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Les médecins au Laos

ANNALES DE LA Société des Missions Étrangères SOMMAIRE
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    ANNALES
    DE LA

    Société des Missions Étrangères

    SOMMAIRE

    LES MÉDECINS AU LAOS. — Se-tchoan occidental : UN VOYAGE APOSTOLIQUE. — DES FRONTIÈRES DU KOUY-TCHEOU AU SUD DU KOUANG-SI. — Kien-tchang : CONSÉCRATION ÉPISCOPALE DE Mgr BOURGAIN. — Cochinchine septentrionale : BAPTÊME DUN PETIT-FILS DU ROI HIEN-VUONG, par M. ROUX (Fin). — COMMENT ON A FÊTÉ L'ARMISTICE AU SE-TCHOAN, AU THIBET, EN CORÉE. — Pondichéry : LA GUERRE EST-ELLE FINIE, lettre de Mgr Morel. — Cochinchine orientale : LE CLERGÊ INDIGÈNE, lettre de Mgr Jeanningros. — Avis pour timbres poste.
    Gravures : CHOEN-KIN ; SI-TCHONG. — VIEILLES REDOUTES. — ENTRÉE DU «RASSEMBLEMENT DES DRAGONS ».

    Les médecins au Laos

    Comment on devient médecin au Laos, quelles sont la science de ces médecins et la valeur de leurs diagnostics ; enfin comment ils soignent leurs malades, voilà ce que nous voudrions en quelques pages raconter aux lecteurs des Annales des Missions Etrangères.
    Il y a au Laos deux catégories de médecins. La première se compose de ceux qui étudient (?) ; la seconde, la plus nombreuse, de ceux qui sont médecins-nés, ou qui deviennent docteurs par leurs propres moyens et grâce au hasard. Ces deux catégories sont bien distinctes tant par la pratique de leur art que par leur influence.
    Ceux qui étudient, sont ils les plus recommandables ? Je n'oserais pas le dire. Leur savoir est bien petit pour ne pas dire nul, et leurs études si sommaires ! Ces études consistent à se présenter chez un médecin, à lui donner un pourboire en rapport avec sa renommée ; et alors l'aspirant docteur peut copier et emporter chez lui le ou les livres de médecine de son maître. Avant de commencer, il lui donnera l'assurance qu'il ne l'a jamais méprisé, et qu'en aucune circonstance il ne lui a « fait perdre la face ». La formule consacrée est celle-ci :


    MAI JUIN 1919. — N° 127.

