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Les idées superstitieuses des Laotiens

LAOS Les idées superstitieuses des Laotiens Récit de M. Gouin, Missionnaire apostolique.
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    LAOS

    Les idées superstitieuses des Laotiens

    Récit de M. Gouin,
    Missionnaire apostolique.

    Le Laotien a une vague idée d'une Providence qui gouverne le monde, mais il ne lui rend aucun culte. Toute sa religion consiste à croire en l'existence d'une multitude de génies bons et mauvais, qui le prennent à sa naissance pour le protéger ou lui nuire toute sa vie (chaque pays, chaque village, chaque maison a les siens), et à faire des sacrifices aux génies qu'il craint, c'est-à-dire aux mauvais. Le païen, quel qu'il soit, est toujours tel que le définissait saint Paul, un être sans affection. Il sacrifie à ce qu'il craint et quand il craint. Donc, au Laos, tout est en l'honneur du mauvais génie, le PHI, comme on l'appelle là bas. Du bon, personne ne s'occupe. Pourquoi faire? Vous dira le Laotien ; on ne le craint point, il ne peut nous vouloir ni nous faire de mal puisqu'il est bon. Le mauvais génie est cause de tout mal : maladies, peste, choléra, accidents, inondations, sécheresse, dévastation des rizières par les animaux de la forêt. Tout vient de lui ; alors vite un sacrifice devant la planchette qui lui sert d'autel : un poulet si la chose est de minime importance, un buffle si elle est grave, le tout accompagné d'alcool ou de vin de riz.
    D'où viennent ces esprits? On pourrait se demander si jamais un Laotien s'est posé la question. Il croit aux génies, parce que les autres y croient, pas plus. Il vous dira cependant que les âmes des hommes qui ont mal vécu peuvent, après la mort, devenir mauvais génies, et il faut chercher dans cette crainte que l'âme du défunt ne devienne mauvais génie, la raison des honneurs funèbres rendus aux morts. Toujours la crainte; on rend des honneurs au mort par précaution, au cas où son âme tournerait mal. Voyons comment notre Laotien va se débarrasser, c'est le mot, du corps et de l'âme de son mort. Le malade a été visité par tous les médecins du voisinage, Dieu sait ce qu'il y en a, et les remèdes qu'ils lui ont fait prendre! Peut-être allez vous croire que la famille se ruine en drogues et visites médicales? Non. Le Laotien est pratique, le docteur ne touche ses honoraires qu'après guérison de son malade. Si le médecin ne peut rien, c'est la preuve certaine qu'un mauvais génie tourmente le malade. Le sorcier vient, asperge la maison d'eau lustrale, dit des paroles magiques, menace le génie des pires maux s'il ne quitte pas le malade immédiatement, s'arme d'un sabre, frappe colonnes et cloisons de la maison afin de le pourfendre. Mais rien n'y fait et le malade entre en agonie. Aussitôt on le revêt de ses plus beaux habits, et la famille pousse de grands cris, appelle à tue-tête le malade par son nom pour retenir son âme. Aux cris poussés, le village se réunit à la maison de l'agonisant et l'on s'occupe de suite du cercueil, s'il n'est déjà fait. Ce cercueil sera en planches si la famille a quelque bien, en bambous écrasés, si elle est pauvre. Lorsque le malade a rendu le dernier soupir, de suite on rapproche ses jambes l'une de l'autre et on les lie avec des fils de colon, de même pour les bras ramenés le long du corps ; ainsi l'âme ne pourra sortir du cadavre ; et comme deux précautions valent mieux qu'une, le mort est placé dans le cercueil. Avant de fermer la bière, on mettra sous la tète du défunt quelques pièces d'argent, des habits de rechange son parapluie s'il en a un, même un morceau de viande, car on a tué un porc ou une vache pour les funérailles. Le voilà muni pour le voyage.
    Pendant tous ces préparatifs, la famille du défunt chante, sur un ton plaintif, les vertus du mort. « Pourquoi nous as-tu quittés si tôt ? Ici tout le monde t'aimait ! Que deviendrons-nous? Qui fera les rizières? Qui nourrira les tiens? » Mais au Laos, surtout, la douleur n'a qu'un temps, temps très court ; on mange, on boit l'alcool et le vin de riz ; la veillée du mort n'a rien de funèbre ; n'était le cercueil dans un coin de la maison, on se dirait en fête.
    Le Laotien enterre ses morts. Chaque village a son cimetière dans la forêt, sous les grands arbres, lieu de crainte superstitieuse pour tous. La fosse y a été creusée. Tout est prêt en peu de temps; pensez donc, l'âme pourrait s'échapper du corps! Au moment de descendre le cercueil de la maison, chacun prend ce qui lui tombe sous la main et frappe à coups redoublés sur les cloisons et les colonnes, afin que l'âme s'en aille avec le corps, car si elle restait dans la demeure, sait-on jamais? S'il y a un doute, la maison sera désertée. Arrivé à la fosse, le corps y est descendu avec soin, et avant de jeter la terre, chacun demande pardon au mort de l'avoir enterré et lui souhaite bon séjour, puis s'en retourne à la maison continuer la fête et boire de l'eau-de-vie.
    Chaque matin, durant 15 jours, parfois davantage, les proches du défunt s'en iront porter sur sa tombe du riz, du poisson, de la viande, du bétel, du tabac, afin que l'âme du défunt, ayant tout ce qu'il lui faut, ne soit pas tentée de revenir à la maison ennuyer les siens. On fera aussi des sacrifices à la pagode, et quelques membres de la famille viendront y prendre l'habit jaune afin d'acquérir des mérites pour le défunt.

