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Les deux premiers apôtres du Laos Mgr Prodhomme et M. Guégo 1

Les deux premiers apôtres du Laos Mgr Prodhomme et M. Guégo Mgr PRODHOMME (Constant Jean-Baptiste), né à Gorron (Mayenne) le 23 janvier 1849. Entré laïque au Séminaire des Missions Étrangères le 7 septembre 1871. Prêtre le 30 mai 1874. Parti pour le Siam le 1er juillet 1874. Provicaire en 1887. Vicaire Apostolique en 1913. Mort à Nongseng le 20 août 1920.
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    Les deux premiers apôtres du Laos
    Mgr Prodhomme et M. Guégo

    Mgr PRODHOMME (Constant Jean-Baptiste), né à Gorron (Mayenne) le 23 janvier 1849. Entré laïque au Séminaire des Missions Étrangères le 7 septembre 1871. Prêtre le 30 mai 1874. Parti pour le Siam le 1er juillet 1874. Provicaire en 1887. Vicaire Apostolique en 1913. Mort à Nongseng le 20 août 1920.
    M. GUÉGO (François Marie Xavier), né à Lanfains (Côtes-du-Nord) le 19 avril 1855. Entré laïque au Séminaire des Missions Étrangères le 12 septembre 1876. Prêtre le 20 septembre 1879. Parti pour le Siam le 29 octobre 1879. Mort à Nongseng le 29 mars 1918.

    ***

    Au cimetière de Nongseng reposent l'un près de l'autre les deux fondateurs de la Mission du Laos : Mer Constant Prodhomme et M. François-Xavier Guégo.
    Pendant près de quarante ans ils ont vécu la même vie apostolique, partagé les mêmes travaux, connu les mêmes souffrances, mis en commun leurs efforts et leurs peines, les yeux fixés sur le même idéal et le même but à atteindre : la conquête du Laos à l'Évangile. Ensemble, peut-on dire, ils sont tombés sur le même 'champ d'honneur de l'apostolat. Il est donc logique, il est juste de leur consacrer une même notice, et de leur appliquer ce que la légende du bréviaire nous fait lire des sept Fondateurs Servites : Quos anus veroe fraternitatis ac religionis amor in vita sociaverat, unum pariter demortuos contexit sepulcrum, canaque populi veneratio consecuta est.
    Constant Prodhomme appartenait à une de ces familles patriarcales qui sont la richesse d'un diocèse et la force d'un pays. 11 fut l'aîné de 13 enfants. Un de ses frères, Jean, fut missionnaire en Cochinchine Occidentale pendant près de 10 ans et mourut en 1887; un autre, Louis, est missionnaire au Cambodge; une de ses soeurs est religieuse; une de ses tantes est morte au Carmel.

    Cela suffit pour nous faire entrevoir ce que dut être l'influence de cette école, la plus importante de toutes, l'école de la famille, sur l'éducation de notre futur missionnaire. C'est là que les premiers exemples et les premières expériences de la vie durent se graver dans sa mémoire. Sa qualité d'aîné dut le faire participer de bonne heure aux soucis et aux charges de la famille, et c'est dans l'exercice de ces devoirs qu'il faut chercher les germes vigoureux de cet esprit d'initiative, de ce sens pratique des choses, de cette endurance et des autres qualités naturelles qui devaient trouver un développement si merveilleux dans le vaste champ de son apostolat.

