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Les conversions au Lazaret de Hanoi

TONKIN OCCIDENTAL Les conversions au Lazaret de Hanoi LETTRE DE M. DROUET Missionnaire apostolique.
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    TONKIN OCCIDENTAL

    Les conversions au Lazaret de Hanoi

    LETTRE DE M. DROUET
    Missionnaire apostolique.

    Le fait le plus caractéristique de l'année 1910 a été le choléra. C'est vers le 20 avril qu'il a fait son apparition dans la ville. Dès le 24, le Lazaret, ouvert depuis 2 jours, comptait une dizaine de décès. Depuis lors, jusqu'au mois de juillet, il y eut de nouvelles entrées tous les jours. J'ai déjà vu bien des épidémies à Hanoi : le choléra en 1885 ; la peste aux mois de juillet et d'août de la même année ; le choléra qui reparut en 1899 et en 1906 ; la variole fait bien tous les ans des victimes, mais jamais aucune épidémie n'avait duré si longtemps et frappé autant d'hommes. Le mal a été très répandu. Il a exercé ses ravages dans presque toutes les provinces du Tonkin, plus ou moins longtemps, et dans certains villages avec plus ou moins de violence. Il serait intéressant de connaître exactement le nombre des décès dans tout le Tonkin. Il a atteint le chiffre élevé de 12 à 15 mille, dit-on. La ville de Hanoi seule compte plus de 2.000 victimes.
    Je vais donner maintenant quelques détails sur l'apostolat au Lazaret, où, grâces à Dieu, j'ai pu faire une bonne moisson d'âmes.
    Sans difficulté, j'ai pu confesser tous les chrétiens qui y sont entrés pendant ces deux mois et donner l'Extrême Onction à un 20e des mourants. Beaucoup de païens ont reçu le baptême et la plupart avec des dispositions rassurantes. Si quelques malades, trop abattus ou trop ignorants, ne donnaient pas toute satisfaction, d'autre part, j'ai rencontré de nombreux païens qui avaient étudié le catéchisme quelque temps, ou lu des livres de religion et fréquenté quelque église, ou étaient en relation avec des chrétiens, travaillant dans le même atelier, dans la même usine, sur le même chantier, prenant leurs repas ensemble : ceux-là ont reçu le baptême avec des dispositions très bonnes.
    A ce sujet j'ai rait une comparaison avec les temps passés. Autrefois il y a 20, 15, 10 ans, même moins, je ne trouvais jamais ou presque jamais un païen qui eut même une vague connaissance de la religion. Aujourd'hui ce n'est plus la même chose : on rencontre assez souvent des païens qui ont une teinte de religion ou en ont une connaissance presque suffisante pour leur faire apprécier et désirer le baptême. Cette heureuse modification s'accentuera avantageusement, espérons-le par l'étude du français et des petites brochures que nous donnons aux jeunes étudiants.
    En revoyant mon cahier de notes, toujours au sujet du Lazaret, je remarque deux choses importantes : c'est le nombre des baptêmes à l'article de la mort et le triste état des malades. Pendant une vingtaine de jours les entrées se comptaient par 7, 8, puis par 10, 12, 15 et 20, et les décès, par 8, 10, 12. 15 chaque jour, sans compter les cas nombreux en ville et d'autres malades emportés en cachette à la campagne. Un jour, en revenant du Lazaret, j'ai croisé 5 cercueils sortis du même quartier. Pendant le mois de mai, j'ai eu des baptêmes de païens mourants, tous les jours, 2, 4, 6 et jusqu'à 8 par jour. Le 3 mai, j'ai baptisé 8 mourants ; le 10 j'en ai baptisé 4, et donné l'Extrême Onction à 3 chrétiens. Beaucoup ont certainement trouvé au Lazaret la porte du ciel. Une fois de plus encore, j'ai constaté que les malheureux, les pauvres sont les plus faciles à convertir, ils sont souvent choisis de Dieu. Un jour je trouve deux femmes, des anciennes chrétiennes, très malades, mais l'âme était encore plus malade que le corps ; aussitôt qu'elles me voient, elles demandent à se confesser et à recevoir les derniers sacrements. Comme elles étaient heureuses d'avoir pu se réconcilier avec Dieu! D'autres malheureux, qui avaient également trop