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Les carians de Birmanie

Les carians de Birmanie
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    Les carians de Birmanie
    Les Carians sont une branche de la race mongole qu'on ne trouve guère qu'en Birmanie et dans une partie limitrophe du Siam. D'après leurs vieilles traditions ils seraient venus du nord ou nord-est de la Birmanie et ils prétendent y avoir précédé les Birmans qui, eux, seraient descendus du Thibet et ont donné leur nom au pays. Les autochtones seraient probablement les Négritos ou négril-les dont on trouve les restes aux îles Andamans et dans quelques parties sauvages de la péninsule malaise. Les Birmans sont maintenant la race dominante mais il leur a fallu batailler longtemps contre les Mons ou Talaings venus des Indes. Ceux-ci sont actuellement assimilés aux Birmans et leur langue n'est plus guère connue de la plupart d'entre eux.
    D'après le recensement de 1921, les Birmans sont au nombre de 8 millions et demi. Les Carians qui comprennent plusieurs tribus, légèrement différentes l'une de l'autre par le langage, forment un total de 1.220.000 hommes. Les Shans ou Tai qui occupent la partie nord-est du pays, sont un peu plus d'un million.
    A cause de leur timidité naturelle et aussi des persécutions qu'i's eurent à subir de la part des Birmans, qui les regardent comme des hommes d'une race inférieure, les Carians sont restés longtemps cachés dans les forêts et sur les montagnes, et ce n'est que depuis un temps relativement récent qu'ils ont entrepris la culture du riz en rizières permanentes dans les plaines. Les vieilles histoires, legs des ancêtres, que l'on raconte encore à la veillée, ne font mention que de la culture primitive telle qu'elle se pratiquait autrefois. Maintenant encore, dans le district de Papun où je travaille depuis sept ans à fonder une nouvelle Mission, district très montagneux, couvert de forêts et peuplé presque exclusivement de Carians, ceux-ci ont gardé leurs vieilles habitudes, pour la bonne raison qu'il n'y a presque pas de terrain plat se prêtant à la culture permanente du riz. Pendant la saison sèche, en février et mars, on coupe la forêt, à flanc de colline, environ un hectare ou un hectare et demi par famille, et on laisse sécher pendant un mois. S'il y a de gros arbres on se contente de les ébrancher. Dans le courant d'avril on met le feu au moment le plus chaud de la journée, vers les deux heures de l'après-midi. Ensuite on entasse et on brûle-tout ce qui n'a pas été consumé par le premier feu, de manière à faire place nette. Aux premières pluies, vers le milieu de mai, on sème le riz. Pour cela les hommes s'arment d'un long bambou, faisant ressort, au bout duquel ils ont ajusté une petite houlette en fer, et font rapidement en marchant de petits trous distants l'un de l'autre d'environ une coudée, sur toute l'étendue déblayée. Les femmes et les enfants suivent et jettent quelques grains de riz dans chaque trou.
    Il est nécessaire d'opérer de cette façon autrement la semence serait emportée par l'eau des premiers orages. Pendant la saison des pluies deux sarclages, quelquefois trois, doivent être faits pour enlever les herbes et surtout les nouvelles pousses qui sortent partout des souches des arbres coupés. La moisson se fait à la faucille. C'est là le système de culture le plus primitif et le seul pratiqué par la plupart des Carians de ce district. C'est aussi un système très destructif car les arbres de valeur sont naturellement détruits et il faut attendre de six à huit ans que la nouvelle brousse soit suffisamment repoussée pour que l'on puisse la couper de nouveau. Il est vrai aussi que dans les endroits où la forêt a été cultivée de cette façon pendant de nombreuses générations, il ne pousse plus guère que des bambous ou des plantes à végétation rapide, sans grande valeur. On ne cultive jamais deux années de suite le même terrain, l'action du feu et la fumure des cendres n'agit qu'un an. Dans son champ de montagne le Carian ne plante pas seulement du riz, on y trouve différents légumes du pays, du sésame, du coton, et il ne manque pas de réserver les meilleurs endroits pour y planter du tabac et des piments. En raison de cette manière de vivre, les Carians de mon district ne forment pas de grosses agglomérations. Leurs villages sont composés de huit à quinze maisons et il y a souvent six ou dix kilomètres d'un village à l'autre, car le pays est encore peu peuplé, environ 60.000 personnes pour un district qui mesure 160 kilomètres de long sur 64 de large.
