Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Les difficultés de l'apostolat au Japon

Les difficultés de l'apostolat au Japon Le prêtre, et donc le missionnaire, doit unir la science à la piété. La piété : le Saint Père vient de nous le rappeler magistralement, et si saint Paul dit : « La piété est utile à tout », à plus forte raison l'est-elle dans l'apostolat.
Add this
    Les difficultés de l'apostolat au Japon

    Le prêtre, et donc le missionnaire, doit unir la science à la piété. La piété : le Saint Père vient de nous le rappeler magistralement, et si saint Paul dit : « La piété est utile à tout », à plus forte raison l'est-elle dans l'apostolat.
    Quant à la science, s'il est incontestable que le prêtre doit être instruit, il ne faudrait pas croire que ses succès apostoliques seront proportionnés à l'étendue de ses connaissances ; il ne semble pas que la Providence s'en serve comme moyen ordinaire pour convertir les âmes : elle est quelquefois l'occasion, bien rarement la cause.
    Jeunes missionnaires, nous étions partis, férus d'un arsenal scientifique, à la conquête des âmes ; nous avons eu avec les gens cultivés de multiples conversations aboutissant toujours à la question religieuse, mais, en fait de conversions, le résultat fut à peu près nul. L'homme n'aime pas s'avouer vaincu, même sur le terrain scientifique et c'est ce sentiment qui éloignait des âmes, bonnes pourtant, de la conversion que nous avions espérée. Il fallut changer de méthode.
    On dit aussi que les missionnaires devraient s'appliquer à mieux comprendre l'esprit japonais et que la déficience en ce point est une des causes de notre insuccès. Et cependant les statistiques nous apprennent que, sauf quelques exceptions, ce sont les prêtres étrangers qui ont eu, et ont encore, le plus de succès auprès des païens. Faudrait-il en conclure que les prêtres japonais comprennent moins bien la mentalité de leurs compatriotes ? Ou qu'ils sont moins fervents ou moins zélés que les missionnaires européens ? Nullement ; tout au plus peut-on penser que ces résultats sont dus aux grâces spéciales qui sont accordées ordinairement à ceux qui ont tout quitté : patrie, famille, avenir, pour se consacrer aux missions lointaines, et nous sommes assurés que, plus que personne, nos prêtres japonais vouent une profonde reconnaissance aux missionnaires qui ont travaillé à la conversion de leur pays et sont prêts à leur céder la place dès que des circonstances favorables se présenteront.
    Y a-t-il donc lieu d'être pessimiste ? Certes non. Ce qui trompe en pareille matière, c'est ce que j'appellerai la « maladie du chiffre ». On regarde le nombre des baptêmes et c'est sur cette base unique que l'on assied son jugement. C'est une erreur. Sans doute, on ne peut pas dire que les résultats de l'évangélisation au Japon sont merveilleux ; mais n'y pas, de par le monde, d'autres pays où ils le sont moins encore ? De plus, il ne faut pas juger des résultats uniquement par le nombre des chrétiens vivants : le vrai but est avant tout de peupler le ciel, pour la plus grande gloire de Dieu ; or, si l'on recherchait le nombre des baptêmes qui ont été administrés depuis 80 ans, on serait bien étonné de la quantité d'âmes japonaises auxquelles le zèle des missionnaires a procuré le salut.
    Nous reconnaissons volontiers que le chiffre annuel de nos baptêmes est peu élevé, mais l'avenir du catholicisme est surtout dans la création des cadres, dans la formation des chrétiens. Or nous croyons qu'il y a peu de pays de missions où les cadres soient si fortement organisés qu'au Japon. Si le nombre des chrétiens est modeste, celui des paroisses est proportionnellement grand, et ces cellules, qui constituent le corps de l'Eglise, sont bien organisées, avec leurs fabriciens, le denier du culte, etc., et la piété des fidèles, qui édifie les Européens de passage, montre que leur formation a été sérieuse.
