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Les fondeurs de cuivre de Cho-Quan 3 (Suite et Fin)

Cochinchine occidentale les fondeurs de cuivre de Cho-Quan 3 (suite et fin) PAR M. J.-B. CLAIR Missionnaire apostolique. (FIN1). LES GROS VENDEURS Qu'on ne prenne pas à la lettre ce titre ronflant. La personne de ces nouveaux vendeurs n'offre pas de quoi nous en imposer ; s'ils sont gros, ce n'est que par comparaison avec les petits colporteurs, de bien plus faible envergure. 1. Voir Ann. des M.-E.; no 55, p. 24, n° 57, p. 159, n° 58, p. 193.
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    Cochinchine occidentale les fondeurs de cuivre de Cho-Quan 3 (suite et fin)

    PAR M. J.-B. CLAIR

    Missionnaire apostolique.

    (FIN1).

    LES GROS VENDEURS



    Qu'on ne prenne pas à la lettre ce titre ronflant. La personne de ces nouveaux vendeurs n'offre pas de quoi nous en imposer ; s'ils sont gros, ce n'est que par comparaison avec les petits colporteurs, de bien plus faible envergure.

    1. Voir Ann. des M.-E.; no 55, p. 24, n° 57, p. 159, n° 58, p. 193.

    En France, ce serait de petits négociants. Leur mouvement d'affaires n'atteint guère, en moyenne, que deux ou trois mille francs par mois. Encore ne le leur demandez pas, ils seraient incapables de vous l'indiquer, même approximativement.

    SEPTEMBRE-OCTOBRE, 1907 N° 59.

    Leur négoce s'exerce en barque : une, deux, au plus, de plus ou moins grandes dimensions, selon l'esprit d'initiative du commerçant.

    Son projet arrêté, il loue un bateau, à moins qu'il n'en soit propriétaire, avertit les rameurs qui l'accompagneront et arme son équipe. Avec sa femme, ses enfants et ses bateliers, il décortique et blanchit du riz pour tout le voyage, ou au moins pour une bonne partie, apporte la provision de poisson sec, la jarre de poisson mariné dans le sel (vulgairement poisson pourri), la saumure qui en sort et qui servira à cuire les aliments, le sel pour la cuisine, une natte, une couverture par homme, avec un minuscule oreiller de bois ou de coton sauvage.

    On dispose les amarres, on révise les rames et on tresse les liens qui servent à les fixer. Il ne faut pas oublier le pantalon et l'habit de rechange, qui avec un mouchoir de tête, forme toute la garde-robe.

    Au préalable, le chef de l'expédition a reçu du patron les ustensiles de cuivre, qui ont été inscrits, avec leur prix respectif, sur le double registre. Comme la cargaison ne serait pas complète, on y ajoute, du même patron, ou des Chinois de Cho lon et dans des conditions identiques, des objets sculptés ou incrustés, des bottes laquées, des tentures, des broderies, des papiers peints, des cotonnades teintes en noir ou des plus vives couleurs, dont les indigènes font leurs délices, des soieries aux brillantes nuances, annamites et chinoises. On ne prend pas les soieries japonaises, qui ne se vendent guère que dans les grands centres.

    Les plus gros vendeurs installent ainsi dans leur magasin flottant, de riches marchandises, dont la valeur atteindra un maximum de 3 à li mille piastres, 7 à 8 mille francs de notre monnaie.

    Un ou deux seulement osent affronter la responsabilité de pareille somme. Les autres sont moins hardis ou moins ambitieux, mais ils ne descendent guère au-dessous de mille piastres.

    Les rameurs sont engagés pour le voyage, nourris aux frais du chef de l'expédition. Avant de partir, ils prélèvent une avance sur leurs bénéfices éventuels et la remettent à leur femme, au moment des adieux, pour entretenir la famille durant leur absence. Cette scène des adieux est très simple : « Va en paix », dit la dame à son époux. Celle du retour est aussi pathétique et peu compliquée. « Tu te portes bien? » « Oui, bien », est-il répondu, sans qu'un seul baiser, une poignée de mains, ou le moindre signe d'affection soit échangé entre le seigneur et sa servante, ou entre le père et ses enfants. C'est simple, pour ne pas dire sec, à nous dérouter. Le chef est-il chrétien, il se met sous la protection du bon Dieu, de la sainte Vierge et des Saints, en demandant une messe pro pace. S'il est païen, il offrira un sacrifice aux génies et aux ancêtres, et récréera le quartier d'une banderole de pétards ; puis à la grâce de Dieu, du Bouddha ou des aïeux, et vogue la galère !

    Elle naviguera ordinairement, les deux où trois premiers jours, sans s'arrêter, sinon pour attendre la marée favorable, ou pour prendre aux marchés riverains le poisson frais, les herbes et autres menus aliments qu'on trouve en cours de route.

    ***

    Ces voyages, par les arroyos ou canaux naturels et par les fleuves de Cochinchine, n'offrent rien de bien amusant. Le pittoresque en est banni. Les rives des cours d'eau, terrains bas d'alluvion, sont, à la vérité, très fertiles, mais aussi plats que riches. Pas de ces prairies qui égaient nos rivières de France ; rien que la plaine, toujours la plaine, couverte de hautes herbes ou de champs de riz aux diverses époques de la croissance. Elles sont d'une monotonie que seule l'indifférente placidité des indigènes peut subir des journées, des semaines entières, sans un profond ennui et sans une extrême lassitude. Ils agrémentent, d'ailleurs, le temps et le travail d'une cigarette de leur faon, où il entre plus de papier que de tabac, tantôt d'une chique de bétel, tantôt d'un chant patriotique ou romanesque, dont l'uniformité ne le cède en rien à la désespérante monotonie du paysage. Les artistes, fils de leurs oeuvres, jouent de la flûte aux heures de repos, les gourmets cherchent des pousses ou des racines, pour relever l'ordinaire de la cuisine, tandis que le maître coq fait cuire le riz.

