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Les Martyrs français1

Les Martyrs français1. Les Martyrs français sont Mgr Imbert, les PP. Maubant et Chastan. Le premier qui pénétra en Corée fut le P. Pierre Philibert Maubant né à Vassy (Calvados) le 20 septembre 1803. Prêtre en 1829, il fut vicaire au Désert et à Champ-du-Boult. En prêchant et en confessant ses paroissiens, le jeune prêtre rêva d'une terre plus lointaine, d'un dévouement plus complet, d'un ministère qu'il espérait plus fécond.
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    Les Martyrs français1.
    Les Martyrs français sont Mgr Imbert, les PP. Maubant et Chastan.
    Le premier qui pénétra en Corée fut le P. Pierre Philibert Maubant né à Vassy (Calvados) le 20 septembre 1803. Prêtre en 1829, il fut vicaire au Désert et à Champ-du-Boult.
    En prêchant et en confessant ses paroissiens, le jeune prêtre rêva d'une terre plus lointaine, d'un dévouement plus complet, d'un ministère qu'il espérait plus fécond.
    Il entra au Séminaire des Missions Etrangères en 1831, en partit pour l'Extrême-Orient le 5 mars 1832. Il était destiné au Se-tchoan ; la mission de Corée le tenta et sen Vicaire apostolique lui permit de suivre ses aspirations.
    Pour pénétrer en Corée, il fallait traverser la Chine, par conséquent voyager en se cachant. Arrivé aux frontières coréennes, le danger d'être arrêté était encore plus grand, car les routes et les douanes étaient gardées avec une rigoureuse sévérité.
    L'évêque, Mgr Bruguière, mourut en Tartarie, et le P. Maubant se rendit seul au poste où la Providence l'appelait.

    1. Les détails que nous donnons ici sur les Martyrs sont extraits du volume : Martyrs français et coréens, par Adr. Launay, in-80, pp. xvi-272, Téqui, libraire-éditeur; rue Bonaparte, 82, Paris, 1925.