    ***

    Afin de rester dans les limites tracées à cette courte notice, il paraît nécessaire d'omettre la genèse et les progrès de sa vocation durant les années de collège et de séminaire, pour arriver, sans autre transition, aux travaux apostoliques qui donnent à Mgr Constant Prodhomme une place à part dans la galerie des grands missionnaires de la Société.
    Il arriva au Siam dans la première quinzaine d'août 1874. L'année 1875 s'écoule pour lui dans l'étude, opiniâtre de la langue siamoise, à la procure de la Mission durant les premiers mois, au séminaire ensuite, où il est, envoyé comme professeur. Sans doute, l'enseignement dut avoir pour lui peu de charmes, et sûrement n'avait jamais été l'objet de ses rêves. Dès 1876, il est envoyé en district à Juthia, sous la direction de M. Perraux. C'est là qu'il va prendre son premier élan vers ce Laos que la Providence lui fait entrevoir à l'horizon lointain, au delà des immenses forêts qui l'en séparent.
    Au nord-est de Juthia, jusqu'à 50 kilomètres au delà, dans la direction de Khorat, centre important de commerce au Laos, se trouvent des chrétiens dispersés, brebis plus ou moins errantes et égarées. C'est vers elles que M. Prod homme va exercer son zèle, et ses premières sollicitudes seront celles du Bon Pasteur de l'Evangile. Elles le conduisent jusqu'à la lisière du Dongphajaphai « la forêt du prince du feu », comme l'appellent les Siamois, avec ce titre de « phaja » qu'ils donnent aux grands mandarins et à tout ce qu'ils redoutent. C'est qu'elle recèle un ennemi encore plus redoutable que le tigre : la fièvre, et la fièvre pernicieuse entre toutes, la fièvre des bois, comme on l'appelle au Siam.
    Là, au pied du contrefort qui sépare la vallée du Ménam du haut plateau du Laos proprement dit, M. Prodhomme parcourt les villages laotiens, inscrit des catéchumènes, prêche, instruit, baptise; il réunit ses convertis autour de la petite église qu'il élève pour eux, église pauvre, comme les pauvres ressources dont il dispose. Huakeng est le nom de ce premier poste, premier jalon planté sur cette route qui le conduira plus tard au coeur même du Laos.
    Cette conquête assurée, il en entreprend une autre plus difficile. Il pénètre dans la forêt et va planter un second jalon 50 kilomètres plus loin, à Khokkitun, où il n'est qu'à une quarantaine de kilomètres de Khorat. Les difficultés sont inouïes ; mais dans cette oeuvre qui est h réalisation de tous ses rêves d'aspirant, il se jette à « corps perdu », et jamais expression ne fut plus juste. Au début de 1880, autour de ces trois postes, 2 à 300 néophytes sont groupés: mais le missionnaire, tel un soldat blessé, doit regagner Bangkok, le corps épuisé, exsangue, à tel point que le docteur le déclare perdu et ne lui donne que quelques mois de vie.
    Le médecin du corps ignorait les ressources de cette âme à l'énergie de fer et maîtresse du corps qu'elle domine. Notre malade se retire à Chantabun, résolu à ne pas mourir « selon la formule ». Il se constitue son propre médecin. Ses ordonnances ne sont pas compliquées : émétique et quinine, quinine et émétique. Laissons-le pendant quelques mois à cette villégiature relative de Chantabun, jusqu'au jour où, de retour à Bangkok, le médecin qui l'avait condamné ne veut pas le reconnaître et finalement le déclare guéri.

    ***

    A Bangkok, venait d'arriver un jeune missionnaire précédé de sa réputation d'aspirant modèle : M. Xavier Guégo.
    François Marie Xavier Guégo était né en 1855. Cette année même son père mourait. Son oncle maternel, M. Lebarbu, curé de Jeufosse au diocèse de Versailles, lui donna les premières leçons de latin et le dirigea vers le sacerdoce, comme il avait dirigé son frère Mathurin, dont les exploits apostoliques sont demeurés légendaires au Siam : Mathurin mourut à Bangkok le 1er octobre1897, après plus de trente ans de labeurs. Une soeur des deux missionnaires, Agathe, est religieuse de Saint-Paul de Chartres au Japon. M. Guégo appartenait donc aussi, comme Mgr Prodhomme, à une de ces familles chrétiennes auxquelles l'Esprit de Dieu fait entendre ses divins appels.
    Xavier Guégo, qu'on n'appela plus que le P. Xavier pour le distinguer de son aîné, arriva à Bangkok en décembre 1879. Dès les premiers jours, chez son frère Mathurin, à Huaphai, il put prendre un avant-goût des charmes de la vie active. Un mois après, quand il revint à Bangkok, enthousiaste et ravi par cette première vision de l'existence apostolique, il se mit avec une ténacité toute bretonne à l'étude de la langue siamoise, et dès la fin de 1880, il pouvait être jugé apte à entrer en campagne.

