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    Les développements

    Je passe sur les difficultés de tout genre, mais ordinaires à toute installation définitive, que dut surmonter la petite Communauté à son début. Tout était à bâtir, ou plutôt à rebâtir, car les constructions du petit-séminaire, laissées à l'oeuvre des catéchistes, n'étaient que provisoires, et devaient être transportés sur un terrain plus élevé et plus salubre, à quelque distance de là. Aux embarras des constructions vint s'ajouter la maladie, car le béribéri, qui avait motivé la suppression du petit-séminaire d'An duc avait fait aussi des victimes chez les catéchistes. Le béribéri est une maladie assez mystérieuse, qui se manifeste par une enflure progressive de tout le corps à partir des membres inférieurs, et gagne peu à peu la région du coeur. Cette maladie est assez commune dans tous les pays où l'on mange du riz, dans tout l'Extrême-Orient par conséquent. Les Japonais, dit-on, la guérissent en nourrissant le malade avec du pain, à l'exclusion de tout autre aliment. Dans nos régions, c'est surtout dans les agglomérations d'individus vivant ensemble, par exemple dans les hôpitaux, les prisons, et aussi les communautés que le fléau, car c'en est un, fait ses ravages ; aussi ajoute-t on aux causes indiquées ci-dessus une cause morale, une sorte de marasme qui envahit certains tempéraments plus lymphatiques que d'autres et plus réfractaires à la vie commune. Or l'Annamite est toujours un peu nomade ; il aime la variété dans les occupations, les voyages, les changements de tout genre. Quoi qu'il en soit, le remède efficace en pareil cas est la dispersion de la communauté pour un temps plus ou moins long. A An-duc, la reconstruction de la maison sur un terrain élevé et bien sec, isolé du village et à l'abri de l'envahissement de la marée, mit un terme, heureusement, à la maladie.

    De plus, toute oeuvre qui se présente sous une forme nouvelle, jusqu'alors inusitée, basée sur des moyens de l'ordre surnaturel plus que sur des moyens d'ordre naturel, excite la défiance de beaucoup, la réserve de tous, et l'opposition de quelques-uns ; enfin la défection, pour des motifs divers de trois catéchistes, deux ans après leur prise d'habit, affligea la communauté autant que la mort édifiante d'un autre l'édifia et le consola. Ceux qui partirent étaient ce qu'on appelle des dao moi, enfants de parents païens ; leur départ n'étonna personne ; leur peu de piété et desprit de soumission faisait pressentir ce qui arriva ; les hésitations que j'avais éprouvées avant de les admettre au rang de catéchistes ne furent que trop justifiées par cet événement. Dans les années suivantes la colonie de Cai-nhum vint se réunir à An-duc et le chiffre des catéchistes monta à 14 profès, auxquels s'adjoignirent peu à peu des novices, qui actuellement sont au nombre de huit. Ce qui distingue extérieurement ces derniers, c'est le port de la soutanelle qui remplace l'habit long des profès ; les profès ont de plus un crucifix agrafé au côté droit de leur habit, tous portent des souliers, car en Annam ceux qui ont une dignité quelconque portent, pour la plupart, des souliers, si bien que certains notables des villages trouvant gênant de les porter les font prendre à la main par un inférieur qui marche derrière eux ; ainsi le principe reste sauf.

    Mais la grande différence est dans la profession des trois voeux que font les catéchistes proprement dits ; les novices ne sont admis à faire ces voeux qu'en particulier, comme les fidèles dans le monde, et pour un temps très limité, tandis que les catéchistes profès les font d'année en année, extérieurement parlant du moins. Faut-il entrer dans des détails sur ce dernier sujet ? Personne ne conteste l'utilité de ces engagements, qui sont institués par l'Eglise pour fixer la volonté dans le bien ; pourvu que l'on suive les règles de la prudence, ils deviennent une sauvegarde pour le catéchiste, une garantie morale de persévérance et de stabilité pour l'Institut. Mais quelles sont les règles de prudence à suivre ? Elles sont multiples et regardent l'admission des sujets dans la maison tout d'abord la formation la teneur des voeux et les moyens qui en assurent le contrôle et aident à les accomplir dans la suite.

