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Les funérailles du P. Chanès, brûlé vif par les Chinois

KOUANG-TONG LETTRE DU P. LAURENT Missionnaire apostolique Les funérailles du P. Chanès, brûlé vif par les Chinois Canton, 6 juin 1900.
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    KOUANG-TONG

    LETTRE DU P. LAURENT

    Missionnaire apostolique

    Les funérailles du P. Chanès, brûlé vif par les Chinois

    Canton, 6 juin 1900.

    Me voici de retour d'un des plus beaux et des plus intéressants voyages que j'ai fait dans ma vie ; beau par les sites variés et enchanteurs que la lenteur de notre vieux et petit vapeur me permettait de contempler à loisir; intéressant, à cause de l'aimable compagnie de mes confrères les PP. Aug. Gauthier et Gervaix, à cause surtout du but, lequel était, comme le sait Votre Grandeur (1), d'assister à Pok-lo aux funérailles du vaillant P. Chanès, dont les restes mortels attendaient dans la chrétienté de Chong-tong, la fin des longues négociations auxquelles a donné lieu le massacre du Père et de ses compagnons.

    1. Cette lettre était adressée à Mgr Chausse, Vicaire apostolique du Kouang tong, qui l'a transmise à M. Delpech, Supérieur du Séminaire des Missions Étrangères.

    Partis de Canton le samedi matin, nous arrivâmes à Pok-lo deux heures avant l'aurore, le dimanche 27 mai.
    Malgré l'heure insolite, le P. Frayssinet nous reçut à bras ouverts. Les PP. Murcier, Montanar et Grisel, qui nous avaient devancés se joignirent à lui pour nous souhaiter la bienvenue. Il ne fallait pas penser à prendre du repos.
    Après un pèlerinage au petit pavillon où était déposé le cercueil du P. Chanès depuis le mois de novembre 1898, chacun procéda sommairement à sa toilette et se prépara à célébrer le saint sacrifice de la messe. Il fallait s'y prendre de bonne heure, sept messes au même autel...
    Notre arrivée, cela se comprend, n'a pu se faire sans un peu de bruit. Les nombreux chrétiens venus de loin, des montagnes, logés comme des pèlerins, sous un hangar, dans la cour, sous la voûte des cieux s'étaient levés, ils assistèrent à toutes les messes. La prière ne fut pas interrompue de toute la journée du dimanche.
    A midi, comme il avait été prévu dans le programme de la journée, le P. Frayssinet fit transporter le cercueil dans lequel était le corps du P. Chanès, du pavillon dans la chapelle, afin de procéder à la translation des restes mortels de notre Martyr de l'ancienne dans la nouvelle bière. Pour éviter l'encombrement et aussi les pieux larcins (car les Chinois auraient volontiers soustrait quelques parcelles du corps), nous fîmes sortir tout le monde.
    Les sept missionnaires français seuls restèrent dans la chapelle dont les portes furent fermées.
    L'ancien cercueil, donné par les autorités chinoises, d'assez brillante apparence sous son vernis rouge quand il était neuf, était dans un piteux état. Le nouveau cercueil est de belle dimension et solide.
    Ce fut un moment très solennel et surtout palpitant pour nos cœurs, que la levée du couvercle qui dérobait à nos yeux les restes du martyr.
    Le corps du P. Chanès nous apparut sur son lit de chaux blanche, tel à peu près qu'il y avait été déposé. Les parties charnues avaient seulement subi une légère altération, elles étaient plus minces, desséchées, mais toujours adhérentes aux os, ce qui nous permit de voir la marque encore très apparente des principales blessures, trois surtout étaient encore béantes et saisissantes de réalité : celles qui avaient été faites par les deux coups de poignard de chaque côté de la poitrine et par le coup de hache sous l'oreille droite; la partie supérieure du crâne a été brisée, le nez légèrement aplati; les cheveux arrachés étaient épars autour de la tête, ils sont châtains et fins ; il y en avait une touffe collée avec du sable et probablement du sang.
    La translation du corps a été rendue facile par le fait qu'après avoir enlevé le couvercle et les côtés de l'ancien cercueil, la grandeur du nouveau a permis de porter tout d'une pièce le corps du Père, la chaux et le fond de la vieille bière; rien ne fut donc dérangé. Ce pieux office terminé, on recouvrit le corps jusqu'au-dessus de la ceinture d'un linceul blanc et l'on permit aux chrétiens de défiler devant les restes de celui qui avait donné sa vie pour eux ; plus d'un était ému, et baisait ces reliques vénérables.
    Pour ma part, pendant que je regardais silencieux ce corps inerte et couvert de blessures, mon imagination me représentait vivement la terrible lutte, les atroces souffrances que notre martyr avait soutenues et endurées pendant la sanglante journée du 14 octobre 1898. J'en éprouvais un tressaillement dans tout mon être.
    Avant de fermer la bière, nous y avons déposé, dans un flacon bouché à l'émeri, un témoignage signé de nos noms et ainsi libellé:
    « Die 28a mensis Maii, anni Dni 1900, híc deposita sunt « ossa et cineres Rdi Patris Hrici Chanès, a paganis in odium « fidei trucidati prope forum Pak-Tong, in districtu Pok-Lo, « die14a mensis octobris anno Dni 1898 »
    In quorum fide subscripserun (1) :
    « P. LAURENT, JOSEPH FRAYSSINET, JACQUES MURCIER, « HILAIRE MONTANAR, AUGUSTE GAUTHIER, FRANÇOIS GERVAIX, « GRISEL ».

    1. Le 28e jour du mois de mai de l'an du Seigneur 1900, ici ont été déposés les ossements et les cendres du R. P. Henri Chanès, massacré en haine de la foi, par les païens, près du marché de Pak-Tong, dans le district de Pok-Lo, le 14e jour du mois d'octobre en l'an du Seigneur 1898.
    En foi de quoi ont signé, etc...

    Le lundi 28 mai, une messe solennelle de Requiem fut chantée par les missionnaires et suivie d'une absoute donnée par M. Auguste Gauthier du même diocèse que le P. Chanès (2). La chapelle était trop petite pour contenir la foule des chrétiens ; cette foule était recueillie et toute à la prière, qui, comme la veille, fut pour ainsi dire continuelle jusqu'à 1 heure de l'après-midi, moment où l'enterrement avec le cérémonial habituel se fit.
    Les anciens chrétiens du P. Chanès demandèrent ou plutôt réclamèrent l'honneur de porter le cercueil de leur regretté Père jusqu'au tombeau. On fit droit à cette touchante requête, et dix-huit, parmi les frères, fils ou parents des chrétiens massacrés avec le Père, chargèrent ce précieux fardeau sur leurs épaules et le portèrent avec dignité et respect.
    Pendant le trajet les missionnaires, placés devant et derrière le corbillard, récitèrent des psaumes, les chrétiens les prières pour les défunts.
    Après une dernière absoute, et les bénédictions du caveau, le lourd cercueil fut déposé dans le lieu où M. Chanès attend... faut-il dire la résurrection glorieuse ou les honneurs dus à ceux qui versent leur sang pour Jésus-Christ?
    Ce caveau, dont la substruction seule est faite, est a mi-côte d'une colline située à environ 2 kilomètres au nord de la ville de Pok-lo. Le site est bien choisi et très apparent. Il a été donné au nom du gouvernement chinois par le sous-préfet de la ville de Pok-lo ; lui-même a fait graver l'acte de donation sur une pierre destinée à être plantée près de la tombe.

    1. Le Puy.

    1900/225-228
    225-228
    Chine
    1900
    Aucune image