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Les missionnaires Bretons dans les Missions Étrangères 2 (Suite et Fin)

Les missionnaires Bretons dans les Missions Étrangères De 1661 à 1921. (Fin.) Au département des Côtes-du-Nord appartenait également Mgr Yves Marie Croc, missionnaire au Tonkin, aumônier et interprète de l'amiral Charner, qui le décora de la croix de la Légion d'honneur sur le champ de bataille de Ki-hoa, près de Saigon. Evêque et diplomate, il servit tour à tour et parfois en même temps l'Eglise et la France, la foi et la civilisation.
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    Les missionnaires Bretons

    dans les Missions Étrangères
    De 1661 à 1921.
    (Fin.)

    Au département des Côtes-du-Nord appartenait également Mgr Yves Marie Croc, missionnaire au Tonkin, aumônier et interprète de l'amiral Charner, qui le décora de la croix de la Légion d'honneur sur le champ de bataille de Ki-hoa, près de Saigon. Evêque et diplomate, il servit tour à tour et parfois en même temps l'Eglise et la France, la foi et la civilisation.
    Parmi les évêques bretons de cette époque, nous ne saurions oublier le pieux et vaillant confesseur de la foi dans les prisons de Séoul (Corée), Mgr Félix Clair Ridel, originaire de Chantenay près de Nantes, qui fut missionnaire et évêque en Corée. Tout d'abord il y vécut caché pendant cinq ans, travaillant beaucoup, mais dans le plus grand secret, car la peine de mort était portée contre tous les missionnaires et même contre tous les catholiques. En 1866, deux évêques et sept missionnaires furent arrêtés et décapités. Le P. Ridel et deux autres prêtres purent se soustraire aux recherches des persécuteurs et s'enfuir en Chine. Quand il s'agit de donner un successeur au chef de la mission qui venait de verser son sang pour la foi, le Saint-siège choisit le P. Bidet. Sacré évêque à Rome, le nouvel évêque rentra en Corée : « Hélas ! Écrivait-il alors, dans quel triste état j'ai trouvé cette pauvre mission ! Des milliers de fidèles ont disparu, victimes de la persécution. Les uns sont morts dans les tourments, égorgés, étranglés ; d'autres, surtout les jeunes filles, ont, été vendus et emmenés on ne sait où. Je me tiens caché ; entouré de païens de tous côtés, je ne puis parler qu'à voix basse, et quand je sors pour administrer les chrétiens, ce n'est qu'au milieu des ténèbres ».
    Malgré ces précautions, il fut arrêté en janvier 1878, emprisonné et mis aux fers; il y resta jusqu'au 5 juin suivant, jour oit il fut délivré grâce aux démarches du ministre de France à Pékin. Il n'obtint cependant que la liberté de l'exil. Il fut conduit de bourgade en bourgade jusqu'à la frontière coréenne. Lorsque, après avoir traversé le fleuve Ap-nok-kang, il mit le pied sur la terre de Chine, il se retourna pour contempler une dernière fois le pays où il avait tant souffert et qu'il aimait d'un si ardent et si profond amour : « Quel beau panorama! s'écrie-t-il, dans le journal de sa captivité. C'est comme un sourire de la Corée. Du fond de mon coeur, embrassant tout le pays, je lui envoyai ma plus tendre bénédiction en disant : Au revoir, que ce soit bientôt ! »
    Le P. Mabileau, de Paimbuf, avait, quelques années auparavant, donné sa vie pour la cause qui avait coûté la liberté à Mgr Ridel. Missionnaire au Se-tchoan (Chine), il fut massacré à Yeou-yang le 29 août 1865. Ce jour-là, à 10 heures du soir, une foule soudoyée par les lettrés se précipite vers la demeure de l'apôtre ; elle, enfonce les portes, saisit le prêtre, lui prodigue les coups et les outrages, le traîne au bord de la rivière et l'y jette; le voyant revenir sur l'eau, elle le reprend, le conduit dans les rues de la ville où elle le frappe si cruellement que la victime ne tarde pas à mourir sous les coups.
