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Les Lolos-Gni-pa.

YUN-NAN LETTRE DU P. VIAL Missionnaire apostolique Les Lolos-Gni-pa. Le mot Lolo est un terme générique, qu'on applique indistinctement à un certain nombre de tribus du Yun-nan, ayant entre elles des analogies et des différences ; je n'ai pu découvrir l'origine de ce nom, mais je suis obligé de m'en servir, parce que les Lolos eux-mêmes n'ont aucune expression pour se désigner d'une façon générale. Il n'existe chez eux que des noms de tribus.
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    YUN-NAN

    LETTRE DU P. VIAL

    Missionnaire apostolique

    Les Lolos-Gni-pa.

    Le mot Lolo est un terme générique, qu'on applique indistinctement à un certain nombre de tribus du Yun-nan, ayant entre elles des analogies et des différences ; je n'ai pu découvrir l'origine de ce nom, mais je suis obligé de m'en servir, parce que les Lolos eux-mêmes n'ont aucune expression pour se désigner d'une façon générale. Il n'existe chez eux que des noms de tribus.
    La tribu particulière, dans laquelle je passe mon heureuse vie de missionnaire, et dont je vais vous retracer brièvement quelques coutumes, est celle des Gni-pa.

    Naissance.

    Chez les Gni-pa, garçon ou fille, tout est reçu avec joie et soigné avec amour ; aucune cérémonie spéciale, que je sache, n'accompagne l'entrée au monde de cette jeune âme. Du sein de la mère, l'enfant passe sur le dos de la petite soeur, qui le promène ainsi à travers le village tout en jouant avec ses compagnes. Si le bambin n'a pas de soeur, on invite une petite voisine moyennant un léger cadeau ; et ainsi il roule jusqu'au moment où il peut marcher avec ses propres jambes.

    Mariage.

    Il semblerait que l'antique coutume des Gni-pa est de ne fiancer leurs enfants que lorsqu'ils sont eux-mêmes en état de choisir. Tel est, du moins actuellement, l'usage le plus général. Toutefois, la mauvaise habitude chinoise de fiancer dès le bas âge commence à s'introduire, avec ce correctif pourtant, que plus tard les enfants pourront se séparer s'ils ne se plaisent pas.
    Si vous voulez connaître le fiancé ou la fiancée de tel ou telle enfant, vous n'avez qu'à le lui demander ; votre question ne l'étonnera pas ; et il vous répondra en toute ingénuité. Les fiançailles doivent avoir lieu deux fois. Le père du fiancé, accompagné de deux ou trois amis, se rend chez le père de la jeune tille pour y prendre un honnête repas à ses frais. Dans cette circonstance, on chante un récit analogue à celui du déluge.
    Quelques mois après, on répète cette cérémonie et l'on fixe le jour du mariage. Les cadeaux consistent en :

    12 livres d'eau-de-vie, 12 livres de viande ;
    12 morceaux de teou-fou, 2 morceaux de sel ;
    2 mesures (chen) de riz, 2 paniers (pou-lo) ;
    2 poussins, 3.600 sapèques:
    1 habit complet, I tablier d'ornement ;
    4 pièces de toiles (deux rouges et deux noires).

    Telle est du moins la règle ; mais il va sans dire qu'il est rare que les cadeaux ne soient pas plus nombreux. La noce dure trois jours, ou plutôt une soirée, un jour plein et une matinée ; et chaque jour a ses cérémonies spéciales.

    Premier jour. Le premier jour, le fiancé, accompagné d'un nombre indéterminé de garçons d'honneur, arrive à la maison de sa fiancée pour y prendre un repas. Le garçon et la fille d'honneur sont toujours le dernier marié et la dernière mariée du village.
    Au coucher du soleil, pendant que la fiancée est habillée par son oncle, il se passe à l'extérieur une cérémonie singulière. Au milieu de la cour, sur une table, on a disposé du riz, des légumes et des éclats de sapin. Une échelle est appliquée à côté de la porte, et le sorcier y monte muni d'une poule. Il commence à chanter la complainte de la mariée et finit en disant :

    Sa ta, ge ma ta ; Le gendre veut, l'oncle ne veut pas ;
    Ge ta, ke ma ta ; L'oncle veut, elle ne veut pas ;
    Ke ta, fi ma ta! Elle veut, ne les séparez pas!