    Sans souci et sans hâte, les rameurs poussent la barque au gré de la rouie qui marche, la conduisent de l'arroyo dans le fleuve, d'un fleuve dans un autre jusqu'aux extrêmes limites de la Cochinchine et du Cambodge, parfois jusqu'à Battambang. Ils s'éloignent de Cho-quan quelquefois autant que de Paris à Marseille.

    On ne relâche pas à tous les marchés ou gros villages, où l'on vend sur la place les provisions de la vie quotidienne, mais seulement aux moins mal famés, ceux où l'on se trouve moins exposé aux ravages des voleurs à la tire et aux attaques des pirates, et où le vendeur a l'espoir d'écouler ses marchandises. Il est bon de savoir que, si les Cochinchinois exercent peu la piraterie sur mer, les cours d'eau du pays fourmillent de brigands.

    La barque est amarrée à un pieu enfoncé près de la rive. S'il fait nuit, l'on s'endort ; si c'est vers le soir, on se repose et l'on cause avant de s'endormir.

    Tout le monde cependant ne se livre pas aux douceurs du sommeil. Il faut une sentinelle en permanence, pour ne pas laisser envaser la barque, pour veiller aux pirates et donner l'éveil, en cas d'attaque.

    Dès l'approche de l'aurore, on se réveille, on se secoue, on se penche au-dessus du fleuve, on se lave, ou plutôt on se rafraîchit la figure dans une eau boueuse. La prière faite, on dé jeûne substantiellement, et chacun prend sa charge d'une portion des marchandises.

    De rameurs qu'ils étaient la veille, nos gens deviennent colporteurs pour la journée. En livrant les marchandises à ses hommes, le vendeur les inscrits à leur compte avec un prix minimum, au-dessous duquel ils ne peuvent les céder qu'à leur détriment.

    On se partage les environs, comme Abraham avec Loth : les uns vont à gauche, les autres à droite, balançant leurs paniers aux extrémités du fléau, posé sur l'épaule. Ces rameurs colporteurs connaissent, après deux ou trois voyages, tous les sentiers du pays qu'ils parcourent. Beaucoup même des habitants leur deviennent familiers. Ils savent à qui s'adresser pour vendre, quelles maisons désirent s'approvisionner de marmites et quelles d'étoffes.

    Ils ont partout des amis, ou au moins des connaissances, ce qui est de même. Ceux-ci les reçoivent, les renseignent, leur offrent une natte sur le lit de camp, l'arec, le bétel, la cigarette de rigueur et, assez souvent, une tasse de riz entre la pitance du matin et celle du soir. Tout en causant bruits et nouvelles, riz et maïs, ils règlent leurs affaires, surfont légèrement les prix et finissent par s'entendre à un taux convenable. Ils y perdent évidemment ; mais entre amis ! Cela ne les empêche pas d'encaisser un bénéfice appréciable.

    Ils continuent sur ce pied jusqu'au coucher du soleil, passent d'une maison à l'autre, laissant ici une marmite, là un brûle- parfums, ailleurs un plateau brillant, ou une riche pièce de soie ; de sorte que, à la chute du jour, leur charge s'est allégée et qu'ils retournent gaiement au bateau pour s'incorporer le riz blanc et le poisson cuit à la saumure.

    En arrivant, ils énumèrent au chef les objets qu'ils ont vendus et lui en remettent intégralement le prix. Quant à ceux qui n'ont pas été placés, ils les lui représentent pour les reprendre le lendemain. Tandis qu'ils transmettent le prix de la vente, on inscrit les sommes partielles au compte de chacun. Les bénéfices n'en seront additionnés et distribués qu'au retour. Ils seront alors divisés en trois parts, dont l'une passera dans la main du colporteur, les deux autres resteront dans le coffret du chef. Elles constitueront son gain, défalcation faite des frais de barque et de nourriture des commis-voyageurs.

    Le voyage durera plus ou moins, selon la quantité des marchandises et suivant la facilité ou les difficultés de la vente. C'est la récolte du riz qui est le grand régulateur du succès de ces opérations commerciales. Est-elle bonne ? Tout s'écoule comme par enchantement. Médiocre ? Les bénéfices seront maigres, et acquis par, quels sacrifices? La saison sèche, de décembre à fin avril, est la plus favorable. Les chemins sont praticables, les greniers remplis et la bourse garnie après la moisson. La tranquillité, ici comme partout, est propice au négoce, qui périclite en temps de troubles publics.

    A l'époque de la révolte des Boxeurs, le bruit courut que la guerre allait s'étendre jusqu'en Cochinchine. C'en fut assez pour arrêter le commerce des marmites et des chaudrons. Colporteurs, rameurs et chefs, s'en revenaient l'oreille basse, avec leurs ustensiles.

    En cas de guerre, l'Annamite s'enfuit, n'emportant dans sa déroute que les bijoux précieux avec la provision de riz. A quoi bon acheter du mobilier d'apparat, des objets de luxe, qu'il faudra abandonner aux pillards, réguliers ou irréguliers?

    Il arrive assez souvent que la vente se fait par voie d'échange en nature, surtout au Cambodge et dans les basses provinces. Des oeufs de poule, des poulets, des canards paieront les objets en cuivre. C'est le riz surtout qui remplacera les piastres, dont ces paysans n'usent encore guère. Le bénéfice en devient supérieur quand le riz abonde, les ménagères donnent bonne mesure, sans même épiloguer sur le nombre.

    On échange aussi les cuivres neufs contre les débris des vieux, qui sont hors d'usage et qu'on reprend au poids du cuivre brut. Il est avéré que ce métal usagé revient moins cher que chez les brocanteurs de la ville chinoise.

    Je me suis laissé dire que ce trafic n'était pas sans donner lieu à la fraude. Les pauvres ruraux, plus souvent à la queue de leurs buffles qu'à la balance romaine, se laissent facilement tromper sur le poids. Des coquins ne leur comptent que trois livres au lieu de quatre. Ce mode de comptabilité n'excède pas la compréhension de nos indigènes ; mais il n'y a pas lieu de croire que les bonnes gens de Cho-quan en soient coutumières.