    ***

    La maladie de M. Prodhomme aurait pu faire croire à l'échec de son entreprise sur le Laos. Cet échec n'était qu'apparent et il était providentiel. Il avait amené Mgr Vey, homme pratique et de grande expérience, à cette conclusion : que vouloir entreprendre l'évangélisation du Laos par les régions limitrophes, insalubres et peu habitées, c'était vouer ses missionnaires à une mort à peu près certaine, et pour des résultats précaires ne répondant pas aux sacrifices imposés. Un plan plus hardi et plus sûr devait être adopté. Cette immense région laotienne, qui faisait partie du Vicariat apostolique du Siam, mesure plus de 600 kilomètres de l'ouest à l'est, et 900 du nord au sud. Elle est arrosée par un grand fleuve, le Mékong, et par de nombreux affluents. C'est sur ces rives plus salubres que sont agglomérés les villages laotiens réunis en provinces ayant à leur tête un gouvernement. N'est-ce pas là qu'il faut choisir le centre de l'évangélisation? Le grand mérite de Mgr Vey dans la fondation de la Mission du Laos aura été d'avoir conçu ou adopté ce plan.
    A cette date, 1880, le moment n'est-il pas venu de le réaliser? Les Annales de la Propagation de la Foi relatent les succès de M. Fiot dans le Laos tonkinois, et les heureuses dispositions des peuplades laotiennes. Entre temps, un prince laotien d'Oubone, venu à Bangkok pour traiter des affaires de sa province, donne à Mgr Vey les renseignements les plus utiles qui confirment ses espoirs de succès. C'est à Oubone même, à plus de 500 kilomètres de Bangkok, que les missionnaires iront d'abord planter la Croix. Mais où trouver ces missionnaires de choix?
    L'esprit rempli de ces projets, Mgr Vey, en décembre de cette même année 1880, fait un voyage à Chantahun et le P. Xavier l'accompagne. Quelle n'est pas leur surprise à la vue de M. Prodhomme, non pas convalescent, mais guéri, vigoureux et florissant de santé! La Providence a aplani les obstacles : le premier apôtre du Laos ne peut être que M. Prodhomme. On se concerte; le plan de Monseigneur est exposé et les décisions sont prises. M. Prodhomme accepte le coeur débordant de joie, et le P. Xavier sera son compagnon. Aussitôt après les fêtes de Noël, Monseigneur rentre à Bangkok avec ses deux missionnaires, et, le 1er janvier 1881, ceux-ci s'agenouillent aux pieds de leur évêque qui les bénit et ils se mettent en route. Les préparatifs n'ont duré que quatre ou cinq jours.
    Les faits parlent d'eux-mêmes : les oeuvres de Dieu sont modestes dans leurs commencements. M. Prodhomme ne pouvait pas ne pas prévoir les difficultés nombreuses qu'il devait rencontrer. La pensée lui vint, il le dit dans les notes qu'il a laissées, de la faiblesse de ses ressources... Le P. Xavier était plein d'ardeur, certes, mais c'était encore un conscrit, dépourvu de toute accoutumance à la fatigue, à la langue, et surtout au climat. Ne serait-il pas, au cours de ce voyage dans l'inconnu, moins un aide qu'une cause de soucis? Mais chez M. Prodhomme aucune hésitation n'était possible, aucun obstacle n'était insurmontable, aucune crainte ne paraissait fondée, lorsque dans la ferveur de ses méditations et de ses prières il pouvait évoquer cette parole, créatrice des grands dévouements : Dieu le veut!

    ***

    Plus riches de bénédictions que de secours humains, nos deux messagers de la Bonne Nouvelle remontent le Ménam sur une petite barque siamoise, et arrivent à cette première étape que nous connaissons déjà : Huakeng. Le bonheur des chrétiens qui revoient leur Père est de courte durée et les larmes succèdent à la joie, quand ils voient la caravane qui s'organise pour un si long voyage. M. Prodhomme loue quelques boeufs qui seront chargés des objets les plus indispensables. Il équipe deux chevaux pour le P. Xavier et pour lui, deux autres pour les domestiques. Les voies de communication qu'ils vont suivre dans la forêt ne sont que des pistes de piétons ou de chevaux. A Khorat, sur le haut du plateau, où les chars ont tracé aussi des sentiers, il achètera trois ou quatre boeufs attelés à ces petits chars laotiens qui peuvent être démontés et portés à dos d'homme dans les passes plus difficiles.
    Après mille aventures pleines d'intérêt, mais qui n'entrent pas dans le cadre de cette notice, la caravane arrive au but qui lui est assigné, à Oubone, le dimanche de Quasimodo, 24 avril 1881.
    Cette date est importante. Elle marque la prise de possession par le laboureur, du champ sur lequel il doit jeter ses semailles. Avec l'autorisation du gouverneur, nos missionnaires s'installent dans une sorte de hangar public, commun à tous les voyageurs. Dans un coin, un autel de fortune est élevé pour le Saint Sacrifice. Dans cette nouvelle crèche de Bethléem, des bergers fidèles ne viennent pas; mais la curiosité attire les habitants, grands et petits, riches et pauvres. M. Prodhomme, plus expérimenté clans la langue siamoise dont il connaît toutes les nuances et qui est la langue officielle du pays, leur jette à pleines mains la divine semence.

