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Les fondeurs de cuivre de Cho Quan 1

Les fondeurs de cuivre de Cho Quan 1 PAR M. J-B. CLAIR. Missionnaire apostolique en Cochinchine Occidentale. ORIGINE DE LA CHRÉTIENTÉ DE CHO QUAN
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    Les fondeurs de cuivre de Cho Quan 1

    PAR M. J-B. CLAIR.

    Missionnaire apostolique en Cochinchine Occidentale.

    ORIGINE DE LA CHRÉTIENTÉ DE CHO QUAN

    Les Chua (seigneurs) de Hué venaient d'asseoir leur autorité sur les provinces méridionales de l'empire d'Annam. Tout en rompant avec leurs rivaux du Tonkin, ils n'en suivirent pas moins leurs errements de néfaste politique contre le christianisme naissant. Ce furent les mêmes édits de persécution lancés contre les chrétiens. Suivant les tempéraments et les dispositions des gouverneurs de province, ces édits furent appliqués avec plus ou moins de rigueur ou d'humanité. Au Binh-dinh spécialement, ils amenèrent la ruine des églises et des néophytes.
    Entre 1720 et 1730, deux familles, jadis à l'aise, se trouvèrent, dans les environs de Qui-nhon, réduites à l'extrême misère. Les exactions des mandarins, les vexations des voisins païens ne leur avaient laissé intactes que leur foi pour prier et leurs yeux pour pleurer, comme le conte naïvement un témoin de l'époque.
    Dans leur détresse, elles tournèrent leurs regards vers le Cambodge méridional, aujourd'hui la Basse Cochinchine. C'était un pays de colonisation récente, où la persécution n'était pas encore devenue article d'importation. Plusieurs de leurs amis y avaient porté leurs pénates, y vivaient sans trop de peine et y servaient leur Dieu en toute liberté. Il fut décidé qu'on irait les rejoindre et refaire sa vie sous ces nouveaux cieux. Il en coûtait de fuir les lieux de sa naissance et les tombeaux de ses pères. C'est toujours avec amertume que l'exilé quitte les champs de la patrie. Entre les tropiques, tout comme dans les zones tempérées, ces paroles du poète sont dures à répéter : Nos patriea fines et dulcia linquimus arva. Il nous faut quit ter notre douce patrie et nous arracher aux terres de nos aïeux ».
    Mais les enfants crient la faim ; nous pourrons les sauver et les nourrir à l'étranger.
    Les préparatifs ne furent pas de longue durée. Dès que la moisson du nord-est, qui conduit de la plage de Binh-dinh à la baie des Cocotiers en une semaine, fut bien établie, on prit place à bord d'une jonque de mer, qui faisait voile pour le cap Saint-Jacques. Comme l'écrit un de nos premiers missionnaires, « ces barques sont loin d'être des navires de haut bord. Ce sont des machines composées de six planches épaisses, cousues avec du rotin. Il n'y entre ni fer, ni clou. Les voiles sont des nattes souvent rapiécées et les mâts, inclinés, sont au nombre de trois.
    « L'endroit par où le gouvernail tombe dans la mer, n'est qu'un trou par où les vagues entrent et sortent, quand la mer est agitée, mais qui ne saurait nuire à la barque parce qu'il y a d'autres planches qui enferment l'entrée. Il n'y a qu'un pont, qui est fait de bambou, et sur lequel on élève parfois une toile en guise de cabine, pour se parer de la pluie et du vent ».
    A peine l'embarcation a-t-elle franchi la barre que le patron, vêtu de ses plus beaux habits, court de tous les côtés, allume les bâtonnets odoriférants, qu'il vient de piquer à l'avant et à l'arrière, à bâbord et à tribord de son bateau.
    Il multiplie ensuite les prosternations aux quatre points cardinaux, dispose les offrandes du sacrifice : bananes, riz cuit, et viande de porc, renouvelle ses prosternations dans tous les sens, et finit en lançant, aux quatre vents du ciel, un mélange de sel et de riz cru, qu'il jette comme une semence.
    Le tout se termine par les détonations de pétards, gros et petits, qu'allument joyeusement les matelots. C'est le spectacle dont jai été témoin, il y a quelques mois, en me rendant de Phan-ri au cap Saint-Jacques, sur une de ces jonques de mer.