    « Moi, esclave, je salue le maître, je me reconnais son disciple, et affirme que jamais je ne me suis élevé au-dessus de lui, que jamais je ne me suis baigné en amont de lui ! »
    L'élève promettra encore de ne jamais lui faire de tort en exerçant son art dans la région que le maître se réserve.
    Avec la dernière lettre du dernier manuscrit livré par le maître, notre étudiant sera sacré docteur. Aussitôt il entrera en fonctions, et, chose surprenante, non seulement personne ne rira de cet homme passé si subitement Esculape, mais tout le monde lui accordera la confiance la plus entière.
    Disons tout de suite qu'on ne trouve pas au Laos de médecin dont la pratique s'étende à toutes les maladies ; il 'n'y a que des spécialistes.
    Entrons dans la pratique :
    Lorsque quelqu'un se sent indisposé, les parents, les amis, lés connaissances, les vieilles commères, les gens de passage dans la maison, les inconnus momentanément dans le village se concertent. Ils sont là, accroupis autour du patient, fument, bavardent, chiquent ; leur conciliabule est long ; chacun dit son mot ; enfin on décide que le malade souffre de telle ou telle maladie ; on prononce le diagnostic le plus formel ; il ne reste plus qu'à aller quérir le médecin habile à soigner cette sorte d'affection.
    Il arrive, commence par causer de la pluie et du beau temps, des buffles et des boeufs, etc. ; enfin, il s'approche du malade. Le moment est solennel, tout le monde se tait.
    Vous croyez peut-être, que notre homme va discuter, modifier le jugement de ceux qui l'appellent ; qu'il va ausculter la poitrine, tâter le pouls. Erreur ! Il ne fera rien de tout cela. Quelquefois seulement, il touchera la tête ou les pieds. La langue ne lui révèle rien. Il nous souvient encore du rire sceptique de Laociens regardant curieusement un médecin français, qui, l'oreille collée sur la poitrine d'un bon vieux, cherchait à comprendre ce qui se passait à l'intérieur. Lorsqu'il demanda au malade de tirer la langue, nos braves Laociens n'y tinrent plus, ils partirent d'un grand éclat de rire.
    Vous qui lisez ces lunes, ne riez pas devant notre médecin laocien, vous troubleriez son sérieux, car le brave homme est convaincu que, puisqu'on l'appelle pour un mal de ventre, le malade, doit souffrir des entrailles ; excellente simplification des visites médicales.
    Tous les symptômes sont bons pour confirmer le diagnostic porté avant son arrivée. Le malade a-t-il un minuscule bouton derrière l'oreille? C'est parfait, voilà la preuve que le malade souffre bien des entrailles. Alors commence la médicamentation.
    N'oublions pas de dire que l'assiduité du médecin auprès du malade est en raison inverse de sa célébrité. Quand on fait appel à un des princes en l'art de guérir, celui-ci ne se dérange pas. A distance, d'après ce qu'on lui dit du malade, il prescrit les remèdes ; à distance, il suit le cours de la maladie ; à distance, il proclame l'efficacité de son intervention. Il a le beau rôle, car, si le malade ne guérit pas, ce grand maître répond : « Il n'est pas guéri, parce que vous n'avez pas suivi à la lettre mon ordonnance.
    — Mais venez donc vous-même.
    — A quoi bon? Vous ne sauriez pas davantage exécuter les secondes prescriptions ».
    Chacun de ces médecins a son codex qu'il garde secret ; il y trouve toutes les recettes possibles pour soigner les maladies de sa spécialité. Il a dans ses formules la confiance la plus absolue. Pourrait-il en être autrement ? Le maître l'a dit. Et puis il a fait des cures si merveilleuses? Alors commence le récit de ces cures ; à les ouïr, nos grands maîtres européens seraient confondus.
    Pendant ce temps le pauvre malade se plaint. Il guérit ou non ; on n'en a cure, le médecin est là.
    A côté de ces savants qui ont un livre, est la foule innombrable des médecins-nés. Leurs père ou mère leur ont légué le secret de guérir infailliblement les cors aux pieds et les méningites les plus aigues, les petits bobos anodins et les plaies de nature à provoquer la fièvre traumatique la plus ardente. Ils conservent ces secrets avec un religieux respect pour la science de leurs ascendants, il serait plus juste de dire avec une crainte superstitieuse.
    Ces médecins sont partout, aux champs et à la ville, et il n'est pas de village qui n'en compte dix, quinze, vingt à la fois. C'est d'ailleurs le propre de tous les peuples primitifs.
    Viennent ensuite les médecins à qui le hasard ou l'heureux avantage d'être né sous une bonne étoile, a fait découvrir la propriété de telle ou telle plante. Ces derniers, peut-être moins dangereux que tous leurs confrères, exercent leur art par charité, et ne demandent que la gloire, excusez du peu, d'avoir opéré quelque guérison. Ils vont en cachette chercher dans les bois, dans les champs le remède qui est la cause de leur orgueil ; ils ne demandent qu'à passer pour des hommes compatissants ; mais, si la chance les favorise, s'ils ont appliqué leurs remèdes là où il n'existait pas l'ombre d'un mal, ce qui leur a permis d'obtenir une guérison, vous les verrez bientôt s'élever à grands bonds vers la célébrité ; ils deviennent fiers, méprisants, s'intitulent médecins, font école, et c'est chez eux que l'on viendra plus tard chercher, moyennant finance, les secrets de guérir ou de tuer.
