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Les fondeurs de cuivre de Cho-Quan 2 (Suite)

Cochinchine occidentale les fondeurs de cuivre de Cho-Quan 2 (suite) PAR M. J.-B. CLAIR Missionnaire apostolique. (SUITE1). Le Maire ne peut qu'approuver chaleureusement. Comme le soldat insiste avec ardeur, les répliques de la bonne femme deviennent si ironiques et si mordantes, que le brave militaire se trouve réduit au silence. On perquisitionne alors de tous côtés, on cherche partout. Mais rien : pas de prêtre, personne de suspect. 1.Voir Ann des M.-E., n° 55, p. 24.
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    Cochinchine occidentale les fondeurs de cuivre de Cho-Quan 2 (suite)





    PAR M. J.-B. CLAIR



    Missionnaire apostolique.
    (SUITE1).

    Le Maire ne peut qu'approuver chaleureusement.

    Comme le soldat insiste avec ardeur, les répliques de la bonne femme deviennent si ironiques et si mordantes, que le brave militaire se trouve réduit au silence.

    On perquisitionne alors de tous côtés, on cherche partout. Mais rien : pas de prêtre, personne de suspect.

    1.Voir Ann des M.-E., n° 55, p. 24.

    Le chef désappointé et devenu furibond, renverse tout, va de droite et de gauche, arrive au grand coffre et finit par en extraire le calice et ses ornements sacerdotaux. Nous y sommes cette fois, s'écrie-t-il triomphalement. Voici les habits de cérémonie du prêtre ? Par exemple, riposte la darne, ce sont mes souvenirs de famille. Mon grand-père, déjà chrétien, les tenait de ses parents. Il les a légués à mon père, qui me les a laissés comme des reliques j'espère bien que vous n'allez pas me les ravir ». Et en même temps, elle lui glisse, à la dérobée, deux barres d'argent, qu'il empoche sans sourciller. Le commandant se récrie, stimule encore le zèle de ses soldats, mais finit par reconnaître bientôt qu'il a fait buisson creux. « Notre illustrissime gouverneur, dit-il à ses hommes, nous a commandés pour arrêter un prêtre. Nous ne le trouvons pas ; c'est que le grand homme a été induit en erreur, il ne nous reste plus qu'à nous retirer. Quant à ces ornements, nous ne pouvons y toucher, puisque c'est un vieux souvenir des ancêtres ; rentrons avant que le jour ne nous surprenne ici ».

    Les chrétiens du dehors, toujours tremblants, dans l'ignorance du résultat, viennent aux informations et sont vite rassurés.

    Ils se jettent à genoux, pour remercier Dieu de sa protection, saluent et acclament la bonne vieille dame, dont l'admirable présence d'esprit et la force de caractère viennent de les sauver de la ruine et de la mort.

    Les chrétiens de Cho-quan ne commencèrent à respirer un peu qu'à l'occupation de Saigon par les troupes françaises.

    Le prêtre indigène, Thomas Doan, qui vient de terminer sa carrière sacerdotale, administrait la chrétienté à cette époque. Il put rendre quelques services aux prisonniers français, dans le camp retranché de Chi-hoa, dans la Plaine des Tombeaux, qui confine à Cho-quan, et qui est située à l'ouest de Saigon.

    Il parvint aussi à garantir sa paroisse des derniers désastres. Cho-quan souffrit encore beaucoup alors, comme tout pays qui est le théâtre de la guerre, niais il fut moins maltraité que d'autres villages. Les habitants ne quittèrent que momentanément leurs maisons.

    Deux catéchistes, Phuong et Du, furent saisis et décapités par les troupes annamites. Ils furent enterrés avec honneur, sur le terrain de l'église, à. côté de plusieurs prêtres, mis aussi à mort pour la foi et dont les corps ont été relevés depuis.

    Les Choquanais se trouvèrent généralement assez bien de l'occupation du pays par la France L'argent devint beaucoup plus abondant qu'autrefois, les marmites et poêlons en cuivre se vendirent plus facilement. Aussi, un voyageur se rendant à Cholon, par la route haute, vers le milieu de la Plaine des Tombeaux, pouvait apercevoir, sur la gauche, au-dessus du panache des bambous et de la couronne des palmiers, plus brillante que jamais, les flammes des fourneaux et la lueur bleuâtre du cuivre en fusion.

    Les journaliers trouvèrent plus de travail qu'ils ne pouvaient en exécuter. Les femmes et les enfants vendirent les fruits des jardins : les bananes, les mangues, les cocos, les pamplemousses et les oranges, avec l'arec et le bétel ; jusqu'aux jeunes filles qui purent aller gagner quelques ligatures à la filature de soie de la ville chinoise. Malheureusement, elles y rencontrèrent des tentations auxquelles elles ne surent pas toujours résister.