    Le récit de son voyage ne manque pas d'intérêt; en voici le résumé :
    A minuit, le 12 janvier 1836, accompagné de cinq catholiques coréens, l'apôtre passa heureusement la douane de Pyen-men ; il traversa ensuite les plaines et les forêts désertes qui limitent la Mandchourie et la Corée, et arriva à quelques kilomètres du fleuve Ap-nok, frontière des deux pays, qu'il devait franchir à Eui-tjyou.
    Aucun étranger ne pouvait obtenir l'autorisation de pénétrer dans le pays; tous les Coréens qui le quittaient recevaient en partant un passeport qu'ils devaient présenter à leur retour.
    Bien entendu, ni le missionnaire, ni les chrétiens, ses introducteurs, n'avaient cette pièce. Il leur fallait donc franchir secrètement la frontière.
    A l'époque de leur expédition, le fleuve était gelé, circonstance favorable qui permettait de le traverser au détour le plus obscur.
    Une heure avant d'arriver sur les bords de l'Ap-nok, les voyageurs commencèrent à prendre les plus minutieuses précautions. Le P. Maubant se revêtit d'un pantalon rembourré d'ouate, d'un habit de toile grossière se croisant sur la poitrine, retombant fort bas et fendu de chaque côté à partir de la ceinture, d'un capuchon ne lui laissant à découvert que les yeux, le nez et la barbe ; il se coiffa d'un large chapeau en forme de cloche, surmonté d'un voile en éventail, maintenu par deux longs rubans noués au-dessous du menton; il prit des chaussures en paille ; et dans ce costume, qui est l'habit de deuil du pays, il s'avança vers Eui-tjyou.
    « Lorsque nous eûmes fait environ une lieue, raconte-t-il, on me dit que nous approchions. Quelques Coréens venaient à notre rencontre. Aussitôt on me fit signe, je me laissai tomber et je restai couché par terre, gémissant comme un malade, jusqu'au moment où ils ne purent plus nous voir. Ensuite on nie fit relever, et je passai près de plusieurs groupes de marchands coréens arrêtés sur la route pour prendre leur repas, car il n'y a aucune auberge entre Pyen-men et la frontière de Corée. Enfin nous traversâmes les deux premières branches du fleuve et nous arrivâmes à la troisième, bien fatigués. Depuis minuit de la nuit précédente, nous étions en route, et presque toujours à pied; je n'avais pas fait deux lieues à cheval. L'homme qui était désigné pour me porter, Pierre Som-pey, me prit alors sur son dos, et nous nous avançâmes à petits pas, en traversant la fleuve, jusqu'à une perche environ de la porte d'I-tchou (Eui-tjyou), où se trouve la douane coréenne. Au lieu de nous exposer aux dangers de l'inspection et des questions que font ordinairement les préposés de cette douane à chaque voyageur, nous enfilâmes un aqueduc construit dans le mur de la ville. Un de nies trois conducteurs était déjà passé et se trouvait à une portée de fusil en avant, lorsqu'un chien de la douane, nous apercevant sortir du trou, se prit à aboyer contre nous. Allons, dis-je en moi-même, c'est fini. Les douaniers vont venir; ils vont nous voir en fraude et nous questionner longuement : ils me reconnaîtront infailliblement pour étranger. Que la volonté de Dieu soit faite ! Le bon Dieu ne permit pas cependant qu'il en arrivât ainsi ; nous continuâmes à avancer dans la ville et personne ne parut.
    « Je pensais que nous allions entrer de suite dans quelque auberge ou dans quelque maison destinée à me cacher ; point du tout. Nous avions encore à passer une douane. Il y avait un autre aqueduc dans les murs du quartier où nous nous trouvions; nous nous glissons dans cet aqueduc. Au moment où j'y entrai, j'aperçus à l'autre bout un homme qui passait, une lanterne à la main. Je pensai de nouveau au danger que nous courions, mais rien de fâcheux ne nous arriva. Enfin, à quelques pas de là, on m'introduisit dans un petit appartement qui avait la forme d'un grand four de boulanger ».
    Les guides prièrent le missionnaire de s'asseoir par terre, placèrent devant lui une petite table hexagonale de 0 m. 60 de diamètre et de 0 m. 20 de hauteur, et lui apportèrent une collation de navets crus et de riz salé.
    Le repas terminé, ils étendirent une natte sur le sol, posèrent au chevet, en guise d'oreiller, un petit cube de bois, et engagèrent le P. Maubant à se reposer. Deux heures après, ils le réveillèrent, lui servirent un repas semblable au premier, et avant l'aurore, tous se mirent en route pour un voyage qui devait durer 15 jours. Le missionnaire était à cheval. « II eût été plus facile de nie cacher, écrit-il, si j'avais voyagé en voiture ; mais les Coréens connaissaient à peine ce moyen de transport ».
    Le quinzième jour, au milieu d'une vallée traversée par le large fleuve Han aux multiples contours, entourée de collines boisées ou herbeuses et de pics dénudés, se dressèrent de longues murailles, profilant leurs créneaux sur le bleu du ciel, percées d nombreuses portes dont les plus monumentales étaient surmontées d'un mirador de style chinois. Dans cette vaste enceinte se groupaient des maisons basses aux toits plats, que dominaient çà et là les palais impériaux, les tribunaux, les maisons des grands mandarins et les pagodes bouddhiques. C'était Séoul, la capitale du pays que l'apôtre venait essayer de conquérir à Jésus-Christ.