    Voilà pour celui qui meurt de bonne morte, c'est-à-dire de mort ordinaire; mais s'il est mort de malemort, c'est-à-dire du choléra, de la peste, d'assassinat, alors rien à faire; puisqu'il est mort d'une si triste façon c'est qu'il avait une bien vilaine âme, et cette âme deviendra mauvais génie. Il faut s'en débarrasser de suite. Au bord du fleuve rien n'est plus facile; on entoure le cadavre de bambous qui serviront de flotteurs, afin qu'il aille plus loin, et on le jette à l'eau ; le courant l'emportera si loin, si loin, que l'âme ne pourra revenir. Si la mort a lieu dans l'intérieur, on portera le corps dans un coin de forêt, très loin du village, en faisant force détours; l'âme ne pourra retrouver son chemin ; une fosse creusée à la hâte et ce sera tout.
    Pour vous montrer combien le Laotien craint ces âmes devenues d'après lui mauvais génies, voici deux petits faits qui me sont arrivés.
    La chrétienté que j'administre se trouve située au bord du fleuve. Un soir, trois païens descendus en pirogue se prirent de querelle, et l'un d'eux fut tué. Après les constatations d'usage, j'avais dit aux chrétiens d'enterrer le cadavre en dessous du village, sur le haut de la berge. Peu de temps après, nous eûmes dans la région une épidémie de fièvre typhoïde et des morts assez nombreux. Les païens des environs furent persuadés, et les chefs de leurs villages vinrent me le dire, que le Père et les chrétiens étaient cause de cette épidémie. Pourquoi avions-nous enterré près de notre village le cadavre de lassassiner ? Il fallait le jeter au fleuve. C'était son âme, devenue mauvais génie, qui se vengeait sur la région où il avait été tué.
    Deux ans plus tard, nous eûmes le choléra ; l'assassiné était oublié, les païens s'en prirent à ma cloche. Elle n'est pas bien grosse cependant, c'est à peine si le village l'entend, quand elle sonne à toute volée. Un malin, un groupe de païens, les gros bonnets, vinrent me trouver : « Père, il n'est plus possible de vivre près de vous. Il fait chaud (c'est ainsi que les Laotiens désignent le choléra, car comme dans la fable ils n'osent pas l'appeler par son nom). Et c'est votre cloche qui est cause de l'épidémie dans la région ». Ma cloche, ma pauvre petite cloche, je fus abasourdi. « Expliquez-vous, je vous en prie », leur demandai je. Et je regardais ma cloche qui était là tout près de moi, suspendue à une traverse de ma maison. « C'est pour tant bien simple, me dirent-ils, et nous nous étonnons que le Père, si...(je passe sur les compliments, oh! pas par humilité...)
    « Le Père a des yeux, comme nous, et chaque jour il voit des cadavres qui descendent le fleuve, et ça depuis un mois ; et il sait bien que leurs âmes les accompagnent.
    « Or, dans nos villages, aucun bruit, nul cri ; nous parlons à voix basse, de peur que ces âmes entendant du bruit, des cris, ne s'arrêtent chez nous. Vous, Père, vous sonnez votre cloche du matin au soir ; aussi, il est arrivé ce qui devait arriver : les âmes, et vous savez que ces âmes sont devenues des génies mauvais, entendant le son de votre cloche, se sont dit « Voici un village, il est habité, allons-y, nous y serons mieux que sur le fleuve, de plus nous pourrons nous venger ». C'est fait, Père, dans la région nous avons l'épidémie depuis huit jours, et par votre faute ».
    J'eus beau leur parler de la chaleur torride que nous subissions, de l'eau du fleuve corrompue par les 'cadavres, des miasmes, ils branlaient la tête, pas convaincus du tout, n'osant pas regarder ma cloche cause de tout le mal.
    Voilà nos Laotiens, enracinés dans leurs erreurs ! Ils ont grand besoin de prières et je demande à tous ceux qui liront ces lignes de prier beaucoup pour eux.

    LE HÉROS DU SACRIFICE

    A mon ami et confrère M. XXX, à la veille de son départ pour les Missions Etrangères de Paris.

    C'est au pays de Chine. Un vieux missionnaire,
    Dont l'âge se trahit par de longs cheveux blancs,
    Achève dans le soir cette noble prière
    Qu'il commença jadis, à l'âge de vingt ans.

    Comme son Maître, il vient de gravir le Calvaire.
    Il lui semble revoir, de ses regards mourants,
    Le pays, la maison, et les yeux de sa mère ;
    Tout ce qu'il a laissé depuis un si long temps !

    Il revit ses labeurs, ses peines, sa souffrance,
    Les heures de détresse et les jours d'espérance,
    Et l'exil qu'il avait choisi comme son bien.
    Mais sachant qu'il s'en va vers la douce Patrie,
    En son âme de prêtre, avec joie, il s'écrie :
    « Mon Dieu, c'était pour Vous : je ne regrette rien ! »

    JEAN BRUCHÉSI.
    (Canada).

    1921/96-100
    96-100
    Laos
    1921
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