Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Les Indigènes du Kouang-si

KOUANG-SI LETTRE DE Mgr LAVEST Vicaire apostolique Les Indigènes du Kouang-si
Add this
    KOUANG-SI

    LETTRE DE Mgr LAVEST

    Vicaire apostolique

    Les Indigènes du Kouang-si

    La race indigène dans le Kouang-si, comme dans le Kouitcheou et dans le Yun-nan, où elle est aussi très répandue, semble être plus que toute autre l'espoir du missionnaire. Elle est le champ privilégié, le vrai Chinois restant trop généralement obstiné dans sa haine et son orgueil, où l'on peut jeter la semence qui fructifie. Elle a déjà porté des fruits, mais elle promet pour l'avenir une bien plus riche et plus ample moisson. L'indigène vient à notre sainte religion, non seulement par unités ou par familles, mais par villages, de sorte qu'en peu de temps, les catéchumènes, parmi eux, sont au nombre de plusieurs milliers.
    La race indigène qui habite la Chine n'est pas d'origine chinoise. Sa langue n'a aucune ressemblance avec les langues chinoises, en particulier avec celles que j'ai étudiées et parlées depuis 188o, savoir : le mandarin, la langue officielle et la plus répandue en Chine, le cantonnais et le hak-ka, langues qu'on parle dans les provinces du Kouang-si et du Kouang-tong. La construction de leurs maisons n'est pas dans le genre chinois; leur costume, notamment celui des femmes, est aussi différent. Leurs murs et leurs usages ne sont plus les mêmes ; mais ce qui révèle d'une manière plus frappante la différence des races, c'est l'antipathie qui règne entre elles.
    Le Chinois, orgueilleux et cupide, méprise et opprime lindigène. L'indigène subit le Chinois, comme on subit la mauvaise fortune; très patient, il lui résiste sans trêve, et il le hait.
    A cette haine s'ajoute la crainte. Pour lui, le Chinois est l'homme barbare; il devient l'épouvantail des enfants indigènes, leur croquemitaine.
    D'autre part, mandarins et fonctionnaires, outre l'impôt payé par tout sujet chinois, prélèvent sur l'indigène des corvées particulières. Ces corvées, bien que multiples, se rangent toutes dans ce pays sous une seule dénomination. Les Chinois les nomment « fou-ma » corvées de porteurs et de chevaux ; les indigènes eux, les appellent « chieun-tcheun » ou « chieunpo », sapèques pour services publics. Les corvées, en effet, se payent maintenant en sapèques. Le « fou-ma » dont je parlerai plus loin, est devenu chez les indigènes la grande question sociale dont ils cherchent depuis de longues années à se débarrasser. Leurs tentatives restent hélas! assez inutiles, tant le fonctionnaire chinois, plus fort et plus rusé, connait bien jusqu'où peut aller l'oppression, sans que la résistance des indigènes tourne en révolte, et ce qu'il peut sucer de leur sang sans que pourtant ils en meurent.
    L'indigène, d'un côté méprisé par le Chinois, et de l'autre opprimé par les fonctionnaires, incapable de trouver dans sa force ou dans la justice un remède à ses maux, se tourne naturellement vers une religion qui lui enseigne l'existence d'une vie meilleure, une religion dont les ministres, en lui annonçant la Bonne Nouvelle, s'efforcent aussi d'apporter quelque soulagement à ses maux. Les efforts faits dans ce but ont été depuis plus de dix ans le grand objet de mon ministère. Ils m'ont valu bien des soucis, bien des déboires; mais je ne m'en plains pas : souffrir pour ce qu'on aime est doux; et le missionnaire aime ses indigènes, qui sont, à la fois, si résignés et si malheureux.
    Les corvées « Fou-ma »
    Quelles sont ces corvées si nombreuses et si lourdes qu'on appelle « fou-ma »?
