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Les martyrs du Binh-Thuan (Sud Annam)

Les martyrs du Binh-Thuan (Sud Annam)
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    Les martyrs du Binh-Thuan (Sud Annam)

    Dans les « Semaines » ou « Journées missionnaires » données périodiquement à travers la France par les trois OEuvres Pontificales de la Propagation de la Foi, de la Sainte Enfance et de Saint Pierre Apôtre, nous exposons parfois, sous vitrine, de précieux documents de notre « Salle des Martyrs ». C'est ainsi qu'à la récente Semaine de Valenciennes (Nord), 17-24 février, les visiteurs purent contempler, non sans émotion, un médaillon renfermant une boucle de cheveux du Bx Théophane Vénard, et deux paquets de cordes, en fibres de cocos, ayant servi à étrangler les Vénérables Agnès Soan et Anna Tri, moniales annamites. Notre «Angélique Martyr » est universellement connu ; de ces deux religieuses indigènes on n'a guère retenu que le nom.
    Ayant vécu où elles ont souffert, je vais dire ici ce que j'ai recueilli sur cet émouvant épisode de l'Histoire de l'Eglise d'Annam.
    La première mention des « Martyrs du Binh-Thuân » se rencontre dans une correspondance du P. François-Xavier Van Camelbeke, datée des derniers mois de 1865. En voici l'occasion: le Traité de paix entre la France et l'Annam, signé le 5 juin 1862, stipulait la liberté religieuse, et la proximité de la Cochinchine française en assurait l'exécution, tout au moins dans les provinces du Sud Annam. Mgr Eugène Charbonnier, confesseur de la Foi au Tonkin et successeur, en Cochinchine Orientale, de l'évêque martyr, Mgr Etienne Cuenot, profita de ces circonstances favorables pour prendre possession de son Vicariat Apostolique, l'actuelle Mission de Quinhon. De Saigon, son provicaire M. Van Camelbeke, accompagné d'un jeune confrère, partit en jonque, le 5 juillet 1865 pour aller faire la visite des trois provinces du sud, Binh-Thuân, Khanh-Hoa et Phu-Yên, tandis que, le 11 suivant, l'évêque prenait passage sur un petit navire de guerre, mis à sa disposition par l'amiral Roze, et se rendait au centre de sa Mission, dans la partie nord de la province de Binh-Dinh:

    Mai Juin 1929, n° 187.

    Or, voici ce que nous détachons du rapport du P. Provicaire :
    « A mon arrivée dans la province de Binh-Thuân, j'avais appris que les restes des chrétiens, mis à mort pour la Foi à Phan-Ri, avaient été enterrés au milieu des païens, sur le lieu même de l'exécution. Je résolus d'en faire l'exhumation pour les déposer en terre sainte. Dans ce dessein, je me rendis à Phan-Ri, résidence du grand mandarin (provincial), et là j'eus le bonheur de contempler les lieux illustrés par le martyre de vingt et un chrétiens, et de fouler la terre encore humide de leur sang. Nous découvrîmes sans peine les corps de ces athlètes de la Foi, parmi lesquels ceux de deux prêtres indigènes et de cinq autres chrétiens qui avaient eu la tête tranchée ; les seize autres avaient été étranglés ; nous trouvâmes même les cordes qui avaient servi à leur supplice! »
    Le premier de ces prêtres était le Père Jean Dât, du Tonkin Méridional, exilé pour la Foi depuis dix ans, puis décapité en 1858; le second était le Père Dominique Canh dont il va être question dans cet article.
    Ces cordes, reliques précieuses, furent envoyées à notre « Salle des Martyrs » avec les noms de quatorze confesseurs de la Foi qui, quelques mois après l'exécution de leur pasteur, le Père Dominique, avaient été étranglés dans la dernière phase de la persécution. C'étaient deux catéchistes, deux religieuses et dix fidèles, presque tous notables de chrétientés.
    Au nombre des 46 Serviteurs de Dieu, « Siméon Berneux ... Paul Châu et leurs compagnons », dont la cause dé béatification a été introduite le 13 novembre 1918, figurent les noms du prêtre Canh, décapité, et des religieuses Soan et Tri, étranglées à Phanri, province de Binh-Thuân (Annam), en les «14e et 15e » années de Tu-Duc (1861-1862).

