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Les carians de Tavay et de Mergui

BIRMANIE MÉRIDIONALE Les carians de Tavay et de Mergui LETTRE DE M. RIOUFFREYT Missionnaire apostolique.
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    BIRMANIE MÉRIDIONALE

    Les carians de Tavay et de Mergui

    LETTRE DE M. RIOUFFREYT

    Missionnaire apostolique.

    Les districts de Tavay et de Mergui, étant devenus célèbres pour leur incomparable richesse minière, attirent des quatre coins du globe capitaux et aventuriers. Certains font fortune, d'autres se ruinent et s'en vont. Malgré ce mouvement de va-et-vient, nôs chrétientés, dans ces localités, ne subissent pas de transformation importante. C'est que dans le monde des mineurs on ne s'occupe guère de religion, ni même bien souvent des vertus naturelles. Seule la soif de l'or tourmente ces hommes, A. Victoria Point j'ai obtenu un terrain pour la construction de la chapelle. Ce terrain est au bord de la mer, dans le plus beau site de la localité. Le gouvernement a hésité longtemps à le céder ; enfin il vient de se décider. Nous aurons ainsi dressé la croix sur la côte de Ténassérim, mais aussi longtemps qu'il n'y aura qu'un seul missionnaire européen sur cette côte, les chrétientés ne pourront pas s'attendre à être visitées très souvent. Si je puis disposer de ressources suffisantes, la chapelle de Kadai sera reconstruite après les pluies. Elle menace de s'effondrer et les chrétiens osent à peine s'y assembler.
    Le missionnaire en résidence à Kadai, pour peu qu'il fût observateur, serait certainement mieux que tout autre en état de saisir sur le vif le vrai fond du caractère carian. Dans le reste de la Basse Birmanie, les Carians vivent depuis longtemps en contact avec les Birmans et les Talaings. Leurs anciens usages, leurs coutumes ancestrales se sont de ce fait considérablement modifiés. On a exploité ces pauvres gens de bien des façons, on leur a fait sentir qu'ils appartiennent à une race inférieure, et c'est sans doute à ces causes qu'est due leur apparence réservée et timide. Dans ces parages, sur les montagnes et dans la grande forêt où ils se croient chez eux, ils sont autrement indépendants. Leur vraie nature se développe et se manifeste plus librement. Dans leurs rapports avec les Birmans et les étrangers, ils se montrent encore craintifs, mais entre eux ils ne se croient tenus à aucune restriction. Ce serait le cas de reposer la fameuse question : « La civilisation a-t-elle contribué à corrompre ou épurer les mœurs ? » Selon J.-J. Rousseau, la nature a fait l'homme heureux et bon, mais la société le déprave et le rend misérable. Les Carians de Kadai se tiennent le plus possible à l'écart de la société ; ils se plaignent pourtant de n'être pas heureux, et assurément ils sont fort misérables. C'est cependant dans cet état qu'il est intéressant de les observer, car là seulement on trouve le vrai Carian.
    Avec les Carians il faut se garder des illusions enthousiastes, comme des exagérations dénigrantes. Loin d'eux, on est porté à poétiser la vie de ces enfants de la forêt. Près d'eux, on s'aperçoit vite qu'ils sont égoïstes et flâneurs, sans volonté, ni énergie pour aucun devoir, in capables même de faire leur fonction de chef de famille. On en rencontre un bon nombre qui, en pleine force, quittent femme et enfants, pour s'en aller vivre aux dépens des autres. Ils s'abandonnent à toutes les impulsions de leur nature et ne savent résister ni à leur désirs, ni à leur plaisir. Leur caractère présente pourtant de bons côtés : ainsi quand on les compare au reste des Orientaux, leur égoïsme semble plus spontané ; le calcul n'en est peut-être pas entièrement absent, mais leur gaucherie le dépasse et le couvre. Si leur nature a des instincts de confiance et de sympathie, ils seront capables de préférer leurs sympathies à leurs intérêts. Aucun devoir ne les retient quand ils n'aiment pas ; aucun intérêt, quand ils aiment.
    J'ai élevé à Kadai un certain nombre de Carians, venus dans l'espoir d'avoir du meilleur riz et de plus beaux habits que chez eux. Ce n'est qu'après de nombreux avis et réprimandes que leurs actes de désobéissance leur valaient une légère correction ; mais aussitôt qu'ils l'avaient reçue, ils s'échappaient dans la forêt et je ne les revoyais plus.
    Quand un Carian meurt, on le roule dans une natte et on le recouvre de deux pieds de terre. Un ou deux ans plus tard, selon les instructions et les besoins du médecin sorcier, le plus proche parent du défunt va prendre les ossements, les met dans une châsse suspendue au pilier central d'une hutte construite pour l'occasion, et le festin commence. Comme le nombre de mois devant s'écouler entre la mort et la collecte des os n'est pas calculé sur le temps nécessaire à la décomposition complète, les ossements dans la châsse ont souvent l'air d'un cadavre dépecé. Après de copieuses libations, les parents et les invités assis en cercle voient entrer la veuve du défunt, ou, si elle est morte, sa fille aînée. Elle apporte un récipient quelconque, plein de riz cuit, qu'elle dépose au pied du pilier supportant la châsse. Après que, par un fil, le sorcier a mis en communication les ossements et le riz, elle rend hommage au défunt, fait des voeux pour lui, l'invoque, le supplie de venir prendre part à la fête et manger le riz qu'elle lui a préparé. Contrairement ou conformément à son attente, le défunt ne venant pas manger son riz, elle se met à pousser des gémissements, des cris de douleur et de désespoir. Les assistants, échauffés par la boisson, se joignent à elle dans un sabbat infernal. Les sauts, les clameurs ne cessent que lorsque tout le monde est essoufflé. Deux ou trois jours durant, les invités se gorgent de boisson et de riz. Les jeunes gens et les jeunes filles recherchent particulièrement ce genre de fête et y viennent de très loin. Sous la direction d'un vieux et d'une vieille, ce sont entre eux des chants poétiques sur des thèmes d'amour, leurs thèmes préférés, le tout accompagné de danses barbares, de maintes grivoiseries et propos stupides. La fête prend fin en même temps que la provision de boisson.

    1918/538-540
    538-540
    Birmanie
    1918
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