    ***

    Le missionnaire eut bientôt un collaborateur : le P. Jacques Chastan, né le 7 octobre 1803 à Marcoux, département des Basses Alpes. Lors de son départ pour les Missions Etrangères, il avait été grandement éprouvé. Quoique prévenus de son projet, ses parents conservaient l'espoir de garder leur fils près d'eux. Quand il leur dit qu'il allait les quitter, ils furent frappés de stupeur ; père, mère, frères et soeurs, éclatèrent en sanglots. Le jeune prêtre s'agenouilla aux pieds de sa mère et lui demanda sa bénédiction ; d'un geste brusque, celle-ci le repoussa : « Non, s'écria-t-elle, non, malheureux, je n'ai point de bénédiction à te donner. Ingrat que tu es, est-ce ainsi que tu nous paies de tous les sacrifices que nous avons faits pour toi ? Quoi ! Tu veux nous abandonner, nous qui nous sommes imposé tant de privations dans l'espoir de trouver en toi la consolation de nos vieux jours ! Ah! Nous ne te laisserons pas partir ; tu n'auras pas le courage de nous plonger dans la désolation, de nous jeter dans le tombeau ! »
    Cette scène douloureuse déchira l'âme du fils, sans ébranler la fermeté de sa volonté. Il essaya d'expliquer comment et pourquoi Dieu l'envoyait si loin, et quelle oeuvre, belle, grande et sainte était le salut des infidèles. Personne ne voulut le comprendre.
    Après bien des supplications, il se leva et sortit. Il partait pour toujours sans avoir reçu ce dernier baiser, qui est pour le coeur le plus doux viatique du voyage. Sa mère le suivit, pleurant, sanglotant, jetant à celui qui s'éloignait pour ne jamais revenir les appels de sa tendresse désespérée. Oh ! Ces heures de sacrifice, qui pourrait les oublier après les avoir vécues...Amères pour les familles, mais combien douloureuses pour les partants! Après quelques minutes, le futur missionnaire s'arrêta, il se mit à genoux sur les pierres du sentier : « Mère, répéta-t-il, bénissez-moi. »Dans le Cur maternel aux abois, la foi fut plus forte que la nature ; et la voix brisée par les sanglots, la mère murmura : « Oui, mon enfant, puisque le bon Dieu le veut ainsi, va, et que tous les saints anges du ciel t'accompagnent ». Ce fut la dernière parole de cet entretien suprême; elle devait se réaliser dans une gloire insoupçonnée de la pauvre femme qui la prononçait. Les anges accompagneraient son fils jusque dans la splendeur du martyre.
    Le 13 janvier 1827 Chastan entrait au Séminaire des Missions Etrangères ; il le quitta dès le 22 avril suivant pour s'embarquer à Bordeaux. Il fut professeur au collège général de Pinang, puis avec la permission de ses supérieurs, il partit pour la Corée.