    Pour être admis, il faut, être né de parents, qui pratiquent le christianisme avant leur mariage ; on exige que lés parents aient bonne réputation et pratiquent les devoirs de la religion, que l'enfant ait au moins 17 ans : les admettre avant cet âge c'est se mettre dans l'impossibilité d'exiger ce qui suit, c'est-à-dire : le désir de servir Dieu hors du monde, d'assurer son salut, ce qui suppose aine certaine disposition à la piété, un esprit, de foi plus prononcé que chez le reste des chrétiens ; de fait les sujets qui ont le mieux réussi sont ceux qui élevés chez eux dans la campagne, habitués à travailler, ignorants des nouveautés de la vie moderne qui gâtent tant d'Annamites, ont vécu jusqu'à 17 ans sous l'oeil de leurs parents, dans la simplicité et l'obéissance ; il y a encore de ces vieilles familles annamites mais qu'elles deviennent rares ! Dans ces familles on peut trouver un jeune homme, ce qu'on appelle un « bon enfant » qui outre les qualités déjà énumérées ci-dessus a un jugement peut-être lent, mais solide, un caractère porté à la soumission, n'ayant d'initiative que dans les choses de son ressort, n'extravaguant pas, ne réfléchissant pas trop sur lui, serviable, ayant l'épiderme un peu dur, pouvant supporter une gronderie sans trop s'émouvoir, sans garder rancune.

    Quelle formation recevra-t-il ? Un tel sujet peut-être généralement formé en trois ans. Possédant déjà la lecture et l'écriture et le catéchisme, avec la connaissance de quelques caractères chinois, il apprendra l'Histoire sainte, le catéchisme expliqué, s'entretiendra dans le goût des caractères chinois, s'exercera à faire des narrations, des lettres dans sa langue maternelle, et peu à peu il étudiera les livres de controverse, et se formera à exposer, à expliquer la doctrine, à réfuter des objections, à aider le prêtre dans l'administration des sacrements. A la fin de son stage, il fera l'école aux enfants de la paroisse à certains moments et dès lors il pourra s'exercer, aller au dehors chez un Père ou avec un catéchiser plus ancien. Au point de vue spirituel on l'a formé à une piété solide qui tient dans peu de principes : estime des exercices de piété, fuite de l'esprit mondain, pratique de la pauvreté, de l'obéissance par l'exactitude au règlement, le retranchement de tout ce qui sent le luxe ou simplement l'amour des inutilités dans les vêtements et objets à sou usage ; pas d'étoffe brillante, pas de savon parfumé, pas d'huile de senteur, pas d'habits repassés et de cols amidonnés, cela étant ici réputé fashionable ; enfin réforme du caractère : susceptibilité, égoïsme, rancune, légèreté, conversation peu châtiée ou exubérante, rien n'est à négliger ; il faut surtout corriger les défauts qui choquent extérieurement, c'est capital toujours et partout, mais principalement ici où on les forme à vivre au milieu du monde. Voilà en abrégé ce qui concerne la formation.

    Venons-en maintenant aux voeux, ce grand épouvantail du monde actuel.... ils sont faits pour un an au plus, pour moins de temps, au jugement du confesseur qui peut, au besoin, restreindre les obligations, toujours révocables à la volonté du supérieur, si ce dernier le juge bon ; le voeu de pauvreté défend, outre toute atteinte au septième commandement, le commerce et toute opération tendant à rémunération, par exemple prêt à intérêt, élevage un peu considérable du bétail ; il ne défend pas de demander et de recevoir, mais il oblige à demander permission ou à avertir le supérieur par après. Le voeu d'obéissance oblige à aller, à rester dans le district assigné, à demeurer avec le compagnon donné, sans s'en séparer quand les supérieurs ordonnent de vivre à deux. Pour le voeu de chasteté son obligation est claire. Si l'on a lu attentivement ce qui précède sur l'admission et la formation, et que l'on considère le peu de rigueur de ces obligations, on comprend que leur observation soit très abordable pour un Annamite et partant très avantageuse. « Ah ! Père, m'écrivent-ils quelquefois, heureusement que j'ai fait voeu, cela me retient et m'évite bien des hésitations, bien des tentations ».

