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Les curiosités de Begur

VARIÉTÉS Les curiosités de Begur Samedi dernier, le soleil se coucha sur Bangalore comme à l'ordinaire, comme à l'ordinaire les ombres de la nuit s'étendirent rapidement sur la ville, et les étoiles brillèrent au ciel avec leur splendeur accoutumée. On aurait dit qu'il ne s'était rien passé de nouveau. Et pourtant, j'avais quitté la ville de Bangalore ! Il faut croire décidément que si je mourais, le monde n'en serait pas ébranlé.
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    VARIÉTÉS

    Les curiosités de Begur

    Samedi dernier, le soleil se coucha sur Bangalore comme à l'ordinaire, comme à l'ordinaire les ombres de la nuit s'étendirent rapidement sur la ville, et les étoiles brillèrent au ciel avec leur splendeur accoutumée. On aurait dit qu'il ne s'était rien passé de nouveau. Et pourtant, j'avais quitté la ville de Bangalore ! Il faut croire décidément que si je mourais, le monde n'en serait pas ébranlé.
    A trois heures de l'après-midi, j'étais parti avec Monseigneur, qui se rendait à Begur pour y donner la confirmation. Begur est un petit village en partie chrétien, situé à huit ou neuf milles d'ici. Notre carrosse est une voiture à deux roues traînée par une paire de boeufs blancs. Nous tâchons de nous y installer tant bien que mal, ou plutôt de nous établir solidement au milieu des paquets et des couvertures, en prévision des chocs que nous aurions à subir. Car on a beau être dans la voiture à boeufs de Monseigneur, avec Sa Grandeur elle-même ; les lois physiques n'en suivent pas moins leur cours, et si le malheureux véhicule perd son centre de gravité les infortunés voyageurs ne peuvent le conserver. Bien qu'il fit chaud, nous avions de l'air. La première heure, les boeufs parcoururent environ six milles, près de dix kilomètres. Rirez-vous maintenant de vos rois fainéants !
    Nous suivons la grande route pendant sept milles environ elle est bordée d'arbres, dont les branches, en se rejoignant, forment un berceau de verdure qui protège le voyageur contre la trop grande ardeur du soleil (quand il y a des feuilles). Ici et là quelques ornières vous font donner de la tète contre les parois de la voiture pour vous rappeler à la réalité, si vous aviez la tentation de vous endormir. Tout à coup nous nous arrêtons, je me penche par la portière et j'aperçois de nombreux Indiens venus à notre rencontre, et bientôt au milieu des vivats et des fusées nous arrivons à Begur.
    Les chrétiens se pressent autour de l'évêque qui les interroge, leur donne des avis, distribue des croix et des médailles.
    Tout à coup il m'appelle : « Venez voir, me dit-il, quelque chose de curieux ».
    Je m'approche et j'aperçois, parmi les quémandeurs, un homme qui avait deux pouces à chaque main, c'est-à-dire que le pouce à partir du milieu se divisait en deux et formait deux doigts distincts.
    Dans l'après-midi, un certain nombre de païens viennent faire des cadeaux à Monseigneur. Nous asseyons sous la véranda, on nous passe suivant l'usage du pays une guirlande de fleurs odoriférantes autour du cou, et on dépose aux pieds de l'évêque des oranges, des bananes, des noix de coco, des sucreries, et de plus, huit belles pommes qu'on aurait dit cueillies en France, dans notre jardin. Vous êtes surpris, sans doute ? Je le fus bien aussi. Ce fruit est assez rare dans l'Inde. Bangalore est peut-être le seul endroit où l'on en trouve, aussi elles se vendent presque leur poids d'argent. Entre parenthèses, elles étaient très bonnes.
    Mais la principale curiosité de Begur, ce nest ni les hommes à deux pouces, ni les pommes rivales de celles du paradis terrestre, ce sont les peintures murales, exécutées dans l'église par un Indien qu'on fit venir de loin. Les seuls personnages qui y figurent sont des anges ; les uns encensent, les autres s'inclinent en priant à la façon des laboureurs qui récitent l'angélus de Millet, mais ce sont des anges d'une espèce remarquable. Ils portent de magnifiques bottes, qui leur montent jusqu'aux genoux, si noires et si brillantes qu'il semble qu'on vient de les cirer. Sans doute le calcul de l'artiste fut celui-ci : « On ne doit pas leur laisser les jambes nues comme des Indiens, cela n'est pas convenable ; les Européens portent des souliers ; évidemment les anges doivent au moins avoir des bottes ». Les Indiens trouvent cela splendide, et l'artiste croit s'être surpassé. Dans tous les cas, ses anges sont devenus légendaires.
    L. F.

    1899/123-124
    123-124
    Inde
    1899
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