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Les léproseries

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ MISSION DE MALACCA LETTRE DU P. SALEILLES Les léproseries. Ma communauté de lépreuses est à peu près toujours la même; les unes s'en vont au ciel pour jouir d'une meilleure vie, et d'autres viennent les remplacer. Parmi les nouvelles recrues se trouvent deux petites filles dont l'une a sept ans et l'autre quatre ans.
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    ANNALES DE LA SOCIÉTÉ

    MISSION DE MALACCA

    LETTRE DU P. SALEILLES

    Les léproseries.

    Ma communauté de lépreuses est à peu près toujours la même; les unes s'en vont au ciel pour jouir d'une meilleure vie, et d'autres viennent les remplacer.

    Parmi les nouvelles recrues se trouvent deux petites filles dont l'une a sept ans et l'autre quatre ans.

    A Singapour, l'hôpital des lépreux n'est qu'un dépôt, et lorsqu'ils sont au nombre de vingt ou de trente, on les envoie à Pinang ( Pulo Jeraja). L'an dernier, il y a eu deux envois où figuraient douze chrétiens baptisés par moi et un certain nombre de catéchumènes, dont les épreuves n'étaient pas suffisantes pour permettre de les admettre au baptême.

    A 3 milles et demi de Johore, il y a aussi une léproserie renfermant vingt-cinq à trente malades, dont huit catholiques. A l'hôpital de Singapour, vingt-cinq chrétiens aveugles habitent la même salle, vivant si tranquillement qu'ils font l'admiration des médecins. Je suis moi-même très étonné des égards que l'on a pour eux. Vers l'Assomption, on baptisera une quinzaine des nouveaux venus qui apprennent la doctrine. La prière est à peu près continuelle à l'hôpital, et grâce à la bienveillance des autorités, le bien y est facile.

    Établissements chrétiens.

    A Sarangong, on cherche des fonds pour bâtir une nouvelle église; l'an prochain, on pourra peut-être la commencer.

    A Johore, nous marchons lentement, mais sûrement, et l'on s'étend peu à peu, sans compter la colonie de Saint-Joseph, au troisième mille de la ville, où plus de cent trente chrétiens sont établis.

    Sur la même route, quatre milles plus loin, à Tebraou, il y a une maison de doctrine. J'ai obtenu un beau terrain pour bâtir une chapelle. Là le démon, qui nous avait suscité tant de difficultés, est devenu, depuis un an et demi, en quelque sorte notre auxiliaire, car ses adeptes sont accablés de tant de misères qu'ils l'abandonnent pour venir à nous.

    A vingt-cinq milles nord-ouest de la ville de Johore, dans l'intérieur, Tang-Ah-Meng, chef chrétien, avait obtenu du feu sultan, la concession d'une forêt vierge de soixante milles de circonférence; il y a ouvert deux villages. Le premier a pour patrons saint Pierre et saint Paul, je dois prochainement aller consacrer le second au Sacré-Coeur.

    Guérisons et conversions.

    L'église de Johore est dédiée à Notre-Dame de Lourdes, et la bonne Vierge se plait à y exercer ses prodiges. Je n'en finirais pas, si je voulais raconter les grâces spéciales obtenues et les faits merveilleux dont j'ai été le témoin. Dernièrement encore, un enfant d'environ douze ans, fils de parents païens, était très malade de la fièvre; il conservait à peine la force de parler, et ses parents avaient perdu tout espoir de le sauver. Une nuit, il a un rêve qui lui montre un prêtre lui offrant des clefs en l'invitant à se faire baptiser. Son père, qui le veillait, l'entendait balbutier, mais sans distinguer ce qu'il disait. Tout à coup cet enfant, qui pouvait à peine se remuer, se lève brusquement et s'écrie : « Père, prenez ces clefs, dites au prêtre d'ouvrir l'église et de me baptiser. » Après avoir prononcé ces paroles, il retombe inerte sur son lit. Le père, tout ébahi, court chercher le fils de Tang-Ali-Meng, Tang-Tsiou-hien lui raconte ce qui s'est passé et implore son assistance. Tang-Tsiou-Hien ondoie l'enfant in periculo mortis et lui donne le nom de Joseph; puis, plaçant une croix près de la couche du jeune malade, il l'exhorte à mettre sa confiance en Jésus crucifié. Un mieux très prononcé se, déclare subitement, et les parents reprennent espoir. Quelques jours , après, de passage à Johore, je visite le malade et répands de l'eau bénite dans sa chambre. Joseph était déjà hors de danger et témoignait une telle joie de me voir, que ses parents en étaient très surpris. Je profitai de l'occasion pour exhorter le père à se faire chrétien; il me le promit, et je lui donnai quelques livres de doctrine. Touché par la grâce, il voulait se faire baptiser; mais en présence des difficultés soulevées par sa femme, païenne endurcie, j'ai dû retarder la cérémonie, tout en conservant bon espoir de voir le père suivre son fils dans notre sainte religion.