    ***

    Dominique Canh était originaire de la paroisse de Vân-doa, province de Quang-nam. Ses parents étaient de vieux chrétiens ; son père exerçait le métier de forgeron, profession lucrative dans un pays de rizières ; son frère cadet, thây Chuân, le suivit au collège de Pinang, puis fut nommé catéchiste dans la région de Phan-thiêt, il y mourut « in lectulo suo » après avoir failli passer par les mâchoires puissantes d'un crocodile qui le happa un beau matin dans l'estuaire boueux de Pho-hai.
    Dominique avait environ dix-huit ans quand le Cô Canh (M. Chamaison) le prit à son service, puis l'envoya étudier quelque temps au petit séminaire du Binh-dinh, centre de la Mission. De là il fut envoyé à Pinang où il passa sept années.
    Dominique atteignait la trentaine, s'il ne l'avait déjà quelque peu dépassée, lorsqu'il fut ordonné prêtre. Il exerça le saint ministère dans plusieurs paroisses de la province de Binh-dinh : Thac-da, Xom-quan.
    Au bout de deux ans environ, Mgr Cuénot l'envoya au Binh-thuân, dans la région de Phanrang : la persécution de Tu Duc se déchaîna peu de temps après. Le P. Canh dut alors mener la vie errante du proscrit pour qui nulle cachette n'est un refuge assuré. Il se terre pendant quatre mois dans la maison du notable Buong, de Dinh-thuy, puis passe chez M. Nôi, dignitaire de Lang-mun. Dans sa prison, le bon P. Canh crut devoir s'excuser d'avoir été la cause de l'arrestation de plusieurs des généreux chrétiens qui lui avaient donné asile ; il le fit en montrant le ciel, récompense de l'apôtre à celui qui reçoit l'apôtre au nom de Jésus-Christ : « Frère, dit-il à M. Buong, j'ai fait ma déclaration selon la vérité ; ne m'en veuillez pas ; n'en tirez même aucun sujet d'affliction. Je serai mis à mort, mais vous aussi on vous exécutera. Nous n'avons donc tous les deux qu'a nous bien préparer par une bonne pénitence et par la contrition de nos péchés, afin d'assurer le salut de notre âme ». Qu'était, du reste, cette vie de misères et de chutes, en face de la magnifique perspective d'un ciel déjà entrouvert ! D'ailleurs, témoigna plus tard M. Buong, échappé à la tourmente, « ce n'est pas à cause de la déclaration du P. Canh que je fus pris ; j'étais déjà en prison à la préfecture quand il y fut conduit. Le mandarin me fit frapper de verges, à deux reprises, et je finis par avouer que j'avais caché le prêtre en ma demeure pendant quatre mois ».
    Cependant, les retraites précaires des paroisses de Phanrang n'étant plus sûres, et pour ne pas compromettre un trop grand nombre des fidèles, le P. Canh accepta l'offre que lui fit un simple chrétien nommé Tô-Linh, de fuir en suivant, tel un bûcheron une serpe à la main, une charrette à buffles allant faire du bois à la montagne, dans le massif du Padaran. La ruse fut sans doute éventée, car le préfet de Phanrang donna l'ordre à deux villages limitrophes de fouiller la montagne, ce qui amena bientôt la capture du P. Canh.
    Il fut conduit, chargé d'une lourde cangue, au préfet de Phanrang auquel il ne fit aucune difficulté de déclarer qu'il était prêtre, « chef des chrétiens » c'était, suivant les termes mêmes de l'édit royal, se vouer à la mort.
    Le préfet le fit donc enfermer dans un large panier en tresses de bambou et porter à Phanri, chef-lieu de la province, distant de 75 kilomètres environ. Ses effets et ornements de messe le suivaient, comme pièces à conviction.
    Voyant leur prisonnier affaibli, les grands mandarins ne le firent pas mettre à la question et se contentèrent d'un interrogatoire où le P. Dominique confirma simplement la déclaration déjà faite au préfet de Pharang. Sa sentence de mort fut envoyée sans retard à la capitale pour être soumise à la ratification du roi.
    Les mandarins provinciaux firent alors mettre sous séquestre les biens de ceux qui avaient donné asile au condamné, en particulier des deux dignitaires que nous avons cités plus haut et qui, livrés avec lui, furent incarcérés dans le même cachot.
    Grâce à la présence de ces notables, les premiers jours de prison furent assez supportables malgré l'état de santé inquiétant du pauvre prêtre. « Je restai avec lui, déclare M. Buong, environ vingt jours et m'occupai de sa nourriture pendant tout ce temps. Il avait son bréviaire et son chapelet, qu'il récitait très exactement. Il me disait : « Par bonheur pour moi, vous êtes ici : si vous n'étiez pas là, j'aurais beaucoup à souffrir, et je n'aurais même pas de quoi manger pour vivre ». A ce moment-là il avait encore des forces. Le jour il portait la cangue, et la nuit, en plus, on l'entravait aux ceps.