    Quand le stock de marchandises est épuisé, ou que les clients font défaut, on redescend en barque pour regagner le foyer, c'est avec bonheur qu'on pousse la rame. La barque est plus légère qu'à l'aller, quoique portant les bénéfices de la chère industrie. On rentre au home, où femme et enfants attendent le retour de celui qui est allé, si loin, chercher la provende commune. Comme les Annamites ont plus d'une corde à leur arc, ils profitent parfois du capital recueilli, et dont les huit dixièmes appartiennent au patron pour le faire fructifier à leur bénéfice exclusif, tout en effectuant le retour. Ils achètent des marchandises qu'ils espèrent revendre à pro profit, avant de rentrer à la maison, surtout à l'approche du nouvel an.

    Vous n'y voyez pas de mal, sans doute, et moi aussi je n'en soupçonnais pas lors de mes premières années de mission. Mais les entrepreneurs sont d'avis contraire, et peut-être n'ont-ils pas tout à fait tort.

    Outre qu'il n'est pas très gai de voir risquer ses capitaux en des spéculations dont on court les aléas, sans en recueillir le profit, ils sont exposés à voir s'éclipser leurs fonds sans espoir de retour. Le Cochinchinois, quoique très rusé, souvent même trompeur, se laisse fasciner par le charme des récits et par les apparences les plus décevantes. Négociant d'étroite envergure, piètre calculateur, dès qu'il arrive aux centaines, surtout dans les questions qui ne lui sont pas familières, avec son tempérament de joueur enclin aux espoirs chimériques, sa manie d'escompter les bénéfices et de ne pas prévoir les pertes, il exposera l'argent dans la conviction de le voir doubler et n'en retirera qu'une perte sèche, qu'il est incapable de couvrir. Aussi le patron, le bailleur de fonds, en sera pour son avoir, ou au moins, pour une partie de ses avances. L'homme de confiance avouera sa déconvenue et regrettera sa déveine. Qu'y faire? Où il n'y a rien, le roi perd ses droits. Un beau jour, je confiai quelques sacs de riz, qui restaient de ma provision, à un homme honnête, ni meilleur, ni pire que ceux qu'on traite de braves gens. Il en tira 50 piastres, 110 ou 120 francs. On était à la veille du nouvel an. Assuré de gagner 20 piastres en quatre jours, il acheta un champ de melons d'eau, si prisés, surtout à cette époque, qu'aucun de nos indigènes, si misérable fût-il, ne pourrait s'en passer en ces fêtes solennelles. Le bénéfice était certain ; encore mon homme s'estimait bien modéré en ses appréciations. Malheureusement il n'avait pas prévu le déchet, non plus que la mévente. Les rats, les écureuils en avaient rongé et détérioré une partie, la pourriture une autre, il dut jeter à l'eau la moitié de sa cargaison et céder l'autre à très bas prix. Somme toute, de mes 50 piastres il en retira 25 et perdit ses trois jours de travail.

    Que dire, que faire à ce malheureux? Vous l'auriez étranglé peut-être, ou au moins vous lui auriez fait des reproches. Pour mon compte, j'attendis et j'attends encore mes 25 pièces d'argent.

    Si le gros vendeur a évité l'échec, comme c'est l'ordinaire, il se rend chez son patron et règle avec lui. Il lui remet les objets non vendus, et paie ceux qu'il a placés avec ses colporteurs. Le prix est celui qui a été fixé la veille du départ en campagne.

    Les vieux débris de cuivre, acquis un peu partout, sont livrés généralement au même patron qui les reprend au prix coûtant. Inutile de faire observer, je pense, que le vendeur l'a quelque peu majoré, pour éviter la perte de son temps et stimuler son propre zèle. Le compte épuré avec le patron, le chef de barque va rejoindre ses rameurs colporteurs, distribue leur quote-part, et chacun gagne son gîte, pour y attendre la campagne prochaine. Elle sera, de tous points, semblable, sauf accident imprévu.

    Tous les vendeurs, gros et petits, aussi bien que les fondeurs, doivent s'arranger de manière à régler tout pour le nouvel an. C'est l'ordre, c'est la coutume ; nul ne doit s'y soustraire. En ces deux ou trois jours où se fixe le bilan de l'année, les plus riches patrons pourront bien recueillir, en temps prospère, la somme, énorme pour l'indigène, de 8 à 10 mille piastres.

    VENDEURS MOYENS

    Je ne m'attarderai pas à la troisième catégorie des vendeurs, que sont les moyens.

    Ils associent leur habileté et leur travail. Ils diffèrent des seconds en ce qu'ils partagent également les profits, après avoir supporté aussi, à parts égales, la responsabilité et les pertes. Inutile d'ajouter qu'ils sont très peu nombreux, l'Annamite, au rebours du Chinois, n'ayant aucune aptitude au commerce, ou à l'industrie au nom collectif.

    LES BÉNÉFICES

    Maintenant, si l'on compare les bénéfices respectifs des patrons, ou bailleurs de fonds, des vendeurs et des fondeurs, on constatera que le gain des premiers est, de beaucoup, le plus considérable. Aussi l'état de fortune des uns et des autres se trouve dans la même proportion.

    Les patrons sont les seuls tant soit peu riches, encore qu'ils ne soient pas des Crésus, puis viennent les vendeurs, dont bon nombre possèdent l'aisance, et, enfin, les fondeurs qui tiennent le dernier rang. Ceux-ci gagnent très bien leur vie ; ils sont loin d'être dans la misère, pour peu qu'ils soient laborieux et honnêtes. Leurs grands parasites sont le jeu, l'eau-de-vie, le riz et l'opium. Plus d'un n'échappe pas à leur morsure, quoique les fumeurs d'opium se comptent facilement parmi eux.