    La tradition raconte, mais sans preuves, que ces corvées, imposées exclusivement aux indigènes, ont été consenties par eux dans un contrat passé avec le gouvernement, lorsqu'ils sont venus s'établir dans ce pays, ou que les Chinois l'ont envahi. Par ce contrat, en recevant terrains et rizières, ils s'engageaient en retour, et pour toujours, à telles et telles corvées. Quelle qu'en soit l'origine, elles ont été peu à peu augmentées par les autorités locales au point d'être écrasantes et d'obliger même des familles à émigrer. Il est dans la nature du Chinois d'abuser de tout et d'opprimer les plus faibles. Pour les impôts, comme pour les prix de toute nature, il augmente ou tente d'augmenter sans cesse, et il ne diminue jamais. Des actes authentiques, anciens et signés par les autorités, font foi de cette augmentation exagérée et illégale.
    J'ai lu un édit conservé par nos indigènes et daté de la 17e année de l'empereur actuel Kouang-Su. Il est d'un gouverneur de Koui-lin, capitale du Kouang-si. Cet édit porte que la population se trouvant dans toute la préfecture de Se-tchen et ses dépendances, est une race à part et grevée de certaines charges, mais que ces charges ont été augmentées successivement d'une manière abusive. En conséquence, il trace de nouvelles ordonnances; mais dans une forme, malheureusement si générale et si obscure, que l'interprétation en est très difficile.
    Or, cette interprétation est laissée aux mandarins locaux, et depuis huit ans, date de l'édit, les abus sont pires que jamais.
    Il y a eu d'autres édits, notamment celui du gouverneur Hoang, publié il y a trois ans; mais les prétoires ont bien soin de les tenir cachés. Et lors même que le peuple les contremaître, il n'a aucun recours pour en exiger l'application.
    Les corvées de porteurs ou de chevaux, ne pouvant facilement être exigées d'une population occupée aux travaux de la campagne, ont été changées, peu à peu, en une certaine somme de sapèques. Là est surtout la source des abus. Des percepteurs établis par relais d'une journée de marche, environ six lieues, prélèvent ces sapèques. A chaque relais sont rattachés les villages voisins, qu'on divise en autant de sections quil y a de jours dans une lunaison, pour que, chaque jour, une section fournisse le nombre de sapèques nécessaire aux besoins et aux exigences des mandarins et des divers fonctionnaires. Ceux-ci se font en outre porter en palanquin, et nourrir avec tous leurs gens. Les prétoriens, satellites et soldats, quon laisse faire, en usent de même. Cest le « fou-ma ».
    Ces corvées, par elles-mêmes si lourdes, le deviennent encore plus par le fonctionnement. Les mandarins, sans se préoccuper du droit et de sa limite, tirent sur les percepteurs qui doivent fournir les sapèques selon leurs besoins. Les percepteurs, à leur tour, sadressent aux chefs de chaque section, pour exiger les sommes réclamées. Ils veulent aussi, ayant acheté leur charge au mandarin, au lieu den recevoir un salaire, prendre leur bonne part, et ainsi ils grugent le plus possible. Les chefs de section enfin sont bien obligés de réclamer le tout au peuple, sans oublier, cest évident, de se payer grassement pour le soin quils prennent de prélever les sapèques, comme pour les ennuis que leur donnent les percepteurs intransigeants. Quiconque regimbe est battu, enchaîné, et condamné à une amende quil paiera en plus des sapèques, sil ne veut aller mourir en prison. Cest une habitude contre laquelle on na rien pu obtenir jusquà présent.
    Les Chinois établis chez les indigènes par droit dachat de terrains, ne payent pas le « fou-ma ». Ils ne sont pas regardés comme propriétaires. Les riches indigènes savent aussi, moyennant un pot de vin versé une fois pour toutes au mandarin, obtenir un écrit en forme, et sen exempter.