    Leurs maisons sont des huttes de bambous, le plancher est à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol ; j'ai vu des villages accrochés, peut-on dire, au flanc d'une colline, où le plancher des maisons était au niveau du sol d'un côté et de l'autre supporté par des poteaux de dix à douze pieds. Ces maisons de bambous ne durent guère qu'un an, si on veut les faire durer deux ans il faut les étayer et changer la toiture. Cette toiture est faite soit avec des herbes et des feuilles d'arbres, soit aussi avec de gros bambous fendus en deux et formant tuile. La maison est clôturée au moyen de bambous aplatis et grossièrement entrelacés, elle est divisée en deux chambres, l'une est réservée aux gens de la maison, l'autre donnant sur l'extérieur par un côté laissé ouvert, est la partie publique où on mange, fait la causette, et où on reçoit les visiteurs. La cuisine est ordinairement en contrebas de la maison, sur un des côtés. Le foyer est formé de quatre morceaux de bambous liés bout à bout de manière à former un rectangle que l'on remplit de quelques pouces de terre. Au milieu, trois pierres pour supporter la marmite, la fumée s'en va par où elle peut. Des tubes de gros bambous servent à puiser l'eau, ils sont rangés sur un des côtés de la cuisine. Pour boire on prend un de ces tubes et on le porte à la bouche en le penchant, l'usage du verre ou gobelet est inconnu. La nuit on s'éclaire avec la flamme du foyer que l'on ravive de temps en temps. Nos Carians n'ont aucune idée des soins de propreté, les enfants ne sont presque jamais lavés par leurs parents et sont en général couverts de crasse et de plaies envenimées. Comme de juste la mortalité infantile est très forte, je ne crois pas que sur dix nouveau-nés il y en ait plus de trois en moyenne qui arrivent à l'âge adulte. Les familles de plus de trois enfants adultes sont assez rares. Je suis heureux de dire que parmi nos chrétiens il y a déjà un progrès notable. Les catéchistes, les maîtres d'école et les gens qui habitent à proximité de la maison du prêtre et de l'église ont une certaine connaissance des règles de l'hygiène et leur exemple influe peu à peu sur les autres.
    Le costume des hommes n'est pas compliqué. C'est comme un large sac avec une fente transversale au fond et deux autres fentes aux deux coins remontant légèrement sur les côtés. La fente du milieu largement ouverte laisse passer la tête, les deux autres fontes laissent passer les deux bras. L'ouverture du sac, le bas de l'habit par conséquent, descend jusqu'au-dessous du genou. Le tissu est fait de coton récolté, filé et tissé par les femmes. Leur simple métier à tisser n'est pas encombrant, on peut facilement le porter sous son bras ; il est vrai que leur travail de tissage n'est pas très rapide, mais elles ont de la patience, et le temps ne compte pas pour les Orientaux. Elles savent orner leur toile de larges bandes de couleurs voyantes où le rouge prédomine pour les habits d'hommes. Pour les habits des femmes c'est plus compliqué. Les jeunes filles, jusqu'à leur mariage, portent une longue robe qui descend jusqu'aux pieds. Même style que pour les hommes, c'est-à-dire un long sac avec trois ouvertures pour la tête et les bras. Cette robe est d'une seule couleur, on n'emploie pour la tisser que le fil de coton tel qu'il est filé, sans y mêler aucun fil teint. C'est un habit vraiment très modeste et quand il est neuf il est presque blanc, malheureusement au bout de quelque temps il prend une couleur un peu terreuse. Les femmes mariées portent un habit en deux pièces, en dessous une espèce de cotillon qui descend de la ceinture jusque près du pied, en dessus une courte veste qui n'est aussi qu'un sac à trois ouvertures et dont elles soulèvent le bas pour allaiter leurs nourrissons. Comme dans les autres pays, la coquetterie ne perd pas ses droits chez les Carianes, leurs habits sont très travaillés, elles se servent en tissant, de fils de différentes couleurs pour obtenir des dessins souvent très compliqués. En plus de cela elles portent des bracelets aux bras et aux jambes et affectionnent beaucoup les colliers en verroteries, j'en ai vu qui en portaient plus d'un kilo autour du cou. Il serait superflu de dire que cela ne les rend pas plus jolies, mais c'est la mode, qui a ses esclaves ici comme ailleurs.

    Idées religieuses des Carians.