    Quelques-uns risqueront sur une carte ou sur un dé le plus beau de leur salaire ou de leurs bénéfices. Parfois même ils confieront à ce hasard capricieux les avances faites par leur employeur, par le bailleur de fonds. Celui-ci, pour récupérer au moins une partie de son bien, fournira de nouvelles avances, qui permettront à l'ouvrier de reprendre son travail, et quelquefois malheureusement de se remettre au jeu.

    Il en résultera alors, pour eux, une domesticité qui pourra durer longtemps. Le patron ou bailleur de fonds, qui possède souvent aussi un atelier, l'y fera travailler, pour le tenir sous une surveillance étroite et l'empêcher de succomber encore à sa faiblesse.

    Ses enfants eux-mêmes n'échapperont pas toujours à ce désagrément ; ils partageront le travail de leur père, ou y suppléeront, au besoin.

    Mais n'allez pas crier à l'esclavage, qui est aboli par le code. Ce n'est même pas le servage, ou du moins il est très sensiblement adouci par les moeurs et par la mansuétude chrétienne. Le patron ne prélève quun faible parti du salaire, et laisse son serviteur vaquer à ses affaires personnelles, quand le besoin s'en fait sentir.

    Que sa femme ou ses enfants soient malades, ou que sa position sociale exige l'absence de l'ouvrier endetté, il pourra quitter momentanément le fourneau du maître et s'occuper par ailleurs.

    Il ne récrimine pas, du reste, contre sa condition et ne fait pas, dordinaire, grand effort pour en sortir. Il arrive aussi, mais plus rarement, que le vendeur prête l'oreille aux suggestions du vice favori, de ce vice pernicieux à toute la race jaune.

    En cours de route, il ne manquera pas d'Eure sollicité, l'occasion, l'herbe tendre, la maison de jeu, l'espoir d'un gain facile, le diable inévitable sous la forme du Chinois, avenant et rusé, partout mille embûches. Il a bien promis, et parfois juré, de fuir la tentation, mais...

    Il s'essaie d'abord timidement ; puis, une fois lancé, rien ne peut le retenir.

    De gain en perte, de perte en gain, il finira par épuiser, dans les alternatives du jeu, tout ou partie de ses marchandises. S'il s'agit d'une somme importante, il s'épargnera la honte du retour, ou ne reparaîtra au port que longtemps après la débâcle. Il ne niera pas sa dette, ce que se permet rarement lAnnamite, mais ne la paiera pas non plus, ce qui est fréquent.

    La raison en est des plus concluantes : il est insolvable. Il consentira cependant à travailler pour le patron lésé, et réparera, peu à peu, une portion du dommage.

    Parfois on ne revoit plus les décavés, et le capitaliste en est pour son bien. Cet accident est des moins fréquents, mais, quand il se produit, c'est pour de fortes sommes.

    J'ai connu un vendeur qui, par sa malchance et son entraînement au jeu, causa à son patron une perte de 2.000 piastres. Il reparut enfin, mais comment rembourser un si gros déficit ? Il travaille comme il peut, depuis deux ans, dans l'atelier de son capitaliste, qui prélève quelques retenues.

    Dans les sociétés extrêmes orientales, l'indigène, le païen surtout, bien que peu latiniste, traduit à merveille : Beati possidentes, heureux celui qui tient. Il use, il mésuse des biens. Quant au dam du propriétaire ? Hum... C'est une idée qui n'entre pas dans le cercle de ses concepts.

    Cette étrange mentalité pourrait donner à des théologiens matière à une ou deux thèses du traité de la conscience.

    ***

    Si l'on veut préciser davantage les bénéfices et les risques des uns et des autres, on peut s'en tenir aux appréciations suivantes, qui donnent une moyenne approximative :

    Le bailleur de fonds, en avançant 6 piastres au fondeur, en retient une, qui représente l'intérêt. Il recevra, dans la quinzaine, une coulée, estimée six piastres.

    Après l'avoir gardée quelques jours, peut-être un mois, deux au plus, dans son grenier, qui sert de magasin, il la cédera pour 6 et demie ou 7 au vendeur, petit ou gros. Ceux-ci lui en rapporteront la valeur dans 15 jours, un mois, parfois deux ; de sorte qu'en une moyenne de 2 à 3 mois, ses 6 piastres qui ne sont que cinq, lui en auront donné une et demie ou 2 de bénéfice.

    Si la somme est de plus grande importance de 150 piastres par exemple, la plus forte avance faite, en une fois à un fondeur, la proportion différera quelque peu, le bénéfice ou intérêt sera de 20 %, 30 piastres pour les 150.

    Le temps de l'affaire en cours atteindra de 5 à 6 mois, 7 au maximum.

    Le bailleur n'a pas à se déranger. Il attend à la maison le fondeur et le vendeur. Il n'a qu'à compter l'argent, à recevoir et à examiner les ustensiles de cuivre, à les préserver des voleurs et à les remettre au vendeur, qui ne tardera pas à en rapporter le prix majoré de 20 à 30 %.

    Le bénéfice total sera d'environ 45 %.

    Je ne parle pas de la surveillance, des réclamations à adresser aux fondeurs et aux vendeurs négligents ou artificieux. Ce sont choses cependant qui ne sont pas de minime importance. C'est par là que se ruineraient probablement les bailleurs de fonds européens.

    Un habile fondeur produira environ deux coulées par semaine. Son bénéfice est d'une piastre et demie à deux par coulée ; ce qui lui donnera de trois à quatre piastres par semaine. Il atteindra parfois les 5, s'il est aidé par sa femme et par ses enfants. Il augmentera d'un quart ou plutôt d'un cinquième, s'il peut se dispenser de recourir à l'emprunt.

    Les vendeurs auront aussi à peu près un bénéfice de 30 % ; mais les grands n'en garderont que les deux tiers, amoindris encore par la nourriture des rameurs, la location ou l'entretien de la jonque.

    Que les voleurs à la tire ou les cambrioleurs dérobent les marchandises, c'est le vendeur qui en subit la perte ; car elle est, de par la coutume, attribuée à sa négligence : pas de discussion là-dessus.