    A chaque phrase, le sorcier tire la queue de la poule qui crie, naturellement, et puis il la lance en l'air en disant ge lé, ge lé, ge lé, ge lé, « sortez, sortez, sortez, sortez! » A cet instant, la tante casse, sur le pas de la porte, un bol plein d'eau. Le fiancé sort, suivi de ses garçons d'honneur ; il doit porter un panier vide dans lequel chacun peut jeter une pierre ; il fait trois fois le tour de la table et s'en va.
    Bientôt la jeune fiancée portée sur le dos de son frère aîné, sort à son tour : deux filles d'honneur marchent à côté d'elle, étendant un voile sur sa tête. Tout le monde fait trois fois le tour de la table ; le frère dépose son précieux fardeau, et l'on se dirige vers la famille du fiancé. Là, sa belle-mère lui offre d'abord une petite branche verte dans un vase rempli d'eau, signe de la fécondité, ensuite un peigne, en lui disant : « Peigne-toi chaque jour avant de faire cuire le riz, afin que tes cheveux ne tombent pas dans la soupe ». Puis la jeune fille se rend chez tous les parents de son fiancé pour les saluer. Enfin on se sépare, le fiancé et ses suivants dans une maison préparée ad hoc ; la fiancée et ses suivantes dans une autre, où tous couchent sur la paille étendue par terre.
    Ce soir-là, tous les invités ont été hébergés aux frais de la famille de la fiancée.
    Deuxième jour. Je ne décrirai pas le repas. Il est étendu par terre sur une couche d'herbe. Tout le monde mange ensemble, bien que les hommes et les femmes se séparent en général pour la facilité de la conversation. Le fiancé d'abord, la fiancée ensuite fait le tour des tables en versant un petit verre à chacun. On se promène pendant toute la journée. La fiancée doit faire un semblant de cuisine et aller chercher l'eau ; le fiancé, de son côté, va dans les champs faire semblant de piocher la terre.

    Troisième jour. C'est le dernier jour : on a de nouveau préparé une table, mais cette fois devant la porte du fiancé ; on y voit les mêmes objets que la veille. Tous les parents sont réunis, les deux époux sont à genoux, l'époux le front levé, l'épouse le front par terre et couverte d'un voile. Deux joueurs de flûte font entendre des accords très doux, et chaque parent, en commençant par le plus vieux, place quelques sapèques devant chacun des deux conjoints, en donnant un peu plus à la fille qu'au garçon. Ce sera leur première fortune. Ils se lèvent après avoir adoré le Dieu suprême (Kedze) ; la jeune épouse prend les petits morceaux de bois préparés et va commencer son office en allumant le feu. Tout le monde se sépare peu à peu, et la reine d'un jour quitte ses beaux atours pour revêtir les habits de travail.
    Il est d'usage de dire que chez les Lolos la jeune épouse s'en retourne chez ses parents et ne revient que lorsqu'elle porte un signe de sa fécondité. Pour ne parler que des Gni-pa, cette coutume n'existe pas chez eux. Sans doute la jeune épouse s'en retourne : mais c'est uniquement parce que son coeur n'est pas habitué à l'absence, à l'éloignement de ses père et mère, elle revient, puis elle s'en retourne, puis elle revient pour ne plus s'en retourner.

    Je l'avoue cependant, il y a des tribus, comme celles des Kopou et des Nasepou où la jeune mariée se fait parfois attendre un an, deux ans et même plus. C'est un abus, il ne va pas plus loin, et il faut que les préjugés contre ce peuple soient bien enracinés pour oser en conclure à l'immoralité.
    Pour terminer ce que j'ai à vous dire du mariage, laissez-moi vous citer la Complainte de la Mariée ; elle n'est pas d'une grande gaieté, mais qui sait, si dans votre beau pays de France, quelques jeunes femmes ne la chantent pas... avec des variantes dont le regret est la note dominante?

    Mère! Ta fille est triste,
    Depuis trois jours tu es partie,
    Mère, reviens, reviens,
    Mère, je pense à toi.

    Mère, ta fille est triste ;
    L'arbre meurt, la racine vit
    La racine meurt, la feuille se dessèche :
    Mère, ta fille est triste.

    Le vent agite la feuille,
    Mère, ta fille est triste ;
    La feuille vit encore,
    Ta fille n'a plus de vie.