    Mais notre apostolat au Japon a obtenu un résultat encore meilleur que celui-là, c'est notre bon et vaillant clergé indigène. Y a-t-il actuellement un autre pays de mission où en 60 ans on ait pu posséder un clergé indigène assez nombreux et assez instruit pour constituer un diocèse indépendant avec un évêque du pays ? N'est-ce pas un grand honneur pour les pionniers de l'évangélisation du Japon au XIXe siècle ? Et l'avenir est plein d'espoirs, car malgré le petit nombre de nos fidèles, les séminaires ont un grand nombre d'élèves. L'optimisme est donc permis et les vieilles barbes apostoliques peuvent sans émotion écouter les critiques des tard-venus, qui n'ont pas connu les immenses difficultés du début.
    Nous pourrions apporter encore d'autres raisons d'espérer : les vocations religieuses si nombreuses, les oeuvres qui se multiplient chaque jour ; la presse, dont le développement prend un essor considérable : tout cela montre la vitalité de l'Eglise au Japon. Mais revenons aux difficultés de l'apostolat.
    Nous devons dire un mot de notre situation vis-à-vis de la Constitution impériale et du Shintoïsme officiel. Assurément il n'y a pas d'incompatibilité essentielle entre le régime gouvernemental et l'Eglise Catholique, sinon l'apostolat serait impossible ; mais, faute d'efforts de compréhension réciproque, il s'est créé dans le pays un préjugé presque indéracinable, à savoir que le Christianisme va à l'encontre de la Constitution japonaise. Les ouvriers apostoliques ont donc à travailler sur un élément sinon hostile, du moins défiant, ce qui constitue, à vrai dire, une situation bien défavorable. Cet obstacle, dans un pays où le gouvernement est si fortement organisé, où le régime scolaire est surveillé de si près qu'on pourrait le donner en exemple à plus d'une nation de l'Occident, cet obstacle, dis-je, aurait pu avoir des conséquences bien plus funestes et, si le mal ne fut pas plus grand, c'est probablement que Dieu a ses desseins sur ce grand peuple appelé à une mission civilisatrice en Extrême-Orient.
    Une autre grande difficulté provient du régime familial, qui fait la force de ce pays. Le bouddhisme a pénétré les masses et les familles ont leur autel domestique ; les shintoïstes ont aussi leurs dieux lares. Un culte est rendu aux ancêtres et aux dieux lares, et la famille se tient si bien qu'il est difficile à l'un de ses membres de s'en désintéresser. Voilà pourquoi l'apostolat réussit mieux dans les grands centres, où les déracinés sont plus nombreux. A l'intérieur du pays, la modicité des résultats tient à cette fidélité, qui s'étend non seulement au dan, à la famille, mais encore à la corporation, au quartier, etc. La civilisation moderne a développé l'esprit personnel, sans quoi les conversions seraient encore plus rares.
    En outre, à cause des difficultés inhérentes à sa doctrine, la Religion Catholique trouvera toujours plus d'obstacles dans un pays païen féru de sa vieille civilisation que chez les peuples retardataires. On réussira toujours plus facilement au centre de l'Afrique qu'au Japon, où il faut être un bon apologiste pour faire admettre à un païen instruit, par exemple, la nécessité pour le Sauveur de naître en dehors de la voie commune, ou que le Christ n'est pas seulement homme, mais Dieu aussi. Que de catéchumènes ont trouvé là leur pierre d'achoppement !
    En dehors de ces difficultés intrinsèques, l'Eglise Catholique exige de ses catéchumènes l'étude de la Religion, sanctionnée par des examens. C'est un effort que les sectes protestantes n'exigent pas. Aucune secte protestante ne peut rivaliser avec nous pour le nombre des chrétiens, ni pour la multiplicité des oeuvres. C'est, du reste, une erreur de vouloir ne faire qu'un bloc de ces sectes pour nous les opposer : chacune d'elles forme une religion à part et certaines ont parfois plus d'aversion pour les sectes adverses que pour le catholicisme.