    A ma demande : pourquoi ces prosternations et ces offrandes à la mer ? Le bonhomme est heureux de m'expliquer, qu'il vient de conjurer les sorts de se concilier le génie du vent et de la tempête et d'envoyer quelques barres d'or et d'argent à ses ancêtres, sous forme de papier doré et argenté.
    « Nous sommes, ajoute-t-il, avec un air de grande confiance, assurés d'une excellente traversée ; ainsi ne craignez rien, nous arriverons à bon port ».
    Le début de la navigation de nos exilés s'effectua sous les mêmes auspices ; car les habitudes, en ces pays orientaux, sont dix fois séculaires. Ne pouvant empêcher ces pratiques idolâtriques, nos voyageurs s'étaient mis sous la protection, plus efficace, de leurs saints Anges, et en quinze jours, après plusieurs relâches aux ports de la côte, ils abordaient à Ben-nghe, le débarcadère des buffles, sur la berge qui forme aujourd'hui les quais de la ville de Saigon.
    Saigon, occupé définitivement depuis trente ou quarante ans, par les Annamites, était alors un gros village, un marché, plutôt qu'une ville proprement dite. Nos étrangers y trouvèrent quelques compatriotes, vagabonds, proscrits, ou échappés pour dettes, que les mandarins expédiaient pour hâter l'oeuvre de la colonisation. Ils se casèrent facilement chez un exilé aussi misérable qu'eux. Leurs bagages : une petite caisse qu'ils portaient sous le bras ne fut que d'un trop mince embarras. Puis on se mit en quête d'un coin où l'on plût se fixer. Sur l'arroyo qui porte maintenant le nom d'arroyo chinois et qui relie la ville de Saigon à celle de Cholon, s'étendaient de vastes terrains, moitié défrichés, moitié incultes, et en grande partie marécageux.
    Cétait un ancien village cambodgien, qui avait joui d'une certaine prospérité. On en remarque encore quelques vestiges aujourd'hui. Une grande pagode cambodgienne s'y était même élevée avec des tours en briques. Pour peu qu'on creuse le terrain, on y déterre des matériaux, des nénuphars en terre cuite, des petits bouddhas en bronze et même en pierre de granit. Il y reste aussi deux blocs, de même matière, taillés, polis et ornés de sculptures en relief.
    Quelques Cambodgiens y habitaient encore, mais la plupart étaient partis. Ils s'étaient éloignés à l'approche de leurs adversaires, comme on recule devant le flot envahisseur.
    La race Annamite tient beaucoup du chiendent ; quand elle a pris racine quelque part, on ne l'en extirpe plus. Elle s'implante profondément, gagne petit à petit, et envahit bientôt les alentours. Elle s'étend sans cesse jusqu'à étouffer et détruire ceux qui l'environnent. C'est ainsi qu'elle a occupé successivement le Ciampa, la haute, la moyenne Cochinchine, et le Cambodge méridional, ou basse Cochinchine, et qu'elle continue de s'étendre, en les remontant, sur les rives du Mékong jusqu'au delà de Pnom-penh, la capitale actuelle des Khmers. La solide encolure du lourd et stérile Cambodgien ne résiste pas à la poussée du frêle Annamite, fin, rusé, souple et prolifique.
    C'est là que s'installèrent nos deux familles, après diverses courses dans la région de Gia-dinh. Elles s'y construisirent une hutte en quelques jours. Les arbres voisins en fournirent le corps et la charpente, et les feuilles de la toiture furent coupées aux palmiers qui croissaient dans la vase des environs.
    Les débuts furent plutôt durs ; on ne mangea pas souvent du riz à sa faim ; encore n'était-il assaisonné que de sel et de feuilles aromatisées.
    En revanche, on était fervent. On récitait avec entrain les prières du matin et du soir et l'on accourait avec ferveur à l'arrivée du missionnaire, qui visitait le pays tous les quatre ou cinq ans.
    Les rizières étaient rares en cet endroit et moins fertiles encore. On se rappela alors le métier qu'on avait exercé avant les jours d'exil, on exhiba même la marmite de cuivre qu'on avait fondue et qu'on n'avait pu vendre avant de se mettre en route.
    Chez les gens aisés du quartier, on n'en voyait aucun spécimen ; on n'y trouvait que de grossières marmites en terre, de celles qui formaient la pauvre cargaison de la jonque lors du voyage.

