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Les Lolos ont-ils une religion ?

YUN-NAN Les Lolos ont-ils une Religion? LETTRE DU P. VIAL Missionnaire apostolique J'ai lu quelque part écrit par hasard, mais aussi par erreur que les Lolos n'avaient pas de religion. Je crois que l'auteur avait ce jour-là confondu les Lolos avec les Tchong-kia.
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    YUN-NAN


    Les Lolos ont-ils une Religion?


    LETTRE DU P. VIAL


    Missionnaire apostolique





    J'ai lu quelque part écrit par hasard, mais aussi par erreur que les Lolos n'avaient pas de religion. Je crois que l'auteur avait ce jour-là confondu les Lolos avec les Tchong-kia.


    Dans les textes que j'ai traduits, j'ai été frappé de la précision avec laquelle les Lolos ont conservé dans leurs livres la tradition de la création du premier homme, de son premier péché, et surtout du déluge, dont quelques phrases semblent être une traduction de nos livres saints.


    Lorsque je compare leurs humbles manuscrits à tout le fatras de la littérature chinoise, à tout le vide de la doctrine confucéenne, il me semble que j'entends un dernier et faible écho de la parole du Dieu vivant.


    Et ce peuple n'aurait pas de religion?


    Sans doute il n'adore aucune idole, il ne bâtit pas de temple : une pierre sacrée dans un bois sacré est le seul autel où le Dieu suprême (Kedze) soit invoqué, et chose singulière, ce Dieu pour lui, est un Dieu bon, protecteur de la vie, bienfaiteur des hommes. Je l'avoue, on sacrifie aussi au mauvais (dafou), mais toujours en secret, dans un coin de bois, comme on donne de l'argent à un gueux embusqué qui vous menace du couteau.





    ***





    Comme tout peuple religieux qui ne tonnait pas la vérité, les Lolos ont leurs superstitions. Ils connaissent la divination, surtout par le moyen des astres et des songes. Voici l'horloge astrologique dont les devins se servent pour prophétiser l'avenir :


    Ces 12 étoiles dominent les 12 ans, 12 mois, 12 jours ou 12 heures de la vie, selon qu'il s'agit de prophétiser des choses plus ou moins éloignées (mariage, construction, achats, objets perdus).


    Par exemple, je suis né sous l'étoile du ciel (année de la brebis), j'ai 44 ans ; je compte à partir du no 6, en faisant le tour, jusqu'à ce que j'arrive au nombre 44. Je tombe sur le n° 1.


    Ce no 1 me renvoie à une certaine colonne du livre des divinations et, par son contenu on prévoit ce qui m'arrivera plus tard.


    Les songes ont aussi leur horloge composée de six heures (heures de la nuit), les règles à suivre sont les mêmes que pour l'horloge des étoiles.


    Les réponses disent ce qu'il faut faire pour éviter tel malheur prédit par votre songe, car tous les songes sont censés mauvais.


    Toutes ces superstitions ne sont pas difficiles à détruire, car le Lolo possède assez de bon sens pour comprendre que l'avenir n'appartient qu'à Dieu.


    Mais il en existe une autre, soutenue, défendue par tous les sentiments de l'amour maternel et qui, pour cela, résistera encore longtemps à la grâce du baptême et même d'autres sacrements. Je veux parler de la superstition dite : l'appel de l'âme.





    Elle est fondée sur cette doctrine, si commune dans tout le paganisme, que l'homme possède trois âmes : l'âme végétale, l'âme animale et l'âme spirituelle.


    Lorsqu'un enfant est malade, c'est que l'une des deux âmes (végétale ou animale selon la maladie) a fait une absence momentanée.


    Il faut la rappeler, et pour cela on invite la sorcière (chema) pour indiquer quel sacrifice on doit faire à l'esprit.


    La sorcière se place à un carrefour, dessine sur la terre des signes cabalistiques avec la cendre du foyer, tue une poule dont elle répand le sang, et, s'emparant d'une espèce de tambour de basque, l'agite et le frappe en mesure en murmurant ses incantations.


    Elle cherche d'abord à connaître l'esprit qui a enlevé l'âme en question. Dès qu'il a répondu à l'appel, elle lui demande ce qu'il désire pour rendre l'âme à l'enfant. Et l'on agit en conséquence de cette réponse.


    Je ne m'occupe pas, pour le moment, de savoir quelle jonglerie se cache sous l'apparence de la sincérité. Toutes les sorcières que je connais sont de bonnes femmes, pas méchantes, douces, bonnes mères, et pratiquant leur métier avec la simplicité d'une ignorante bonne foi.


    Combien souvent ai-je vu des mères chrétiennes, fidèles et pieuses, venir implorer mon pardon à genoux et avec larmes : leur enfant était malade et elles avaient appelé la sorcière !