    Si au contraire, ce sont les pirates qui les ravissent par lai violence, c'est le bailleur de fonds, le patron, qui se trouve lésé. Encore faut-il, généralement, l'attestation de l'administrateur, chef de province, pour faire foi de l'attaque à main armée. Les vendeurs ne sont pas tenus, toujours d'après la coutume, de se défendre contre une force supérieure, et ils se gardent bien d'y contrevenir. Sur l'ordre des brigands, accompagné de menaces, ils se couchent et jouent le mort jusqu'à ce que les dévaliseurs veuillent bien se retirer. Ceux-ci, bons princes, leur laissent un habit, au moins une culotte et un peu de nourriture, pour gagner le marché le plus voisin.

    Quelque vendeur décavé aux jeux de hasard prétexte parfois une attaque de piraterie, ou au moins la visite d'un voleur occulte, pour se sauver la face ; le bailleur de fonds, qui n'en est pas dupe, avalera parfois la couleuvre, prendra des arrangements à l'amiable, plutôt que de rompre et d'en être pour la totalité du déficit. Il se résigne, sans trop regimber, à faire la part du diable.

    En vingt ans, une des grandes maisons de capitalistes, pardonnez l'emphase, a subi pour deux mille piastres de pertes et de déchets. C'est une rançon moyenne de cent piastres l'an. Ce chiffre, pour des assoiffés de science mathématique, pourrait être discuté. Sur cent Annamites des six provinces pas un n'est capable de calculer, avec tant soit peu de précision, les pertes ou les bénéfices répartis sur un si grand laps de temps.

    Pour terminer les relations des fondeurs, des vendeurs et de leurs bailleurs de fonds, on peut indiquer une coutume dont les étrennes des épiciers, des bouchers, des boulangers et autres catégories du petit négoce, à leurs clients, ne donnent qu'une faible image.

    Les premiers jours de l'an annamite, les fondeurs ainsi que-les vendeurs se rendent en cérémonie chez leurs patrons respectifs et leur font des cadeaux de peu d'importance : du sucre, des gâteaux, des oranges et le traditionnel melon d'eau Je ne sais s'ils y ajoutent quelques ligatures, comme les métayers à leur propriétaire.

    Qu'un mariage ou un enterrement réjouisse ou endeuille la famille du bailleur de fonds, ils accourent non seulement pour prendre part à ces cérémonies, mais ils viendront aussi apporter le tribut de leur travail et de leur habileté aux apprêts de la fête ou du deuil, tandis que leurs femmes ou leurs filles donneront les leurs à la préparation et à l'organisation du festin inévitable. Nombreux aussi seront ceux qui apporteront leur obole pour contribuer aux dépenses, mais ceci à titre de revanche, car le patron leur a aussi donné son offrande ou la leur portera en semblable circonstance.

    On peut ajouter qu'ils partagent alors le thé, le tabac, le vin et les victuailles en bons concitoyens, l'inférieur ayant toujours soin, tout comme le patron, d'observer, mais avec aisance d'une part, et condescendance de l'autre, les rites et les politesses déterminés par la coutume et l'usage.

    CARACTÈRE DU PATRON BAILLEUR DE FONDS

    Le caractère du bailleur de fonds n'est pas coulé de gaîté et d'insouciance comme celui du fondeur.

    L'habitude de manier, autrefois, les ligatures et les barres d'argent, aujourd'hui, les billets et les piastres, le souci d'ouvrir le bon oeil sur les débiteurs et sur les marchandises, leur impriment un sérieux que n'acquièrent pas les ouvriers. Il serait exagéré de leur appliquer les vers du fabuliste sur le savetier, aine fois nanti de son bas de laine. Mais, tout comme le financier, ils ne goûtent pas toujours les délices d'un sommeil paisible.

    Ils sont dans l'appréhension presque continuelle d'une faillite possible et d'un vol à main plus ou moins armée.

    Tout bien considéré, ils sont moins heureux que leurs congénères, vendeurs et surtout fondeurs.

    Sils, jouissent de la fortune, ou au moins d'une grande aisance, ils ont perdu la tranquillité d'esprit de leurs concitoyens moins fortunés.

    Remarque intéressante pour un pays où la femme est politiquement et socialement de condition très inférieure : il ne manque pas de spécimens du sexe faible qui font l'office de bailleur de fonds.

    Et ce ne sont pas ces dames qui se montrent inférieures. L'une, dont la maison est des plus prospères, est la veuve d'un premier dignitaire du village.

    Depuis la mort de son mari, elle continue le commerce, et l'établissement est loin de déchoir.

    L'autre est la femme de M. Petrus Ky. Que ce nom ne vous induise pas en erreur, comme bon nombre de nos compatriotes. Il est celui d'un Annamite pur sang, malgré la consonance. Il a été porté par un de nos élèves de Pinang, devenu interprète du gouvernement français, puis professeur de langues orientales.

    Tandis que son illustre mari, qui possédait plus de dix langues étrangères, enseignait l'annamite et le chinois aux futurs administrateurs français, sa femme dirigeait une fonderie et avançait des fonds à tout le quartier. Son industrie et son commerce n'étaient pas le moindres des appoints apportés aux dépenses d'une maison à l'hospitalité large et généreuse. Que d'autres exemples on pourrait citer !

    ETAT ACTUEL DE L'INDUSTRIE A CHO-QUAN

    Depuis bientôt deux cents ans que les chrétiens de Cho-quan exercent l'industrie de la fonte du cuivre et font le commerce de ses produits, ils n'ont guère agi que par tradition, les recevant des mains de leurs pères et les remettant à celles de leurs enfants.

    Le commerce est resté à peu près toujours le même, sauf que, maintenant, les vendeurs profitent, mais bien peu, des nouveaux moyens de communication.

    Ils n'utilisent guère que les tramways sur de courtes distances, et un ou deux bateaux à vapeur en quelques circonstances.

