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Les deux premiers vicaires apostoliques

Les deux premiers vicaires apostoliques DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES
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    Les deux premiers vicaires apostoliques

    DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES

    Nous avons promis, dans le premier numéro de nos Annales, de publier successivement de courtes études sur le 'Séminaire de la Société des Missions Étrangères et les différentes Missions qu'elle dirige en Extrême-Orient. Nous avons tenu notre promesse pour ce qui concerne le Séminaire ; nous ne tarderons pas à présenter chacun des groupes de nos Missions. Aujourd'hui, pour répondre à un désir qui nous a été exprimé, nous voulons consacrer quelques lignes aux deux premiers vicaires apostoliques, Mgr Pallu et Mgr de La Motte Lambert, que nous avons, et à juste titre, nominés les principaux fondateurs de la Société des Missions-Étrangères.


    Notre intention n'est pas de donner une biographie de ces prélats. En reproduisant ici leurs portraits d'après cieux tableaux conservés au Séminaire de Paris, nous voulons seulement ajouter, à ce qui a été dit dans les Annales de janvier quelques notes empruntées à l'Histoire générale de notre Société (1).

    MAI-JUIN 1898. N° 3.

    François Pallu naquit à Tours en 1625. Il appartenait à une famille de robe, son père était avocat au présidial el échevin de la ville de Tours. Jeune encore, il s'était destiné à l'état ecclésiastique; nommé chanoine de Saint-Martin, il avait rempli avec une scrupuleuse fidélité les devoirs de sa dignité. On citait sa piété, on la louait :

    « Allons, disaient parfois les chrétiens de Tours en se rendant à leur église préférée, allons voir notre saint petit chanoine. »

    De bonne heure, il était venu étudier à Paris; son intelligence lumineuse' et hardie, la précision de ses vues, la largeur de ses conceptions provoquaient l'étonnement et l'admiration de ses amis.

    « Vous êtes prédestiné, » lui disaient-ils quelquefois.

    A quoi donc? Répondait il en souriant; à être religieux ou à mourir chanoine. »

    Et son regard se tournait vers Dieu, sans interroger l'avenir glorieux prédit par l'amitié.

    Caractère vigoureux, mais de cette vigueur particulière aux hommes d'élite, qui emploient plus volontiers la douceur que la force, il préférait tourner les obstacles plutôt que de les briser.

    La bonté, cette séduisante qualité que Bossuet nomme si bien l'empreinte divine, animait les riches dispositions de son esprit. Pour secourir et consoler la souffrance, François Pallu donnait son temps et son or; plus encore, il faisait ce don de soi-même que les malheureux sentent si bien et qui les, console si vite.

    Un jour, allant en pèlerinage, il rencontre un vieillard dont les haillons couvrent à peine la nudité ; il s'approche : « Tenez, mon ami dit-il, avec un gracieux sourire, en mettant son manteau sur les épaules du pauvre, vous serez beaucoup mieux ainsi. »

    (1) Histoire générale de la Société des Missions Etrangères, par Adrien Launay, 3 vol. in-8° (Librairie Téqui, Paris). Ouvrage couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques.

    L'exemple de saint Martin avait porté fruit, et le chanoine donnait le manteau tout entier. Dans le pays de Touraine, on l'avait surnommé l'avocat des mendiants.

    Né en 1624, dans le diocèse de Lisieux, Pierre de la Motte Lambert appartenait, comme Pallu, à une famille de magistrats. Orphelin de bonne heure et maître d'une fortune considérable, il n'avait vu dans cette liberté qu'une facilité plus grande pour faire le bien. A vingt-deux ans, conseiller à la cour des aides de Rouen, chaque jour il communiait et faisait deux heures de méditation, il jeûnait plusieurs fois par semaine; mais le caractère distinctif de sa vertu était l'amour des humiliations qu'il satisfaisait par des abaissements quelquefois étranges, sans souci du monde et de ses jugements.

    Invité un jour à assister au mariage d'un de ses amis, il partit le. matin; non loin de la ville, son cheval effrayé le jeta dans un fossé; ses vêtements sont couverts de boue, son chapeau perdu; une inspiration le saisit, il ira dans cet état à la cérémonie; il se hâte et arrive à l'heure fixée.