    Elles n'y croient pas, elles n'en veulent pas, mais les parents sont là qui les poursuivent de leurs récriminations : « Elle veut laisser mourir son enfant, elle veut le tuer! » Reproches douloureux pour une mère, et son propre cur se tournant contre sa foi, elle cède aux mauvaises suggestions.


    Ne trouve-t-on pas des superstitions en plein pays catholique?


    Pourquoi m'emporterai-je contre cette femme, chrétienne d'hier?


    Je lui explique sa faute et je la renvoie absoute.





    Avant de passer à un autre sujet je veux dire un mot d'une autre superstition : L'épreuve de l'eau bouillante.


    Lorsqu'un crime a été commis et qu'on en ignore l'auteur, ou bien lorsque les soupçons se portent sur plusieurs personnes, ou bien encore lorsque la personne accusée nie le fait et qu'elle en appelle à l'épreuve de l'eau bouillante, on prend une marmite remplie d'eau que l'on chauffe jusqu'à l'ébullition. On y jette quelques sapèques que les soupçonnés sont obligés d'aller chercher avec la main. Ceux qui retirent la main indemne sont reconnus innocents, les autres sont déclarés coupables.


    On comprend les injustices que cette coutume occasionne, aussi est-elle sévèrement prohibée ou sévèrement punie dans les villages chrétiens.


    Du reste, sa fausseté frappe tellement le bon sens lolo, qu'elle tombe partout en désuétude.


    ***





    Ces superstitions et bien d'autres prouvent que les Lolos admettent l'existence d'une puissance supérieure. Maintenant ouvrons leurs livres, et voyons si cette croyance n'est pas admise comme un dogme.


    Je ne veux pas revenir sur les textes que j'ai produits dans mon petit travail sur les Lolos, imprimés à Shang-haï.


    En voici un autre aussi intéressant.


    La sainte Écriture nous dit que la mort et les maladies sont la punition du péché du premier homme.


    Est-ce que je me trompe? Mais je ne me souviens pas d'avoir entendu dire que cette vérité se soit retrouvée dans les traditions païennes.


    Eh bien, voici un pauvre peuple inconnu ou méprisé, un peuple qui n'a jamais vécu que d'une vie modeste, et qui est encore un mystère, une énigme pour les savants. Ce peuple possède d'humbles manuscrits copiés d'âge en âge depuis les temps les plus reculés, où l'on retrouve des vérités ignorées des plus belles intelligences.


    Sans doute les explications dont on entoure ces vérités paraîtront absurdes, mais il n'en est pas moins certain que les Lolos non seulement croient à l'unité de Dieu, à l'immortalité de l'âme, mais qu'ils admettent encore que la mort et la maladie sont les suites d'une faute et non pas les conséquences de la création ; et si les explications viennent de l'homme, la connaissance de cette vérité ne peut venir que de Dieu


    Voici le texte avec la traduction :





    Pourquoi nous mourons





    On raconte que dans les temps antiques, quand nous étions encore sur le mont Téloukolou, les hommes ne mouraient pas. Ils atteignaient cent ans et plus sans mourir. Il fallait faire sécher le corps ait soleil. (Voici comment la mort est venue) : Il y avait deux familles du nom de Chi et de Cha. La famille Chi possédait un singe noir qu'elle lâcha, et la famille Cha un chien noir qu'elle lâcha également. Le chien prend le singe et le mord, puis il va le porter derrière la maison. On le revêt d'habits, on l'entoure de toiles de deuil, puis on monte à la maison de deuil pour danser. On tue des chèvres, des porcs, des bufs, des moutons. On récite les prières des morts et les hommes pleurent. Les trois filles Chi 1 pleurent, les quatre filles Cha pleurent. Les pleurs sont entendus de Dieu. Dieu dit : « En bas il n'y a pas de mort, il ny a pas de malade, pourquoi entends je la voix des hommes qui pleurent? » Dieu envoie Chlèma voir ce qu'il en est. Chlèma entre dans la maison de deuil, sous le pavillon des funérailles, et voit que le mort n'est pas un homme, mais un singe dont on faisait les funérailles. Il s'en retourne et court annoncer cette nouvelle à Dieu. Dieu dit : « Jusqu'ici, sur terre, on ne savait ni mourir ni être malade, désormais les hommes mourront tous; les têtes blanches mourront; les dents branlantes mourront, les enfants et ceux qu'on porte mourront.





    1. Les noms Chi et Cha indiquent que ces deux familles étaient alliées par un mariage.





    « Ceux qui ne sont pas nés mourront. Les cheveux blancs mourront avant, les dents branlantes mourront avant ; qui naît avant mourra avant ; qui naît après, mourra après. Ainsi est porté le décret ».