    Les Carians païens qui ne sont pas devenus bouddhistes au contact des Birmans, sont classés comme animistes, ce qui veut dire d'une manière générale qu'ils rendent un culte aux esprits. Mais il y a plus que cela chez eux. Ils sont une des races, rares je crois, qui, bien que n'ayant pas d'écriture et ayant toujours été plus ou moins nomades, ont conservé un certain souvenir des grands faits bibliques de l'Ancien Testament. Ils ont des chants épiques, vers de sept pieds avec rime et répétition fréquente de la même pensée de deux en deux vers ou d'une strophe à l'autre. Ces chants sont transmis de générations en générations et l'on y trouve, mélangées de fables et récits divers, des allusions à la création du monde par un Dieu, au fait du déluge, et aussi à ta chute de nos premiers parents dans laquelle intervient un serpent, le python. Tout n'est point aussi clair que je le représente ici en quelques mots et, pour le récit du péché originel en particulier, il faut avoir beaucoup de bonne volonté pour y reconnaître une parenté sérieuse avec le récit de la Bible. Certains ont prétendu, pour expliquer ces allusions, que les ancêtres des Carians ont dû être en contact avec quelques juifs de la dispersion, mais il n'est guère probable que dans ces temps éloignés des juifs aient pénétré jusqu'à l'est du Thibet. La preuve que ces récits remontent très loin c'est qu'on y trouve un bon nombre de mots archaïques, transmis de mémoire, et qui ne sont plus employés dans le langage ordinaire. Le mot Carian pour Dieu, encore employé actuellement, est Ye-wa, en le prononçant d'une seule émission de voix. Ce mot est déjà une indication par sa ressemblance avec Jehova. Malheureusement l'idée qu'ils ont gardée de Dieu est très vague. Pour eux Dieu est un être bon qua créé le monde mais qui ne s'occupe guère de ses créatures. Comme ils ne peuvent pas se figurer un pur esprit, quand ils parlent de Dieu dans leurs récits fabuleux, ils le représentent toujours comme un homme doué de pouvoirs surnaturels. Ils croient aussi à la survie de l'homme après sa mort, mais sans se faire une idée exacte de ce que ce peut être. Pratiquement toute leur religion consiste à se rendre propices, par différentes espèces de sacrifices selon les cas, les mauvais esprits, autrement dit le diable ou les diables, qu'ils rendent responsables de tout ce qui leur arrive de bon ou de mauvais. Dans cette nouvelle mission de Papun je suis au milieu de Carians païens qui sont restés ce qu'ils étaient il y a des siècles et c'est bien vraiment le royaume du diable. Nous commençons seulement à y implanter la vraie religion et, bien que j'aie parmi mes nouveaux chrétiens des âmes d'élite qui semblaient n'attendre que l'arrivée du prêtre pour se convertir, par ailleurs le diable tient encore bon et il a recours à tous les moyens pour effrayer ces pauvres gens et les retenir à son service. Ces interventions diaboliques ne sont pas rares, voici un fait encore tout récent. A environ 12 milles du chef-lieu de la Mission, sur les montagnes qui bordent la Salween, il y a un village d'une quinzaine de maisons où la moitié des gens sont catholiques et les autres encore païens mais disposés à se faire baptiser prochainement. Il y a quelque temps le diable fit son apparition dans le village plusieurs fois pendant la nuit, sous la forme d'un homme tout noir se promenant lentement entre les maisons. Evidemment personne n'osa s'en approcher, on lui tira des coups de fusil, on lui envoya des flèches, sans résultat. La dernière nuit, après qu'il eut, croyait-on, disparu, chrétiens et païens se couchèrent et s'endormirent, entre autre un jeune ménage dont j'avais béni le mariage l'année précédente. Ces braves gens ont un bébé qu'ils mirent à dormir entre eux deux. Le matin grande fut leur consternation de voir que leur bébé avait disparu. Il avait été enlevé pendant la nuit et déposé dans la forêt à une centaine de mètres du village, c'est à ses cris qu'on l'a retrouvé. Le jour même le papa est venu me raconter ces événements et demander protection. N'étant pas libre à ce moment-là, j'y envoyai immédiatement mon jeune vicaire indigène en lui recommandant de bénir toutes les maisons des chrétiens, de leur distribuer des médailles et de leur faire de l'eau bénite. Depuis ce temps-là tout est tranquille. Les Carians reconnaissent l'existence de plusieurs mauvais esprits à qui ils donnent même des noms et ils leur font diverses sortes de sacrifices selon qu'il s'agit d'obtenir la guérison d'une maladie grave ou légère, d'écarter un malheur, ou d'obtenir une faveur. Dans tous les cas il y a un sacrifice d'un animal d'après un rite