    Les honoraires se paient en riz, étoffes de soie, bracelets d'argent, pendants d'or, monnaie, boeufs, buffles, et autrefois le guéri rentrait en esclavage pour un temps chez le médecin. Nous avons vu un homme qui, la veille, était un coureur de grands chemins et le lendemain, oculiste recherché, gagner, mais pour un temps seulement, 20, 30, 50 francs par jour. A ce grand maître, le malade ne devait souvent que l'équivalent du mot du brave Labiche: « Souffle-moi dans l'oeil ».
    Une remarque s'impose pourtant au sujet des honoraires. Les uns se paient avant de commencer le traitement ; c'est ce qui arrive lorsque le médecin traitant est un médecin voyageur, comme notre oculiste ; d'autres, et c'est la généralité, ne se paient qu'après guérison. Voilà sans doute une méthode qui ne contenterait pas nos médecins d'Europe même les plus désintéressés. Dans tous les cas, les honoraires sont connus à l'avance ; chaque médecin a son tarif fixe, à moins que le traitement ne soit à forfait.
    Si le malade meurt, le médecin ne sera pas incriminé, mais il ne recevra qu'un faible dédommagement de ses peines, si peine il y eut. Si la maladie traîne en longueur, si le malade ne sent pas rapidement les bienfaits des soins de son médecin, les parents, les amis, les connaissances et les autres se concertent de nouveau, décident que l'on s'est trompé dans le diagnostic. A lors on re-diagnostique, on va chercher un nouveau spécialiste et la comédie recommence.
    A cette série de médecins il faut ajouter les masseurs. Eux aussi se spécialisent, mais reconnaissons de suite qu'ils sont les plus entendus et les moins dangereux de tous leurs confrères. Pour les Laociens le massage est d'une utilité, d'une nécessité journalière. Que toutes les manières de masser soient recommandables, tels les massages avec les pieds, nous ne voulons pas l'affirmer ; néanmoins, d'aucuns ont acquis une habileté et une sûreté de main convenables et nous avons entendu un médecin français leur rendre un témoignage de demi- satisfaction. C'est peu, mais enfin, c'est quelque chose.
    Que les Laociens soient la proie de toutes les maladies possibles, quoi d'étonnant ! D'abord ils se nourrissent fort mal.
    Le Laocien mange tout ce qui lui tombe sous la main. Rares sont les fruits, acides ou doux, durs ou fondants, qu'il ne juge bons. Les viandes qui provoqueraient chez nous le plus profond dégoût sont pour lui succulentes. S'il tue porcs et boeufs, il épargne ses buffles, et il ne les mangera que lorsque la maladie aura couché auprès des bois, dans les champs ce patient serviteur. La viande de cheval lui répugne, celle de singe est à son goût.
    La vermine de toute sorte couvre le corps des Laociens, et dévore les loques dont ils se couvrent.
    Les ustensiles de ménage, communs non seulement aux gens de la maison, mais à tout venant, sont les réceptacles des microbes les plus dangereux. Charitable et hospitalier par nature, il donne sa natte, son coussin à celui qui, le soir, vient d'un village voisin lui demander un abri. De tout ceci il résulte que le Laocien, qui se baigne régulièrement, s'ablutionne au moins une fois par jour, reste sujet à la contamination facile et rapide. Les maladies contagieuses se propagent avec une effrayante rapidité. Pour les fuir, il quitte son village et se retire dans les bois ; il ne se doute pas, le malheureux, qu'il emporte le germe avec lui et va mourir à l'ombre d'un taillis.
    Le choléra et la peste se propagent en un clin d'oeil, car le Laocien abandonne quelque fois sans sépulture, ou jette au fleuve les victimes de ces deux terribles fléaux.
    Quant aux connaissances physiologiques ou anatomiques des médecins laociens, elles sont à peu près nulles.
    A part deux ou trois maladies de peau, trop caractéristiques pour être confondues, toutes les autres maladies cutanées sont appelées du même nom avec un correctif plus prudent que savant. Si ces maladies présentent des caractères extraordinaires, s'il y a excoriation, suppuration persistante, on conclut facilement à la lèpre.
    Viennent ensuite les fièvres. Elles devaient naturellement occuper une place marquée dans ce pays où l'intoxication paludéenne ou silvestre est absolument impossible à éviter. Sous le nom de fièvre, le Laocien a rangé la bonne moitié de ses maladies. Nous avons entre les mains le codex d'un spécialiste des fièvres. Chacune est étudiée avec abondance de détails, et, si nous ne savions par avance la valeur médicale du rédacteur, nous nous oublierions à louer la précision avec laquelle l'auteur de ce factum a décrit tout au long l'origine, les prodromes, l'apparition, le cours de chaque fièvre. Certains détails sont d'une niaiserie déconcertante pour nous, Européens, mais non pour eux, Laociens, et c'est le principal.