    On le regarde, on s'étonne, à peine, ose-t-on le recors naître ; au lieu du magistrat correct Glue l'on attendait, qui donc se présentait? La journée fut rude, lui-même l'a dit; il y connut, dans toute sa plénitude, la fortifiante, mais très amère saveur de l'humiliation.

    Peu de temps après, une besace sur les épaules, un bâton à la main, il était à Rennes; pendant toute une journée, il parcourut les rues de la ville en demandant l'aumône; le soir, il avait reçu un denier qu'il conserva longtemps avec un soin jaloux, comme le témoin aimé des mépris et des outrages endurés.

    Le magistrat valait le chrétien. Jurisconsulte habile et dialecticien redoutable, il savait rendre objection pour objection, texte pour texte et mêlait à son argumentation qui allait droit au but, une nuance de subtilité parfois difficile à saisir et propre à déconcerter les adversaires les plus vigoureux.

    Cependant, au milieu des dossiers et des procès, il aspirait à un genre de vie différent, qu'il suppliait Dieu de lui faire connaître ; il suivait tous les mouvements (le la grâce, mais sans avoir aucun pressentiment de sa véritable vocation, semblable à ces marins qui voguent sur les flots d'un Océan inexploré à la recherche d'un port où ils puissent jeter l'ancre.

    Le sacerdoce lui apparut enfin comme le but suprême, il vendit sa charge et fut ordonné prêtre à Coutances. Bientôt après, nommé directeur de l'hôpital général de Rouen dont la situation financière était très difficile, il prit résolument la charge. Étudier le budget, disséquer les comptes, refaire les liquidations, sonder le fond des caisses et parfois conduire devant la justice des débiteurs récalcitrants, telle fut sa tâche; il s'en acquitta avec honneur.

    Tels étaient les deux hommes que la Providence destinait à concourir le plus efficacement à la fondation d'une Société dont le but serait de travailler uniquement à l'extension du royaume de Dieu parmi les infidèles. Avant d'être nommés vicaires apostoliques, Pallu et de La Motte Lambert se connaissaient déjà. Plusieurs fois ils s'étaient rencontrés, à Paris, où tous deux faisaient partie d'une petite association, composée de jeunes gens, ecclésiastiques et laïques, et placée d'une façon spéciale, sous la protection de la sainte Vierge. Mais, à partir de 1658, époque à laquelle ils furent nommés, François Pallu évêque d'Héliopolis, Pierre de La Motte-Lambert évêque de Béryte, et tous deux vicaires apostoliques dans les Missions de Chine et les pays voisins, ces deux hommes demeurent inséparables.

    Pendant plus de vingt ans, ils apparaissent tous les deux combattant pour la même cause, se défendant contre les mêmes ennemis, se soutenant dans les mêmes périls, supportant d'immenses fatigues, organisant en vicariats aposta ligues les missions d'Extrême-Orient, créant un solide clergé indigène en Cochinchine et au Tonkin, travaillant enfin pour la France en même temps que pour l'Église.

    Mais si le rôle de ces deux premiers évêques fut unique dans son but, il fut double dans son action.

    Ensemble ils sollicitèrent et obtinrent la nomination d'évêques: ensemble ils préparèrent l'établissement du séminaire et choisirent les premiers directeurs ; mais ensuite Mgr Pallu eut la plus grande part clans l'organisation de la Société.

    Il se fit le premier professeur des futurs missionnaires; il travailla à instituer des associations de charité, soutien du Séminaire et des Missions; il donna aux directeurs de nombreux conseils sur leurs fonctions, sur la formation des aspirants à l'apostolat, sur l'établissement d'une procure à Rome; il installa, sur la route (le France en Chine, des maisons de correspondance pour faciliter les relations, garantir l'expédition des ressources, resserrer les liens entre le Séminaire de Paris et les vicariats apostoliques. Malgré ses répugnances, il entreprit de longs voyages pour exposer à Louis XIV et à la France entière les besoins matériels des missions, pour faire connaître au Souverain Pontife et aux congrégations romaines leurs besoins spirituels, pour obtenir de Rome les décrets, les brefs et les bulles nécessaires à la juridiction des vicaires apostoliques, aux travaux des missionnaires, à la lutte contre les Portugais qui voyaient dans la création -des évêques in partibus infidelium une atteinte aux prérogatives 41u Patronage du Portugal dans les pays de l'Extrême-Orient conquis et à conquérir sur les infidèles.