    ***

    A ces deux missionnaires ainsi qu'à leurs chrétiens un chef était nécessaire. Rome le choisit.
    Dès qu'il avait été question d'envoyer des ouvriers apostoliques en Corée, un missionnaire du Se-tchoan, le P. Imbert, avait offert de se consacrer à ce pays. Sa proposition ne fut pas immédiatement acceptée ; mais à la mort de Mgr Bruguière on songea à lui confier la direction du Vicariat.
    Laurent Joseph Mariuss Imbert était né dans le département des Bouches-du-Rhône, à Marignane, mais sa famille habitait une maisonnette du hameau de Callas, dans la commune de Cabriès, si pittoresquement étagée sur une colline qui domine la plaine d'Aix-en-Provence. Ses parents, très pauvres, ne pouvaient lui donner aucune instruction, ce qui désolait l'enfant. Un jour, dont il se souvint toute sa vie, Laurent, alors âgé de 8 ans, trouva un sou dans les rues de Cabriès. Un autre aurait peut-être acheté une friandise, lui court faire emplette d'un alphabet. Puis il va trouver une voisine, bonne vieille que tout le village nommait Tante Marguerite, qui lui enseigne à lire et à écrire.
    Son curé, M. Arnaud, un de ces prêtres qui sont les meilleurs recruteurs du clergé, remarqua ses dispositions, lui donna quelques leçons de grammaire, et le fit rentrer à Aix, dans la maison d'éducation de Saint Joachim tenue par les Frères de la Retraite Chrétienne.
    L'enfant fut reçu gratuitement ; il devait seulement payer ses vêtements et les fournitures classiques. Son père n'étant pas même en état de suffire à cette petite dépense, Laurent y pourvut. C'est un trait de caractère qu'il importe de retenir ; il dénote activité et volonté. Ayant vu les Frères de l'institution confectionner des chapelets, il les imita. Pendant ses récréations il avait toujours le fil de fer roulé autour du bras et les pinces à la main, et ses condisciples, racontait-on il y a 50 ans, ne se souvenaient pas de l'avoir vu jouer une seule fois. Il vendait ses chapelets ; et, avec le prix, il payait ses livres, ses cahiers, ses vêtements ; le surplus, car il savait trouver du surplus, il le donnait à son père auquel il assura, par ce moyen, une petite rente mensuelle de 15 francs.
    Ce travail manuel ne diminua ni la régularité de sa piété, ni son application à l'étude. A la fin de ce qu'on appelait alors les humanités, il obtint le diplôme de bachelier ès lettres, et entra au grand séminaire d'Aix. Déjà il avait formé dans son coeur la résolution d'aller prêcher la foi aux infidèles; pour endurcir son corps aux fatigues de l'apostolat, il s'exposait au froid et à la chaleur, se privait de nourriture et de sommeil.
    Afin de s'assurer de la volonté divine, il alla faire une retraite à la Trappe d'Aiguebelle. L'abbé du monastère, auquel il confia ses désirs, reconnut facilement l'appel de Dieu, et lui même l'adressa au Séminaire des Missions Etrangères.
    Imbert arriva le 8 octobre 1818 dans cette maison que sa mort et celle de plusieurs de ses amis, en particulier d'Isidore Gagelin, devaient glorifier du beau nom de Séminaire des Martyrs. Sous-diacre le 27 mars 1819, il fut ordonné prêtre le 18 décembre suivant. Destiné à la mission du Se-tchoan, il quitta Paris le 20 mars 1820 et s'embarqua à Bordeaux le 1er mai.
    Les qualités et les vertus de l'enfant et du jeune homme se développèrent dans le prêtre et dans l'apôtre. Son évêque, les missionnaires et les prêtres chinois apprécièrent sa prudence, son caractère ferme et droit ; les chrétiens l'aimèrent pour la bonté de son coeur humble et dévoué. Nous n'avons pas à raconter ici ses travaux dans sa première mission, sa patience dans les persécutions, son zèle éclairé dans la fondation d'un séminaire à Mou pin; tous ces détails appartiennent à l'histoire de l'apostolat au Se-tchoan.
    Sacré évêque de Capse le 14 mai 1837, Mgr Imbert partit aussitôt pour se rendre à son poste ; à la fin du mois de décembre suivant, il était à Séoul.