    Les Familles
    Jusquà présent, les murs des diverses familles dindigènes avaient des différences marquées.
    Les « tou-jen », indigènes de Chang-sé, tuaient la plupart des filles à leur naissance.
    Ils trouvaient moins coûteux dépouser les femmes et les filles que les Chinois volaient au Tonkin et leur vendaient, que délever leurs filles jusquà lâge de quinze ans: lintérêt prime laffection chez les païens, même les mieux doués. Le christianisme, qui a fait moins de progrès chez eux que chez les autres indigènes, malgré le long apostolat de Mgr Foucard et de M. Renault, a cependant un peu modifié ces coutumes; les meurtres denfants sont moins fréquents quautrefois.
    Quant aux indigènes chrétiens des Cent mille Monts, les « Chan-jen », le meurtre est inconnu chez eux, et ils aiment très tendrement leurs enfants, parfois jusquà la faiblesse, puisque, pour éviter un châtiment ou amener leurs parents à céder à leurs désirs, on a vu des enfants les menacer de senfuir dans la montagne, ou de se tuer.
    Mais cela arrive rarement, car les enfants sont très attachés à leurs parents. Cet attachement est même une sérieuse difficulté pour obtenir des enfants quils aillent étudier dans les écoles éloignées de la maison paternelle.
    Les enfants saiment beaucoup entre eux. Il est touchant, quand on leur donne des fruits ou des gâteaux, de les voir deux-mêmes se partager toujours ces douceurs, en commençant par le plus petit qui est le plus aimé. Le père, si pauvre soit-il, ne revient jamais du marché, sans apporter des fruits ou des sucreries à ses enfants qui se les partagent.
    Rapports des familles entre elles
    Il y a entre les familles, parentes ou alliées, une grande union, des visites et des rapports de politesse. A chaque visite on offre des présents, ou tout au moins on en offre aux enfants. Ces présents sont de règle aux mariages et aux funérailles, où toutes les familles parentes et amies sont invitées. Dans ces circonstances on offre des rouleaux de sapèques soigneusement faits avec du papier rouge. Il ny a pas, sauf de rares exceptions, de mariages entre indigènes et Chinois. Contrairement à ces derniers, les indigènes se marient entre familles de même nom. Cette coutume les tient rapprochés, et favorise laffection et les rapports. Les relations extérieures entre les deux sexes sont beaucoup moins sévères que chez les Chinois. Les petites filles peuvent ainsi sans inconvénient étudier avec les garçons dans une même école, en séparant seulement les tables. Cette liberté permet, il est vrai, aux jeunes gens et aux jeunes filles, surtout à la nouvelle année et aux fêtes païennes, de sortir ensemble et de se promener dans la campagne, sans blesser les usages et les convenances. Cest en pays païen la source de bien des abus. Cependant les murs des indigènes, quon ne peut demander aussi pures quen pays chrétien, sont certainement moins mauvaises que celles des Chinois qui, eux, se cachent pour mal faire et nen sont que plus corrompus.
    Rapports de société
    Considérée maintenant dans son ensemble, la race indigène est très unie. Lunion est surtout intime entre habitants du même village. Dans les travaux, pour semer le maïs ou planter le riz, ils saident tous en se rendant mutuellement des journées. Construisent-ils ou réparent-ils leurs maisons? Ils saident moyennant un repas, sans autre prix du travail.
    Partout, et indistinctement, ils sappellent entre eux, frères. Lhospitalité est généreusement offerte à celui qui la demande, alors même que, sans motif, il demeurerait plusieurs jours. Au moment des repas, quiconque se trouve présent, est invité avec instance. Même chez les païens, le missionnaire est toujours invité à manger, et sil loge chez eux, quand il ny a pas dauberges, il faut les presser pour quils acceptent les sapèques quil est de règle de donner dans les auberges.
    Dans des entreprises ou délibérations dintérêt général, ils se réunissent par sections, dans lordre quils paient le « fou-ma », base de lorganisation sociale. Chaque section a ses chefs, chargés de prendre une décision, et qui règlent et dirigent tout. Rien dimportant ne se fait sans leur autorisation. Si laffaire est dun intérêt plus général, il y a alors réunion de plusieurs sections. On tue un buffle, quils mangent ensemble, après avoir délibéré et passé un acte engage tous ceux qui participent au festin.
    Y a-t-il un malheur à prévenir, une attaque de voleurs, ou dans une dispute la crainte quon en vienne aux mains? Une amende est en plus insérée dans lacte pour quiconque ne tiendra pas ses engagements. Comme à chaque acte important de la vie, les païens y mêlent beaucoup de superstitions.
    Devant la difficulté de recourir aux prétoires, où jamais, disent-ils, on ne va sans débourser force sapèques si toutefois on peut revenir en personne, les chefs diriment généralement toutes les affaires. Pour les terminer, ils ne reculent pas, si la division des parties lexige, devant une résolution extrême, cest-à-dire à se défaire du coupable. Le malheureux, après délibération en forme, est conduit dans un lieu écarté. Là, ayant été assommé, il est jeté dans une caverne ou dans tout lieu où on ne puisse trouver le cadavre. En Chine, le cadavre disparu, tout procès devient impossible. Ces cas, je me hâte de lajouter, sont très rares. Depuis dix ans, dans ce pays, je nen ai vu quun seul exemple.
    Malgré cela, par vengeance ou par avarice, on présente assez de procès au prétoire, qui se dédommage alors des autres procès dirimés sans lui.
    Superstitions