    ***

    Les événements allaient le lancer dans une lutte dont l'issue devait établir sa renommée et donner les premières recrues à cette Eglise naissante. A l'époque où nous sommes, des bandes de Birmans, porteurs d'écrits signés de l'autorité anglaise pour le commerce des boeufs et des chevaux, se livraient au commerce plus lucratif connu sous le nom de « traite des esclaves ». Armés jusqu'aux dents, ils parcouraient les provinces éloignées sur les limites alors peu déterminées du Tonkin et du Laos, enlevaient des villages entiers, ou se faisaient les entremetteurs des gouverneurs laotiens de ces provinces qui exerçaient eux-mêmes ces brigandages. Ils venaient ensuite vendre leur butin dans les gros centres du Laos. Une famille de 18 personnes, victime de ces razzias, était vendue à Oubone même, quelques jours après l'arrivée des missionnaires.
    Un mandarin, pratique et roué, prétextant de l'illégalité de ce commerce, exigeait à son profit, sans bourse délier, la livraison de l'une de ces victimes. Le Birman eut l'audace de se réclamer de la protection de M. Prodhomme. A cette nouvelle, celui-ci bondit, court au marché, flétrit de ses accents les plus incisifs et les plus indignés ce commerce de brigands réprouvé par Dieu et défendu par la loi. Il exige des sanctions et demande aux mandarins, représentants du roi et gardiens de la loi dans leurs provinces, que cette famille de 18 personnes soit laissée libre de s'installer où bon lui semblera. Cette demande ainsi formulée ne pouvait pas être refusée. Cette famille, dépaysée et redoutant de nouvelles embûches, vint s'installer sous la protection de ses libérateurs. Tels furent les premiers catéchumènes qui peuplèrent le berceau de l'Eglise du Laos.
    Cet événement fut comme le premier coup de bistouri qui délivra la région de cette plaie de l'esclavage. Mais il fut le prélude d'une lutte ouverte avec les Birmans, qui voyaient à brève échéance leur triste commerce anéanti, et d'une lutte sourde et plus redoutable avec les mandarins, qui sentaient dans les missionnaires des témoins gênants de leurs actes. Les uns et les autres s'employèrent à les intimider, les Birmans par des menaces, les mandarins par la calomnie. Des menaces, M. Prodhomme, que la peur n'ébranla jamais, eut bientôt raison. Dans cette lutte d'intimidation, sans coup férir, les Birmans perdirent courage les premiers et ils abandonnèrent la partie. Les calomnies furent plus tenaces; mais des juges furent envoyés de Bangkok, et les plaidoiries de M. Prodhomme mirent à mal ses accusateurs.