    C'est surtout à l'époque des baptêmes que l'on constate les merveilles opérées par le bon Dieu, pour retirer ces pauvres âmes de l'idolâtrie. Ainsi à Koulaï, les trois mai- sons d'un nouveau chrétien échappèrent seules à l'incendie qui anéantit le village.

    Les païens de Johore font tous partie des sociétés secrètes qui ont juré fidélité au diable, et Dieu, pour les éclairer, multiplie les prodiges. Dernièrement l'un d'eux me disait : « Père, depuis longtemps, mes amis me pressaient de me faire chrétien; j'apprenais même la doctrine, et je la trouvais bonne; mais le doute restait dans mon cur, et je me disais en moi-

    même que si je ne voyais pas quelque chose de mes propres yeux, je ne pourrais pas croire. Je tombe très malade, en danger de mort; on me baptise, et peu de jours après, j'étais guéri, »

    Depuis, ce nouveau Thomas a reçu le supplément des cérémonies, puis il est allé en Chine chercher sa femme et ses enfants dont il veut aussi faire des chrétiens.

    A travers le district de Johore.

    Au lieu de vous en tenir à mes récits, voulez-vous faire, avec moi, une tournée du premier de l'an clans les nouvelles stations avoisinant Johore? C'est dit. Le jour choisi est le vingt et unième de la première lune chinoise, comme amende honorable de la procession du diable faite par les païens. Une pluie battante ne saurait nous arrêter; nous partons, et bientôt nous voici à Tébraou. Mais qu'est cette mer qui nous environne de tous côtés? Tout le village et toute la contrée étant inondés, il faut attendre la décrue des eaux, et notre départ pour Saint-Pierre et Saint-Paul est renvoyé, comme la sortie de l'Arche,' au moment où la terre se montrera de nouveau; alors les routes seront dégradées, les voitures à bufs ne pourront circuler, et il est décidé qu'on fera le voyage à pied. Enfin le 23 avril, à 3 heures du matin, nous partons ; le catéchiste, un porteur de bagages et un chrétien nous accompagnent. Par un beau clair de lune et à la fraîcheur de la nuit, il fait bon marcher et le terrain fuit sans qu'on y prenne garde; pourtant, dès le deuxième mille, la route apparaît détériorée. Ici c'est un mur effondré, là un pont détruit, etc., etc. Un peu plus loin, un Chinois mort gît, étendu sur le bord du chemin. Au septième mille, la route est emportée tout à fait; heureusement la veille on avait planté quelques pieux soutenant de légères barres de bois mal équilibrées, et c'est là-dessus que nous passons. Nous revoyons chemin faisant la plantation de thé de trois cent soixante ares que le feu sultan avait donnée pour en faire un poste de chrétiens. Hélas! le gouvernement anglais a mis son veto, car, depuis 1886, les Anglais et les natifs peuvent seuls être propriétaires fonciers à Johore.

    Tout à coup voici la route couverte d'eau; on me l'avait prédit; je ne m'émeus donc pas. Je quitte mes souliers et je marche dans l'eau pendant un quart de mille; alors surgit un pont; un jeune Chinois, appuyé sur la rampe, semble dormir; nous le regardons de près; il était mort, et le sang coulait encore de son bras droit à demi dévoré par les bêtes. Le pont passé, l'eau reparaît, et nous jouissons ainsi d'une alternative de promenade sur la terre ferme et dans l'oncle; bienheureux quand celle-ci ne recouvre pas les cailloux d'un récent empierrement. Dans les endroits non empierrés, on enfonce jusqu'aux genoux clans l'argile, et de temps en temps, le terrain étant très glissant, on fait un pas en avant et deux en arrière; puis, pour varier, on tombe quelquefois et on se relève en riant les uns des autres. Chemin faisant, d'un coup de fusil adroit, notre chrétien abat un singe noir. Il me l'apporte en triomphe avec l'espoir d'un régal. Mais, pas de chance, la maison où nous pensions pouvoir apprêter ce mets succulent, est inondée.