    Quant à l'industrie de la fonte, elle a conservé tous ses caractères, bien qu'appliquée sur un champ plus vaste. Aux marmites, casseroles, plateaux et boîtes du début, on a ajouté les brille parfums et autres ustensiles d'ornements.

    On a aussi simplifié quelques procédés et perfectionné les détails. Le tout se réduit, presque uniquement, à la recherche d'un modelé plus moelleux et d'un poli plus brillant. Nulle révolution ne s'est produite, aucune de ces innovations profondes qui renouvellent une industrie, qui font époque dans ses annales, n'a paru à l'horizon, soit dans la fonte, soit dans l'alliage des cuivres.

    Ils avouent même, avec tous les connaisseurs, que les anciennes pièces de cuivre auraient été plus précieuses, de beau coup, parce que le cuivre était plus pur et les alliages mieux définis.

    Cette supériorité me valut même un jour, selon eux, de toucher au seuil de la fortune. Je n'eus pas le courage de le franchir ; c'est pourquoi, aujourd'hui comme alors, je ne suis qu'un gueux.

    En 1885, j'étais à la tête du district de Thu-dau-mot, et j'habitais une maison située au-dessous de l'église. Un beau jour, mon servant déterra un vieux jaquier desséché, qui obstruait ma porte. Il fit sauter d'un coup de pioche une poignée de sapèques. Averti sur-le-champ, je fis agrandir les fouilles et l'on mit au jour 18 à 20 gros paniers de ces pièces de zinc. Il devait y avoir, au dire des voisins, qui en jugeaient par le tas et par la fosse, au bas mot, deux cents ligatures. Quand elles furent séchées, je les fis enfiler avec des liens, j'en tirai à peine de 5 à 6. Presque toutes ces petites pièces, percées par le milieu, tombaient en morceaux et se réduisaient en poussière au moindre frottement.

    Il n'y eut pas de discussion entre l'inventeur du trésor et le propriétaire du terrain. Je laissai le tout à mon serviteur, qui n'en trouva pas même une piastre.

    Le plus beau de laffaire, c'est que ma maison devint les jours suivants un lieu de pèlerinage ; chrétiens et païens accouraient pour s'enquérir, et surtout pour continuer les fouilles. Tous les hommes d'âge mûr, originaires du village, m'assuraient que l'emplacement de ma maison avait été occupé par la demeure d'une femme riche et avare.

    A l'arrivée des soldats français, la vieille, qui possédait une grande richesse mobilière et immobilière, avait certainement enfoui dans le sol ses innombrables barres d'argent, avec tout son mobilier, qu'elle n'avait pu emporter dans sa fuite !

    Le chef des dignitaires de la chrétienté, homme sérieux et sage, me disait avoir connu cette femme lui même, bien qu'il fut d'un village voisin car sa réputation de fortune s'étendait au loin. Quant à ses trésors, il ignorait ce qu'ils étaient devenus, sauf les deux cents ligatures qu'on venait de retrouver. La bonne femme n'était jamais revenue à son logis abandonné, elle était morte dans les bois. L'administration avait enlevé les débris de la maison, et nous avait cédé le terrain, resté sans propriétaire.

    Un soir, à la faveur des ténèbres, ce dignitaire m'amena un vieillard, qui voulait, à toute force, me parler. Celui-ci causait bas, mais avec un accent de sincère conviction. Il m'expliqua qu'il avait été un des clients de la vieille dame, et qu'au moment de la fuite, il avait contribué à cacher le mobilier. Les barres d'argent, il ne les avait pas vues, quoique la propriétaire en possédât des masses, mais il avait aidé à porter les ustensiles en cuivre, plateaux, théières, brûle-parfums, Bouddhas, etc., et on les avait jetés au fond d'un puits. « Ce puits se trouvait, ajouta-t-il, devant la porte de votre écurie, à l'endroit où sort votre cheval ; j'en tracerais, à une coudée près, le véritable emplacement. La quantité de cuivres était considérable et d'ancienne facture. Les fondeurs de Cho-quan, que je loge en leurs tournées, m'en ont souvent vanté l'inappréciable qualité. Ils furent recouverts d'un lit de camp, formé de trois grosses planches en trac (bois de fer précieux), et d'une épaisse couche de terre, pour dissimuler le tout ».

    Il s'offrait pour faire les fouilles avec son fils, sous mes propres yeux, pour éviter les soupçons de fraude. Il m'aurait laissé la plus grosse part et tout ce qui m'eût agréé. Il revint plusieurs fois à la charge, mais sans rien obtenir. Je finis par lui déclarer que je possédais un trésor plus précieux, que je le lui livrerais tout entier, qu'il en jouirait ici-bas et dans l'éternité. Mon homme s'en alla, et je ne le revis plus.

    J'avoue que j'ai toujours pris en pitié, sinon en horreur, les chercheurs de trésors disparus.

    Cela me vient de l'enfance ; c'est presque un parti pris.

    Les hommes de la génération de mon père avaient connu, dans ma bourgade des Vosges, un maniaque qui avait usé la moitié de sa vie à la recherche de trésors cachés dans les ruines d'un château de Templiers. Il y avait mangé son mince patrimoine et ruiné sa famille que j'ai vue misérable.

    Ai-je subi, en Cochinchine, le contrecoup de ma première éducation de France ? C'est possible.

    Le fait est que je ne fis rien et ne laissai rien faire. Pris ensuite par d'autres occupations, je ne pensai plus à la fortune qui m'avait souri. Il a fallu les cuivres de Cho-quan, pour me remettre le fait en mémoire.

    INDUSTRIE ROUTINIÈRE

    Revenons à nos moutons. L'industrie de Cho-quan n'a rien de commun avec la science. Les mathématiques appliquées, la chimie raisonnée, tout comme l'esprit d'expérimentation, n'y ont aucune part.

    Pas la moindre cornue, pas la plus petite balance n'orne quelque cabinet attenant à l'atelier.

    Il n'y a jamais eu parmi eux que des artisans, et pas un seul artiste. Ceux-là mêmes n'ont laissé aucun souvenir. Pas un nom ne s'est imposé à l'histoire par une habileté particulière.