    « Je lui avais acheté une natte propre (pour remplacer la natte pourrie sur laquelle il sétendait) ; l'officier, gardien de la prison, me fit frapper de vingt coups de rotin pour avoir acheté une natte et préparé du riz pour un criminel, un traître, et fit reprendre la natte. Je fus changé de prison. J'eus cependant l'occasion de rencontrer le P. Canh une autre fois, une seule : il portait alors une chaîne. Les mandarins m'ayant donc transféré ailleurs, les deux supérieures du couvent de Lang-mun, (également incarcérées), les religieuses Soan et Tri, durent louer une femme païenne, qui faisait le commerce ambulant de pâtisseries annamites, pour se charger de la nourriture du prêtre ; encore fallait-il la lui faire passer en cachette, par les barreaux d'une lucarne placée sur un des côtés de la prison ».
    D'après une déclaration, faite en 1877, par une religieuse du même couvent, la femme chargée de s'occuper de la nourriture du P. Canh, « lequel était vraiment à plaindre », n'eut l'occasion de lui porter un peu de riz qu'une seule fois, car le pauvre prêtre tomba malade au point de ne plus pouvoir prendre aucune nourriture. « Ayant appris qu'il n'avait qu'une vieille natte déchirée pour reposer, nous lui avions envoyé une couverture par un soldat, mais le Père refusa de s'en servir et la rendit au soldat qui nous la rapporta ». Le serviteur n'est pas plus que le maître, et le Maître n'avait pas une pierre pour reposer sa tête.....
    Si les satellites et les gardes-chiourme furent insensibles aux souffrances de la pauvre victime, il n'est pas prouvé que les mandarins lui firent subir les sévices habituels, car déjà son état de santé leur faisait craindre que la sentence d'exécution n'arrivât trop tard, après qu'il eût rendu le dernier soupir en prison. Mais les interrogatoires ne lui furent pas épargnés. Un soldat chrétien, alors en service à la citadelle, rapporte qu'on demanda au P. Canh s'il était allé en Europe faire la guerre. Allusion, sans doute, a son séjour à Pinang que les mandarins pouvaient connaître, par les apostats, comme d'une pratique coutumière à la Mission ; allusion plus claire encore à la récente prise de Saigon par les Français. Le prête répondit : « Je suis toujours resté en Annam où j'ai enseigné la religion ; je ne sais rien de ce qui se passe en Europe ou en Chine, ni qui fait la guerre, ni où elle se fait ».
    Un autre soldat chrétien, du corps de garde, déclare qu'une fois le grand mandarin promit au P. Canh une belle place dans l'Administration à condition qu'il renonçât à la religion perverse ; le prêtre répondit aussitôt : « Le Grand Mandarin peut me trancher la tête, je n'abandonnerai pas ma religion ; si on me relâche, j'irai de nouveau la prêcher comme je l'ai fait jusqu'ici ». On lui demanda même de se faire passer pour un médecin forain, vendant ses drogues de province en province : le prêtre s'y refusa.
    Ce semblant d'humanité, s'il exista jamais dans le coeur des mandarins de Phanri, fut effacé par l'odieuse et sacrilège parodie qu'ils firent un jour subir à leur victime. Ils le firent comparaître un matin à leur tribunal, et voici quelle fut la mise en scène vraiment inspirée par l'Enfer : sur une estrade se tenaient assis les mandarins, face à la foule ; à terre, devant eux, un missel, une croix et un chapelet ; à droite, des apostats debout ; à gauche, le prêtre assis, revêtu de ses ornements sacerdotaux ; du même côté, un peu en retrait, un autel de Bouddha.
    Au signal donné, les apostats s'avançaient, saluaient les mandarins, foulaient la croix aux pieds, puis donnaient un soufflet au prêtre en lui disant : « Corrige-toi ; cesse de nous enseigner la religion perverse » ; puis ils allaient faire une triple prosternation devant l'autel du Bouddha.
    Et le prêtre se taisait, Jesus autem tacebat, la tête baissée, les yeux fixés au sol. Au bout d'un long moment, il s'affaissa à terre, le visage livide. Les mandarins le firent dépouiller des vêtements sacrés, et postquam illuserunt ei, exuerunteunz purpura, et induerunt eum vestimentis suis, et le firent transporter, à demi-mort, dans sa prison.