    En somme, les habitants gagnèrent largement leur vie, mais au détriment de leur ferveur et de leur dignité morale.

    Pendant que nos fondeurs travaillent paisiblement à l'ombre, examinons de plus près l'industrie de la fonte du cuivre et la vente de ses produits, telles qu'elles sont pratiquées par nos chrétiens de Cho-quan.

    ATELIER DU FONDEUR

    Pénétrons tout d'abord dans un des ateliers.

    Ne vous attendez pas à contempler un grand hall, où tournent les machines et où ronflent les hauts fourneaux. Les Annamites sont plus modestes et ne peuvent vous montrer qu'une paillote, dont nous aurons vite fait le tour.

    Prenez un soubassement en terre quelconque, de 10 mètres de long sur 8 de large et de moins d'un pied d'élévation. « Plantez-y trois ou quatre rangées de colonnes », vous diraient pompeusement nos indigènes. « Plantez-y trois ou quatre rangées de pieux », rectifierai-je en parlant plus exactement. Posez là-dessus quelques bambous en guise de chevrons, avec une charretée de feuilles de palmiers.

    MAI JUIN 1907, N° 57.

    L'atelier est construit. Pas un seul n'est couvert en tuiles, ce serait trop chaud et trop dispendieux ; ni en jonc, ni en chaume, ils prendraient feu trop facilement. Peut-être y découvrez-vous parfois des caisses à pétrole, ou un couvercle de caisse à savon, quelques débris de zinc ou de fer blanc, ramassés sur les chemins, ou recueillis dans les ordures de Saigon. C'est là le luxe des pauvres, qui s'en servent pour rapiécer une déchirure, ou préserver un coin trop exposé aux atteintes du foyer.

    Les quatre côtés sont couverts, à moins qu'un seul, et jamais deux, ne soient fermés par des morceaux de nattes déchirées.

    Cet établissement, que nous n'appellerons même pas une hutte, revient bien, tous frais payés, à 7 ou 8 piastres1. Il est vrai qu'il a coûté aussi deux jours de travail au patron, à sa femme et à ses enfants. Encore n'ont ils fourni que la journée de 8 heures.

    Si le patron n'a que ses deux bras à sa disposition, il aura recouru à l'obligeance d'un voisin, qui lui aura prêté main forte et à qui il rendra le même service à la prochaine occasion.

    C'est là dessous que se trouve l'attirail nécessaire à la fonte du cuivre.

    Le toit n'en est pas élevé. On peut dire du fondeur, ce que disait le poète du lapin : « C'est un logis, où lui même il n'entrait qu'en rampant ». L'homme de la plus petite taille doit ployer l'échine profondément, s'il essaie d'y pénétrer. Le fourneau, haut d'un pied et large de deux, est un exhaussement circulaire percé d'un trou, grand comme une assiette. Il représente cinq ou six paniers de terre ramassée aux environs, battue avec les pieds et durcie en se séchant.

    A côté, se dresse le soufflet, avec lequel il communique par deux tubes en bambou, coupés dans la clôture du jardin. Vous ne contemplez pas ici le chef d'oeuvre de machinerie qui actionne le soufflet des hauts fourneaux de l'industrie européenne c'est plutôt un chef-d'oeuvre de simplicité et de rusticité.

    1. Une vingtaine de francs.

    C'est plus et moins que le' canon du vieux flingot, avec lequel j'activais la flamme du pot au feu, au foyer paternel.

    C'est très inférieur, comme aspect, au soufflet des forgerons, qui a absorbé la peau de deux ou trois quadrupèdes. C'est même plus modeste que celui des étameurs ambulants, qui couraient autrefois les campagnes de France, pour y mettre à neuf les cuillers et les fourchettes à l'époque de la fête du village.

    Deux billes en bois de 1 mètre de long, sur 20 centimètres de diamètre, deux manches à balai, deux petites rondelles de bois et un fond de vieille culotte en font à peu près tous les frais. Ces deux billes, choisies dans les hautes forêts de Bien-hoa, par les bûcherons annamites ou sauvages, sont évidées dans toute la longueur. Elles viennent de souches dont le coeur était en décomposition, l'outillage ne permettant pas de creuser un tronc intact et sain. Les deux bâtons, terminés chacun par une rondelle, servent de pistons, comme dans les barattes de nos grand'mères. Quelques vieux chiffons, ramassés au hasard, établissent l'étanchéité et adoucissent le frottement.