    Mon père en mariant sa fille
    Obtint une jarre de vin
    Dont je ne boirai pas :
    Toujours ta fille est triste.

    Ma mère en mariant sa fille,
    Obtint un panier de riz
    Dont je ne mangerai pas ;
    Toujours ta fille sera triste.

    Mon frère en mariant sa soeur
    Obtint un boeuf
    Dont je n'userai pas ;
    Toujours ta fille sera triste.

    Eux se couchent, et moi je veille,
    Semblable à un voleur ;
    Eux se lèvent, je ne me lève pas
    Semblable à un pestiféré.

    Chaque jour je cueille des légumes,
    Trois paquets par jour
    En trois jours neufs paquets :
    Leurs paroles sont encore dures.

    Mère, ta fille est triste ;
    Triste, je vais au bois.
    Qu'y a-t-il au bois?
    La cigale chante au bois.

    Mère, ta fille est triste ;
    Triste, je vais aux champs.
    Aux champs il y a l'herbe ;
    L'herbe a l'herbe pour compagne.

    Mère, ta fille est triste,
    Ta fille est sans amie :
    Toujours pensant,
    Sou coeur est triste.

    Funérailles.

    Du mariage à la mort, il n'y a parfois pas loin : j'y passe sans transition. Il n'y a pas cinquante ans que chez les Lolos on brûlait les morts, on enfermait leurs cendres pêle-mêle avec de la cendre de bois dans un vase ; ce vase était enterré ; autour on disposait une rangée de pierres ; tout était dit. Cette cérémonie, grâce à Dieu, est abolie actuellement ; les funérailles des Lolos diffèrent peu des funérailles chinoises. La distinction la plus importante est celle de la danse.
    Chez les Gni-pa, la danse est une cérémonie religieuse et non un amusement. Les danses sont nombreuses : la danse du lion, du tigre, de la lance, du couteau, du bâton, etc., les dan ses en rond où chacun joue de son instrument, et enfin la danse des sapèques (1). Je n'en décrirai aucune, ce serait fastidieux ; j'ajouterai seulement que les femmes ne dansent jamais, du moins chez les Gni-pa et dans les tribus environnantes. Du reste, toutes ces danses sont très honnêtes et je ne fais aucune difficulté d'y assister.
    Pendant que l'on danse d'un côté, les pimo ou sorciers prient, de l'autre ; assis devant une table bien garnie, les yeux sur leur livre, chacun récite à tour de rôle un verset de la prière des morts commençant par une magnifique description du ciel qui s'ouvre et des juges qui se lèvent.
    Après l'enterrement le chef pimo, s'étant à l'avance muni d'une tige d'orchidée (keleu), en coupe une longueur de sept noeuds, si le défunt est un homme, de neuf noeuds, si c'est une femme (le tout a une longueur de neuf à dit centimètres), et à l'aide de quelques minces filoches de toile, on forme une espèce de petit bonhomme ; ce sera l'image de celui qui vient de mourir. Elle sera pour le Lolo ce qu'est la tablette des ancêtres pour le Chinois.
    Cette image sera placée entre le mur et le toit, au point ou les deux se rencontrent ; parfois cependant elle sera suspendue au leur ou placée dans une boite.
    Mais, comme l'on doit faire place à l'autre, la plus vieille sera remise dans une anfractuosité de rocher, ou les descendants du défunt viendront, selon la coutume, la visiter une fois par an.

    (1) La danse des sapèques a un nom chinois : Pa ouang pien, « le bâton du roi Pa ». J'ignore quelle tradition se cache sous ce nom, et si cette appellation est antique ou moderne.

    Il est; singulier que ce culte des ancêtres se rencontre chez des peuples si différents ; on ne peut pas plus dire qu'il est passé des Chinois aux Lolos que des Lolos aux Chinois ; mais ces deux peuples, comme plusieurs autres sans doute, le tirèrent d'une source commune. Ce culte n'est pas plus le signe d'un amour filial bien sincère que d'une combinaison politique très profonde, puisqu'on le retrouve chez des nations sans coeur et des peuples sans tête. Mais peut-être tous ces placards chinois, comme ces bonshommes lolos, ne sont-ils qu'un souvenir de leurs premiers ancêtres ou patriarches dont ils auront dit se séparer.

    1899/211-218
    211-218
    Chine
    1899
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