces femmes un couvent, dans lequel on appela quelques religieuses professes de l'Ordre de Saint Dominique, pour les former à la vie religieuse. Actuellement elles sont 35, et leur nombre augmente rapidement. Leur costume est une robe ordinaire et sur les épaules un petit mantelet de couleur grise comme le reste de l'habit. Les Soeurs professes mettent pour se rendre aux offices un voile noir sur la tête. Une chapelle spéciale leur est réservée; chaque soir de sept à neuf heures, en se relevant toutes les demi-heures et deux par deux, ces religieuses prient devant le Saint-Sacrement pour la Société, les Missionnaires, le Pape et l'Eglise.
    Elles travaillent beaucoup. Les cuisines, le blanchissage, la réparation du linge et les innombrables tâches qu'apporte l'entretien d'une semblable institution, en emploient un bon nombre. Cependant la plupart d'entre elles sont occupées aux bureaux du journal, et ce sont bien celles-là qui font vivre Maryknoll.

    Le « Field Afar » 1

    Actuellement, nous n'avons en France, comme feuilles rédigées pour le service des Missions, que des revues peu répandues et encore moins lues. Cependant, nous avons des matériaux et des ouvriers capables de mettre sur pied une excellente revu. Combien d'hommes apostoliques, vivant depuis des années dans la jungle et au milieu des natifs, ont, avec le temps et en employant leurs loisirs au travail, réussi à devenir de véritables savants. Tout cela est perdu en France, parce qu'il n'y a personne pour mettre en relief ces talents dispersés. Chez nous, et, m'a-t-on dit, c'est la même chose en Amérique, on a dans certains milieux une bien petite idée des missionnaires.