    Nous recommençons à piétiner dans la boue et dans l'eau jusqu'à un gram, village nommé Salen-Kang; nous y faisons. une courte halte, nous contentant d'un bol de riz arrosé de thé et, tout en causant avec les païens, nous continuons notre route jusqu'au village de Koulaï au pied de la montagne de Gunong-Pulaï. On commence à le rebâtir, tandis que les trois maisons du chrétien, épargnées par les flammes, émergent au milieu des ruines; mais cette marque de la protection divine accordée par le bon Dieu à son serviteur LyHak-Lim, a irrité les païens contre lui; il a été faussement accusé d'un vol. La police l'a saisi et l'a gardé emprisonné pendant trois jours et trois nuits. Relâché sur caution, l'affaire est pendante.

    Le nouveau chrétien a supporté cet affront en vrai disciple du Christ, et j'ai l'assurance que justice lui sera rendue. Au vingt-unième mille, visite d'un chrétien, bol de riz, thé; etc.

    La fatigue se fait sentir, les pieds saignent, et la route semble longue, quand le village de Saint-Pierre et Saint-Paul se dresse devant nous.

    Nous sommes salués par une salve de pétards. Quelle satisfaction de toucher au but après cette promenade de cinq ou six heures dans la boue et dans l'eau! En temps ordinaire, je ne puis avaler ni vin ni liqueur; mais ce jour-là il fallait voir comme je dégustais un petit verre d'eau-de-vie qui, par bonheur, avait été oublié là!

    Les villages de Johore sont formés par un groupe principal appelé Kang-kha, qui réunit la maison du chef de village nommée Kang-sou, quelques boutiques, la maison de jeux, ordinairement une petite pagode, etc, etc. ; les autres maisons sont dispersées dans les plantations de gambien et de poivre. Cent vingt à cent cinquante ares de terrain composent en moyenne une plantation; et chacune d'elles renferme de dix à quinze personnes.

    Pour aller de l'une à l'autre, il faut généralement passer des marais sur des troncs d'arbres, qui sont plus ou moins bien ajustés les uns à la suite des autres. Mon administration à Saint-Pierre et Saint-Paul se trouve fort entravée par une entorse dont heureusement les médecins chinois ont vite raison, grâce à l'application d'un emplâtre composé de poivre vert pilé et cuit avec du vin. Le lendemain, j'étais beaucoup mieux, l'enflure était presque passée, et nous nous mettions en route pour la station du Sacré-Coeur.

    Vendredi à G heures a lieu le départ. Nous traversons d'abord un marais sur des arbres primitivement juxtaposés, mais que les grandes pluies avaient plus ou moins déplacés.

    Puis nous entrons dans la forêt vierge où on a pratiqué un petit sentier. Quels beaux arbres nous voyons! Au lieu de tomber sous la hache des bâcherons, ils meurent de vieillesse.

    Les branches forment une vaste voûte si épaisse que c'est à peine si l'on aperçoit le soleil. Quelle majesté que celle de ces arbres séculaires qui s'élèvent si haut vers le ciel et de ces lianes qui, au lieu de grimper autour du tronc, se dressent, droites comme des i, jusqu'aux premières branches qu'elles enroulent et qu'elles cachent de leur feuillage!

    Nous rencontrons beaucoup d'espèces résineuses, l'arbre à gutta-percha et, le croiriez-vous? de temps en temps le pin dourian. Après avoir marché environ 4 milles, nous arrivons dans une petite éclaircie où l'on a planté du gambier et du poivre; il y aura là plus tard, un petit village. Halte, bain, bol de riz, etc, etc. Nous continuons notre course par monts et par vaux, à travers une chaîne de collines assez élevées et séparées les unes des autres par des marais plus ou moins étendus.

    Le missionnaire monte, descend, passe les ponts faits de troncs d'arbres, glisse de temps en temps, s'écorche par-ci s'écorche par-là ; mais toujours sans peur et sans reproche et à la garde de son bon ange gardien. Sur la route, nous voyons 'des traces de tigres et de rhinocéros. Le chrétien Ah-Seng, qui avait un fusil, aurait bien voulu rencontrer un de ces derniers animaux. C'est une fortune pour quiconque peut en tuer un. Les Chinois en font des médecines ; tout dans cette bête, est très estimé et recherché. Et les sangsues! Ce n'est pas tous les jours qu'elles ont du sang européen à sucer; aussi comme elles savaient se frayer une route et grimper aux jambes! Malgré leur voracité, nous arrivons sains et saufs au village.