    Malgré sa rusticité, c'est un soufflet à deux vents, à âme double, comme l'écrirait élégamment un technicien. Un des côtés aspire l'air, tandis que l'autre le refoule, en sorte qu'il souffle sans interruption

    Il suffit pour porter la chaleur à 1150 degrés, point de la fusion du cuivre.

    Bien qu'il soit simple en sa teneur et modeste en sa hauteur, il coûte relativement cher. Les moins estimés reviennent à 5, 6 piastres. Ceux d'essence plus résistante montent à 9 ou 10.

    Un petit étau en fer, acheté quelques ligatures chez un revendeur chinois, est fixé à l'un des montants qui portent la toiture, et montre ses deux mâchoires, qui ne présentent rien d'effrayant.

    Dans un coin, ou plutôt en dehors, en plein jour, se dresse un tour en bois, pour rectifier et polir les ustensiles de cuivre. Un assortiment de limes se dissimule entre un chevron et les feuilles de la toiture, tandis qu'une paire de longues pinces et une tige en fer gisent, en désordre, sur le sol. Ne cherchez pas de bascule, ni même de balance, non plus qu'un thermomètre, pour .juger de la chialeur du foyer. L'oeil du patron suffit à tout; il verra suffisamment, sans faire tant d'embarras, quand le cuivre sera fondu pour la coulée.

    Je crois ne rien oublier de notable dans l'atelier du fondeur. Il nous faut maintenant le suivre au travail.

    FABRICATION DES MOULES

    Le patron débute pat la confection de ses moules, qu'il fabrique lui-même, seul, ou avec l'aide d'un ouvrier qu'il s'adjoint. Pour plus de clarté, entrons chez Pierre Phep, ou Pierre Cérémonieux, c'est un des plus habiles façonneurs de moules que compte la corporation des chaudronniers.

    « Il ne tardera pas à rentrer, nous dit un de ses fils : il est allé chercher de la terre à mouler, ce matin, du côté de Cho-gao ». Nous avons à peine grillé la cigarette, allumée et présentée selon les rites par le jeune homme, que son père arrive.

    Après s'être lavé les pieds et les mains à la jarre de la cour, il s'enquiert de nos désirs. Il nous explique qu'il vient de faire sa provision de terre argileuse, celle à peu près dont les Chinois font tant de poteries en Cochinchine. Il en ramène plein un sampan, qu'il a payé 70 cents1, à raison de 7 à 8 tien la charge de deux paniers portés en balançoire sur l'épaule. Il noue explique que cette terre bien triée et débarrassée de toute matière étrangère, est jetée dans une petite fosse, où on la malaxe soigneusement avec les pieds.

    On la divise ensuite en deux portions. L'une sera mélangée à deux fois autant de charbon de bois pulvérisé et à une certaine quantité de papier de soie. Ce sera la pâte n° 1. L'autre sera malaxée à nouveau, mais avec de la balle de paddy cette .enveloppe qu'on détache du riz par le décorticage, et avec une partie de terre brûlée et réduite en poudre. C'est la pâte n° 2.

    L'une et l'autre ont été travaillés par un battage régulier de plusieurs jours, avec le moins d'eau possible. Elles font un mélange homogène, de couleur noirâtre.

    Le moule se compose nécessairement de deux parties différentes, le moule extérieur et le moule intérieur ou noyait.

    1. Environ 2 fr. ou 2 fr.15.

    Le premier est formé d'une couche assez épaisse de pâte n° sur laquelle on applique, à l'extérieur, une égale couche de pâte n° 2, pour consolider et rendre imperméable. Cela fait, on le coupe en deux, par le milieu, de manière que toutes les parties que doit toucher le cuivre, soient visibles, et on laisse sécher complètement ; cinq ou six jours sont nécessaires à la dessiccation.

    Le moule extérieur se fabrique avec la pâte n° 2, qu'on recouvre d'une très mince couche d'une pâte analogue au n° 1. Pour en obtenir la dessiccation et une solidité parfaite, on le cuit jusqu'au rouge brique, sous un feu de bois, recouvert de paille humide, destinée à concentrer la chaleur. Quand il a été retiré du brasier et à peu près refroidi, on le recouvre à nouveau d'une pellicule de pâte de charbon, qu'on laisse sécher. On le renferme ensuite dans le moule extérieur et on imprime, au tout, un mouvement de va-et-vient, qui égalise les surfaces par le frottement, et ménage le petit espace destiné à recevoir le cuivre en fusion.

    Cette dernière opération, qui est la plus délicate, doit être répétée plusieurs fois. C'est d'elle que dépend, en grande partie, le succès de la coulée ; chacun y emploie toute sa patience et y met tous ses soins.