    La légende, parfois si riche en ses amplifications, ne cite aucun type remarquable par la finesse et la perfection de son travail.

    On ne distingue pas d'école, pas d'atelier qui ait excité l'envie, en s'élevant au-dessus des autres.

    Le souci de la gloire n'a pas troublé leur repos ; les lauriers du voisin ne les ont pas empêchés de goûter les douceurs du sommeil. Leur grande préoccupation est de ne pas manquer la coulée, tout en y employant peu de cuivre et de charbon.

    Ont-ils jamais songé à imaginer des procédés plus rapides ? Il n'y paraît guère. En tout cas, aujourd'hui même, devant la machinerie européenne, qu'ils admirent à bord des bateaux de commerce ou de guerre, surtout à l'arsenal, la préoccupation d'en tirer avantage, par des applications à leur industrie, ne tend pas à se faire jour.

    Ils sont ce qu'ils étaient il y a un siècle, les chaudronniers de Cho-quan !

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1907, N° 59.

    L'industrie et le commerce de la fonte du cuivre prennent-ils au moins de l'extension, sous l'influence française ? Il est avéré qu'après la conquête et la pacification du pays, ils ont passé par des alternatives de marasme et de relèvement ; mais aujourd'hui la décadence s'accentue, sans espoir, disent les fondeurs et les patrons, de la voir se relever.

    L'importation des objets émaillés d'origine européenne a porté le premier coup. Ces marmites, ces théières, ces casseroles, tous ces ustensiles, légers et coquets, ont, par leur bon marché, détrôné la cuivrerie, près de bien des ménagères. La guerre russo-japonaise correspondant, en 1904, a un double typhon et à des inondations multiples, n'a fait que précipiter la dégringolade ; aussi, après le cataclysme du 1er mai, beaucoup de fondeurs firent leurs adieux à leurs fourneaux. Recherchés par la société d'électricité, qui dut réparer les dégâts, pendant trois ou quatre mois, bien payés à. cause de leurs aptitudes spéciales, ils ont pris goût à cette nouvelle existence et ne semblent pas regretter leur ancien métier.

    Outre l'avantage de n'avoir pas à affronter l'accueil, plutôt désagréable, d'un créancier morose, ils ne courent plus le risque d'une chauffe manquée et sont assurés de toucher, chaque semaine, le salaire de leur travail. Appréciés par leurs nouveaux employeurs, qui les gardent de préférence à d'autres moins bien doués et moins honnêtes, ils continuent à faire un vide que ne font pas regretter deux mauvaises récoltes successives. Que le commerce reprenne, à, la suite d'une saison favorable aux rizières, ils n'en continueront pas moins d'aller porter leur habileté et leur travail à Saigon et à Cho-lon.

    Qui en pâtit davantage? Ce sont les patrons et les vendeurs ; leurs chiffres d'affaires et leurs bénéfices en diminuent d'autant. On peut le regretter surtout pour la santé physique et l'hygiène morale des fondeurs qui dans ces allées et venues aux deux grands centres ne trouveront plus les garanties du travail en famille.

    VALEUR COMME CHRÉTIENS

    Les fondeurs, les vendeurs et les bailleurs de fonds de Cho-quan sont chrétiens de race, sinon tous, au moins en majeure partie. Ils ont déjà un certain cachet d'honnêteté, d'ouverture et même de propreté physique et morale. Sans doute, ils n'ont pas déposé la mentalité de la race ; mais, au contact du christianisme, il ont atténué plusieurs défauts et acquis des qualités qu'on rencontre rarement dans les milieux païens.

    Ils sont très dévoués à leur église et à leurs missionnaires. Si ceux-ci et, en particulier Mgr Mossard, leur curé autrefois, ont pu mener à bien le monument qui leur sert d'église et qui ne déparerait pas nos bonnes paroisses de France, ils l'ont dû au concours empressé de leurs généreux paroissiens. Je ne prétends pas que l'offrande de leur travail et de leurs pièces d'argent ait toujours été inspirée par des sentiments de pure charité, je ne nierai même pas qu'il n'y soit entré un grain de rivalité avec la belle chrétienté voisine de Cau-kho ; mais un peu d'amour-propre, quand il n'est pas déplacé, ne détruit pas le mérite de la bonne oeuvre.

    Quant à leurs curés, si nos fondeurs ont été souvent pour eux un sujet de souci, si, plus d'une fois, ils ne leur ont obéi qu'incomplètement en donnant par trop d'heures aux cartes et autres jeux de hasard, ils leur ont toujours témoigné un respect inaltérable et un dévouement à toute épreuve.

    Quand le P. Hamm, qui fut plusieurs années leur pasteur, dut passer à Hongkong, pour y soigner son anémie, ses chrétiens voulurent se cotiser pour payer son voyage et les frais de médecins et de médecines. En lui remettant la somme, assez rondelette, le chef de la paroisse, accompagné des autres dignitaires, insista pour la faire accepter : « Nous devons entretenir dit-il, le presbytère et son mobilier. Que renferme-t-il de plus précieux que la personne de notre Père? Acceptez de bon coeur, ne craignez pas de nous être à charge. Le bon Dieu et la bonne Mère le rendront au centuple à vos enfants ».

    Le même P. Hamm, qui leur était dévoué jusqu'à la mort, mais qui les tenait d'une main ferme et quelquefois rude, fut pris d'une insolation qui l'amena à l'hôpital de Saigon. Les jours qui suivirent son hospitalisation, furent témoins d'une procession ininterrompue de Cho-quan à l'hôpital militaire distant de quatre kilomètres. Comme les médecins redoutaient le plus faible bruit et la moindre émotion pour le malade, ils consignèrent sa porte. Les chrétiens montèrent la garde à l'entrée de l'enclos jusqu'à son dernier soupir.