    Il est situé sur la rivière de Johore Lama, nord-ouest de la ville de Johore. Ouvert l'an dernier, il y a déjà plus de trois cents personnes dont une cinquantaine au Kang-kha et les autres dispersées dans les diverses plantations. Vers la fin de l'année, on construira les Bangsals pour cuire le gambier, et alors il y aura environ mille Chinois.

    Nous arrivons juste au moment de la collation. On sert le riz sur des nattes; les Chinois se groupent huit par huit et dégustent le riz assaisonné de poisson sec salé. Je suis le courant; j'avale mon écuelle de riz en un clin dil, et le poisson salé, que je pince avec le bâtonnet dans le plat commun, me remplace les meilleurs ragoûts. Dans un pays nouvellement ouvert, il ne faut pas être difficile. Toutes les provisions viennent de Singapour à peu près tous les quinze jours; le nécessaire et pas autre chose ; aussi la vie y est très frugale. Par contre, presque tous les gens fument l'opium. Ici c'est un fait avéré que dans un pays tout de forêts, les fumeurs d'opium seuls peuvent résister; les autres, pour la plupart, attrapent la fièvre paludéenne bu le beri-beri, et meurent.

    Un Anglais qui avait obtenu une concession sur la montagne de Gunong-Pulaï pour y planter du café, fit venir des Indes cinq cents coolies, et en un an, il en mourut plus de quatre cents. Les Indiens ne peuvent s'acclimater dans l'intérieur de Johore.

    Tous les endroits nouvellement ouverts sont malsains et très fiévreux; les anciens sont assez salubres, et là l'opium n'est plus nécessaire. Le soir de notre arrivée, quelques chrétiens, ayant appris que j'étais venu, me font demander de les recevoir. L'un d'eux, parti de Chine, il y a douze ans, était resté dans un village païen sans donner aucun signe de religion. Tourmenté par sa conscience et ayant appris qu'un village venait d'être ouvert par un chrétien, il y est venu, et c'est là qu'il a avoué sa foi.

    Après le repas du soir, instruction, prière en commun et coucher. Quatre pieux enfoncés dans la terre, quatre planches et une natte, voilà toute ma couchette. Heureusement, pas de moustiques; je m'endors d'un sommeil paisible. Au milieu de la nuit, je suis réveillé par le rugissement du tigre; une foule d'autres bêtes sauvages hurlaient à faire frémir. Le lendemain matin, les cris des singes remplacent la cloche qui sonne l'Angélus, et bientôt les oiseaux, par leurs chants, nous invitent à la prière.

    Mon sujet d'oraison est naturellement le cantique des trois Israélites dans la fournaise. « Toutes choses, bénissez le Seigneur. Troupeaux de la terre, bénissez-le et vous aussi, discaux du ciel. » A 7 heures, messe. C'est pour la première fois que le saint sacrifice est célébré en ces lieux. Quel bonheur pour moi! : « Anges du Seigneur, bénissez l'Éternel. »

    Huit heures ; thé et petit voyage en barque. Un Malais et deux sauvages pour rameurs. Le courant étant fort rapide, nous filons très vite, et en deux heures, nous arrivons à un beau village, nommé Tsha-Seng-Kang, situé sur la rive gauche. En descendant, nous nous informons s'il y a des chrétiens, personne n'en connaît'. Le jour étant déjà avancé, nous nous disposons à rentrer au logis. Nous remontons très lentement, et nous arrivons juste à l'heure du dîner. On avait tué une poule que nous avions apportée de Saint-Pierre et. Saint-Paul. On me prépare un bouillon, et je donne la viande à mes gens. Vers 7 heures, j'entends quelques confessions, et le reste se passe comme la veille.

    Le 28, dimanche de la Quinquagésime, à 8 heures, instruction, communions et bénédiction de la station que je consacre au Sacré-Coeur de Jésus. Avec ce nouveau poste et celui de Saint-Pierre et Saint-Paul, il me sera facile de visiter. tous les chrétiens dispersés dans ces régions. Ceux qui désireront travailler en pays chrétien n'auront qu'à venir, ils pourront en paix pratiquer leur religion.