    ***

    Et dabant ei alapas ! Hier et aujourd'hui, c'est encore et toujours le Prétoire, Gethsémani et le Calvaire, à la suite du Maître, pour le prêtre humble et doux, victime prédestinée, qui ajoute par le sacrifice entier de soi-même, ce qui manque aux souffrances du Christ. C'est ici, avec quelques retouches à peine, comme une pâle ébauche des scènes de la Passion de Jésus : la noire trahison de Judas, le lamentable reniement de Pierre, la défection navrante des Apôtres, les lâches soufflets de la valetaille, la théâtrale dérision de la soldatesque de Pilate et d'Hérode, et indatum veste alba...sprevit eum cum exercitu suo... C'est la douloureuse Passion du prêtre de Jésus qui commence : on l'a revêtu des ornements sacerdotaux, et induunt eum purpura... chlamydem coccineam circumdederunt ei, il va célébrer son propre sacrifice : Introibo ad altare Dei.

    ***

    Combien dura cette scène désolante et quel fut le nombre de ses tristes acteurs ? Il est bien difficile de le préciser. Tout ce que nous pouvons supposer, c'est que le nombre de ces malheureux ne dut pas être considérable, le chiffre de la population chrétienne ne le comportant pas dans les deux dernières provinces du Sud. La caractéristique de cette époque répond au mot de « phân sâp », la dispersion : les chrétiens, catalogués par les autorités communales, étaient parqués dans les villages païens, parfois même étroitement surveillés dans leurs propres villages et astreints à un contrôle périodique. Seuls, sauf exceptions, les dignitaires des paroisses ou notables chrétiens des villages, étaient retenus ou simplement convoqués par les mandarins : ils étaient censés payer, parler et s'engager pour la collectivité.
    Quoi qu'il en soit de ces apostasies qui, avant le dernier supplice martyrisèrent le coeur du P. Dominique, et quelles qu'en fussent l'énormité aux yeux de Dieu, la lâcheté aux yeux des hommes, elles ne furent, pour la grande majorité, faites que de bouche et arrachées par la longueur de la détention, les privations endurées, la fréquence des interrogatoires et des tortures qui les accompagnaient. Les mandarins ne s'y trompaient pas et retenaient dans leurs prisons ces apostats officiels comme les chrétiens récalcitrants. Au nombre de ces derniers se trouvaient alors à Phanri des exilés pour cause de religion, venant du Tonkin ou de la Haute Cochinchine et, dans la prison des condamnés à mort, les douze confesseurs de la foi qui furent étranglés en même temps que les deux religieuses d ont nous parlerons plus loin.
    Toujours est-il que quand, la paix revenue, Mgr Charbonnier envoya le P. Tho réconcilier ces apostats, ce prêtre n'eut aucune peine à les réunir dans leurs églises où, du reste, la prière chrétienne n'avait été interrompue que lorsque les circonstances en rendaient la pratique impossible: dans chacune des paroisses, ces pauvres gens vinrent faire une prostration devant l'autel, puis le prêtre les touchant d'un long rotin sur l'une et l'autre épaule, les releva de leur péché.

    ***

    A la suite de la parodie sacrilège que nous avons narrée, le bon P. Canh sentit ses forces diminuer de jour en jour : il était frappé à mort et sa seule crainte était, nous disent des témoins, de mourir dans sa prison: « Il priait Dieu de lui faire la grâce de verser son sang pour Lui, tant il craignait d'expirer avant qu'on lui tranchât la tête ». Enfin sa sentence de mort arriva de la capitale. On hâta son supplice. Même l'appareil imposant des exécutions capitales fut réduit au minimum : un seul éléphant, le mandarin de la justice, le bourreau et une simple haie de soldats.
    Un témoin oculaire déclare: « Au moment où le cortège se mit en route, le prêtre marchait seul ; bientôt il se mit à chanceler tantôt à droite tantôt à gauche ; arrivé à la porte de là citadelle, il s'affaissa ; trois soldats le relevèrent et dârent le soutenir jusqu'au bout du parcours ». Craignant qu'il n'expirât avant d'arriver à l'endroit ordinaire des exécutions, on s'arrêta dans un champ quelconque, proche de la citadelle, on étendit une natte, on y coucha le moribond et on lui trancha la tête. De ce corps émacié et de ces veines exsangues ne sortit qu'un pauvre filet noirâtre que les chrétiens présents s'empressèrent de recueillir sur des linges.
    Un sergent païen loué à cet effet par les religieuses prisonnières, ensevelit clandestinement le corps du martyr sur le champ même de son triomphe. Plus tard, nous l'avons vu, le P.Van Camelbeke l'exhuma et lui donna une sépulture convenable dans le jardin du premier dignitaire de Dinh-thuy, à Phanrang, dernier théâtre des travaux apostoliques du Serviteur de Dieu Dominique Canh, prêtre de la Mission de Cochinchine orientale.