    1. Champ au loin.

    Sur les bateaux on rencontre parfois des fonctionnaires, qui drapés dans leur dignité de passagers de 1re classe, et voyageant aux frais des contribuables, regardent de très haut de pauvres petits curés, peu bruyants, parfois cependant à la tête de vastes institutions ou collèges de 1.500 à 2.000 élèves et plus, avec sous leurs ordres un personnel de 20 et 30 professeurs.
    Le Père Supérieur de Maryknoll a compris cela. Tout en restant modeste lorsque son oeuvre vient sur le tapis, il a réussi à fonder une feuille des plus appréciées par ici, où cependant les revues et les magazines de ce genre abondent. Le « Field Afar » avait l'année dernière onze ans de vie, et déjà il comptait plus de 45.000 abonnés.
    Voici quelques traits caractéristiques de ce périodique, paraissant chaque mois.
    Malgré la beauté du papier, les nombreuses photos, l'abonnement est d'un dollar, ce qui est d'un bon marché inouï en comparaison des prix de la librairie en Amérique. Le but de ce journal est de propager le nom de Maryknoll. Dans les premières pages passe une révision succincte de la politique en Extrême-Orient, avec ses conséquences sur la vie religieuse dans ces pays ; elle est accompagnée de réflexions philosophiques et économiques. Suit la partie réservée aux missionnaires, appelée à devenir plus importante à mesure que le nombre des apôtres augmentera. Quelques hommes du jour sont présentés, souvent avec leurs photographies, et précèdent la partie littéraire, poésies et nouvelles toujours très intéressantes. Les événements de Maryknoll et des différentes maisons de la Société, spirituellement racontés, mettent une note gaie dans ces pages qui se terminent par un compte rendu très détaillé et intéressant les bienfaiteurs. Le Père Walsh n'a pas de tiroir secret, où il tient caché dans le mystère les fonds de la Société ; tous ses lecteurs en savent aussi long que lui, et cela est un des puissants facteurs du succès de son oeuvre.
    L'organisation de cette revue est splendide. L'installation est très moderne, tout à fait « dernier cri ». Adressographes, multi graphes, machines à écrire, et que sais-je ? Tout travaille et vibre sous les doigts diligents des religieuses attentives. Choisissez n'importe quel nom parmi ces 45.000 abonnés, en une minute on vous dira quel est le nombre et la nature des appels spéciaux adressés à cette personne, quels en ont été les résultats, le degré d'intérêt qu'elle porte à l'oeuvre, etc.
    Intéressant aussi, le département de l'édition, où sont collectionnés avec ordre et méthode des milliers de documents photographiques et littéraires concernant les Missions du monde entier, et tirés des nombreux journaux ou revues s'occupant de cette question. Dans l'un des bureaux, des religieuses comptables continuent le travail qu'elles ont exercé dans le monde avant d'entrer dans la Société; naturellement elles sont outillées de machines à compter, etc., etc. C'est une joie pour les yeux de considérer ces fronts penchés, absorbés dans une activité silencieuse et bruyante cependant, travaillant au son métallique des claviers pour la plus grande gloire de Dieu et l'extension de son royaume. Oui, il y a du travail dans ces bureaux, quand on songe au nombre de lettres auxquelles il faut le jour même répondre, aux centaines d'abonnements à mettre en fiches, aux circulaires à préparer, aux comptes à tenir, aux notes à payer, etc... Mais c'est du travail rémunérateur.
    Les organisateurs, tous les deux prêtres séculiers, ayant une longue expérience du ministère paroissial, savaient combien souvent les paroisses et les diocèses du pays étaient sollicités par leur propre clergé pour subvenir aux dépenses de leurs églises respectives. A cause de cela, ils résolurent de ne faire aucune quête, à moins d'y être absolument forcés. Jusqu'à ce jour ils ont paré à toutes les dépenses avec l'apport direct ou indirect du « Field Afar ». C'est là un moyen neuf qui n'a pas été employés que je sache, au moins pour le but auquel on travaille. Voici quelques chiffres : ce journal a rapporté à la Société, en 1917, 5.137 dollars ; il en avait coûté, cette année-là, 1.965. En 1917, il en avait coûté 13.657 et en rapporta 46.965. Faites les soustractions; les chiffres parlent ; ces deux dernières années ils ont presque doublé.
    De temps en temps, on fait par la voie de cette revue des appels spéciaux soit pour une bâtisse, soit pour une autre. Peut-être croirez-vous qu'au pays des milliardaires, on répond ces appels par des dons fabuleux. Non, j'ai pu le constater après avoir pendant un mois dépouillé le courtier de chaque jour. Les dons ordinaires sont de 1 à 5 dollars, ceux de 10 très rares, encore plus rares ceux qui dépassent ce chiffre. Ces sommes minimes suffisent à cause de leur nombre. Ce qui fait la beauté de cette oeuvre c'est sa popularité. J'ai lu, écrites lourdement par une main fatiguée et sur du bien pauvre papier, des lettres admirables de foi, de piété, de simplicité, dans lesquelles était enveloppé un dollar tellement fripé et sali, qu'une main aristocratique n'aurait pas osé le toucher. De nombreux prêtres, ils sont plus de deux mille intéressés à l'oeuvre, envoient des messes et souvent y joignent leur obole. Une midinette, qui aura eu dans le mois une augmentation de salaire, enverra un dollar. Une mère chargée d'une nombreuse famille en fera autant, pour attirer sur ses enfants la bénédiction divine. Les heures délicieuses que j'ai passées dans ce bureau à lire ces lettres ! L'aumône du pauvre, la plus bénie de Dieu, est certainement le plus clair revenu des Missions Etrangères d'Amérique. Le tour de force que Ford a réussi dans le commerce et l'industrie, le Père Walsh le réalise tous les jours dans la voie religieuse.
    Mais le « Field Afar » a depuis l'année dernière un frère cadet qui grandit très vite : il fait déjà le bonheur de plus de dix mille petits abonnés, c'est le « Maryknoll junior ». Comme son nom l'indique il s'adresse aux plus jeunes, et il est surtout l'organe du collège apostolique « Vénard ».

    Collège Apostolique « Vénard ».