spécial. Ce peut être une poule, un buffle, un cochon, le cochon surtout est considéré comme l'animal sacré par excellence. Voici comment les choses se passent ordinairement. Un des membres d'une famille est sérieusement malade, tout de suite on va consulter l'homme sage du village ou du pays, le sorcier pour dire le mot. Celui-ci se fait donner une poule et après l'avoir tuée et en avoir examiné certains os, répond qu'il faudra sacrifier un cochon. On saigne le cochon dans la maison près du foyer et on l'ouvre pour voir si la vésicule biliaire est bien pleine et droite. Le sorcier juge en dernier ressort. Il faut quelquefois tuer plusieurs cochons pour en trouver un qui soit acceptable pour le sacrifice. Quand la question a été réglée on fait une petite offrande de sang et de viande au diable avec prière appropriée, et les gens de la famille, qui doivent être tous présents pour l'occasion, mangent le reste. La présence de la mère de famille en particulier est nécessaire. Dans le vieux temps, la mère était considérée comme le chef de la famille et différentes expressions, encore usitées actuellement en font foi. Par exemple, on ne dira pas en carian : ton père et ta mère, mais bien : ta mère et ton père, de même aussi on dit : les femmes et les hommes, les filles et les garçons, nos grand'mères et grands-pères. Pendant trois jours la maison est fermée à tous ceux qui ne sont pas de la famille. Après cela si le pauvre malade ne guérit pas ce n'est pas évidemment de la faute de ses parents qui ont fait tout ce qu'ils ont pu. D'autres fois les choses se passent différemment, voici un cas qui m'a été rapporté. Il faut dire d'abord que les hommes, après leur repas du matin, s'ils n'ont pas de travail pressant, prennent le long couteau qui est leur instrument ordinaire de travail, et s'en vont dans la forêt pour y chercher des légumes sauvages, tâcher d'attraper quelques poissons dans les ruisseaux, tendre des pièges au gibier, se rendre compte où poussent les différentes espèces de bambous dont ils peuvent avoir besoin, etc. Un de ces Carians, après avoir passé une bonne partie de la journée dans la forêt, revint chez lui en se plaignant de fortes douleurs d'entrailles. Que faire ? On va vite chercher le sorcier le plus voisin. Le bonhomme vient et demande au malade à quel moment et à quel endroit il a commencé à se sentir mal. L'autre lui dit que cela l'a pris au milieu de la journée alors qu'il s'était assis au pied d'un arbre à un endroit qu'il lui décrit. Cela suffit pour le sorcier, évidemment il y a un esprit mal disposé qui habite cet arbre, il faut vite aller et tâcher de l'amadouer par un sacrifice. On emporte une poule et de l'eau-de-vie de riz. Arrivé à l'endroit indiqué, on bâtit une petite hutte miniature avec quelques morceaux de bambous, sans oublier une petite échelle pour que l'esprit puisse y monter facilement. Sur le plancher de la hutte on met un peu de riz cuit et de bétel, puis on saigne la poule et on frotte les quatre poteaux de la hutte avec du sang sur lequel on colle quelques plumes. Cela fait on suspend en côté un petit godet de bambou dans lequel on a versé de l'eau-de-vie. Alors le sorcier, ou à son défaut, l'homme le plus qualifié de la bande, improvise une prière à l'esprit mauvais, le conjurant de ne plus leur causer de désagréments, et après avoir fait rôtir et mangé la poule, on s'en retourne à la maison. Il arrive évidemment assez souvent, que certaines maladies guérissent malgré le manque de soins, alors tout le crédit de la guérison est attribué au sacrifice. D'autres fois c'est le contraire et la mort s'ensuit, niais le Carian ne perd pas confiance pour cela, le sorcier trouve toujours de bonnes raisons pour expliquer les insuccès.
    En plus de l'âme qui anime le corps, les Carians croient à l'existence d'un esprit de vie qu'ils appellent Kela, d'après eux ce Kela serait nécessaire à l'homme pour qu'il puisse vivre. Cependant, disent-ils, le Kela peut s'absenter du corps, c'est ce qui arrive pendant le sommeil quand on rêve, mais s'il tarde à revenir il y a maladie, et la mort s'ensuit s'il est sorti définitivement. Là encore il faut faire des pratiques superstitieuses pour rappeler le Kela trop vagabond. On l'appelle à grands cris et en faisant le plus de bruit possible. On lui offre de l'eau-de-vie et autres douceurs, la cérémonie peut durer assez longtemps. Quand celui qui s'est chargé de l'opération commence à se fatiguer, il empoigne subitement le bras de l'opéré en criant : « il est revenu, je le tiens », et vite on enroule sept fois un fil de coton autour du poignet de l'individu pour l'empêcher de perdre de nouveau son Kela.