    ***

    Les religieuses Soan et Tri furent exécutés quelques mois après que le P. Canh eût cueilli la palme du martyre. Un témoin particulièrement qualifié commence sa déposition par ces mots qui déroutent, dès l'abord, ceux qui ne sont pas habitués à la phraséologie orientale : « La religieuse Tri était ma tante maternelle ; ma grand'mère l'ayant adoptée, donc elle était soeur cadette de ma mère. Elle s'appelait Anna. Elle était née à Xom-go (Phanrang) dans la province de Binh-thuân. Deux jours après sa naissance et ne la croyant pas viable ses parents la donnèrent à ma grand'mère et à ma mère qui l'adoptèrent. Dans la suite, ses parents qui étaient païens, de retour d'un long séjour à Phanthiêt, vinrent à Dinh-thuy et voyant leur enfant grande et forte voulurent la reprendre ». Anna pouvait avoir quinze ans. Son père adoptif refusa de la rendre. L'affaire fut portée aux mandarins qui obligèrent le chrétien à remettre la jeune fille à sa famille. Anna feignit de céder de bonne grâce pour éviter les multiples ennuis d'un procès à ceux qui l'avaient faite enfant de Dieu et l'aimaient comme leur fille. Mais, dès la première nuit, elle prit la fuite. Rattrapée par les courriers de la poste, on ne consentit à lui rendre sa liberté que contre le versement de trente ligatures : la pauvre enfant n'ayant pas cette somme abandonna ses vêtements et revint en toute hâte chez son père adoptif. Celui-ci ne la croyant pas en sûreté chez lui l'envoya dans la province de Phuyên, au nord de Nhatrang, et de là, plus loin encore, dans la province de Binh-dinh. Sa « nièce » nous dit qu'Anna Tri y séjourna près de vingt ans dans un couvent, sans qu'il paraisse qu'elle y fut entrée comme religieuse. « Puis, avec la permission de ses supérieures, elle revint à Phanrang visiter ses parents et entra pour toujours au couvent de Lang-mun ».
    C'est vraisemblablement dès cette date que sa vie, sa mort surtout, se confond, un peu effacée mais combien méritoire, avec celle plus vibrante, pourrait-on dire, et combien généreuse de sa seconde Supérieure, Agnès Soan.
    Originaire de la paroisse de Diêm-diên, au Binh-dinh, Agnès était d'une famille d'excellents chrétiens ; un de ses frères fut élevé au sacerdoce, le P. Hiên. Jeune fille, elle était déjà d'un naturel intrépide et décidé ; plus tard, c'est avec un véritable héroïsme qu'elle tiendra tête aux mandarins. Elle entra tout d'abord au couvent de Gia-huu, au nord de sa province. A la suite d'on ne sait quel différend avec sa Supérieure, elle rentra dans sa famille, tout en restant religieuse : elle décida même plusieurs jeunes filles de sou âge à se donner à Dieu.
    Quand donc Mgr Cuénot voulut fonder ou rétablir le couvent de Lang-mun, il fit choix, comme supérieure, de la soeur Khiêt, du couvent de Go-thi et lui adjoignit Agnès Soan.
    Les contemporains ne tarissent pas sur l'intrépidité de la jeune religieuse : « Très courageuse, elle ne craignait même pas le tigre, Monsieur le Tigre, comme le nomment révérencieusement les Païens, mais armée d'un gourdin ou d'un coupe-coupe, elle n'hésitait pas à lui courir sus et, quelques coups de voix aidant, à le mettre en fuite. Si des jeunes gens passant près d'elle soulignaient sa beauté d'équivoques propos, la vaillante et décidée moniale les saisissait d'une poigne solide et, leur attachant les deux mains, ne leur rendait la liberté que contre promesse, dont elle surveillait l'exécution, d'un fagot de bois mort pour le couvent.
    « A l'intérieur, elle travaillait continuellement, prenant surtout grand soin de son âme et de l'avancement spirituel de ses compagnes, dont elle était devenue la sous prieure, charge qu'elle cumulait avec l'économat de la maison ; à l'extérieur, elle se montrait diligente, active et très entendue pour faire valoir les biens communs ».
    Ce fut sans doute cette notoriété plus grande qui la fit prendre par les mandarins pour la vraie supérieure de Lang-mun.
    Toujours est-il que peu après l'arrestation du Père Dominique, arriva de la citadelle à la préfecture l'ordre de se saisir de la supérieure Soan. A cette nouvelle, les religieuses sont bouleversées. L'intrépide sous prieure les rassure, à sa manière forte et résolue, évoquant même, avec sa pointe d'esprit coutumière, le souvenir des grands concours littéraires dont les lauréats étaient proclamés, au nom du roi, avec une solennité imposante :
