Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Les Fiançailles chez les Lyssou

VARIÉTÉS Les Fiançailles Chez les Lyssou Les pourparlers qui précèdent des fiançailles en pays Lyssou sont extrêmement longs. Après avoir exposé avec soin les qualités réciproques des futurs époux, il faut discuter le prix de la jeune fille. Combien est-elle estimée ? Un buf ? Deux bufs? Trois bufs ? C'est le maximum Ou bien son père n'exige-t-il que quelques chèvres? L'accord fait à ce sujet, il faut savoir quels seront les habits de la fiancée ? Et les bijoux ? Etc, etc, etc...
Add this
    VARIÉTÉS

    Les Fiançailles Chez les Lyssou

    Les pourparlers qui précèdent des fiançailles en pays Lyssou sont extrêmement longs. Après avoir exposé avec soin les qualités réciproques des futurs époux, il faut discuter le prix de la jeune fille. Combien est-elle estimée ? Un buf ? Deux bufs? Trois bufs ? C'est le maximum Ou bien son père n'exige-t-il que quelques chèvres? L'accord fait à ce sujet, il faut savoir quels seront les habits de la fiancée ? Et les bijoux ? Etc, etc, etc...
    L'intermédiaire chargé de mener les débats a le temps de se griser bien des fois avant d'arriver à la conclusion. Cependant, comme tout a une fin, même chez les Lyssou, les parties tombent d'accord et on fixe le jour de la cérémonie.
    Dès le matin, les parents de la fiancée sont en habits de fête. Des sapins verts, plantés devant la porte de la maison, indiquent qu'un événement grave se prépare. Les invités vont et viennent ; quelques artistes, assis par terre, essaient les cordes de leur violon, d'autres le portent négligemment sur le dos ; des gamins, grimpés au plus haut des arbres, regardent dans le lointain. Evidemment, on attend quelqu'un.
    C'est l'intermédiaire, qui ne se préoccupe nullement de faire jeûner tout le monde, un jour de noces.
    Vers dix heures, les sentinelles poussent des cris d'allégresse : le personnage est là-bas ; il arrive !
    Les jeunes compagnes de la fiancée expriment leur joie en dansant ; leur petite sauterie manque peut-être de grâce, mais non d'entrain, et présente un spectacle intéressant.
    L'intermédiaire n'est pas, comme on pourrait le croire, un homme ordinaire, du moins en pareille circonstance. Il a conscience de ses importantes fonctions ; sa démarche est grave, il porte la tète haute, et ne daigne même pas jeter un coup dil sur les curieux qui sont au devant de lui. Son costume se compose de culottes blanches qui ne lui couvrent seulement pas les genoux, et d'une longue robe blanche retroussée jusqu'à la ceinture. Il est suivi de deux personnages. Le premier marche courbé sous le poids d'une énorme jarre d'eau-de-vie ; le second traîne un porc bien gras qui attire l'attention de la foule : c'est lui, en effet, qui va décider du sort de la demoiselle à marier.
    En considérant ce cortège, je pensais que tout le monde allait être satisfait. Pas du tout.
    Une jeune fille, furieuse, lançant des malédictions, les mains pleines de pierres, sort précipitamment de la maison en fête ; chacun s'écarte, l'intermédiaire seul se contente d'une volte-face, se plie en deux, et reçoit philosophiquement les pierres sur le dos en remerciement de ses bons services. La scène dure peu ; deux jeunes gens s'élancent vers la jeune fille, et, avant qu'elle ait pu prendre d'autres cailloux, ils l'entraînent chez elle.
    La première fois que j'assistai à cette cérémonie, je ris aux larmes.
    Et cette jeune fille, devineriez-vous qui elle est ? Une jalouse ? Pas du tout, c'est la fiancée elle-même. Dès que le moment critique est passé pour lui, l'intermédiaire se redresse ; il a vite rétabli l'ordre et le silence, en offrant l'eau-de-vie aux invités, qui se mettent à genoux pour recevoir chacun sa tasse. Cet à compte pris, on s'occupe du porc.
    La bête est ficelée et couchée. De son couteau, le boucher la frappe trois fois à l'extrémité de chaque membre, la saigne et lui enlève le poil.
    A ce moment, l'intermédiaire rentre en scène. Il s'avance, portant une tasse en bois pleine d'eau, dont il verse quelques gouttes sur le porc ; puis, se tournant vers le nord, il pousse un cri particulier, répand encore quelques gouttes d'eau, et ainsi de suite aux quatre points cardinaux ; après ; il lance dédaigneusement loin de lui la tasse vide.
    Un des invités lui offre alors une arbalète tendue. Il s'en saisit vivement, jette autour de lui des regards scrutateurs ; enfin, ayant dé couvert le diable (du moins on le dit) il se campe solidement, vise et tue l'être invisible. Un profond soupir de satisfaction souligne ce merveilleux coup d'adresse.
    Mais il reste à sonder les entrailles du porc. Tout le monde voudrait déjà goûter à la bête, et l'impitoyable intermédiaire ne se hâte, guère dans son opération ; c'est au contraire avec une lenteur calculée qu'il lui coupe la queue et la tête ; il découvre enfin les en trailles. Tous les anciens s'approchent aussitôt et les examinent attentivement. Si les signes heureux se rencontrent, on déclare les fiançailles faites, on boit de nouveau, le porc est mis dans la marmite et, à la nuit, les danses commencent.
    Dans le cas où les signes sont contraires, on se sépare bons amis tout de même, après avoir bu le vin et mangé le porc gaiement. La manière de recevoir l'intermédiaire de leur mariage à coups de pierres est particulière aux jeunes filles Lyssou, mais les jeunes filles des autres tribus ne le reçoivent guère mieux.
    Nos Lamajen l'invectivent, et menacent de se briser la tête contre les murs, de prendre du poison, de se pendre ou de se jeter à l'eau si on veut les forcer au mariage. Leur but est de prouver qu'elles aiment beaucoup leurs parents, qu'elles ne veulent les quitter à aucun prix, et les parents sont flattés.
    Parfois la comédie se change en tragédie ; les jeunes filles font réellement ce qu'elles disent. Non seulement les pierres sont lancées avec violence, mais les noces sont accompagnées ou suivies de suicide. J'ai été témoin de semblables faits.
    Lorsque les parents prévoient un malheur, ils prennent toutes les précautions possibles pour l'empêcher ; quant à rompre des fiançailles écrites dans le ventre d'un porc ou dans la tète d'un coq, jamais ils ne l'oseraient.
    Mais d'ordinaire, la colère de nos fiancées n'est pas de longue durée. Après la noce, elles prennent deux ou trois livres de viande, quelques tasses d'eau-de-vie, et vont les offrir à genoux à l'intermédiaire qui à son tour, les régale le mieux qu'il peut.
    Plus tard on vous racontera la noce.
    BOURDONNEC
    Missionnaire au Thibet.

    1903/51-53
    51-53
    Chine
    1903
    Aucune image