    Comme les Chinois et tous les peuples de lExtrême-Orient, les indigènes adorent leurs ancêtres et brûlent en leur honneur des bâtonnets, des papiers, etc. Ils placent sur l'autel dit table des ancêtres, la tablette des cinq caractères, savoir: le ciel, la terre, lempereur, les parents et le maître; où est censée reposer lâme des ancêtres. Les mets, avant dêtre servis, leur sont offerts avec des salutations.
    Ils ont, en outre, placé sur cet autel et particulier à eux, un morceau de bois plus ou moins mal façonné où réside la divinité tutélaire. Le sorcier, invité, a récité des prières sur ce bois, il y attache un papier, écrit en caractères chinois, pour retenir lesprit. Lorsquils rejettent les superstitions en se faisant chrétiens, cest le seul objet que plusieurs nosent toucher. Bien des fois jai été prié par eux de le briser ou de le brûler à leur place.
    Il y a des fêtes païennes quils célèbrent plus solennellement que les Chinois, et surtout plus longtemps. Ainsi le nouvel an dure chez eux quinze jours; les autres fêtes de trois à cinq jours. Pendant ce temps on ne peut travailler, même piler le riz, sous peine de malheurs ou de maladies. Les néophytes et les catéchumènes, en rejetant les superstitions attachées à ces fêtes, continuent à en partager les réjouissances.
    Chaque pays, au reste, a ses superstitions particulières, qui, avec celles communes à tous, pour les naissances, les mariages et les funérailles, remplissent la vie païenne et imposent bien des dépenses. Pour les indigènes cest surtout la peur des maladies, qui est la cause de tant de superstitions.
    Sorciers et Sorcières
    Les indigènes, outre les sorciers chinois, ont leurs propres sorciers et sorcières quils appellent « pon-sien ». Les Chinois leur donnent le nom de « mi-la ». Ils sont principalement invités à guérir les maladies, à les prévenir en indiquant leurs causes, et les moyens de les éloigner. Ces sorciers, hommes ou femmes, ne se contentent pas, comme les sorciers chinois, de réciter des prières et de faire des sacrifices pour apaiser les esprits ou chasser le diable, mais ils se font posséder par le malin esprit, qui parle ensuite par leur bouche. Il y en a dans presque tous les villages, et souvent plusieurs dans le même. Quand ils veulent exercer leurs fonctions, ils se bandent les yeux, et assis, ils font mille contorsions en séventant. Leurs paroles, qui sont loracle attendu, deviennent alors un chant incohérent mêlé de soupirs. Pendant la possession, ils répondent à ce qui leur est demandé; peu à peu, la tranquillité revenue, ils sortent comme dun profond sommeil. Quelquefois, sans être invités, ils se trouvent tout à coup possédés et disent des choses surprenantes ou inconnues. Ils nont aucun costume qui les distingue et ne possèdent aucun livre. Leurs instruments de sorcellerie, et leur science reçue oralement dun autre leur suffisent.
    Cas de possession dune sorcière malgré elle « pon-sien »
    Dans les visites de nouveaux chrétiens, jai été moi-même témoin dun cas de possession dune sorcière malgré elle. Jétais dans le village de Ka-kou récemment converti à la foi. La famille, où je me trouvais, comptait à mon insu une « pon-sien », catéchumène depuis quelques mois. Le soir on avait, à mon arrivée, rejeté toutes les superstitions et brûlé les objets de sorcellerie. La sorcière, à genoux, avait prié avec les autres catéchumènes. Pendant la nuit je fus tout à coup réveillé par un chant mêlé de pleurs et de soupirs. Je demande aussitôt aux catéchumènes, qui se trouvaient près de moi, couchés sur le plancher, ce quil y avait. Lun deux me répond :
    Père! Mais cest la sorcière qui se trouve possédée; prenons donc vite un peu deau bénite pour la faire taire et pour chasser le diable.
    Attendez un moment, dis-je, écoutez ses paroles et répétez-les-moi fidèlement.
    Après un moment, ils me disent: Elle se plaint de ce que tout le village se fait chrétien, quelle ne saura plus où demeurer, et elle sétonne dune telle résolution, attendu quil nétait arrivé aucun malheur dans le village; mais si lon persiste à se faire chrétien, elle sen ira dans la famille Hin (nom du sorcier le plus renommé du pays) pour se venger du village. Demandez-lui, ajoutai-je, ce quelle dit elle-même de cela. Ils lappellent, aucune autre réponse que les mêmes plaintes et les mêmes soupirs. Lorsqu'enfin elle séveille, à ceux qui lui demandent ce quelle a dit, elle répond quelle dormait et quelle na rien dit. Le lendemain je lui demandai à mon tour ce quelle faisait et disait dans la nuit et elle me fit la même réponse. Elle est toujours catéchumène.
    Instabilité des catéchumènes et difficulté de quitter les superstitions
    Lindigène, en se convertissant, quitte très difficilement, du moins de cur, ses superstitions. Aussi dans le malheur, et surtout dans la maladie, quand il a eu recours à la prière et à leau bénite sans être soulagé, est-il tenté de revenir au sorcier et aux superstitions. Peu résistent à la tentation; du moins ils mêlent religion et superstitions. Généralement ils nabandonnent pas pour cela la religion; sils le font quelquefois, le plus souvent ce nest que temporairement et ils y reviennent. Lindigène, profondément borné et matériel, ne comprend que peu à peu et très difficilement les vérités surnaturelles. Imbu de tant de préjugés, et habitué aux pratiques superstitieuses quil a toujours vu exercer par tous, il ne peut arriver que lentement à la pure pratique de la religion. Il ne faut, en lavertissant et en linstruisant, jamais le rudoyer, de peur de briser les faibles liens qui le retiennent à nous. Toutefois, cette faiblesse est une des raisons qui obligent le missionnaire à retarder le baptême. Ceux de la première génération ne sont en grand; nombre baptisés quà larticle de la mort.

    1901/57-66
    57-66
    Chine
    1901
    Aucune image