    Il aurait fallu commencer par là pour être logique, car, somme toute le « Vénard College », comme on dit là-bas, est le chemin qui conduit à Maryknoll. Scranton en Pennsylvanie est la ville aux mines de charbon. Elles courent sous la cité tout entière ces mines, et les ingénieurs osent à ce point, que des mineurs se sont trouvés subitement dans des caves nez à nez avec la ménagère apeurée. Naturellement la sécurité de la ville devient de plus en plus problématique.
    C'est à une quinzaine de kilomètres de Scranton, en dehors de la zone dangereuse, que se trouve le collège « Vénard » ; le Père Walsh lui a donné ce nom en souvenir du jeune et glorieux martyr des Missions Etrangères de la rue du Bac. II est bien situé, sur un assez vaste plateau, face à un panorama vraiment impressionnant de montagnes resplendissantes de verdure. Pour être correct il faudrait dire sera, car là, comme à Maryknoll, on en est encore à la période des maisons en planches. Toutefois, les bâtisses permanentes s'avancent. Le collège définitif a reçu, cette année, son deuxième étage. Tout entier construit en briques d'un blanc gris, l'architecture en est sobre, d'une belle ligne et bien adaptée au paysage sévère qui l'entoure. Les chaufferies et la blanchisserie sont terminées ; les Américains, en effet, commencent toutes leurs bâtisses d'importance par les communs. Les salles destinées aux machines et dynamos servent provisoirement de dortoirs et de classes. C'est là que je vis pour la première fois les enfants. J'éprouvai une vraie joie et me sentis chaud au coeur en parlant devant cette quarantaine de minois roses aux yeux clairs et éveillés. Si je vibrai, c'est que l'instrument était d'accord, ayant l'impression très forte que l'idéal facile à lire dans ces regards intelligents était le même qui chaque année entraîne tant de nos jeunes gens de France vers l'Extrême-Orient, vers l'inconnu ! Non moins agréable la compagnie des jeunes Pères qui, en attendant anxieusement le geste du Père Walsh pour partir en Chine, dirigent cette maison. Quelle charmante humeur, quelle joie de vivre et de se dévouer à une aussi noble cause ! Ne croyez pas que cela soit chez eux le résultat d'un enthousiasme factice ; non, ils ne sont pas si mal renseignés.
    La règle et le traintrain de cette maison sont à peu de chose près les mêmes que dans nos collèges de France, sauf quelques différences suggérées par l'esprit pratique et sportif américain. Là-bas, les jeunes gens et même les enfants ont chaque jour quelques heures de travail manuel. Les études atteignent au « Vénard » un degré élevé ; la moyenne des intelligences est vraiment supérieure, car là comme au séminaire de Maryknoll on est exigeant pour les admissions. Si le nombre des élèves dans ces deux institutions est assez restreint après six années d'exercice, cela vient de ce que le Supérieur préfère la qualité à la quantité. Il veut débuter posément, mais sûrement, dans son oeuvre appelée à un grand développement. Il sait que l'esprit, le caractère d'un établissement de ce genre dépend beaucoup des traditions qui y sont en vigueur, et ces traditions valent par ce que vaut l'impulsion première qui les fait naître.
    Avant longtemps, ce collège ne sera pas le seul de son espèce aux Etats-Unis. A mesure que se développera le mouvement apostolique dans le pays, on élèvera dans les différentes provinces des écoles semblables, qui toutes convergeront vers le centre : le grand Séminaire de Maryknoll, où sera donnée la formation unique et caractéristique de la Société.

    Maryknoll à San Francisco.

    D'ailleurs le mouvement vers l'ouest est déjà commencé : Maryknoll a sa procure à San Francisco. Cette fondation date de 1917, et dès maintenant on en voit les résultats. Non seulement cette procure est indispensable dans le port d'où partent et partiront de plus en plus nombreux les missionnaires de la Société, mais elle est aussi très utile pour la propagande de l'oeuvre. Le nombre des abonnements de la Californie au « Field Afar » en est la preuve.

    La mission de Chine.