    ***

    Cependant la renommée des missionnaires s'étendait de village en village. Les catéchumènes ne tardèrent pas à affluer. Le hangar public qui servait d'abri provisoire ne pouvait plus suffire. Les missionnaires demandèrent au gouvernement d'Oubone de vouloir bien fixer un endroit où ils pourraient s'installer, eux et leurs catéchumènes; La demande fut accordée avec un empressement qui cachait un piège.
    Aux abords de la ville se trouvait un terrain marécageux, funeste à tous ceux qui avaient cherché à y fixer leur demeure. La rumeur publique le disait hanter par toutes les classes des génies malfaisants. C'est ce terrain du diable que les mandarins offrirent aux missionnaires, dans le secret espoir que fièvre et choléra accompliraient leur oeuvre. Sans hésitation, on se met immédiatement au travail. On défriche, on draine, on nivelle le terrain ; on élève une très modeste chapelle et un presbytère plus modeste encore, et tout autour les familles viennent s'installer. L'Eglise d'Oubone est désormais fondée, et l'influence des missionnaires s'accroît de leur puissance sur les mauvais génies.
    C'est un succès important dans un pays où le bouddhisme tourne pratiquement au fétichisme. C'est ici que commence le véritable rôle de M. Xavier Guégo, rôle essentiel à la fécondité de l'oeuvre dont M. Prodhomme est le principal artisan. Constant Prodhomme fut la tête qui dirige, qui choisit les matériaux et les amène à pied d'oeuvre. Xavier Guégo fut l'ouvrier qui façonne, qui polit, dispose les divers matériaux pour en former l'assise solide de la Mission. Dans une famille, le père est la tête qui gouverne; la mère est le coeur qui a aussi sa part de gouvernement, et dont l'influence est capitale dans cette fonction qui assure la prospérité du foyer : l'éducation des enfants. Tel fut le rôle de ces deux grands missionnaires; et dans l'histoire de la fondation de la Mission du Laos, leurs noms sont inséparables comme le furent leurs travaux.
    Les premiers enfants de l'Église naissante du Laos, réunis autour du presbytère d'Oubone, n'étaient donc que de pauvres esclaves tout imprégnés de ce paganisme qui n'inspire qu'un sentiment : la crainte, incapable de susciter une idée du Créateur dans l'intelligence et une affection dans le coeur. Il fallait ouvrir leurs yeux aux premières lueurs de la foi, affermir cette foi par un enseignement solide, et les amener peu à peu à la pratique des vertus chrétiennes. A cette oeuvre, le Xavier voua toutes les ressources de son zèle, la ferveur de ses prières, les mérites de ses mortifications, et les qualités merveilleuses de catéchiste dont il était doué. Tous les jours, à Oubone, il faisait trois ou quatre catéchismes, présidait aux prières en commun, observait, surveillait, soulageait toutes les misères et des âmes et des corps, en un mot, se donnait tout à tous, comme une mère se donne à ses enfants. Si parfois M. Prodhomme, au retour d'une randonnée, devait administrer à un délinquant un médicament un peu amer, le P. Xavier y ajoutait le sucre qui en facilite l'absorption et en assure l'effet.

    ***

    Nous sommes en novembre de cette année 1881. Les finances et les vivres s'épuisent. Il faut d'ailleurs retourner à Bangkok pour rendre compte à Mgr Vey des résultats acquis. Tous les deux devraient effectuer ce retour selon les instructions de leur évêque. Mais les loups entourent la bergerie. Les marchands d'esclaves n'ont pas encore abandonné la partie. Que vont devenir les brebis pendant l'absence des deux pasteurs? Le P. Xavier n'hésite pas : il restera. Cette solitude, qu'aucun règlement ne peut éviter dans les périodes de persécution, ou dans des circonstances exceptionnelles comme celle-ci, il l'accepte volontairement ; car M. Prodhomme ne veut pas lui imposer cette épreuve qui, quoique volontaire, ne fut pas moins pénible.
    Tandis que M. Prodhomme, voyageur infatigable, reprend plein d'inquiétude le chemin de Bangkok, le P. Xavier continue seul l'oeuvre de fondation. La bourse dont il dispose ne contient plus que 180 francs. « Mon ordinaire n'était pas trop succulent, écrit-il à cette époque. Je le rognais encore pour pouvoir donner un peu de ragoût à mes nouveaux venus. Je me suis mis complètement au régime laotien... Les premières bouchées descendaient difficilement, mais je fermais les yeux pour ne rien voir. A la guerre comme à la guerre, me disais-je, pour m'encourager. Une fois mon curé de retour de Bangkok, eh bien ! On améliorera le menu... Mais les confitures laotiennes ne passaient pas. J'avais la fièvre intermittente : elle a duré un mois... Grâce à ces économies, j'ai pu nourrir tous mes pauvres ; et quand M. Prodhomme est arrivé, il me restait 15 francs ». Et il terminait cette lettre, qu'il faudrait citer tout entière, par le refrain de Mgr Retord : « Vive la joie quand même! »
    De retour de Bangkok avec un prêtre indigène et quelques ressources pécuniaires, M. Prodhomme fixa une règle qu'il avait eu le temps de méditer durant le voyage. Il voulut qu'on donnât au poste d'Oubone un fondement solide, afin de servir de modèle aux fondations qui s'annonçaient nombreuses. Les catéchumènes ne seraient admis au baptême que munis d'une instruction religieuse proportionnée sans doute à leur âge et à leurs facultés, mais solide et bien constatée, et donnant surtout par une vie déjà chrétienne des gages de leur persévérance. Aussi les premiers baptêmes, au nombre de 15, ne furent-ils administrés, croyons-nous, que le 1er novembre 1882.
    (A suivre.)

    1922/64-73
    64-73
    Laos
    1922
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