    Tang-Ah-Meng, que des affaires pressantes avaient appelé à Johore, avait donné ses ordres avant son départ. La veille, on avait acheté dans un village voisin deux cochons qui n'en valaient pas un de nos pays de Rouergue. On les tue tous les deux, et, païens et chrétiens, tout le monde se prépare à prendre part à la fête. Les uns préparent le festin, les autres attendent oisifs, pour s'y asseoir; nous invitons ceux-ci à entendre la doctrine; tous s'empressent de répondre à l'appel, soit que la curiosité les stimule ou qu'ils soient guidés par un vrai désir de connaître notre religion. Après le catéchisme, agapes en commun. Comme il est d'habitude dans tous leurs festins, les Chinois boivent d'abord le vin de riz, et ensuite ils prennent le repas. Peu à peu, la conversation s'anime, le diapason monte quelquefois trop haut. Tout le monde est très gai: jeunes et vieux me félicitent de leur avoir procuré cette fête.

    Ce qu'il me faut maintenant, c'est un bon catéchiste qui résidera tantôt à Saint-Pierre et Saint-Paul, tantôt au Sacré-Coeur. Que le bon Dieu m'en envoie un selon son cur, et le bien s'y fera. Ayant laissé mon troupeau de Sarangong et l'hôpital, j'étais pressé de rentrer. Le lendemain, on prépare une barque malaise à quatre rameurs, et à 7 heures du matin, nous nous embarquons. Quelle joie de descendre la rivière serpentant de côté et d'autre et ombragée, sur les deux rives, par d'énormes arbres. Je regrettais de ne pas avoir un confrère avec moi pour admirer ce spectacle. Nous descendons vite, et nous passons devant plusieurs villages que nous apercevons depuis la barque. Vers midi, nous arrivons au village Tong-Ky. Ayant appris qu'il y avait là une famille chrétienne, nous abordons. Les Chinois effrayés ne voulaient pas d'abord nous indiquer la maison; puis, rassurés, ils nous conduisent eux-mêmes chez le chrétien qui, avec sa famille, fut étonné et heureux de nous voir. Quelques jours auparavant, le village avait été inondé, et les habitants logeaient non sur le plancher, puisqu'il n'y en a pas, mais sur les poutres supérieures. Tout le Kan-kha était devenu une plage de sable. On cuit le riz ; nous partageons avec les inondés les provisions que nous avons apportées, et nous repartons.

    A mesure que nous descendons, la rivière s'élargit et l'aspect en devient de plus en plus grandiose. Sur les deux rives, nous apercevons quantité de singes qui viennent boire à la rivière. Le chrétien Ah-Seng meurt d'envie d'en tuer un; il lâche son coup de fusil, et les singes de s'enfuir en poussant des cris qui semblent le narguer. Vers le soir, nous en apercevons un noir perché à l'extrémité d'une branche et se tenant immobile. Ah-Seng tire; le singe blessé tombe, tâche de s'accrocher à un arbre, ne peut plus remonter, dégringole, et au moment où il menaçait de disparaître dans la rivière, le catéchiste le saisit par la queue et l'attire dans la barque. Le singe faisait mille grimaces et se débattait pour mordre. Les hommes lui lient les pieds, le tuent, l'écorchent, lui ouvrent le ventre et cherchent clans les entrailles s'ils peuvent trouver ce qu'ils appellent la prune de singe. Ces prunes sont très estimées des Chinois, ils en font des médecines. Ils en trouvent une et sont très contents. Et le sang? il y en a beaucoup près du cur, il est encore chaud. Nos hommes regrettent de n'avoir pas du vin pour le mêler avec ce sang. « Comment, leur dis-je, vous voudriez boire du sang de singe? Oui, Père, répondent-ils; c'est délicieux, cela donne la vie aux morts. Tel et tel que vous avez connus faibles et malades ont bu du sang de singe noir mêlé avec du vin; ils sont redevenus forts et robustes. Eh bien, s'il ne faut que du vin, qu'à cela ne tienne; j'en ai un peu, et je vous en fais volontiers cadeau. »

    Les voilà, recueillant dans une écuelle le sang de l'animal; ils y versent du vin et se querellent entre eux, chacun prétendant à la plus grande part. Ce détestable breuvage disparaît en un clin dil.

    Le mardi, on lève l'ancre et les amarres dès l'aube, nous filons et nous arrivons à Singapour avant que le soleil marque midi.
    1898/62-70
    62-70
    Malaisie
    1898
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