    Inutile d'ajouter qu'on a dû pratiquer un trou de coulée, deux, au besoin, et qu'il se trouve sur un des côtés les moins apparents de l'objet.

    Chacun a pu remarquer aussi que les moules sont de confection plus ou moins facile, suivant la forme de l'objet. Il est bien évident que le moule des casseroles et des ustensiles hémisphériques coûtera moins de peine que celui d'une marmite, d'un chandelier; ou de tout autre objet à col étroit et à corps rebondi. On aura aussi l'avantage de retirer, à peu près intact, le noyau des premiers, qui pourra servir indéfiniment, tandis qu'il faudra briser celui des seconds, qui devra être renouvelé à chaque opération.

    Il ne manque plus que le creuset pour compléter l'outillage. Il ne s'agit ni de fonte, ni de platine. C'est bon pour les pays civilisés et à gros revenus. Ici il est dans le genre de ceux qu'on désigne sous le nom de creusets à mine de plomb, que le fondeur fabrique lui-même, comme presque tout son attirail.

    Il est formé d'argile réfractaire, brassée avec de la terre cuite, pilée et tamisée au préalable ; quoique façonné grossièrement et sans calcul mathématique, il supportera les plus hautes températures sans éclater. Il a la forme d'un cylindre arrondi dans le fond, et peut contenir environ un demi litre. Le cuivre en fusion s'écoule par l'ouverture supérieure et non par un orifice pratiqué à la base, comme le veut généralement notre industrie française, plus perfectionnée et plus compliquée.

    FONTE DU CUIVRE

    Tout est prêt maintenant; on va procéder à la fonte et à la coulée du métal.

    Pour ce, on installe les moules, solidement fermés, sur un tertre rectangulaire, surélevé de 10 à 20 centimètres, à proximité du fourneau ; on les entoure de bois de chauffage de première qualité, auquel on met le feu. Afin d'éviter la déperdition de la chaleur, et de la concentrer sur les moules, on recouvre le tout d'une épaisse couche de paille mouillée, ou au moins fortement humide.

    Le creuset, déjà rempli de cuivre et d'un peu de plomb, pour le rendre plus liquide, est installé au foyer allumé et recouvert de charbon de bois. Le soufflet, à âme double et à vent continu, active la flamme durant les deux heures nécessaires à la fonte. Il est actionné par la main d'oeuvre à bon marché, 4 ou 5 cents deux ou trois sous de notre monnaie, sont dépensés pour une chauffe de deux heures. Ce travail revient de droit aux femmes et aux enfants. Le souffleur, ou la souffleuse, assis à la mode des tailleurs sur deux planches élevées, s'escrime des deux bras, qui s'élèvent et s'abaissent alternativement. La manoeuvre n'est pas trop fatigante, étant donnée l'habitude et interrompue qu'elle est, par les soins à donner au foyer. Ce qui est le plus désagréable, disent les enfants, c'est cette fumée âcre qui vous prend à la gorge.

    Il n'est pas rare de rencontrer des enfants pauvres, des gamins de 10 à 12 ans, coutumiers de l'école buissonnière, s'appliquer gaiement à ce travail, pour gagner les deux ou trois sous qu'ils n'ont pu dérober à la vigilance maternelle.

    Ils les destinent à l'achat des gâteaux huileux dont les petits Annamites se montrent si friands, sans préjudice des grandes personnes, hommes et femmes, qui sont loin de les dédaigner. Je ne serais pas surpris que quelques autres, mais plus rares, ne se fissent pas faute de redoubler la tâche, afin de contenter leur passion naissante pour les cartes et les dés chinois.

    Ce ne sont là heureusement que des exceptions. La plupart des jeunes souffleurs, engagés par leurs parents, rapportent, à peu près fidèlement, leur maigre salaire à leur mère besogneuse.

    Durant notre digression, le cuivre s'est amolli; en deux heures il entre en fusion. Le maître fondeur s'arme alors d'une tige de fer, tenue par le manche de bambou traditionnel, remue le liquide en feu pour le purifier des matières étrangères : charbons, cendres, scories, saisit le creuset avec des pincettes assez longues et verse dans les moules. Son aide, pendant ce temps, frappe les moules de coups légers et rapides destinés à faciliter l'écoulement du cuivre en fusion. On brise ensuite l'anneau qui ferme les jointures du moule extérieur et on verse de l'eau à l'intérieur. A peine est-elle vaporisée qu'on détache les moules soit à- l'aide d'une lame de métal, soit à l'aide de faibles coups secs, frappés avec la main. Quelques coups de lime ou de ciseaux enlèveront les bavures, et la marmite, ou tout autre ustensile, sera livrée au polisseur.