    S'étant procuré, on ne sait trop comme, des débris de vieux cuivre d'objets hors d'usage, sans doute délaissés par les premiers habitants, nos exilés se mirent à fondre des marmites en cuivre, des casseroles et des boîtes de même métal.
    La vente en fut facile et rémunératrice. On compléta bientôt l'assortiment, en y ajoutant les plateaux, les crachoirs, les réchauds et les brûle parfums. La période, relativement pacifique, qui précéda la révolte des Tây-Son (Montagnards de l'Ouest), ne fit que favoriser cette industrie naissante, et faciliter le placement de ces produits.
    Pour suffire à la consommation des fonderies, les Annamites importèrent par jonque, les cuivres, jaune et blanc, de la haute et de la moyenne Cochinchine, sans doute aussi du Tonkin, dont les barques de mer faisaient encore un commerce actif avec la Cochinchine et le Cambodge ; on vendit tout d'abord dans le voisinage, puis on transporta au loin, et on arriva bientôt à organiser des barques qui portèrent, par les cours d'eau, les marmites et autres ustensiles de cuivre, dans tout le territoire des six provinces.
    Tout en gagnant grandement leur vie, les chrétiens se multipliaient, soit par l'accroissement naturel d'une remarquable fécondité, soit par les recrues qu'ils tiraient du paganisme, soit enfin par l'adjonction de familles, plus ou moins apparentées, qui vinrent des rivages du pays d'origine.
    Un des derniers immigrants a dû arriver pendant la guerre des Tây-Son, quelque dix années avant le départ pour la Cochinchine de Mgr d'Adran.
    Un de ses descendants fondeur en sa jeunesse et aujourdhui médecin réputé, a atteint, au dernier nouvel an chinois, sa soixante-treizième année.
    Il a conservé, en son heureuse mémoire, le souvenir de la tradition ancestrale. Son père, décédé à un âge respectable, racontait que son aïeul était né dans la nouvelle patrie, mais que le père de ce grand-père était originaire de Qui-nhon, la patrie des anciens jours. Il en était parti à l'âge d'homme, pour chercher, près de Saigon, une existence moins misérable.
    Ces renseignements, avec des gens aussi peu soucieux du cours des temps et de la science chronologique, ne nous donneront aucune date précise. Elle le sera d'autant moins que nos vieux Annamites, au rebours de leurs frères occidentaux, ont une tendance prononcée à exagérer la somme totale de leur âge. Ils comptent leurs années de vie par une série de cycles de douze ans et il n'est pas rare de rencontrer des vieillards, du beau sexe, et de l'autre qui, aux six qu'ils ont déjà vécu en ajoutent volontiers un septième, et en deviennent d'autant plus vénérables
    Je possède actuellement, dans la chrétienté de Go-cong le frère puîné du Bienheureux Matthieu Gam. « Quel âge avez-vous » ? Lui demandai-je, lors des cérémonies de la béatification de son glorieux frère. « 99 ans », me répondit-il sans hésiter. Comme j'avais lu la notice, écrite par mon ami Launay, sur son aîné, je fus frappé de l'exagération, et, en comparant les dates, je dus conclure que mon vieux paroissien s'attribuait généreusement 12 ans de plus que ne le comportait l'époque de sa naissance.
    Sa voisine, une bonne vieille aussi, mais plus jeune de deux ans, ne voulut pas démordre de ses 97 années. J'eus beau lui dire que le vieux Trong (c'est le nom du frère du Bienheureux Gam) n'ayant que 87 ans, elle devrait se contenter, elle, de 85, elle ne sut pas y consentir, et, puisque son compère déclarait avoir atteint sa 99e année, elle prétendait, elle, avoir aussi sa 97e. Laissons nos deux vieillards à leur douce illusion et revenons à notre chronologie. Sans donc prétendre assigner une date précise, en calculant par le nombre des générations, nous pouvons affirmer que la famille de notre médecin s'est installée chez nos fondeurs, vers la dernière partie du règne de Louis XV ; car son aïeul y est venu depuis environ 150 ans. Quel fut le nom porté d'abord par cette nouvelle chrétienté ? Je n'ai pu le découvrir dans les documents ni dans les souvenirs d'aucun de nos chrétiens, fussent-ils même de la vieille chrétienté de Thi-nghe.