    Nous exigeons donc l'étude sérieuse du catéchisme et nous faisons passer des examens aux catéchumènes d'abord, puis aux baptisés avant la réception des sacrements d'Eucharistie, de Confirmation, etc. : mesure extrêmement utile pour assurer la persévérance des néophytes et les affermir dans la foi. Mais là la vie moderne intervient comme un obstacle formidable à notre apostolat. Non seulement il nous est impossible d'établir des catéchuménats comme en d'autres pays de mission, non seulement il nous faut enseigner un par un nos catéchumènes, mais il faut d'abord les trouver, ces catéchumènes. Or chaque administration, gênée dans ses finances, réduit au minimum le nombre de ses fonctionnaires, de sorte que les employés de préfecture, de mairie, les professeurs ou instituteurs, etc., surchargés de travail, sont au bureau ou à l'école bien après l'heure réglementaire. Souvent même ils ne sont pas libres le dimanche : où trouver le moment de les instruire ?
    La Religion demande encore l'observance du dimanche. Or ici, dans le monde ouvrier ou commerçant, cette observance est à peu près impossible ; aussi nombre de braves gens ne viennent pas demander à s'instruire, parce qu'ils savent qu'ils ne pourront pas obéir à ce précepte.
    De plus, étant donné que, pour nourrir sa population trop dense, le Japon, par un effort immense et digne d'admiration, essaie d'inonder le monde de ses produits, l'ouvrier, pour défier toute concurrence et pour gagner son maigre salaire, doit fournir une longue journée de travail. Rentrant tard chez lui, il a hâte de prendre son repas et surtout le bain qui lui procurera un sommeil réparateur, afin de recommencer le lendemain. Alors, quand trouver le temps d'instruire cet homme fatigué qui ne songe qu'à se reposer ?
    Que d'autres obstacles on pourrait citer encore : la sévérité des Commandements de Dieu, les lois du mariage avec les infidèles, le manque de liberté des élèves des écoles, le défaut de prosélytisme chez beaucoup de nouveaux chrétiens, la perte des enfants placés en apprentissage ou en service chez des païens, les déplacements des familles qui, parties loin de la paroisse de leur baptême, oublient le chemin de l'église : et la liste pourrait s'allonger.
    Depuis qu'une multitude de sectes protestantes est venue s'abattre sur le pays, les païens ne voient guère dans le Christianisme qu'un genre de bouddhisme aux multiples sectes ; aussi l'élan qui, après la Restauration impériale, avait porté nombre d'âmes vers le Catholicisme a-t-il subi un ralentissement notable et l'apostolat est devenu de plus en plus difficile.

    Une autre constatation qui s'impose, c'est que, dès qu'un missionnaire a réuni un noyau de chrétiens, il l'organise en paroisse, fonde des cercles d'étude, des confréries, célèbre les mois de Marie, du Sacré Coeur, du St Rosaire : ce sont des progrès consolants, mais dont il résulte que le missionnaire ambulant devient curé résidant, et, pendant ce temps, à une heure de chez lui, il y a un ou plusieurs villages qui ignorent son existence.
    Lorsque le missionnaire, chargé d'un district comprenant plusieurs paroisses, ne peut même accorder à toutes un dimanche par mois, il y supplée par des réunions, présidées par un catéchiste, durant lesquelles on récite les prières de la messe et l'on entend une instruction catéchistique. Par ce moyen la foi se maintient dans ces chrétientés et lorsque le prêtre y vient, presque tous les fidèles se confessent et communient.
    Après avoir ainsi résumé les principaux obstacles qui en trayent l'action -du missionnaire au Japon, quelle sera notre conclusion ? Sera ce un cri d'alarme ? Nullement. Constatant que, malgré tant de difficultés, nous sommes arrivés à mettre sur pied des centaines de chrétientés bien organisées, à tel point qu'au bout d'une soixantaine d'années seulement, Rome a pu créer un diocèse purement indigène ; constatant aussi qu'une belle phalange de prêtres japonais va s'augmentant chaque année ; enfin devant la ferveur et l'affection des cent mille chrétiens qui forment le noyau catholique de l'Empire, nous avons le droit de penser que le moment le plus dur est passé et vaillamment nous continuerons notre marche en avant vers la grande conquête !
    Un Missionnaire de Tôkyô.

    1937/17-20
    17-20
    Japon
    1937
    Aucune image