    Un autre procédé est aussi employé par les fondeurs de Cho-quan. Il est appliqué aux objets que je n'ose appeler oeuvres d'art, ce qui serait prétentieux, que je me contenterai de désigner sous la rubrique d'objets d'ornement. Il est connu sous le nom de fonte à cire perdue. Il n'est d'usage que pour les objets de plus grand prix, car il est plus coûteux, soit à cause de la cire qu'il exige, soit parce que les deux moules, extérieur et intérieur, ne peuvent servir qu'une fois.

    Avec ce procédé, on façonne d'abord le noyau, qui doit remplir exactement la partie creuse de l'objet: sur ce noyau, on applique une mince couche de cire, sur laquelle on grave les ornements et qui est la reproduction exacte de l'objet à fabriquer.

    Bien que les indigènes de la Cochinchine et du Cambodge ne charment pas leurs loisirs par la culture des abeilles, on se procure cependant facilement la cire nécessaire aux usages de la vie. On trouve de la cire vierge en vente dans les marchés de quelque importance. Elle y est apportée, après avoir été recueillie dans les immenses forêts du nord, par les bûcherons, par les sauvages et par les coureurs des bois. Sur cette pellicule, on étale deux couches successives de pâte n°1 et n°2, où l'on ménage le trou de coulée. La cire ayant été fondue préalablement, le cuivre en fusion vient la remplacer, et nous possédons un objet, qui n'est pas un chef-d'oeuvre de métallurgie, mais qui fait les délices des amateurs indigènes. Plusieurs Européens en apprécient l'ingéniosité et ne manquent pas d'en acquérir des spécimens, qui enrichiront, à leur retour dans la métropole, leur musée exotique.

    Pour certains détails minimes et objets de moindre importance, on se sert d'un certain estampage des plus primitifs , que les enfants pratiquent eux-mêmes quand ils veulent reproduire des jouets, avec du plomb fondu, comme le chasseur pris au dépourvu, fabrique lui-même des balles. Avec deux tampons de nos pâtes, on prend deux empreintes de l'objet à reproduire, chacune en rendant la moitié. Le creux, formé par les deux tampons réunis, est rempli de cuivre en fusion, et le travail se trouve à peu près terminé.

    Nos fondeurs utilisent aussi le martelage, comme procédé complémentaire. Ils l'appliquent surtout aux instruments bruyants qui prennent rang parmi leurs instruments de musique, tels que gongs, tam-tams et autres. Après les avoir fondus ou moulés, ils les martèlent à, tour de bras, pour les parachever et pour amener cette sonorité extraordinaire dans de si minces et si légers instruments. Tels sont les procédés usités de longue date.

    NICKELAGE

    Depuis l'arrivée des étrangers en Cochinchine, les fondeurs y ont ajouté le nickelage.

    Et, fait curieux à constater, ce ne sont pas nos compatriotes fuis le leur ont enseigné. C'est à l'instinct des Chinois, toujours à l'affût de nouveaux bénéfices, et à. la patiente ingéniosité d'un paroissien de Cho-quan que leur industrie en est redevable.

    Poussons une visite à cet inventeur jaune, qui exploite encore, à peu près seul, le monopole de sa découverte.

    Au croisement de la route haute de Cho-lon, établie, il y a cent et quelques années, par un officier français, le colonel 011ivier, et le chemin qui conduit à l'église de la chrétienté, nous contemplons, sur notre droite, la nécropole de mille hectares qu'est la grande Plaine des Tombeaux. En face, à gauche, s'élèvent, humbles et modestes, l'habitation et l'atelier, de l'ingénieux fondeur.

    Arrêtons-nous et glissons-nous sous la hutte où travaille Paul Cong, avec sa famille.

    Je dis à dessein glissons-nous, car, bien que pliés en deux, nous n'aurons pas évité de souiller la blancheur de notre coiffure, aux feuilles du toit, imprégnées de suie et de poussière.

    Le fils aîné de la maison, assis sur le sol nu, tient, du pied droit, une tige en fer nickelé, qu'il lime avec entrain. Le père, homme d'une soixantaine d'années, mais encore vigoureux, surveille, accroupi près du fourneau, la fonte du métal.

    A ses côtés, en arrière du soufflet, debout sur un trépied, un gamin de douze à. treize ans, gesticule des deux bras et sourit à notre entrée.

    C'est un con nuôi, enfant adoptif de la maison. Petit païen, orphelin à l'âge de 4 ans, il a été recueilli à Trang-bang, par les religieuses indigènes de la chrétienté, qui l'ont confié à cette famille.