    Quand nos Carians païens se décident à se faire baptiser, ils ont à résoudre un cas de conscience. Tous ont un ou plusieurs cochons qu'ils ont élevés en vue de sacrifices à faire aux diables, que vont-ils faire de leurs cochons ? Je leur dis toujours qu'i s peuvent parfaitement continuer de les élever et les vendre quand l'occasion s'en présentera, mais je suis rarement écouté, ils ont comme un scrupule de conscience à agir de cette façon. Alors voici ce qu'ils font : quelques-uns font un dernier sacrifice au diable avant leur baptême, comme pour lui faire leurs adieux, et pour la circonstance immolent tous leurs cochons. Evidemment ils ne font pas cela avec ma permission car ils se rendent bien compte qu'ils sont en faute. D'autres gardent leurs cochons jusqu'au jour de leur baptême et font ce jour-là un grand festin dont les cochons font les frais et où tout le monde est invité. Rien à redire à cela théologiquement. D'autres enfin se rendent à mon avis et font les choses raisonnablement, c'est-à-dire qu'ils tuent un cochon le jour de leur baptême et gardent les autres pour les vendre par la suite. A ce propos il me vient à l'esprit une histoire où le diable se trouve mêlé une fois de plus. Il y a quelques années j'ai baptisé un bien brave homme que j'emploie maintenant comme catéchiste. Il est veuf et il a une fille qui à ce moment-là avait élevé plusieurs cochons. Le jour du baptême on en mangea un et la plupart des gens du village, bien que païens, furent invités. Le jour même je partis dans la soirée pour un autre village à environ six milles de distance. Or voici ce qui arriva à mon nouveau baptisé. Il lui restait trois cochons qu'il se proposait de vendre. Pendant deux jours ces cochons refusèrent toute nourriture et restèrent couchés et immobiles sous la maison, tout au plus pouvait-on leur faire ouvrir les yeux en les poussant avec un bâton. Grand émoi dans le village, les païens de l'endroit ne manquèrent pas de dire à mon vieux que les esprits à qui étaient destinés ces cochons avaient pris ce moyen pour manifester leur mécontentement et que pour les apaiser il lui fallait laisser de côté cette nouvelle religion. Mon vieux les laissa parler mais le troisième jour, de grand matin, il partit de chez lui et vint me trouver au village où je m'étais arrêté pour parfaire l'instruction de quelques nouveaux chrétiens. Il m'exposa son cas et je lui dis : « Je n'ai guère envie d'allonger mon voyage de douze milles pour cette histoire de cochons, emporte cette bouteille d'eau bénite et, comme le diable est probablement dans l'affaire, aussitôt de retour chez toi asperges-en tes cochons et tout ira bien ». Le bonhomme repartit de suite et arrivé chez lui fit comme je lui avais dit de faire. Aussitôt que l'eau bénite toucha les cochons, ceux-ci sautèrent sur leurs pieds et se mirent à manger comme des cochons qui n'ont pas mangé depuis trois jours. Le fait lit grande impression sur les gens du village et je ne vois pas comment expliquer la chose sans admettre une intervention diabolique.

    Le mariage chez les Carians.