    ***

    Sous l'active administration des deux missionnaires arrivés avant lui, le catholicisme avait fait des progrès.
    Au mois de novembre 1836 ils avaient baptisé près de 2.000 adultes; et de 6.000 catholiques que le P. Maubant avait trouvés à son arrivée, le nombre était rapidement monté à 9.000. En un mot, sur un sol à peine défriché, bouleversé par la tempête, arrosé du sang de ses enfants, l'Eglise de Corée sentait couler en elle, par l'action de ses nouveaux pasteurs, une sève plus vigoureuse qui promettait une abondante moisson.
    Mgr Imbert unit ses travaux à ceux de ses missionnaires. « Chaque jour, écrivait-il, je me lève à deux heures et demie. A trois heures j'appelle les gens de la maison pour la prière, et à trois heures et demie commencent les fonctions de mon ministère, par l'administration du baptême s'il y a des catéchumènes, ou par la confirmation ; viennent ensuite la sainte messe, la communion, l'action de grâces. Les quinze à vingt personnes qui ont reçu les sacrements peuvent ainsi se retirer avant le jour ; dans le courant de la journée, environ autant entrent, un à un, pour se confesser, et ne sortent que le lendemain matin après la communion. Je ne demeure que deux jours clans chaque maison où je réunis les chrétiens, et avant que le jour paraisse je passe dans une autre maison. Je souffre beaucoup de la faim, car après s'être levé à deux heures et demie, attendre jusqu'à midi un mauvais et faible dîner d'une nourriture peu substantielle, sous un climat froid et sec, n'est pas chose facile. Après le dîner je prends un peu de repos, puis je fais la classe de théologie à mes grands écoliers, ensuite j'entends encore quelques confessions jusqu'à la nuit. Je me couche à neuf heures sur la terre couverte d'une natte et d'un tapis de laine de Tartarie ; en Corée il n'y a ni lits, ni matelas. J'ai toujours, avec un corps faible et maladif, mené une vie laborieuse et fort occupée ; mais ici je pense être parvenu au superlatif et au nec plus ultra du travail. Vous pensez bien qu'avec une vie si pénible nous ne craignons guère le coup de sabre qui doit la terminer ».
    On le voit par cette dernière phrase, les missionnaires songeaient à la persécution. Hélas ! Ils n'avaient que trop raison.
    Leur présence commençait à être divulguée.
    Un faux frère, Kim-ye-sang-i, offrit au gouvernement de les livrer si on lui donnait les hommes nécessaires, ce qui fut accepté avec joie. Cependant, prévoyant bien que les missionnaires pourraient braver longtemps ses recherches, il résolut d'employer la ruse. C'est l'arme favorite des traîtres, Kim était dans son rôle. Il partit pour la province, alla visiter quelques-uns de ses anciens amis chrétiens ignorants de sa perfidie, et leur annonça que le gouvernement coréen voulait donner aux catholiques toute liberté. « A la capitale, leur dit-il, nos frères les plus éclairés ont développé les vérités de la religion devant les mandarins. Par la grâce de Dieu, les magistrats, les ministres eux-mêmes ont ouvert les yeux, et si l'Evangile leur est convenablement expliqué, tous sont disposés à le recevoir ».
    Un chrétien, dont la simplicité passait toutes les bornes, crut aux paroles du traître qu'il conduisit près de Mgr Imbert. L'évêque comprit immédiatement ce qui se passait. « Mon fils, dit-il au malheureux, tu as été trompé par le diable ». Puis réfléchissant que le traître était à la porte, que la fuite était devenu impossible et ne servirait qu'à faire torturer les chrétiens, qui, consternés, l'entouraient et le suppliaient de leur sauver la vie, il prit la résolution de se livrer.
    Il fut aussitôt conduit à Séoul. On lui infligea le supplice de la courbure des os pour qu'il dénonçât la retraite des autres Européens, puis on lui demanda :
    « Pourquoi êtes-vous venu ici ?
    Pour sauver les âmes.
    Combien avez-vous instruit de personnes?
    Environ deux cents.
    Reniez Dieu... »
    A cette parole, l'évêque frémissant d'horreur éleva fortement la voix et répondit : « Non, je ne puis renier mon Dieu... » Comprenant qu'il n'obtiendrait rien, le juge le fit bâtonner et reconduire en prison, que remplissaient de nombreux chrétiens récemment arrêtés.
    Espérant que la persécution se calmerait par l'arrestation de tous les Européens, Mgr Imbert eut la sublime inspiration d'ordonner aux PP. Maubant et Chastan de se livrer aux mandarins.
    Il leur fit parvenir un billet écrit en latin et que nous traduisons :
    « Dans les cas extrêmes, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; si donc vous n'êtes pas encore partis venez avec l'officier Son-kie-tsong1, mais qu'aucun chrétien ne vous suive ».
    Son-kyei-tchyang était un capitaine envoyé avec une centaine d'hommes pour arrêter les missionnaires.