    Pendant ce temps, Mgr de La Motte-Lambert, plus entièrement mêlé à la vie des missions, les organisait sur place. Il passa du Siam au Tonkin, du Tonkin en Cochinchine, consacrant des prêtres, recevant les voeux des catéchistes, donnant aux vierges le voile des épouses du Christ, formant les paroisses et les districts, soutenant ses missionnaires en contact avec les Portugais qui les conduisaient dans les prisons de Goa ou déchaînaient contre eux les chrétiens.

    En un mot, ces deux hommes se complétaient; si l'un eût manqué, l'autre eût senti vaciller sa force. Sans Mgr de La Motte-Lambert, que seraient devenues les missions pendant les longues absences de Mgr Pallu? Et le premier aurait-il pu soutenir les attaques des Portugais et diriger les missions, sans l'appui que le second lui assurait à Rome?

    Mgr de La Motte-Lambert mourut à Juthia, alors capitale du royaume de Siam, le 15 juin 1679; il était âgé de cinquante-cinq ans.

    Pendant sa carrière apostolique, comme l'écrivait Mgr Pallu, il eut pour adversaires les Portugais, les Hollandais, les Anglais et plusieurs autres personnes de qualité, Maures, Chinois et Siamois, qu'il surmonta, sans jamais les offenser.

    En face de la mort, tous les dissentiments se turent, toutes les haines s'apaisèrent; amis et ennemis s'unirent dans un même sentiment de respect et d'admiration pour l'homme si fort et si humble, qu'aucune attaque n'avait vaincu.

    Catholiques, protestants et païens s'assemblèrent autour de son cercueil.

    Français, Anglais, Hollandais, Portugais, Japonais assistèrent à ses funérailles. Le roi de Siam s'y fit représenter par ses principaux officiers.

    Dès qu'ils apprirent la funèbre nouvelle, les chrétiens de la Cochinchine et du Tonkin s'imposèrent un jeûne de neuf jours, payant par des prières et des pénitences le tribut de leur reconnaissance et de leur filial amour.

    Cinq ans plus tard, le 29 octobre 1684, le compagnon de ses travaux, l'associé de sa gloire, Mgr Pallu expirait à Mo-yang, dans la province du Fo-kien, en Chine, entre les bras de M. Maigrot, comme lui membre de notre Société. Un religieux dominicain assista seul avec le prêtre français aux funérailles du premier des évêques des Missions-Étrangères.

    Le corps fut déposé près du village de Mo-yang, dans un lieu connu des chrétiens sous le nom de la Sainte-Montagne; il y repose encore, entouré des restes vénérés d'évêques et de missionnaires, attendant le jour du suprême réveil et de l'éclatante glorification.

    Gardé pendant cent soixante ans par les prêtres indigènes et par les membres (le la Société des Missions-Étrangères qui se succédèrent dans la petite paroisse de Hing-hoa proche de la Sainte-Montagne, le tombeau de Mgr Pallu est aujourd'hui sous la protection des religieux de l'ordre de Saint-Dominique; et la seule consolation de nos missionnaires qui, du pont de leur navire, aperçoivent les rivages du Fo-kien, est de le saluer d'un souvenir, d'un regret et d'une prière. L'un d'eux, cependant, M. Delamarre, a eu la joie, en 1836, (le s'agenouiller sur cette tombe dont il fit, en la quittant, la description suivante :

    « C'est une simple pierre de deux pieds et demi montée verticalement sur un amas de briques ; derrière et dans une cavité creusée dans le flanc de la montagne repose le cercueil, recouvert par des briques en forme de dôme. En avant est une enceinte circulaire aussi en briques, qui peut avoir trois pieds de rayon. »

    Ruiné par le temps, ce tombeau a été restauré, il y a quelques années, par les soins des directeurs du Séminaire de Paris, heureux de pouvoir donner cette marque de leur filiale vénération à la mémoire du grand et saint évêque (1).
    (1) Histoire générale de la Société, t. I, passim.
    1898/99-104
    99-104
    France
    1898
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