    Du diocèse de Nantes était aussi Mer Van Camelbeke, dont la charité envers les Annamites de Cochinchine fut très grande, et dont l'épiscopat qui dura dix-sept ans fut attristé par des malheurs immenses et illustré de conversions éclatantes et nombreuses. Mgr Van Camelbeke fut sacré en 1884, au moment où la France intervenait militairement au Tonkin. Pour se venger de l'invasion étrangère, les lettrés annamites s'en prirent aux
    missionnaires et aux catholiques ; dans la seule mission de Cochinchine orientale dont l'évêque était le chef, 8 missionnaires, 5 prêtres indigènes et plus de 25.000 sur 40.000 chrétiens furent massacrés en quelques semaines ; presque tous les presbytères, églises, couvents, écoles, furent incendiés.
    Le christianisme semblait anéanti dans ce pays qui avait donné de si belles espérances. Mais la Providence a des trésors infinis de miséricorde et de puissance. Quatre ans plus tard, dans cette même mission, des païens témoins des affreuses hécatombes et parfois, hélas! Bourreaux eux-mêmes, venaient par milliers s'agenouiller devant la croix du Christ. En 1886 la mission de Cochinchine ne comptait que 15.000 fidèles, elle en avait 73.000 en 1901. Ainsi en quinze ans le chiffre des catholiques avait quintuplé. L'évêque s'endormit dans le Seigneur au milieu de ces triomphes apostoliques.
    Cette persécution, qui s'était étendue des frontières du Cambodge à celles de Chine, avait réalisé le rêve de plusieurs missionnaires, et avait donné la couronne du martyre aux PP.Guyomard et Guégan du diocèse de Vannes, Poirier du diocèse de Rennes, et Barrai de celui de Nantes.
    Près de ces martyrs, la plupart tombés jeunes sur le champ de bataille de l'apostolat, citons les vétérans qui travaillèrent pendant trente, quarante et même cinquante ans dans les missions d'Extrême-Orient.
    Le P. Le Guilcher (Saint-Brieuc), parti en 1853 pour le Yunnan, mourut en 1907. Tout d'abord il Vécut treize années au milieu des musulmans révoltés contre la Chine. De moyenne stature, d'une apparence plutôt frêle, mais doué d'une énergie et d'une ténacité rares, il voulut installer de modestes oratoires près de la mosquée triomphante. Il eut de multiples aventures. Un jour qu'il se dirigeait vers la petite chrétienté de Ma-chang, il se heurta aux avant-postes d'un corps d'armée musulman. Passer outre était impossible, revenir sur ses pas aurait excité les soupçons des sentinelles. Bravement, le missionnaire demanda à être présenté au général. Or, le général se trouvait être le féroce Yang Se Ko, l'irréconciliable ennemi des Européens et des chrétiens. C'était se jeter entre les griffes du tigre. Par quel caprice ou par quel miracle le général épargna-t-il cette proie si facile à saisir. Toujours est-il qu'avec un sauf-conduit autographe, le P. Le Guilcher reçut en présent un énorme bouc qui, traîné à sa suite, attesta à tous l'amabilité du terrible grand homme pour l'étranger.
    Combien d'Européens, depuis de Lagrée et Francis Garnier, les explorateurs du Mékong en 1868, reçurent l'hospitalité du missionnaire ! Français, Anglais, Allemands, tous se sont félicités de son cordial accueil, de son dévouement, des services considérables qu'il leur a rendus. Lui aussi gardait d'eux le meilleur souvenir, tout en regrettant que tant de courage, mis au service de la science, s'alliât trop souvent à l'indifférence religieuse.