    Le P. Walsh, lors de son voyage en Chine où il s'en allait chercher du travail pour les siens, profita de son passage à San Francisco pour ouvrir cette procure. En homme décidé, sachant ce qu'il veut, il préparait la route pour le champ que Dieu lui confierait. Il parcourut d'abord le Japon, où il se sentait surveillé comme Américain par une police inquiète, « au point qu'il n'osait respirer dans la rue, de peur d'actionner, dit-il, un avertisseur de police ». Ce pays lui sembla ingrat et difficile pour y lancer son oeuvre naissante, cependant il ne désespère pas pour l'avenir. De là, il passa en Corée, puis en Chine. Enfin aux environs de Noèl 1917, les Directeurs et étudiants de Maryknoll recevaient ce joyeux télégramme : « Nous aurons un champ en Chine ». Ce champ lui était confié par Mgr de Guébriant, évêque de Canton et membre de la Société des Missions Etrangères de Paris. Coïncidence remarquable, la Société nationale française, qui quelques années plus tôt avait donné à sa jeune soeur américaine son règlement, lui accordait en outre, par l'intermédiaire de l'un de ses membres les plus distingués, une partie de son territoire, petite il est vrai, mais suffisante pour débuter. En juin 1918, Rome approuvait cette concession, et dès le mois de septembre suivant, les quatre premiers missionnaires américains quittaient Maryknoll pour la Chine. Avec eux, comme supérieur de la nouvelle Mission s'embarquait l'un des fondateurs de l'oeuvre: le P. Thomas John Price. Hélas, à peine un an plus tard, la mort visitait ce petit groupe et le frappait à la tête. On recevait à Maryknoll le télégramme de Mgr de Guébriant annonçant la mort soudaine du P. Price, le dimanche 21 septembre 1919.
    Evidemment la consternation fut très grande dans la maison, toutefois chacun songeait aux bénédictions que le sacrifice de ce saint prêtre ne manquerait pas d'attirer sur son oeuvre. Le 8 septembre de la même année, trois nouveaux prêtres étaient allés rejoindre leurs aînés, et six autres les ont déjà suivis. Ils ne sont pas de trop, car Mgr de Guébriant a déjà ajouté une nouvelle portion au premier champ.

    Garanties de succès.

    Cette minuscule partie de la terre confiée à Maryknoll s'agrandira avec le temps. Jusqu'où s'avanceront ses limites ? Il est assez difficile de le prévoir, car le mouvement aux Etats-Unis en faveur des Missions se précise et s'organise.
    L'Amérique est un pays aux très vastes horizons, c'est sans doute la raison pour laquelle ses habitants, aux yeux familiarisés avec les grandes lignes, voient tout dans des proportions inconnues ailleurs et agissent en conséquence. Le jour qui n'est sans doute pas très éloigné, où ils pourront mettre en oeuvré les plans qu'ils ont conçus pour le développement des Missions américaines à l'étranger, nous serons surpris des résultats.
    Mais, et Maryknoll? Nous en sommes bien loin... Non, d'abord parce que cette propagande intensive, effectuée aux États-Unis, attirera naturellement les regards de ce peuple sur son Séminaire national. Il est peut-être bon d'ajouter, pour ceux qui en lisant cet article s'intéressent à Maryknoll, que son Supérieur, le P. Walsh, n'est pas un homme à se laisser oublier.

    L'esprit à Maryknoll.