    Un autre texte sexprime ainsi :





    En ce temps les hommes ne savaient ni enterrer ni brûler leurs morts. Ils les plaçaient seulement dans une grotte où les corps pourrissaient. L'odeur en étant montée jusqu à Dieu, Dieu envoya un ange (moukètseo) qui leur enseigna à brûler les corps, puis à enterrer les cendres.





    Ce texte, comme tant d'autres, indique clairement que les Lolos croient en un Dieu unique qui gouverne le monde.


    Je sais bien qu'on a de la peine à s'imaginer qu'un peuple que toutes les relations présentent comme misérable et même sauvage puisse avoir des idées aussi relevées, tandis que des nations illustres végètent encore dans le matérialisme.


    Mais qu'y faire? A moins de prendre son imagination pour l'expression de la vérité, il faut bien s'en tenir aux faits.


    Et puis, cette étrange anomalie ne prouve-t-elle pas que ces hautes vérités n'ont pas été inventées par les hommes, mais que Dieu lui-même les a déposées en nous, et qu'elles n'y ont été éteintes que par le vide fait dans notre intelligence par notre propre orgueil.


    Les Lolos se présentent à nous comme une maison quelque peu délabrée par le temps et les hommes, mais qui offre encore, aux yeux non prévenus, à l'extérieur quelque beaux fragments d'architecture, et, à l'intérieur, quelques gentils recoins charruant de calme et d'hospitalité.


    Me sera-t-il permis de faire revivre ce bon peuple en lui infusant une nouvelle jeunesse? J'en ai la confiance, car le terrain est bon et la grâce de Dieu est puissante.





    ***





    Avant de laisser sécher ma plume, je voudrais profiter de votre obligeance pour demander quelques renseignements par l'intermédiaire des Annales.


    Voici le cas.


    Dernièrement j'avais l'occasion de jeter un coup d'il dans quelques numéros du Tour du Monde.


    J'y lisais, et avec quel intérêt, le voyage de M. Savage-Lan-dor : Aux régions interdites, c'est-à-dire au Thibet.


    Il y parle d'un peuple nommé les Chokas, et voici ce qu'il écrit :


    « Une foule de Chokas s'étaient rassemblés. Ayant surmonté leur timidité première, ils se trouvèrent être polis et aimables. La nature naïve et gracieuse des jeunes filles chokas me frappa particulièrement. Beaucoup moins timides que les hommes, elles s'avancèrent plaisantant et riant comme si elles m'avaient connu toute leur vie. Elles me montrèrent leur métier à tisser ; elles font des étoffes très solides ».


    Et plus loin.


    « Ces Chokas sont de vrais gentilshommes de la nature. Ils faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour rendre mon séjour agréable. Les invitations à déjeuner et à dîner pleuvaient littéralement chez moi sans que j'eusse moyen de prétexter une indisposition ou d'autres engagements. Les gens venaient me chercher ; en guise de sollicitations ils me tiraient et me poussaient, et il m'était impossible de refuser ; je n'en avais d'ailleurs pas envie...


    « Il y avait toujours du riz, du mouton au curry, du lait, du lait caillé avec du sucre, puis des chapatis, pains faits à la mode hindoustani; du chalé, espèce de crêpe, du ghi (beurre), etc 1 ».





    Quand j'examine le caractère de ce peuple, je ne puis m'empêcher de l'appliquer aux Lolos ; quand je considère les photographies qui accompagnent le texte, il me semble que je puis mettre un nom sur toutes ces figures ; enfin quand je lis les quelques rares mots de leur langue cités par l'auteur, il me semble que cette langue ne m'est pas inconnue.


    Et cependant les Chokas habitent au nord des Indes et au sud du Thibet.


    Combien je désirais avoir plus de renseignements sur ce peuple et combien je serais reconnaissant à celui qui pourrait m'en donner, surtout au point de vue de leur histoire, leurs moeurs, leur religion et leur langue!


    Les Lolos et les Chokas forment les deux angles de la base d'un triangle : il s'agit de découvrir le troisième angle, en remontant peu à peu jusqu'à la ligne d'intersection des deux côtés.


    Ce point connu, bien des problèmes y trouveront, sinon leur solution, du moins de grands 'éclaircissements. Et puis après ? Me dira-t-on. Après? Quand vous possédez la langue, l'écriture, la religion et l'histoire d'un peuple primitif, vous avez en main le moyen le plus efficace pour remuer, émouvoir, attirer ce peuple à vous ; la porte de son cur vous est ouverte et Jésus-Christ peut en prendre possession.





    1. Le Tour du Monde, janvier 1899.








    1902/131-141
    131-141
    Chine
    1902
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