    Voici d'ailleurs les moyens qui assurent la fidélité d'une part, le contrôle de l'autre ; outre les exercices de piété dont les principaux sont avec le chapelet et l'examen, la méditation, la lecture spirituelle, la récitation du petit office, la confession et la communion au moins tous les quinze jours ; tous les mois il y a correspondance avec le supérieur par l'envoi d'un compte rendu analogue à celui de l'oeuvre apostolique pour les prêtres de France ; de plus ils reçoivent la visite du Père ou viennent le voir vers le milieu du temps de séjour en chrétienté ; or ils demeurent quatre mois en chrétienté. Les deux premiers mois environ de chaque semestre se passent à la communauté. Avec ces moyens qui se surajoutent à la surveillance du missionnaire, ces jeunes gens ont tous les secours suffisants pour se maintenir ; d'ailleurs, ils sont généralement changés de poste tous les ans ; de plus les Annamites voyagent et causent beaucoup ; ces circonstances et d'autres peuvent être considérées comme autant de secours providentiels pour nos enfants.

    Au retour des chrétientés, pendant le séjour qu'ils font à la communauté, les catéchistes partagent leur temps entre les exercices spirituels, l'étude, quelques récréations et le travail manuel. Ce travail manuel consiste à cultiver et à embellir le jardin, occupation agréable et utile à la fois, car les légumes venues à maturité paraissent ensuite sur leur table. A ce travail s'en joignent quelques autres : le découpage du bois et la menuiserie en occupent deux ou trois, la reliure a la préférence de plusieurs, et ils arrivent vite à relier très convenablement leurs livres de chant ; quelques autres s'occupent à transcrire des recettes de médecine, ils en ont de singulières, que le P. Clair, dans son remarquable travail sur la médecine annamite, pourra mentionner quand il fera une prochaine édition. Citons-en : un de nos élèves par suite d'un accident survenu dans son enfance (la foudre est tombée à quelques pas de lui) a une disposition à des commotions nerveuses qui amèneraient facilement le délire ; mais il lui suffit de prendre de temps à autre le remède suivant pour lequel du reste il n'a aucune répugnance : on broie des vers de terre, les plus visqueux qu'on puisse trouver, de façon à en faire une bouillie, on en exprime le jus, et celte boisson prise telle qu'elle rafraîchit le sang et dissipe tout commencement d'indisposition. Ne vous réeriez pas, chers lecteurs ; il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et cette potion fait le pendant au sirop d'escargots qui orne les vitrines de pharmacies d'Europe.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1905. N° 47.

    Mais revenons au travail manuel : le moulage des statues est une opération dans laquelle bon nombre de ces jeunes gens réussit assez bien, et en chrétienté ils occupent leurs loisirs à orner les oratoires de crucifix, de madones, de représentations de la crèche : enfant Jésus, bergers, rois mages, qui imitent d'assez près la pose et le coloris des modèles venus d'Europe. Enfin tous savent repriser une chaussette, coudre une pièce à un pantalon, et leur supérieur met à contribution leur savoir faire sur ce point. Deux d'entre eux sont assez experts dans l'art de broder ; le conopée et l'antipendium qui ornent l'autel aux jours de fête sont dus à leur travail paient et industrieux.

    En fait de travaux manuels, le « Soldat » mériterait le premier rang. C'est un excellent catéchiste, mais original de toutes pièces. Au sortir du petit séminaire il a voulu s'engager dans les tirailleurs annamites ; après ses trois ans de service ayant appris qu'il y avait une. Communauté de catéchistes, il a demandé à s'y consacrer à Dieu. On dirait, à le voir, un conscrit français : allure du soldat, franchise et brusquerie du troupier, vivacité, mais aussi obéissance sans réplique ; tel est son caractère et il le garde. Toujours occupé, mais à des travaux originaux, il répare des montres, les démonte, les remonte, s'ingénie et réussit à tirer parti de tout ; toujours de bonne humeur et mettant même dans ses exercices de piété, quelque chose de militaire. C'est un type unique parmi les Annamites ; j'avoue que son tempérament un peu brusque l'empêcherait de réussir peut-être en petite chrétienté, où il faut patienter et dissimuler beaucoup de choses, mais comme professeur à la Communauté on catéchiste dans une vieille chrétienté il réussit très bien.