    Une seconde garantie de succès et non la moindre, c'est l'esprit de toute la «raisonnée». Lorsque le P. Walsh commença son oeuvre, il entendit souvent répéter : « Vous aurez peut-être de l'argent, mais peu ou très peu de sujets ». Vous savez déjà ce qu'il en est. Et ils viennent un peu de partout. Ces 90 étudiants sortent de 26 diocèses. Il en vient de Boston, de Washington, de San Francisco, des côtes de l'Atlantique, des rivages du Pacifique. Presque tous sont nés aux États-Unis et leurs parents représentent seize nationalités différentes.
    Ils sont de tous les âges, il y en a de dix et de quarante ans. Les plus vieux, avant d'entrer à Maryknoll, exerçaient une profession. L'un était avoué, un autre ingénieur expert dans une usine de générateurs de paquebots, un autre avocat ; il y a aussi un professeur de l'école Régis de New York, des étudiants de diverses Universités, enfin l'un d'eux, Mozart de la mécanique, débutait dans le labeur à l'âge de 8 ans, et juché sur une caisse travaillait au tour à moteur. Il a plusieurs inventions brevetées, dont l'une a sauvé bien des vies humaines au temps de la campagne sous-marine. Beaucoup parmi ces étudiants sont au Séminaire contre la volonté de leurs parents. Plusieurs ont dû travailler pour payer leurs études. J'en connais qui, entre les classes pendant leur séjour au collège, servaient à l'heure des repas dans un restaurant, s'en allaient lire de cave en cave les compteurs à gaz ou ceux d'électricité, chauffaient un taxi ; que sais-je ? Cela prouve un degré d'énergie peu commune. A propos d'énergie, il y a à Maryknoll un étudiant amoureux dès beaux-arts et de nos vieilles cathédrales, qui, l'année avant d'entrer au Séminaire, trop pauvre pour se payer un voyage en France, n'hésita pas à se louer sur un bateau comme matelot. On croit facilement que les Américains sont gens trop pratiques pour se vouer à un travail quelconque « qui ne paie pas », c'est exagéré. D'un autre côté, il serait aussi ridicule de croire que tous soient capables de se sacrifier pour un idéal. Il y en a tout de même, cela se voit à Maryknoll. Tous les jours où presque, il s'en présente qui désirent se consacrer au travail des Missions. Le nombre en augmente à mesure que l'oeuvre est connue.

    Non, il ne faut pas douter dé leur esprit de zèle et d'apostolat, ce serait injuste. De leur piété et charité chrétienne, il ne faut pas douter non plus. En cela, comme en beaucoup de choses, ils savent ce qui se passe chez leurs frères de Paris, et ils ne sont pas en retard. Ils ont d'ailleurs sous les yeux le bel exemple de leur Supérieur. Un plus robuste que lui s'effraierait de tous les détails de sa formidable tâche, s'y perdrait peut-être ; lui ne manque pas un exercice de la communauté.
    De leur esprit d'humilité et de pauvreté ? Il y en a parmi eux qui demandent à leur professeur d'être sévère à leur égard dans la correction de leur lecture au réfectoire. Tous s'habillent avec ce qu'on leur envoie, après décès, des presbytères et des séminaires. La plupart d'entre eux peuvent vous dire que ce qu'ils ont sur le dos est le fruit d'un héritage. D'ailleurs le Père Walsh est attentif à faire observer la plus stricte économie; cela est nécessaire dans un pays où le gaspillage est à la mode. On montera un escalier dans la nuit plutôt que de laisser allumer l'ampoule du vestibule. Chaque jour les morceaux de papier sont ramassés et serrés à la presse pour être vendus.
    Pas de tristesse sur les visages dans cette maison, pas d'étalage de piété. Je ne crois pas qu'il vienne jamais à l'esprit d'un Américain l'envie de se composer un visage. Ils sont d'un extérieur froid et peu expressif. J'en connais parmi eux qui appellent la poésie «crazy stuff 1», et qui ont dans le coeur des trésors de bonté, de zèle et de sensibilité. Seulement ils ne les laissent pas voir facilement. Ils parlent peu, ils agissent, et un jour, soudainement, ces qualités apparaissent dans une belle action, dans un beau geste.
    Au soir du départ du 8 septembre 1919, les Directeurs, les étudiants, étaient massés sur le perron de la maison, les religieuses en face sur la pelouse. Tout le monde venait de chanter en chur le refrain de Maryknoll ; alors au milieu des gestes d'adieu, et dominant le ronflement de l'auto au démarrage, on entendit l'un des partants encore debout dans la voiture, lancer distinctement, mais sans forfanterie : « Vive Vénard ». Au dernier moment il évoquait le martyr.
    Ceux qui ont fait sérieusement, ne fut ce qu'une fois, le sacrifice de leur vie, comprendront.

    1. Des niaiseries.

    1921/42-62
    42-62
    Amérique
    1921
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