    1. Actuellement on écrit Son-kyei-tchyang.

    Les deux missionnaires obéirent immédiatement. Après avoir adressé des lettres au cardinal préfet de la Propagande, à leurs frères de la Société des Missions Etrangères et à leurs familles, ils allèrent se livrer aux satellites qui les cherchaient.
    Aussitôt ils furent conduits à Séoul, remis entre les mains des magistrats, jetés en prison où ils retrouvèrent leur évêque. Quelle joie intime, profonde, pour ces coeurs de prêtres et d'apôtres de se trouver ensemble dans les fers confessant le nom de Jésus-Christ!
    Le lendemain tous les trois comparurent devant le tribunal. Au fond de la salle, les juges, assis sur une sorte d'estrade, étaient en grand uniforme: vêtements de soie bleue retenus par une ceinture ornée d'écailles de tortue, bonnets en crin noir enforme de mitre avec des volants pendant de chaque côté; des soldats et des satellites, armés de fusils, de sabres ou de bâtons, formaient la haie ; proches d'eux se groupaient les bourreaux avec leurs instruments de torture que les uns tenaient à la main, et que les autres avaient placés à terre. Par derrière, dans le fond de la salle, de nombreux spectateurs examinaient curieusement les accusés, en échangeant entre eux des réflexions haineuses ou bizarres.
    Le président du tribunal les interrogea : « Qui vous a logés ? D'où est venu l'argent que vous avez ? Qui vous a envoyés ? Qui vous a appelés?
    Ils n'auraient fait aucune réponse à la première question, si un de leurs catéchistes, Paul Tyeng, chez lequel ils avaient demeuré, n'avait déjà été connu et emprisonné.
    Ils pouvaient clone le nommer sans crainte de le compromettre: aussi ils répondirent : « C'est Paul Tyeng qui nous a logés. L'argent à notre usage, nous l'avons apporté avec nous. Nous avons été envoyés par le Souverain Pontife, chef de l'Eglise, et les Coréens nous ayant appelés pour secourir leurs âmes, nous sommes venus ici ».
    Ces réponses leur attirèrent une rude bastonnade qui fut renouvelée plusieurs jours de suite.
    Le 21 septembre tous les trois furent condamnés à mort.
    Voici la traduction de la condamnation:

    « VIlle lune, 14e jour (21 septembre 1839).
    « Kim-tjoa-keun, comme président de la Haute Cour criminelle, expose ce qui suit :

    « Exécutant avec révérence l'ordre donné au Ministre, que les criminels Pem-syei-hyeng, Ra Petrus et Tjyeng Jacobus1, soient ensemble exécutés par la justice militaire, avec suspension de la tête, pour servir de leçon à la multitude ; j'ai l'honneur d'informer Sa Majesté qu'ils on t été remis au Quartier Général de la Garde royale.
    « Réponse : Entendu ».

    1. Pem-syei-hyeng = Mgr Imbert.
    Ra = le P. Maubant.
    Tjyeng = le P. Chastan.

    Comme les grands criminels, l'évêque et ses prêtres furent mis à mort avec le cérémonial ordinaire appelé koum-moue-hyo-syou. En pareil cas, le lieu du supplice est à Sai-nam-hte ou No-ryang ou encore No-tol, du nom du village qui se trouve non loin de là, sur les bords du fleuve Han, à cinq kilomètres environ de Séoul.
    Les condamnés, les mains liées derrière le dos, montèrent dans d'étroites chaises à porteurs, et entourés d'une centaine de soldats en armes, ils furent conduits au supplice.
    Une foule nombreuse s'était-elle massée sur leur passage ? Les suivit-elle jusqu'à Sai-nam-hte? Que disait-elle ? Que pensait-elle? Aucun annaliste coréen ne nous l'a raconté.
    L'exécution était présidée par un général commandant à la capitale. Les apôtres sont dépouillés de leurs vêtements excepté de leur pantalon. Ensuite, les soldats leur attachent les mains devant la poitrine, leur passent sous les bras de longs bâtons, leur enfoncent deux flèches de haut en bas à travers les oreilles, leur jettent de l'eau au visage qu'ils saupoudrent ensuite d'une poignée de chaux. Six d'entre eux saisissent les bâtons, font faire aux martyrs trois fois le tour de la place, pour les livrer aux dérisions et aux grossières moqueries de la foule. Un soldat hisse un drapeau au sommet d'un mât ; un autre lit la sentence de mort avec tous les considérants. Le chef ordonne aux condamnés de se mettre à genoux. Immédiatement une dizaine de soldats courent autour des victimes, et chacun, en passant, les frappes d'un coup de sabre.
    Le P. Chastan reçoit un premier coup qui lui effleure seulement l'épaule, il se relève instinctivement et aussitôt retombe à genoux. Mgr Imbert et le P. Maubant restent immobiles jusqu'au coup mortel. Un des soldats prend les têtes qui roulent sur le sol, les poses sur un plateau et les présentes au général. La justice païenne était satisfaite, et les fondements de l'Église de Corée inébranlables, puisque le sang des premiers apôtres en cimentait les pierres.

    1925/137-147
    137-147
    Corée du Sud
    1925
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