    Après le militaire, le civil, pour faire la contre-partie. Voici un autre type du catéchiste et du bon, car je ne cite que des bons : appelons-le « le fils du Maire ». Les enfants dont le père remplit quelques fonctions importantes dans le village, et celle de Maire en est une, ont généralement dans toute leur personne quelque chose qui les distingue des autres. Celui dont je parle, encore jeune, il a 24 ans, catéchiste depuis quatre ans, a dans son maintien, dans son langage et dans ses procédés, une distinction peu ordinaire ; au premier abord on croirait qu'il pose mais ceux qui le connaissent voient bien vite que c'est inné chez lui. Sans dédaigner le petit bagage de politesse européenne que tout Annamite portant souliers et fréquentant les Européens doit posséder, il tient aux us et coutumes de son pays. Allez chez lui, dans la chrétienté où il est envoyé : il est assis, parle doucement, mais à jet continu, tranquillement comme un homme de 40 ans, dans un style très correct ; son interlocuteur est il inconvenant, il ne relève point son impolitesse, il continue de parler comme si de rien n'était. Il a un mouchoir, mais il ne s'en sert pas ; de temps en temps il se lève, va vers un coin de la maison et se mouche « à l'annamite » avec le pouce et l'index, tout en continuant de causer. Le thème de la conversation est naturellement la religion qu'il expose d'une façon intéressante. Ses confrères aux vacances s'amusent beaucoup de lui et il le prend très bien ; avec les Pères il est très serviable, mais aussi très discret, très réservé. Bien des fois j'ai mis à contribution sa connaissance des affaires « publiques ». Si, dans le poste éloigné où il enseigne, les lettres n'arrivent pas à destination, il sait comment s'y prendre pour faire entendre poliment aux notables de veiller sur le service de la poste, et découvrir à qui incombe la responsabilité. Un catéchumène ayant été accusé à faux d'un délit assez grave et cité devant le Procureur, notre catéchiste se porta comme témoin, avec la permission du missionnaire, et malgré les efforts de la partie adverse, réussit par sa bonne tenue et ses déclarations nettes et précises, agrémentées de quelques bribes de français, à obtenir gain de cause pour son protégé.

    Une autre fois, un mauvais garnement, tandis que le catéchiste allait passer « un pont de singe » se présente de l'autre côté du ruisseau et fait mine de vouloir faire reculer le catéchiste pour passer. L'opération du passage des ponts faits d'un unique tronc d'aréquier, peut donner lieu à des assauts de politesse, ici c'était le contraire. Que faire dans la circonstance pour ne point « perdre la face » ? Un prédécesseur du catéchiste dans le même cas avait jadis bousculé dans le ruisseau un voyou du même genre, peut-être le même ; mais le procédé répugnait à celui-ci ; il recula, l'invita poliment à passer, puis le mena non pas chez les derniers des notables dont il n'aurait rien obtenu, mais chez l'un des deux ou trois plus grands dignitaires, et il fit infliger une punition, séance tenante, au malheureux qui, tout honteux, jura qu'on ne l'y reprendrait plus.

    Quand les catéchistes sont à la maison, ils se divertissent parfois d'une façon instructive ; plusieurs d'entre eux s'entendent et représentent une réunion de notables de village ; pendant la réunion où l'on cause d'affaires, un catéchiste nouvellement arrivé dans l'endroit, se présente etc., Quel que soit le rôle qu'on donne au jeune catéchiste il s'en tire à merveille. Il arriva qu'une fois on donna dans une séance un cas de savoir faire ou politesse annamite. La scène représentait un catéchiste dans une modeste paillotte ; un chef de canton en barque apprenant qu'un catéchiste se trouve dans l'endroit où il passe, monte sur la berge et se présente. Il est reçu très poliment par le « fils du maire ». Tout-à-coup surviennent deux individus mal éduqués, et se croyant tout permis parce qu'ils sont au service d'un grand personnage ; ils entrent dans la chambre, avisent la théière et les tasses placées sur la table, auprès de laquelle sont assis le catéchiste et son hôte, et se versent à boire, impolitesse des plus graves. Que faire ? Sans se troubler le catéchiste appelle son petit domestique et lui dit : « Chauffe du thé et sers à boire à ces deux messieurs ! » Les deux individus confus s'en allèrent de suite, pendant que le chef de canton se levant pria le catéchiste de l'excuser pour ce manque de savoir-vivre commis par ses domestiques.








    1905/303-308
    303-308
    Vietnam
    1905
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