    Chez les Carians païens, avant le mariage proprement dit, il y a comme un engagement réciproque, autrement dit des fiançailles, Le jeune homme fait d'abord des visites à la jeune fille qu'il a l'intention d'épouser et quand tous les deux sont tombés d'accord pour se marier, si leurs parents ne s'y opposent pas, la fille donne deux de ses poules au jeune homme. Celui-ci les emporte chez lui et les mange avec les gens de sa famille, mais la fiancée ne prend pas part à ce repas. Les parents des deux fiancés s'entendent alors pour fixer la date du mariage. Les mariages se font ordinairement pendant la saison sèche. Au jour fixé le jeune homme se rend à la maison de sa fiancée, accompagné d'autres gens de son âge. Ils ont tous mis leurs plus beaux habits, excepté lui qui n'a qu'une vieille guenille autour des reins. Aussitôt arrivé, il reçoit de sa fiancée des habits neufs, tissés par elle ; il s'en revêt et se défait de sa vieille guenille que ses comprenons déchirent aussitôt et vont jeter le plus loin possible. Alors les anciens du village et des villages environnants se réunissent dans la maison de la fille. Les deux futurs s'assoient à côté l'un de l'autre. Le jeune homme prend une tasse d'eau-de-vie de riz, en fait boire un peu à sa fiancée et finit la tasse ; puis la jeune fille à son tour, quand la tasse a été remplie de nouveau, en fait boire un peu à son fiancé et boit ce qui reste. Alors un des vieux demande, par une formule consacrée, la bénédiction du maître du ciel et de la terre sur les nouveaux mariés et la cérémonie du mariage est finie. Dans la journée le nouveau marié apporte différents petits cadeaux à sa femme qui les distribue aux gens de la maison. Désormais le jeune homme fait partie de la famille de sa femme, il habite chez elle et travaille pour ses beaux-parents pendant un an ordinairement, ensuite il se bâtira une maison séparée et fondera une nouvelle famille. Quand il se fait un mariage, tous les parents et voisins se considèrent comme invités et ce n'est pas une petite dépense d'avoir à nourrir pendant plusieurs jours tous ceux qui se présentent. Il se fait aussi évidemment grande distribution d'eau-de-vie de riz, pour un arian païen c'est l'occasion ou jamais de noyer ses chagrins. Pendant la nuit ou les nuits qui suivent le mariage il y a émulation entre jeunes gens et jeunes filles se répondant l'un à l'autre en improvisant des vers. Le thème est très varié, on célèbre les qualités des deux nouveaux mariés, on s'étend sur les différents travaux de la famille, et on fait des voeux pour l'avenir. Il y a bien quelquefois des détails un peu scabreux, mais en général le ton est assez respectable.

    Les funérailles chez les Carians.

    Les Carians païens ont deux manières de faire des funérailles. Si quelqu'un meurt de maladie contagieuse, comme le choléra, la peste, la petite vérole, il est simplement enterré sans aucune cérémonie. Pour les autres cas voici comment les choses se passent. On roule le mort dans une natte que l'on attache solidement le long d'un bambou et on le porte à la maison spéciale, bâtie au milieu du village pour servir dans ces occasions et pour héberger les voyageurs de passage. Cette maison que l'on appelle en carian le blaw, ne comporte qu'une seule chambre. On met le mort au milieu et on dépose quelque nourriture près de sa tête, probablement pour montrer qu'on le nourrirait avec plaisir s'il était capable de manger. Alors commence la veillée du mort, elle dure trois jours et trois nuits pour les gens de condition ordinaire, mais peut s'étendre jusqu'à sept jours pour les hommes de plus haute situation sociale. C'est surtout la nuit qu'il y a de l'animation. On chante les vertus du 'défunt et on lui souhaite une route heureuse vers l'au-delà. Les anciens profitent de l'occasion pour répéter les vieux chants concernant les traditions cariennes que les jeunes apprennent ainsi eux-mêmes pour les passer plus tard à leurs enfants. Pendant les grandes chaleurs le cadavre commence à sentir mauvais avant trois jours, maiss'il a été décidé de le garder sept jours, les assistants tiennent bon jusqu'au bout. Il faut dire que dans ces occasions-là ils sont bien nourris et de bonnes doses d'alcool les aident à se remettre le coeur en place. Quand le nombre de jours fixé est accompli on emporte le corps jusqu'à un endroit de la forêt réservé pour cela. Là on dépose le cadavre sur un bûcher préparé à l'avance et qui mesure parfois jusqu'à six pieds de haut. On y met le feu et on attend que tout soit consumé. On retire alors du brasier un petit morceau d'os du défunt, ordinairement on choisit un os de la tète, on l'emporte et on le met au milieu de la chambre du blaw. Tout le monde se réunit de nouveau et on chante comme précédemment pendant une journée, c'est comme le dernier adieu au mort. Ensuite on reporte l'os au cimetière et la cérémonie des funérailles est terminée.

    L'état actuel de la Mission de Papun.

