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Les cris de la Rue à Mandalay

Les cris de la Rue À Mandalay Il me souvient d'avoir eu entre les mains, vers l'âge de 15 ans, un livre intitulé « Les Cris de Paris ». Ce joli volume, richement relié et doré sur tranche, retraçait, et même mis en musique, les cris des marchands ambulants des quatre saisons. Ce souvenir me revient à la mémoire en pensant aux cris de nos vendeurs de Mandalay, cris que je voudrais non pas mettre en musique : n'est pas musicien qui veut, mais décrire aussi fidèlement que possible pour le lecteur curieux des coutumes d'un pays lointain et peu connu.
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    Les cris de la Rue

    À Mandalay

    Il me souvient d'avoir eu entre les mains, vers l'âge de 15 ans, un livre intitulé « Les Cris de Paris ». Ce joli volume, richement relié et doré sur tranche, retraçait, et même mis en musique, les cris des marchands ambulants des quatre saisons. Ce souvenir me revient à la mémoire en pensant aux cris de nos vendeurs de Mandalay, cris que je voudrais non pas mettre en musique : n'est pas musicien qui veut, mais décrire aussi fidèlement que possible pour le lecteur curieux des coutumes d'un pays lointain et peu connu.
    A Mandalay donc, la première voix qui, au point du jour, vient nous tirer de notre sommeil est la voix forte, puissante, prolongée, trémolo, d u muezzin, qui, du haut de son minaret, appelle à la prière les croyants de Mahomet ; mais les notes gaies de l'Angélus s'envolent presque en même temps des clochers catholiques.
    Peu après, une voix nasillarde se fait entendre : « Pé ! Pé ! ». C'est la marchande de pois cuits, qui, son panier sur la tête, vient d'un pas alerte nous rappeler qu'il faut aussi nourrir le corps.
    Vers la même heure passe le vendeur de galettes. C'est un Indien qui, tout en mâchonnant sa chique de bétel, annonce d'une voix rauque et gutturale son « Nan-bya-tyo » ; il prononce mal le birman et les gens rient, mais il n'en continue pas moins son chemin d'un pas pressé, un bâtonnet à la main pour chasser les mouches qui, elles aussi, voudraient bien goûter à ses « chapatis », comme il les appelle dans sa langue.
    « Pan ! Pan ! » Des fleurs, qui veut des fleurs ? Ah ! Les fleurs, ce que la Birmane les aime ! Elle les achète soit pour orner sa belle chevelure noire, soit pour placer à la maison devant l'image de Bouddha, soit pour aller les offrir au dieu de la pagode.
    D'une voix basse, brève et saccadée, le marchand d'huile à friture jette aussi sa note : « Hsi ! hsi ! ». De son vase il la verse dans une écaille de tortue qui lui sert de mesure et la vide, avec un entonnoir en fer blanc, dans les bouteilles qu'on lui présente.
    « Pan-o ! Pan-o !» crie à tue-tête un coolie indien qui, trottinant, balance ses pots à fleurs dans des filets en corde ou des paniers suspendus aux extrémités du bambou qu'il porte sur l'épaule. Il les vend pour le compte de quelque potier.
    « Mishé ! Mis-hé ! » Chante d'un ton faible et pleurard le Chinois qui vend du vermicelle. Il est midi ; les ouvriers, le ventre creux, font la sieste : ils vont pouvoir se payer à bon marché le plat qu'ils aiment. Avec précaution, car il ne faut rien casser ni rien perdre, le roué Fils du Ciel dépose sa lourde cuisine ambulante, qui ressemble fort à un garde-manger ; il sort des bols, y verse du vermicelle, puis, soulevant le couvercle de la marmite, puise dans le liquide bouillant deux ou trois cuillerées de « curry », quelques morceaux de viande de porc ou de poule, y exprime le jus d'un citron, saupoudre le tout d'une ou deux pincées de piment pilé, vous offre des bâtonnets ou de courtes cuillers ad hoc, et vous voilà servi. Je vous recommande, ami lecteur, si vous venez un jour en Birmanie, de ne pas quitter le pays sans vous être fait servir par le Chinois du coin de la rue un bon plat de « khau-swe », comme l'appellent les Birmans. Ceux-ci ont également leur « mondi », mais il est beaucoup plus lourd, indigeste et préparé différemment.
    Un soleil de plomb, une chaleur accablante. Dans l'air des vapeurs de fournaise. Tout sommeille, tout dort. Soudain résonne le son d'une clochette secouée à tour de bras : « Yé-gué-mon » ice-cream pour ceux qui ne connaissent pas le birman, s'époumone à répéter un Indien à barbe noire. Et d'un seau de zinc contenant un réfrigérant des plus primitifs, il tire des boulettes de glace, y fixe une paille pour les tenir à la main et les porter à la bouche, les asperge d'eau sucrée rougie, et l'on se dispute ce rafraîchissement qui ne réussit pas à étancher la soif.
    Le vendeur de « kyanye » ou de jus de canne à sucre appelle aussi les clients à l'aide d'une sonnette : en leur présence, au moyen d'un pressoir assez perfectionné, il exprime de ce grand roseau tout le jus qu'il contient et, dans un verre d'une propreté douteuse, il les set illico. Il véhicule à la main de place en place, montée sur une voiturette, la machine qui est son gagne-pain, et il fait de bonnes journées.
    La nuit venue, c'est une bonne vieille qui, sa lanterne à la main, cherche, sur un ton de complainte, à exciter la pitié des passants pour leur vendre ses « pé-myit » avant de rentrer chez elle et prendre un repos bien gagné.
    Les derniers sons que l'on entend dans le lointain à moins que la fête ne soit à votre porte, et alors quelle avalanche de bruit ! sont ceux d'un orchestre birman, qui, jusque bien avant dans la nuit, tantôt forts, tantôt modérés, ne cesseront de nous rappeler que nous sommes bien au pays du rire, du plaisir et de la vie facile.
    A. Darne,
    Missionnaire de Mandalay.

    1936/76-79
    76-79
    Myanmar
    1936
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