    Il fréquente assidûment l'école et se prépare à la première communion ; à ses moments libres, il s'initie, dans l'atelier, au travail qui lui permettra, plus tard, de gagner sa vie et rend déjà quelques services appréciables.

    On le mariera quand l'âge sera venu.

    Il restera à la maison, ou on l'établira quelques années après, si le coeur lui en dit.

    Paul Cong, le patron fondeur, est un, brave homme, un ouvrier intelligent et assidu, un bon père de famille, et, ce qui ne gâte rien, un chrétien excellent.

    Tous nous font fête : « Vous êtes obligeants de venir nous faire visite. Mais asseyez-vous dans ma maison ; ici c'est trop chaud pour vous ». De fait, par les 35 degrés que l'on subit à l'ombre et les 40 peut-être, à un mètre du foyer, tous ruissellent de sueur, bien qu'ils ne portent, comme costume, qu'un court cai quan (pantalon) de mince cotonnade. Nous nous excusons de les déranger dans leur travail. « Cela ne fait rien, nous avons toujours une minute pour causer avec nos Pères Missionnaires ».

    L'inspection ne demande ni de longues, ni de nombreuses courses.

    Plusieurs carrossiers, des charrons forgerons chinois de Cho-lon, lui apportent les pièces de fer toutes forgées. La bru les enduits d'une mince couche de cire, où elle fixe, en même temps, de petits morceaux découpés dans de minces feuilles de nickel.

    Ils serviront à retenir l'enveloppe extérieure de terre n° 1, qui formera le moule. La couche de cire fondra et cédera la place au nickel.

    Ce procédé est très simple. J'ignore ceux de l'industrie civilisée et perfectionnée par la science et qui tiennent plutôt, je crois, de la galvanoplastie ; mais notre homme n'en a cure. Il n'a même pas visité les ateliers de nickelage installés à Saigon, par l'industrie française, depuis plusieurs années. Il ne leur envie pas leur machinerie et leur outillage de haut prix.

    Il nous exhibe différents produits de son travail; des boucles, des mors, des marchepieds, des chaînettes etc... Polis et brillants comme du beau ruolz.

    Il est fier de son métier, qu'il est seul à pratiquer avec un de ses filleuls, qu'il a formé lui-même. Ses congénères de Cho-quan restent attardés à la fonte de leurs marmites et autres ustensiles de cuivre, sans chercher même à pratiquer ce mode de nickelage. Comme tout bon Annamite, du reste, il garde ses secrets pour lui, et ne les transmettra qu'à un ami intime, ou à ses fils et à ses petits-fils.

    Il est heureux d'avoir fondu la é médaille déposée dans les fondations de l'église, lors de la bénédiction de la première pierre comme le sabre du pompier, cette médaille est le plus beau jour de sa vie. Les grands souvenirs de son existence sont la présentation de cette médaille à Monseigneur son Evêque et ses premiers succès dans la fonte du nickel ; c'est là son, orgueil. Son mariage, la naissance de ses enfants, futilités que tout cela ; c'est le lot d'un chacun.

    « Qui donc t'a enseigné ton système? De qui le tiens-tu?

    De personne, sauf du bon Dieu ; c'est lui qui a du me l'inspirer. Sans lui, je n'aurais pas pu le découvrir. Un Chinois, carrossier à Cho-lon, m'a poussé dans cette voie. C'était au premier jubilé, un peu avant l'époque de votre arrivée en Cochinchine, vers 1875, je crois.

    « Un Chinois qui avait souvent passé devant ma fonderie, me demanda si je ne pourrais pas lui fondre en nickel un écrou de voiture de maître. Il a couru tous les ateliers, toutes les forges, on n'a pas pu lui en faire un semblable ; et il m'en montre un qui reluit dans sa main. « Je ne sais, répondis je ; tu reviendras demain ».

    « Là-dessus je vais au sermon, prêché parle Père Provicaire, je me confesse, me prépare à la communion et gagne l'indulgence.

    « Le coeur tranquille et joyeux, j'examine la pièce, et je me promets d'essayer. Je fais mon moule et je coule. Ce que je suai, dans l'attente du résultat, plus encore que sous la flamme du foyer, est inexprimable. J'avais recommandé mon oeuvre, mon premier travail extraordinaire, à la sainte Vierge, et à tous lés saints du Paradis. Si j'avais alors connu saint Antoine, je l'aurais mis aussi dans mes intérêts. Je brise mes moules ; mon écrou se présente à mes yeux sous la forme de trois pièces informes.