    On dit que les Annamites sont inconstants et légers ; on n'a peut-être pas tout à fait tort. Ecoutez cependant : Vingt années ont passé sur ce deuil, eh bien ! Les gens de Cho-quan en gardent encore rancune à la médecine et aux médecins français, qui ont tué leur missionnaire. Un chrétien me disait naguère avec dépit : « Conçoit-on qu'on arrête les enfants, qu'on les empêche de prodiguer leurs soins à leur père mourant et de lui adresser leurs adieux la veille de son départ pour l'autre monde !

    « Qu'un de nos curés tombe encore malade, nous ne le laisserons plus accaparer par l'hôpital, nous le garderons chez nous, nous le sauverons. Si nous ne réussissons pas, nous aurons au moins la consolation de lui fermer les yeux ».

    ***

    Les chrétiens de Cho-quan pratiquent bien la religion, ils montrent même de la piété, fréquentent assidûment l'église et reçoivent souvent les sacrements, on y a rencontré cependant quelques rares imitateurs de nos compatriotes français, malheureusement nombreux, qui se posent en apôtres d'athéisme et en prédicateurs d'irréligion. Leur religion, il est vrai, est moins intérieure, moins contemplative que démonstrative et bruyante. C'est un vrai bonheur, le dimanche après la messe, après les prières et le salut du soir, de voir cette masse d'hommes, de femmes et d'enfants s'écouler par le grand portail et les portes latérales du bel édifice Si l'oeil est récréé par la bizarrerie des costumes, des mouchoirs de toutes couleurs, le coeur est profondément touché par ce spectacle de piété et de foi.

    Ils aiment les cérémonies, les processions avec étendards verdoyants, feux d'artifice, concert de tambours, de tamtams et omnis generis musicorum.

    Aussi c'est chez eux qu'ont été inaugurées, avec un plein succès, les processions de la Fête-Dieu et des Rogations. Les fondeurs n'y portent cependant aucun insigne de leur corporation. A ma demande, peut-être indiscrète, mais qu'on peut se permettre avec nos chrétiens : « Pourquoi ils n'ont pas fondu eux-mêmes avec leur cuivre, jaune ou blanc, quelque grande statue, de beaux chandeliers, ou une croix artistique, qui consacrerait leur industrie au Seigneur et transmettrait leur nom à la postérité? » Ils répondent « qu'ils ne peuvent avoir la prétention de lutter avec l'industrie française. Notre Père nous fait venir des objets de tenue plus élégante, plus distinguée et d'un prix beaucoup moindre. Nous ne ferions rien qui vaille et nous nous ruinerions. Mieux vaut nous cotiser et remettre l'argent à notre missionnaire ».

    C'est quand on releva les restes des quatre martyrs : Phuong, Du, Loc et Mathieu Gam qu'ils déployèrent, dans toute sa splendeur, leur amour du décor et de l'apparat religieux. La vieille mère d'un des martyrs, de Mathieu Gam, alors âgée de 90 ans, suivait en palanquin et pleurait comme une enfant, au milieu de ces démonstrations en l'honneur de son fils, mort pour son Dieu. Les veuves et les enfants des deux catéchistes faisaient aussi partie du cortège. Tout le village était sur pied. La cérémonie fut touchante et imposante. On en parle encore après plus de trente ans.

    Tous les Annamites, fait observer le missionnaire qui présidait la cérémonie, se laissent impressionner par l'éclat du culte extérieur. Il faut utiliser cette disposition du coeur humain. Cela n'empêche pas de leur enseigner, de leur prêcher la morale et le dogme chrétiens.

    Ils n'en sont pas éloignés par le sentiment que notre sainte doctrine inspire sur la mort. Ils ont même une pratique qui les rapproche des grands contemplatifs de l'au-delà et qui est assez usitée en Cochinchine. S'ils ont dû y mettre une sourdine, ce ne sont pas leurs dispositions qu'il faut accuser, mais la nouvelle administration qui cherche à acclimater, ici, les mesures hygiéniques pratiquées de longue date aux pays d'Europe.

    Pour peu que la fortune les favorise, ils possèdent une sépulture familiale attenante au jardin d'habitation, ils l'entretiennent avec soin et ils y élèvent de nombreux tombeaux.

    Les deux plus récents, comme les plus somptueux, appartiennent à des patrons bailleurs de fonds, l'un à la famille du dignitaire Augustin Long et l'autre à celle de Petrus Ky.

    Le premier est une grande et belle maison annamite qui abrite une double tombe, celle du mari, premier catéchiste de la chrétienté et celle de sa femme, encore vivante. Chaque jour la bonne veuve vient les contempler l'une et l'autre et, après un De profundis à la mémoire de son défunt, elle se délecte en l'admiration de la pierre qui doit recouvrir, un jour, sa dépouille mortelle. Elle goûte la jouissance d'y lire ses noms de baptême et de famille, gravés dans le granit, avec la mention : décédée le... Il n'y manque plus que sa personne et la date de sa mort.

    Elle ne semble pas, étant donné son âge et sa vigueur, disposée à vouloir la faire compléter encore de sitôt.

    La seconde est celle de l'orientaliste Petrus Ky. C'est là que repose le savant, depuis sept ou huit années. Il y dort son dernier sommeil sous une belle construction de genre européen. Les premiers mois qui suivirent la mort, sa veuve y venait tous les jours en famille, avec ses enfants, ses petits-enfants et ses serviteurs, y réciter les prières des morts et y méditer sur la vie future.

    Quoique espaçant davantage les visites, depuis plusieurs années, elle ne manque pas, une semaine, de venir rendre ce devoir au compagnon qui fut longtemps sa joie et son orgueil.

    Il n'est pas rare non plus de l'y voir passer une matinée ou une après-midi, quand ses occupations le lui permettent, le coeur heureux et content, sans afficher cette mine éplorée, qui est de bon ton, en plusieurs pays, chez les veuves en détresse.

    Si vous venez jamais visiter nos ouvriers en cuivre, ne manquez pas d'aller la trouver à son poste ; ce sera le plus grand plaisir que vous puissiez lui procurer.




    1907/258-278
    258-278
    Vietnam
    1907
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