couru le monde pour amasser de la vertu, m'accueillent avec joie et avec confiance. Les malades sont si faciles à ramener à Dieu ! Aucun chrétien annamite ne refuse les secours de la religion. Un jour, je n'avais pas l'intention de faire de visite au Lazaret dans la soirée, j'y étais allé le matin et n'avais rien remarqué qui nécessitât une contre-visite. Cependant je m'y rendis, intérieurement poussé et comme par acquit de conscience. J'arrive juste à temps pour baptiser 3 mourants bien disposés, que je n'aurais pas trouvés vivants le lendemain ; et parmi ceux-là une femme, entrée depuis 6 jours, qui avait refusé le baptême. La voyant plus mal je m'approche de son lit, la recouvre et lui propose timidement le baptême. « Oui », me dit-elle en joignant les mains. La veille j'avais vu un jeune homme de 30 ans, bel homme, membré comme un hercule, mais tellement abattu que je le croyais sans connaissance. Un infirmier m'assure qu'il n'est pas chrétien et lui a refusé le baptême. Je l'interroge et sa réponse me donne la certitude qu'il n'est pas chrétien, mais rien de positif pour le baptême : il était si faible! Je lui parle à l'oreille et il semble m'écouter. Je le laisse un instant pour aller confesser un chrétien, auquel je dis d'offrir ses souffrances pour la conversion de son voisin. Je retourne ensuite au lit de ce mourant qui semblait m'échapper. Je lui dis encore à l'oreille. « Si tu me comprends et si tu veux le baptême, joins les mains ». Aussitôt ses deux grands bras décharnés se lèvent et il essaye de joindre les mains : je le baptise. La Providence en a conduit plus d'un dans cet établissement pour leur procurer le salut. Des gens qui avaient toujours souffert et beaucoup peiné, des personnes honnêtes, des hommes qui avaient commencé à étudier la religion, mais pour une raison ou un prétexte quelconque avaient cessé trop tôt ; je les ai rencontrés là... Eux qui auraient pu mourir dix fois pour une sur les chemins, dans leurs villages, au milieu des païens, ils viennent échouer à côté d'un prêtre qui les baptise... admirons la Providence ! Entre autres, ce païen qui m'appelle lui-même pendant que j'exhortais son voisin : « Père, me dit-il, venez vite sauver mon âme ». Etonné, je m'approche et lui demande sil est chrétien. « Non, me répondit-il, mais j'ai un peu étudié la doctrine ». Une sueur froide perlait déjà sur son front. Après une courte exhortation bien reçue et bien comprise, je le baptise. Je remarque aussitôt une vraie satisfaction chez lui et j'en éprouvai une douce consolation.
    Ne sachant que faire pour consoler ces malheureux, et entretenir en eux jusqu'au dernier moment des sentiments chrétiens ou une pensée surnaturelle, je suggérais à plusieurs de répéter une invocation à la Sainte Vierge. Il m'est arrivé souvent de les entendre redire cette invocation plusieurs fois, un, deux et trois jours après. J'espère que la Sainte Vierge leur en aura tenu compte. Comme à cette malheureuse femme, née X... âgée de 38 ans, qui avait, pendant 6 ou 7 jours refusé de m'écouter ; sans malice, je crois, mais en réalité, elle faisait tout pour m'éloigner d'elle par l'incorrection de sa tenue, la saleté repoussante de son lit et l'indécence de ses gestes. Les infirmiers, gens pas gênés pourtant, en étaient eux-mêmes indignés. J'avais donc renoncé à la convertir. Un mieux de quelques jours m'avait presque éloigné d'elle. Mais une rechute la met vite aux portes du tombeau. La voyant définitivement perdue je m'approche de son grabat (en ramassant le mieux possible mes habits) et je lui renouvelle mes offres du baptême. Quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre prononcer de suite un bon « Oui » ! « Deo gratias, dis-je, certainement Dieu veut la sauver... et moi aussi !» Elle a encore vécu 2 jours après son baptême. Mais quelle souffrance, quel état, quel squelette. Au total j'ai baptisé 154 mourants.

    1911/14-17
    14-17
    Vietnam
    1911
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