    Il y a maintenant sept ans que, avec la permission et les encouragements de Mgr Perroy, j'ai laissé mon ancien poste pour venir travailler dans ce nouveau district. J'avais déjà fait un voyage rapide dans le sud du pays et m'étais rendu compte du travail qu'il y avait à faire et aussi des difficultés que j'aurais à surmonter. Je n'ai trouvé en arrivant qu'une douzaine de catholiques, baptisés en passant par un prêtre indigène de la Mission de Nyaunglebein. Les Baptistes d'Amérique se sont installés à Papun il y a au moins quinze ans, niais malgré tous leurs efforts et leur dépense d'argent, ils n'y ont guère réussi, actuellement ils ne comptent pas plus de 300 chrétiens dans le district. Mes débuts de Mission ont été durs, nos Carians ne se livrent pas volontiers au premier venu, il faut d'abord se faire connaître d'eux et leur inspirer confiance. Ce n'est guère que la troisième année de mon séjour ici que j'ai commencé à voir le résultat de mon travail. La fièvre des bois qui est à l'état endémique clans le pays, m'a souvent empêché de faire tout ce que j'aurais voulu. Dieu merci ! Jai maintenant un prêtre indigène zélé pour m'assister et j'ai instruit et formé peu à peu trois catéchistes, gens du pays, qui me rendent de grands services. Le nombre de mes nouveaux chrétiens atteindra bientôt 800, et il ne passe guère de semaine sans que nous ayons des visites de païens bien disposés qui viennent nous demander d'aller les voir et prêcher clans leurs villages. Les voyages sont pénibles car les villages sont dispersés sur les montagnes et pour y arriver il faut monter et descendre par de vrais sentiers de chèvres et mes jambes ne sont plus ce qu'elles étaient il y a vingt ans, mais peu importe la fatigue si Dieu bénit nos travaux, on aura le temps de se reposer plus tard. En arrivant ici j'ai mis ma nouvelle Mission sous le patronage de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, et sa protection ne nous a pas manqué.
    Bien qu'à peu près dénué de ressources, j'ai réussi à bâtir une école orphelinat pour les garçons, une maison substantielle pour, le Prêtre, une chapelle en bois et bambous qui est déjà bien trop petite et qui d'ailleurs n'est que du provisoire, et je bâtis actuellement un orphelinat pour les filles. Il nous faudrait entre beaucoup d'autres choses une église convenable, mes chrétiens la réclament mais ce n'est pas eux qui pourront trouver l'argent nécessaire car ils sont tous pauvres. Tout au plus pourront-ils plus tard, quand ils seront plus nombreux, donner suffisamment pour couvrir les dépenses courantes de la mission.
    Je recommande instamment ces pauvres gens aux prières des âmes charitables qui liront ces lignes. Nous autres Missionnaires nous prêchons et nous nous remuons beaucoup, niais la grâce de conversion, la grâce de la foi, est donnée par Dieu à qui il veut et cette grâce les prières peuvent l'obtenir. Ces Carians dont je viens de parler, sont en général de braves gens, naturellement honnêtes, qui n'ont pas été gâtés par le contact avec les vices de la civilisation. Parmi mes nouveaux baptisés j'ai trouvé plusieurs cas d'hommes, qui, je le crois sincèrement, n'ont jamais fait une mauvaise action de propos délibéré.
    Je me permets en terminant d'écrire ici la traduction d'une complainte que j'ai entendue un soir dans une maison isolée dans la forêt, et qui montre bien que nos Carians, même païens, ont souvent une grandeur d'âme et une certaine fierté naturelle qui les rend tout de suite sympathiques.
    Le conteur, ou plutôt le chanteur s'accompagnait de la petite harpe carianne et faisait une légère pause à la fin de chaque strophe pour nous laisser le temps de bien comprendre et d'apprécier.

    La complainte de No-Po-Wa.

    Sur nos collines cariennes il y avait une fois une jeune fille. On l'appelait No-Po-Wa, la Fleur blanche.
    Ses parents, gens pauvres, ne s'étaient point mis en peine de son éducation. Comme les autres filles elle avait appris de sa mère à faire les divers travaux qu'une femme doit savoir.
    Tous les jours elle allait puiser de l'eau à la source voisine, avec des tubes de bambous suspendus à sa tête par des liens d'écorce.
    Elle allait avec ses compagnes chercher légumes et fruits dans la forêt et savait faire la cuisine comme on la fait chez nous, Carians.
    Elle avait appris bien vite à filer le coton récolté dans le champ et tissait si bien la toile que ses compagnes venaient s'instruire près d'elle.
    Quand venait la saison, nulle fille ne pouvait la dépasser à semer le riz derrière les hommes, ni plus tard à sarcler l'herbe entre les jeunes plants.
    Le soleil qui brunit si vite la figure pendant les travaux des, champs, n'avait point eu d'effet sur elle et elle était restée No-Po-Wa, la Fleur blanche.
    Tout le monde l'aimait. Elle ne refusa jamais de rendre service et on ne l'a vit point en colère.