    « Mes soeurs, ne vous troublez pas, de peur d'offenser Dieu. Le roi ouvre un concours ; Dieu m'appelle : j'irai Acceptez vous-mêmes de bon coeur, sans vous plaindre ». Puis elle ajouta : « Si je pars seule, qui me rendra témoignage, qui dira si je me suis bien ou mal comportée ? Un seul témoin ne vaut rien, il en faut deux, (nhut phi, nhi quà). De plus il n'est pas convenable qu'une personne de mon âge voyage seule ». La supérieure Khiêt désigna donc la soeur Tri pour l'accompagner.
    Les deux religieuses furent livrées au préfet qui, sans les mettre à la question ni leur faire subir d interrogatoire, les dirigea aussitôt sur le chef-lieu de la province : « Vous êtes, leur dit-il mandées à la citadelle pour vous disculper d'une accusation écrite ». Avec elles, les soldats emmenaient quatre notables chrétiens de Phanrang.
    Ses compagnons de route ont recueilli cette invocation sur les lèvres de Bà (Madame) Inê (Agnès) Soan : « Mon Dieu, qui sans craindre la fatigue, avez gravi le mont des Oliviers et épandu une sueur de sang dans le jardin de Gethsémani, voici l'heure du grand concours pour votre servante : que je sois décapitée, étranglée ou coupée en cents morceaux, je vous supplie, mon Dieu, de me donner la grâce d'être élue ( à ce concours ), et comme mes prières ne valent rien ô ma bonne Mère obtenez-moi de Dieu cette grâce ! »
    Après trois jours de marche, les deux religieuses et les quatre notables arrivèrent à Phanri et furent aussitôt incarcérés. Elles passèrent la nuit en prières, saintement avides de souffrir pour le nom de Jésus. Le lendemain matin, on les fit comparaître. Les mandarins et leurs scribes entremêlaient les interrogatoires de compliments douteux ou d'avances équivoques à l'adresse de Bà Soan qui était d'une figure avenante. Elle leur répliqua vertement: « Frappez-moi, je subirai les coups volontiers. Quant aux biens et aux honneurs de ce monde, je les méprise, car ils auront une fin ; les riches eux-mêmes et les grands de la terre seront un jour réduits en poussière ». Le mandarin hors de lui s'écria : « Cette femme est une insolente : qu'on la mette aux piquets et qu'on lui applique vingt coups de rotin ! »
    En prison, Bà Soan garda toute sa sérénité franche et joyeuse, qu'aucun nuage, si noir fût-il, ne parvenait à voiler, et une merveilleuse présence d'esprit qui ne la quitta jamais.
    Elle comparut un jour devant le tribunal, en même temps que les quatre notables de Phanrang. Ceux-ci, affolés par la menace des supplices, foulèrent la croix aux pieds, les uns après les autres. Indignée, la religieuse Soan s'emporta et les interpella eu ces termes : « Le bon Dieu a vraiment perdu son temps en vous créant. Et ceux qui vous ont enseigné la religion en sont pour leurs frais. Hypocrites, qui portez le nom de notables ! En effet, notables, ah ! Vous l'êtes ! Singuliers notables, vraiment, qui n'attendent que tout juste l'ordre du mandarin pour marcher sur la croix. Stupides notables ! Quel cas peut-on faire de notables comme vous ? »
    Le mandarin répondit seul à la religieuse : « Tu es une insolente non contente de ne pas obéir à mes ordres, tu traites de stupides ceux qui s'y conforment. Soldats, frappez la ! »
    Et elle fut frappée de quatre-vingts coups de rotin, à tel point que son pantalon noir devint rouge de sang. Les mandarins et les scribes riaient aux éclats et se moquaient d'elle : Eh bien ! Seras-tu plus sensée dorénavant, ou continueras-tu de parler avec insolence ? » « Tuez-moi, leur répliqua-t-elle, broyez-moi si vous voulez (dans un mortier à riz) : mais tant que j'aurai un souffle de vie, je parlerai comme je l'ai fait ».
    Le mandarin la fit reconduire en prison. Le corps de la pauvre victime n'était plus qu'une plaie sanglante, mais la vaillante religieuse était la première la seule à en rire devant ses compagnons de cangue : « Aujourd'hui, disait-elle, les grands mandarins m'ont traitée de leur mieux, un vrai festin de gala : ma tète et mes pieds sont intacts, mais le milieu de mon corps a été rassasié de coups. Si ces Messieurs recommencent un de ces jours, je ne sais si cet embonpoint, provoqué par leurs coups, diminuera jamais ! »
    Elle resta couchée deux mois entiers sans pouvoir faire aucun mouvement ; mais jamais une plainte amère ne sortait de ses lèvres : on l'entendait souvent murmurer : « Me voici, Seigneur ; sur le chemin du Calvaire. Mais je suis bien faible, soutenez-moi, o mon Dieu, jusqu'au sommet de la sainte montagne ».