    On ne tarda pas toutefois à lui donner le nom de Cho-quan à cause du marché installé sur son territoire, et des nombreuses auberges du pays qui en faisaient un des ornements (Cho, marché ; Quan, auberge).
    Cho-quan est donc une des plus anciennes chrétientés de la Basse Cochinchine. Les fondateurs furent des chrétiens de race, venus de la province de Qui-nhon, enlevée, comme beaucoup d'autres, par les Annamites, au royaume déjà bien ébréché alors, des Ciampois. Les chrétiens étaient pauvres, mais fervents. Leur piété édifiait même la population païenne, à laquelle ils se trouvaient mêlés. Pendant le dix-huitième siècle, ils furent visités ordinairement et administrés par les Franciscains de Manille. L'un d'eux, même, le P. Ferdinand Odemilla, y fut martyrisé avec son catéchiste, pendant la guerre des Tay son.
    Durant le mois que les vénérables confesseurs de la foi y portèrent la cangue, ils furent visités et assistés par les néophytes avec un dévouement à toute épreuve.
    D'où nos pieux fondeurs de cuivre tenaient-ils leur industrie, qui était leur principal moyen d'existence ?
    Les réponses sont contradictoires à ce sujet.
    Les habitants de Cho-quan savent seulement, par la tradition orale et de manière indubitable, que leurs ancêtres chrétiens, apportèrent du Binh-dinh un double trésor, dont ils sont les heureux et fidèles héritiers et dépositaires. La jonque de mer qui véhiculait leurs aïeux, portait mieux que la fortune de César : des coeurs profondément croyants et des bras capables de les nourrir par l'industrie de la fonte du cuivre.
    La foi leur avait été prêchée par les anciens missionnaires, et la semence était tombée en bonne terre. Quant à leur métier, peut-être le devaient-ils à l'industrie du pays. Comme l'écrit de M. de Pouvourville, qui a étudié avec intelligence toutes les branches l'art indochinois : « L'art du cuivre et des alliages est, en Indochine, de la plus haute antiquité.
    « Aux premières époques de l'histoire, la statue de Vatlai et la marmite de Qui diem étaient déjà célèbres. Si l'on ne connaissait pas encore bien tous les alliages, du moins, tous les cuivres naturels étaient mis à contribution et les artistes, ne craignaient pas les ouvrages les plus compliqués et les plus considérables ».
    D'autres croient, au contraire, qu'ils l'auraient tenu des chrétiens japonais, qui, fuyant la persécution, étaient venus se réfugier en moyenne Cochinchine, surtout à Faifo et à Tourane. Il est à peu près hors de doute que l'art, plus délicat, des incrustations, demeuré au Tonkin la propriété exclusive des chrétiens, jusqu'à la conquête du pays par la France, a été apporté au royaume d'Annam par les Japonais chrétiens, persécutés et exilés volontairement ou non. Alliés, pour la plupart, aux familles du pays, ils ne tardèrent pas à changer leur costume et à se mêler à la masse de la population indigène. Pourquoi, par analogie, n'en dirait-on pas autant de l'industrie des marmites en cuivre, dont les chrétiens de Cho-quan sont restés un siècle et demis les seuls dépositaires ? Quoi qu'il en soit, leur industrie se développa et prospéra jusqu'à la révolte des Tay Son. Elle subit une éclipse à cette époque et durant toute la lutte d'un quart de siècle, qui ensanglanta le royaume d'Annam, des provinces du Cambodge aux confins de la Chine.

    1907/25-32
    25-32
    Vietnam
    1907
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