    Quand il y avait mariage, c'était grande fête au village. C'est la coutume chez nous.
    Les jeunes gens d'un côté, les jeunes filles de l'autre, s'envoient souhaits et compliments. Parler en vers et chanter, les nuits y passent.
    No-Po-Wa prenait sa part à ces joutes d'esprit et nul garçon, bien qu'il en vînt de loin, ne pouvait lui tenir tête.
    Les jeunes gens parlaient d'elle, le soir, dans les villages isolés au flanc des montagnes. « Heureux », disaient-ils, « celui que No-Po-Wa prendra comme mari ».
    Ils venaient la voir, tantôt l'un, tantôt l'autre. C'est la coutume. On cause, on cherche à voir si on se convient. Mais No-Po-Wa n'avait pas encore trouvé celui à qui elle voulait donner son cur.
    Alors voici ce qui arriva. Carians, mes frères, écoutez bien.
    Dans la petite ville voisine, il vint un fonctionnaire birman, homme sans scrupule et sans morale. IL entendit parler de No-Po-Wa et aussitôt ses désirs s'allumèrent.
    Ses domestiques vinrent au village et signifièrent aux parents de No-Po-Va les ordres de leur maître, faisant briller à leurs yeux promesses d'argent et autres avantages.
    Ceux-ci, gens terre-à-terre, furent éblouis et d'ailleurs, n'osant pas refuser par crainte de représailles, promirent d'amener leur fille le lendemain.
    No-Po-Wa était là et avait tout compris, mais ses parents ne l'avaient point consultée, ce n'était pas la coutume chez nos vieux.
    Ses compagnes et amies vinrent pour causer avec elle du grand événement, mais No-Po-Wa ne leur parlait pas. Aussi, les unes après les autres, elles s'en allèrent.
    No-Po-Wa ne parlait pas mais elle pensait, et voici ce que pensait No-Po-Wa.
    « Mes malheureux parents m'ont vendue pour de l'argent. Ils veulent me forcer à livrer mon corps à cet homme d'une race détestée et que je ne connais pas.
    Cet homme qui, après avoir satisfait sur moi ses désirs, me renverra au village, souillée, flétrie. Où est-il le jeune homme de notre race qui nosera jamais ensuite s'approcher de moi ?
    Et je n'ai personne à cette heure d'angoisse pour m'aider, pour nie défendre.
    Nos vieilles traditions nous parlent de Dieu, un Dieu bon qui aime les hommes. Où est-il? Ah ! Comme je voudrais le connaître! Mais nos hommes d'aujourd'hui ne connaissent que les mauvais esprits qui sont la cause de toutes nos misères, et qui suis-je, moi, pauvre fille, pour en savoir plus long que mes parents.
    Il n'y a personne pour m'aider et moi je ne vois qu'un moyen de garder mon nom de No-Po-Wa, a la Fleur blanche ».
    Dans la soirée, quand elle fut seule dans la maison, No-Po-Wa alla tirer de sa cachette un vieux poignard.
    C'était un poignard à lame fine, au manche d'ébène orné de fils d'argent. Transmis de père en fils, on ne savait plus d'où il venait.
    Elle le cacha soigneusement sous sa couverture, dans le coin où elle dormait la nuit.
    Le soir vint. Après le repas, le père de No-Po-Wa lui dit de se tenir prête le lendemain matin et d'emprunter pour la circonstance les habits et ornements d'une de ses amies mieux fortunée.
    Puis ses parents causèrent de choses insignifiantes en mâchant une dernière chique de bétel. Les intervalles de silence se firent de plus en plus longs. A la fin ils se couchèrent. No-Po-Wa aussi s'était couchée.
    Les heures passèrent. Les bruits du village s'éteignirent l'un après l'autre. On entendit bramer un cerf au loin, dans la forêt. Il devait être minuit. No-Po-Wa se dit qu'il était temps.
    Cette nuit-là le beau poignard eut un fourreau bien chaud, bien rouge. Personne ne fut réveillé. Le sang coula entre les bambous du plancher, puis bientôt ne tomba plus que goutte à goutte.
    Le matin, quand le jour pénétra dans la maison, No-Po-Wa paraissait plus belle que jamais : Ses parents virent alors qu'elle était morte, mais ils ne comprirent point pourquoi leur tille s'était tuée.
    Carians, mes frères, n'oublions pas No-Po-Wa, la fleur blanche de chez nous.

    P. LOIZEAU.




    1931/260-275
    260-275
    Birmanie
    1931
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