    Dans cette revue trop rapide, nous ne saurions oublier le P. Pierre Correc, de Saint-Nicolas-du-Pélem (Côtes-du-Nord), missionnaire dans l'Inde, dont la verve poétique nous a laissé de charmants souvenirs.
    Il composa plusieurs cantiques en l'honneur de la sainte Vierge, de sainte Anne, le Gai Bonjour que chantent encore aujourd'hui les aspirants du Séminaire des Missions Etrangères :

    Jeune conscrit,
    Il vient aussi lutter sous la bannière
    De Jésus-Christ.
    Joyeux soldats que le bon Dieu rassemble
    Chantons, chantons,
    Il est si doux de se trouver ensemble
    Aux Missions.

    Comme les flots de la mer azurée,
    Nous nous suivons,
    Notre départ touche à notre rentrée Tant nous passons!
    Quand les aînés auront quitté la France,
    A votre tour
    Aux arrivants vous direz la romance
    Du Gai Bonjour.

    En 1900, la révolte des Boxeurs fit trois victimes parmi les missionnaires bretons de Mandchourie : les PP. Viaud, de Saint-Julien-de-Concelles (Loire Inférieure) ; Leray, de Ligné, dans le même département; Le Guével, de Vannes. Ce dernier, tout nouvellement arrivé, avait été placé à Lien Chan sous la direction du P. Bourgeois. Quand ils apprirent l'approche des bandes d'assassins, les deux apôtres se réfugièrent dans une vieille tour, proche de leur paroisse. Ils y furent attaqués par 500 hommes bien armés. En face d'une autorité régulièrement constituée portant contre eux une sentence de mort, les missionnaires se seraient inclinés, et avec joie ils auraient fait le sacrifice de leur vie. Ayant affaire à des bandits, ils se défendirent; pendant près de deux jours, avec un ou deux fusils de chasse, ils tinrent tête aux assaillants. Quand ils eurent épuisé leurs munitions, ils réduisirent en morceaux les quelques piastres qu'ils possédaient et en chargèrent leurs fusils. Quand la poudre leur manqua, ils brisèrent leurs armes et attendirent la mort. Les assaillants se jetèrent sur eux et les massacrèrent.

    Pendant ce temps le P. Bourles, de Guimiliau (Finistère), se cachait chez une famille de pauvres chrétiens habitant une cabane perdue dans la steppe. Il y vécut pendant deux mois, souvent obligé de se réfugier dans les roseaux, exposé au soleil, à la pluie, n'ayant pour nourriture qu'un peu de millet, et au milieu de ces misères se livrant avec ardeur à l'étude des caractères chinois. Pour s'encourager, il murmurait cette prière en sa langue maternelle :

    Kurum hay avel foll
    Var-n-omp so dirollet
    Hor bro zo cont da goli
    Truez ! mamm venniguet

    Un orage et un vent violent
    Se sont étendus sur nous ;
    Notre pays court à sa perte,
    Pitié ! Mère bénie.

    Leurs souffrances et leur mort ont été racontés par un autre missionnaire breton, le P. Letort (Rennes), esprit original, conteur animé, dont les récits sont extrêmement intéressants. A cette liste il faut ajouter le nom du P. Bourdonnec (Saint-Brieuc), décapité en 1905 dans le Thihet, après avoir été criblé par les barbares Lyssous de flèches empoisonnées.
    Nous arrêterions notre résumé trop succinct de ces existences héroïques, si nous n'avions le devoir d'enregistrer le nom des apôtres déjà partis sur les, plages lointaines de l'Extrême-Orient, et revenus à l'appel de la France en 1914.
    Plusieurs d'entre eux, et de jeunes aspirants qui leur avaient succédé au Séminaire des Missions Etrangères, sont tombés frappés par la balle ou l'obus sur les champ de bataille, et par la maladie dans les hôpitaux : Brehan en Belgique, Menoud à Arras, Boulo dans l'Argonne, Petillon dans la Somme, Dupas à Verdun; à Verdun encore, le P. Bozec, missionnaire en Cochinchine, dont la gaieté, l'abord facile, le dévouement à toute épreuve, la bravoure parfois téméraire, avaient gagné tous les coeurs; il repose au bois de la Caillette, au bout de la ligne du chemin de fer qui va de Fleury à Vaux, à l'endroit même où il fut frappé. Le Père Motel, du diocèse de Rennes, missionnaire au Kouy-tcheou, mourut à l'ambulance de Velay. Au prêtre, consolateur de ses derniers moments, qui lui disait : « Eh bien, mon Père, vous en êtes à l'offertoire », il répondit : « Oui, et ce sera bientôt la communion ».
    D'autres encore, que nous ne pouvons nommer ici, reçurent de graves blessures. Beaucoup d'entre eux ont été décorés de la croix de guerre ou de la médaille des épidémies, un de la Légion d'honneur.
    Qu'ils aient succombé sur la terre étrangère que Dieu les avait appelés à évangéliser, ou bien qu'ils aient été frappés dans les gigantesques luttes européennes, les uns et les autres ont dû répéter à leur dernière heure les douces paroles dites en leur première jeunesse :

    Si la Bretagne est belle, ah ! Le Ciel est plus beau,
    Père, ne pleurons plus, après un court espace,
    N'aurons-nous pas ensemble une éternelle place
    Dans une autre Bretagne, en un monde nouveau.
    1922/18-23
    18-23
    France
    1922
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