    Passons maintenant aux maladies internes. Ici, la majeure partie des affections est attribuée au « Com » que nous traduisons par vent. Le terme est impropre.
    En réalité, il ne s'agit d'autre chose que de la circulation du sang, du régime des humeurs et dé l'action des sucs gastriques ou autres.
    Quant à l'anatomie générale, la myologie ou l'ostéologie, le Laocien n'en a pas la moindre notion. Habile à dépecer boeufs et buffles, il a donné un nom à chaque os, à chaque membre, à chaque muscle de ces animaux. Quant au corps humain, le Laocien ne l'a pas étudié et ne peut donner de nom à ses différentes parties. Ceci ne veut pas dire que l'humérus a pour lui le même nom que l'omoplate. Nous voulons dire seulement que, à part quelques os plus apparents, plus marquants, le Laocien ignore le nom et la fonction des autres, et vous serez bien malins si vous le pouvez convaincre que la dernière vertèbre dorsale n'est pas une phalange du gros orteil. Un jour, pour être agréable à un médecin français, nous avions réuni chez nous, autour d'une planche représentant très distinctement le squelette humain, cinq ou six médecins laociens et quelques vieux du village et, après avoir peiné pendant plus de deux heures, nous n'avons pu obtenir que le nom précis d'une dizaine d'os.
    Passons maintenant à la pharmacopée laotienne. Une de richesses elle renferme quant à la flore du pays. Le Laocien a ceci de commun avec tous les peuples qui vivent dans la brousse, il connaît le nom de tous les végétaux, depuis l'humble chiendent jusqu'au superbe teck.
    Le médecin est en même temps pharmacien, c'est-à-dire qu'il possède chez lui tous les remèdes constitutifs de ses ordonnances. Aussi, quand il va voir un malade, emporte-t-il avec lui toute sa pharmacie. Au fond d'un sac crasseux, dans le coin d'une étoffe, qui fut blanche peut-être il y a déjà bien des années, notre homme a ramassé tout ce qui est nécessaire. A côté des racines, des lianes, des écorces, des tubercules, des graines, des fleurs, nous trouvons du silex, du granit, du gravier, du fer, de la fonte, de l'étain, du cuivre, du plomb, des dents de tigre, des griffes de panthère, des écailles de pangolin, un bout de corne de rhinocéros, un bout de défense d'éléphant, une tête desséchée de tortue, des poils de renard, de la peau de caïman, de la pierre ponce. Puis vient la série des fiels : celui de boa, d'ours, de crocodile, d'iguane, de singe noir, de paon, de la moelle de crabe, j'en passe des plus belles. Puis voici la série des remèdes savants : le talc, la chaux de pierre ou de coquillage, la gomme laque, l'oxyde de zinc, le camphre, l'alun, etc., etc. Ces derniers remèdes, il les trouve chez les Chinois qui les lui vendent à prix d'or.
    Il est nécessaire de dire que c'est avec le plus grand sérieux que le médecin laocien, avant de les employer, tourne trois fois de gauche à droite la tête de tortue, cinq fois de droite à gauche la dent de tigre, qu'il plonge sept fois dans l'eau l'os de seiche, etc. Car ici tout médecin est doublé d'un sorcier, non pas d'un de ces sorciers malfaisants, jeteur de sorts, mais d'un sorcier bienfaisant qui conjuré la mauvaise influence des méchants génies. Au Laos, en effet, les maladies sont pour la plupart attribuées aux génies en courroux contre les hommes.
    En général, les médecines sont administrées sous forme de tisanes ou de liquides dans lesquels on a fait macérer ou bouillir quelques plantes ou dans lesquels, sur une pierre rouge, noire ou blanche, ronde ou carrée, dure ou friable, on a frotté écorces ou racines pour en extraire les propriétés.
    D'autres fois, ce sont des cataplasmes. Nous nous en tiendrons à ceux dont les ingrédients ne seront pas un objet de dégoût pour nos lecteurs. Ces cataplasmes se composent de fruits, d'herbes, de terres, de cendres, de chaux, de sucs d'arbres, le tout broyé, pilé et appliqué à chaud ou à froid sur la partie malade.
    Les Laociens usent beaucoup de liniments et de bains partiels. Les premiers sont souvent dangereux et assez fréquemment inutiles ; quant aux seconds, ils ne produisent que peu d'effet, sauf exception ; ainsi les brûlures sont guéries par des bains d'eau très pimentée. Le bain par excellence, rafraîchissant et de luxe aussi, le bain de coquetterie est le bain d'eau de safran. Les Laociens se frottent de safran pour atténuer le feu des piqûres de fourmis, scorpions, abeilles, moustiques, etc.
    Tels sont les renseignements succincts qui permettront à nos lecteurs de juger de la médecine et de la pharmacie dans notre cher Laos ; ils ne suffiront pas, croyons-nous, à leur inspirer le désir de venir s'y faire soigner.

    1919/97-103
    97-103
    Laos
    1919
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