    « Ahuri, mais pas découragé, je m'y reprends à quatre fois et réussis à la cinquième. Avec quelle joie je courus demander une messe d'action de grâces ! Vous pouvez l'imaginer. Ce fut certainement l'un des plus beaux jours de mon existence. Le Chinois, enchanté, me paya grassement et m'occupa la plupart du temps. Je gagnais de bonnes journées, lui n'y perdait rien. L'ouvrage augmentant bientôt, je m'associai mon père, mon frère et un ami qui vinrent travailler avec moi, et nous acquîmes tous une petite aisance.

    « On eu causa dans le village, on prétendit que je m'enrichissais ; on disait même, que je vendais mon cuivre travaillé au poids de l'argent.

    « Aux gens qui m'affirmaient que j'entassais, ou plutôt que j'enterrais des jarres de piastres, je répondais modestement : « Je me tire d'affaire sans trop de peine et réussis à remplir de riz la bouche de ma femme et de mes enfants ».

    « Le nickelage pour d'autres objets, demandé bientôt par mon carrossier chinois, m'effraya beaucoup moins et me coûta peu d'essais infructueux.

    « Je le pratique presque exclusivement même, depuis que plusieurs maisons européennes ont monté un outillage venu de l'Occident. De tous les fondeurs d'ici, nous ne sommes que deux pour nous y livrer ; grâce à quelques procédés secrets, qui ne sortent pas de l'atelier, j'évite ainsi la crise qui sévit sur notre industrie ; et après avoir marié mes enfants, il me reste encore de quoi pourvoir à mes funérailles ».

    Il aime à dire que des Français ne dédaignent pas de recourir à son savoir-faire. Une maison de Saigon lui a procuré un livre d'images, dit-il naïvement, voulant parler d'un catalogue illustré d'une grande fabrique de la métropole. Il le met souvent à contribution. Qui eût espéré rencontrer entre les mains d'un nhaqué, comme disent nos Français, d'un pauvre ouvrier annamite, le riche catalogue d'une des premières maisons de commerce de France ?

    D'aucuns voudraient engager son fils aîné pour l'emmener à Paris, et l'y faire travailler. Ce dernier irait volontiers, pour s'y perfectionner et gagner de l'argent. Bien alléchants sont les salaires qu'on fait miroiter à ses yeux. Comme nos campagnards qui émigrent vers la ville, il ne se rend pas compte que, si l'on gagne gros, on dépense gros aussi. Dans sa médiocrité, il est plus tranquille et plus heureux, que les plus habiles ouvriers de nos riches cités. On est pris aussi de pitié à la vue de ce corps malingre et chétif : il ne résisterait pas aux rigueurs d'un long hiver.

    Malgré les sollicitations, je ne crois pas qu'il s'expatrie, retenu qu'il est par l'âge de son vieux père et de sa vieille mère, par sa femme et par ses enfants encore en bas âge. Il aura raison de suivre la trace de ses parents. Comme tout Annamite, du reste, il lui répugne trop de s'éloigner des tombeaux de ses ancêtres.

    Après avoir écouté les explications de Cong et admiré son oeuvre, nous le remercions.

    Comme nous nous retirons, il nous fait ses offres de service, pour après le têt, ou nouvel an chinois : car d'ici là, il est fort occupé et n'a pas de loisirs. Je ne renonce pas à mettre sa bonne volonté à profit. Il pourra me remettre à neuf mes vieux ustensiles, plus que défraîchis par un long usage.

    J'ai oublié d'expliquer ce qu'est son nickel. Ce n'est certainement pas un métal pur ; il est moins brillant que celui de l'industrie française. Comme je lui en demandais la nature ; il n'a su que me répondre : « C'est du cuivre blanc ». N'insistez pas ; sa science ne va pas plus loin. J'ai idée que c'est un alliage de cuivre, de nickel et de zinc, que les Chinois utilisent, de temps immémorial, sous le nom de plack fond ; fond, cuivre, et plack, blanc.

    USTENSILES DE MÉNAGE ET D'ORNEMENT1

    Après avoir vu nos fondeurs à l'ouvre ; examinons un peu ce qui sort de leurs ateliers.

    On peut diviser leurs produits en deux grandes catégories : 1° Les ustensiles de ménage ; 2° les pièces d'ornement.

    Ustensiles de ménage.

    Les ustensiles de ménage comprennent les marmites à cuire le riz, les poêles à frire, les boîtes rondes à bétel, les bouillottes pour cuire le thé et les médecines.

    Marmites. La forme en est toujours la même, quelle qu'en soit la grandeur.