    Une autre fois, les mandarins rééditèrent en partie, pour elle et sa compagne, la scène sacrilège qu'ils avaient imaginée pour le Père Canh. On leur commanda de fouler aux pieds la croix, le missel et le chapelet. Comme elles refusaient avec indignation, le mandarin les accabla d'injures grossières « Pourquoi refusez-vous d'abandonner la religion perverse ? Pourquoi ne vous mariez-vous pas comme tout le monde ? Pourquoi continuer de mener une vie mauvaise et désordonnée ? » Les instruments de torture étaient là, près d'elles, mais le juge n'osa pas y soumettre les deux saintes filles. Par contre, il voulut les obliger à se revêtir d'une aube du Père Canh et, comme elles s'y refusaient, des soldats la leur passèrent de force. La Soeur Tri qui n'étendait pas assez vite les bras, fut frappée de trois coups de rotin. Et la scène des soufflets commença. Une de leurs compagnes, devenue plus tard assistante du couvent de Lang-mun, nous a conservé l'esquisse de ce spectacle attristant : « Le mandarin fit alors approcher les apostats, un à un et leur commanda à tous de donner un soufflet à chaque religieuse. Elles subirent ces injures debout en plein soleil : aussi, sans parler de la grande tristesse qu'elles éprouvaient au fond du coeur, étaient-elles à bout de forces. Parmi les apostats qui souffletaient les religieuses, se trouvait une femme portant un petit enfant dans ses bras. Le mandarin ordonna à la religieuse Soan de prendre cet enfant pendant que sa mère la souffletterait en passant. Bà Soan refusa d'obéir : « Que celle, répondit-elle, à qui appartient l'enfant le tienne dans ses bras ; je ne puis le prendre moi-même et si ou me l'impose malgré moi, je le déposerai par terre, mais ne le garderai point ». Quand les deux religieuses furent reconduites en prison, elles étaient harassées de fatigue, mais contente au fond du coeur; non seulement je n'entendis aucune plainte sortir de leur bouche, mais elles souriaient en nous disant : « Nous y sommes déjà habituées ».
    Dans la prison, nous relate un autre témoin, chacun avait sa place sans en changer jamais. « Nous trouvions tous dans le même local dont une partie était réservée aux six religieuses de Lang-mun, l'autre restant aux hommes. Les soeurs Soan et Tri portaient la cangue, de plus, la nuit, on les mettait aux ceps. Le coin réservé aux religieuses était séparé par un rideau que les soldats ne laissaient jamais fermer entièrement pour exercer plus facilement leur stricte surveillance. La prison était éclairée pendant la nuit ».
    Le même témoin ajoute : « Un jour, j'entendis Bà Soan dire à Bà Tri : « Si je meurs, vous mourrez avec moi, et votre sort ne sera pas séparé du mien ». Il ne s'éleva jamais le moindre différend entre les deux religieuses ; elles montraient un visage égal et toujours gai. Elles observaient de la règle ce qu'elles en pouvaient observer ; matin et soir, elles récitaient la prière en commun et, vers la nuit, elles disaient un chapelet de six dizaines suivi d'une courte méditation que chacune faisait en particulier. La nuit venue, on était aux ceps, aussi ne pouvait os pas faire les stations du Chemin de la Croix ».
    A l'autre extrémité de la prison, la prière également ne cessait de monter vers Dieu. « Dans le calme de la nuit, depuis le soir jusqu'au matin, on entendait les chrétiens réciter ensemble des prières au milieu des cangues et des ceps. Les soldats de garde qui n'avaient pas reçu d'argent pour fermer les yeux et se boucher les oreilles, s'y opposèrent : Bà Soan s'interposa et les prières en commun purent continuer. Quelques jours après ces soldats qui n'avaient encore rien reçu, s'y opposèrent derechef : chacun pria alors en son particulier. Lassés d'attendre toujours le prix de leur silence, les soldats voulurent encore faire cesser tout murmure de prières, mais les chrétiens finirent par se moquer de leur défense et leur dirent : « Un chrétien doit prier. Si vous ne vouliez pas entendre des chrétiens en prière, il ne fallait pas nous mettre en prison. Nous prierons donc toujours et nous ne cesserons que quand on nous aura coupé la gorge ».
    « Le gardien-chef alla trouver le mandarin de la justice : « Ces gens-là, lui dit-il, font entre eux des conciliabules secrets ; sans aucun doute, ils projettent de se révolter ». Le grand mandarin porta contre quatorze d'entre eux une sentence de mort : ils étaient condamnés à être étranglés.