    Prenez un cylindre dont le diamètre égale trois fois la hauteur. Fixez-le sur une lentille de lunette, dent le diamètre est un peu plus grand et la convexité très prononcée, et vous aurez, à peu près, la forme extérieure. Deux anses, très petites, sont placées sur la ligne de soudure et un couvercle cylindrique, en forme de calotte surmontée d'une poignée, couronne l'ustensile. La plus grande marmite fabriquée à Cho-quan a les dimensions suivantes :

    1. Mes sincères remerciements à M. J.-B. Quan, pour l'amabilité avec laquelle il a mis à ma disposition sa courte notice sur l'industrie de ses compatriotes.

    MAI JUIN 1907, N° 57.

    Diamètre du cylindre. . . . . . . 0m, 30
    Hauteur du cylindre. . . . . . . . 0m, 10
    Diamètre de la lentille. . . . . . . 0m, 41

    Les autres vont en décroissant et sont au nombre de huit. Celles des quatre premières grandeurs ne se font que sur commande ; soit des marchands en gros, soit des consommateurs. Les cinq dernières se fabriquent couramment et se vendent de même.

    Les fondeurs appellent coulée une série de six marmites, composée de : deux marmites de 5e, deux marmites de 6e et deux marmites de 7e grandeur.

    Celles des deux dernières dimensions vont toujours ensemble et s'appellent le couple de marmites. Outre ces marmites de dimensions différentes, il en existe aussi une, beaucoup plus grande, mais qu'on ne rencontre presque jamais et que ne fabriquent pas les fondeurs de Cho-quan.


    Poêles à frire. L'Annamite ne vit pas que de riz, il aime aussi à l'agrémenter de poissons, de légumes, etc...Voire même de viande, surtout depuis qu'il voisine plus ou moins avec ses conquérants. Il doit donc ajouter à la marmite, l'indispensable poêle à frire.

    Elle se désigne par le diamètre d'ouverture, qui se mesure d'après le mètre chinois, ou annamite. Celui-ci représente la coudée et donne environ. 42 centimètres de notre système métrique. Comme le mètre français, il est divisé en 10 décimètres, qui portent le nom de tâc.

    On distingue 7 types différents : les poêles 4, 5, 6, 7, 8, 9, et 1. Les 6 premiers ont autant de décimètres annamites d'ouverture que l'indique le chiffre de leur numéro. Le dernier comporte un mètre chinois de diamètre.

    Les trois premiers sont les plus usités et forment la série qu'on appelle l'assortiment des trois poêlons. Ce sont ceux-là surtout qui sortent des ateliers de Cho-quan.

    Boites rondes à feuilles de bétel. Ces boites ont à peu près la forme d'une zone de sphère, dont le grand cercle sert d'ouverture à la boîte et est muni d'un léger rebord qui lui permet, en s'encastrant, de la fermer hermétiquement, et de ne pas s'enfoncer. Les fondeurs exécutent les suivantes, qui se débitent le plus couramment. La grande, la moyenne et la petite, qui mesurent respectivement, 18, 17, 16 centimètres en hauteur, et au diamètre de la base, 11, 10 et 9.

    Le prix moyen de l'assortiment complet n'est guère que d'une piastre et demie. Il était autrefois plus élevé de quelques ligatures. Il coûte environ 4 fr. de la monnaie française, tandis que précédemment il serait revenu à 5.

    Ong ngoay. C'est un tube en cuivre avec un fond plat de 5 centimètres en hauteur et 2 centimètres de diamètre. Il est curieux de voir avec quelle sollicitude les vieux et les vieilles édentés, armés d'une spatule, y broient la noix d'arec que leurs mâchoires sont désormais incapables de réduire en pâte.

    C'est le complément indispensable, pour plusieurs, de la boite à bétel.

    Il y a aussi, pour les amateurs de curiosités, une petite boîte à bétel grande comme une tasse à café microscopique. Elle coûte environ 20 cents ou 50 à 60 centimes de notre monnaie.

    Bouillottes. Je ne les cite que pour mémoire ; car elles deviennent extrêmement rares. Dans plus de dix maisons de vente je n'en ai pas découvert un seul spécimen. Elles servent à faire bouillir le thé annamite et les doses de médecines indigènes. Nos amateurs jaunes leur préfèrent, de beaucoup, les bouillottes en terre de 3 à 4 sous, qui se bonifient à l'usage et acquièrent, avec les ans, une valeur inappréciable. J'en ai vu une chez un propriétaire aisé, qui l'avait payée cieux sous, et qui ne l'aurait pas cédée pour 2 sacs de riz, après un service de plus de dix ans. Elle occupe souvent une place à part clans le partage des biens de famille.

    (A suivre).








    1907/160-179
    160-179
    Vietnam
    1907
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