    « Quand la sentence arriva ratifiée de la capitale, un petit mandarin, originaire du Binh-dinh, en avisa sa compatriote Bà Soan : « On a, lui dit-il, préparé beaucoup de fiches pour y écrire les sentences (fiches que l'on plantait sur la tombe de chaque exécuté), mais je ne sais pas encore au juste quels sont ceux qui doivent être exécutés ». Bà Soan avait compris.
    M. Buong, déjà cité, ajoute ce qui suit : « La supérieure Soan eut connaissance de l'arrêt de mort la première, environ à deux heures du soir. A la tombée de la nuit elle me dit : « L'arrêt de la Cour est arrivé : quatorze personnes seront mises à mort et, sur la liste, je suis nommée la première. Préparons-nous par la prière. Demain, de grand matin, nous cuirons le riz, et nous nous disposerons à partir aussitôt après pour le lieu du supplice ».
    Après le repas du soir, Bà Soan donna connaissance de l'imminence de l'exécution à tous les prisonniers, mais personne ne savait encore au juste le nom des victimes choisies. Aussi, tous indistinctement, se préparèrent-ils à la mort. Puis, on prit un peu de repos jusqu'au milieu de la nuit. Vers minuit, j'entendis la voix de la supérieure Soan qui s'était réveillée avant tous les autres ». Ayant réuni autour d'elle et de Bà Tri les quatre autres religieuses de Lang-mun, les soeurs Lôc, Mân, Yên et Thân, « elle nous consola, dépose cette dernière, et nous dit : Pour moi, c'est certain, je mourrai ; pour vous, je ne sais pas encore ce qui arrivera, (il n'y avait, en effet, que trois mois que nous avions été arrêtées, les mandarins n'avaient pas encore envoyé notre condamnation à la Cour) ; conservez-vous en grâce avec Dieu et restez fermes, ne faiblissez pas ». Elle répéta ces paroles jusqu'au matin ». Puis, en épouses qui vont aller au devant de l'Epoux, elles firent un brin de toilette avant de revêtir les habits neufs déjà préparés pour le grand jour des noces éternelles.
    Mais revenons à la narration du notable Buong : « Au premier chant du coq, tout le monde se leva clans la prison, et on récita la prière du matin. La prière achevée, Bà Soan commanda de cuire le riz : les uns en mangèrent un bol, d'autres un demi bol, quelques-uns deux ou trois bouchées seulement.
    « Chacun priait en son particulier, faisant tout bas des invocations pieuses : quelles prières récitait-on, je ne le sais au juste. Mais je n'entendis personne se plaindre, ni déplorer son sort.
    « Cependant le soleil était déjà levé depuis un bon moment ; la supérieure Soan, apercevant l'officier et les soldats dans la cour de la prison, les interpella, pour les presser un peu : « Nous devions partir de grand matin, or il est déjà tard, pourquoi ne sommes-nous pas encore en route ? » Puis s'adressant aux prisonniers chrétiens : « Que celui, dit-elle, qui a une couverture, emporte sa couverture ; que celui qui n'a qu'une natte emporte sa natte, car j'ignore si nous serons tous mis à mort, ou s'il y aura quelqu'un d'épargné ». Elle prit elle-même sa natte sous son bras, car on n'exécute jamais un condamné sur la terre nue et natte ou couverture servent à envelopper son corps puis, elle mit son chapeau sur sa tête et s'assit sur la barre de justice ».
    On fit enfin l'appel des condamnés. Ne s'entendant pas nommer parmi les premiers, Bà Soan témoignait de sa sainte impatience en frappant du pied sur les ceps, craignant que son nom ne fût pas sur la liste. Elle fut enfin appelée la dernière et ne put se retenir de sauter de joie en disant : « J'ai craint, un moment, d'avoir échoué au concours ouvert par le roi ! Merci donc, ô Dieu en trois Personnes! Merci à vous aussi, ô ma bonne Mère ! Merci à tous les Saints et Saintes du Paradis ! Je vous prie de me précéder dans ma marche et de me soutenir afin que je parvienne au terme ! » Et, disent les témoins, la Bà Soan et la Bâ Tri partirent d'un pas ferme, « joyeuses et souriantes ».
    Les quatorze condamnés récitèrent ensemble des prières et firent tout haut le Chemin de la Croix, pendant le trajet de la citadelle au lieu de l'exécution. Ils furent étranglés le même jour et leurs corps jetés dans une fosse commune que l'on fit piétiner par les éléphants.
    Les restes précieux et la femme forte plus forte que la mort que fut la Servante de Dieu Agnès Soan et de sa douce compagne, Anna Tri, reposent maintenant à Phanrang, près de la tombe de leur Père en N. S., Dominique Canh, le martyr de Phanri.
    E.-M. D.

    1929/90-104
    90-104
    Vietnam
    1929
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