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Les boxeurs au Su-Tchuen occidental

Les Boxeurs au Su-Tchuen occidental LETTRE DU P. PONTVIANNE, PROVICAIRE APOSTOLIQUE. Après avoir grandement fait parler d'eux dans la région de Tse-yang, où les protestants avaient eu un certain nombre de leurs adeptes massacrés avec un de leurs catéchistes, à Ngan-yo où 10 personnes avaient été tuées, et enfin à Jen-cheou-hien, les Boxeurs avaient subi une défaite éclatante à Yang-hien et l'on espérait en être quitte.
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    Les Boxeurs



    au Su-Tchuen occidental



    LETTRE DU P. PONTVIANNE, PROVICAIRE APOSTOLIQUE.



    Après avoir grandement fait parler d'eux dans la région de Tse-yang, où les protestants avaient eu un certain nombre de leurs adeptes massacrés avec un de leurs catéchistes, à Ngan-yo où 10 personnes avaient été tuées, et enfin à Jen-cheou-hien, les Boxeurs avaient subi une défaite éclatante à Yang-hien et l'on espérait en être quitte.

    C'était, hélas ! Une illusion ; ils apparurent brusquement à Che-pan-tan distant de la ville de Tchen-tou d'une trentaine de ly.



    MARS AVRIL, 1903. N° 32



    Les troupes envoyées contre eux les rencontrèrent à Long-tan-sé, à 20 ly au nord de la capitale de la province, et durent leur livrer plusieurs combats pour les refouler jusqu'à Che-pan-tan. Si, à ce moment, les autorités supérieures avaient agi avec vigueur, il eut été facile d'étouffer ce soulèvement. Mais le vieux grand juge dont la haine contre l'étranger est connue de longue date, au lieu de poursuivre ces bandits, se mit à les prêcher, et mème, selon la méthode chinoise, à leur distribuer des secours en les engageant à rentrer dans l'ordre.

    Après ce beau fait d'armes, vers le 22 juillet, il revint solennellement à Tchen-tou comme un vainqueur, et de suite, le vice-roi Kouy expédia à Pékin un long rapport, où le grand juge après avoir modestement fait ressortir ses qualités, demandait pour ses hommes des titres et des récompenses.

    Mais quelques jours plus tard, le 25 juillet, plusieurs milliers de bandits, que l'on croyait vaincus, font irruption à Sou-kia-ouan, dans la sous-préfecture de Kin-tang, et pendant qu'une partie dentre eux entourent l'oratoire, les autres incendient les maisons des familles chrétiennes et massacrent sans pitié ceux qui cherchent à résister. Le sous-préfet de Kin-tang averti à temps ne donna aucun signe de vie.

    Ces jours-là, 25 et 26 et les suivants, plus de mille chrétiens, hommes, femmes, enfants furent tués, sauf les enfants à la mamelle qu'on eut la cruauté de coucher sur les cadavres de leurs mères.

    Sur une population d'environ quinze cents catholiques nous ne sommes pas encore arrivés à en retrouver trois cents.

    La belle résidence de Sou-kia-ouan n'est plus, les dalles mêmes ont été enlevées, tout a été fouillé pour chercher les trésors que les boxeurs y croyaient cachés. Le tombeau du P. Bois enterré depuis 17 ans n'a pas été respecté.

    Notre cher P. Dupuis se défendit, pendant un jour et une nuit, à la tête de quinze hommes contre plusieurs milliers de bandits. A l'aurore n'ayant plus avec lui que cinq défenseurs, il résolut de profiter du brouillard pour prendre la fuite. Trois jeunes gens l'accompagnèrent, tandis que deux autres continuèrent de tirer des coups de fusils pour tromper les assaillants.

    Arrivé heureusement au bord du fleuve, le missionnaire trouva un honnête païen, nommé Ly, qui lui céda une barque, et il prit la route de Kien-tcheou.

    Les fugitifs passaient le torrent de San-houan-miao, quand ils aperçurent, descendant le fleuve, plusieurs barques chargées de bandits armés, qui venaient prêter main-forte à leurs camarades. Dix minutes de retard, le Père était pris et massacré. Le mémé jour il était à Kien-tcheou, où le P. Gabriel Houang, le reçut de son mieux. Le lendemain, le mandarin de Kien-tcheou lui procura une chaise à porteurs et une forte escorte et il nous arriva vers cinq heures de l'après-midi dans un état indescriptible.

    Lorsque notre portier vint me dire : « Le Père Dupuis est ici » je n'en croyais pas mes oreilles et un instant mes jambes flageolèrent et je me sentis défaillir. Bien vite je repris possession de moi, et je descendis pour aller ouvrir la grande porte ; quand j'aperçus notre confrère, je ne pus que m'écrier: « Dieu soit béni, vous êtes sauvé ». Mgr Dunand, entendant du bruit, sortit pour voir ce qui se passait ; il n'eut qu'une parole: « Dieu soit béni, vous êtes sauf, le reste s'arrangera avec le temps et la patience ».



    ***



    Mais revenons aux exploits de nos boxeurs. Après avoir tout saccagé, pillé, brûlé, massacré à Sou-kia-ouan, ces forcenés firent le 28 juillet irruption sur le district voisin de Tsy-touy-oua, dans la même sous-préfecture de Kin-tang. Ils y déployèrent la même rage.

    Heureusement les chrétiens, avertis de ce qui s'était passé a Sou-kia-ouan, avaient pris la fuite, et le nombre des victimes fut beaucoup moindre. On en compta cependant une centaine.

    La station importante de Tsuen-chouy-keou eut son tour le 29 ; et lorsque le soleil se coucha, les boxeurs purent croire qu'ils avaient définitivement supprimé le christianisme dans cette région. Il ne restait, en effet, ni un oratoire, ni vine maison chrétienne ; quant aux fidèles, tous avaient fui.

    Les bandits se mirent alors à fouiller le pays, et massacrèrent plusieurs familles païennes, pour les punir davoir donné asile à des catholiques. A l'heure où je vous écris, aucun des survivants ne peut s'aventurer de ce côté. Il n'y a pas cinq jours à Ouang-ya-tche, trois chrétiens qui avaient voulu retourner chez eux furent reconnus et tués sans merci.

    Le 30 juillet, les boxeurs se ruèrent sur la station de Tsin-tsin-se, dépendant de Han-tcheou ; comme à Kin-tang, ils pillèrent et brûlèrent la résidence et les maisons des chrétiens. Heureusement notre cher doyen, le Père Maupoint, était venu à la capitale rendre les comptes de la procure dont il est chargé. Là encore, les chrétiens, épouvantés par les événements de Sou-kai-ouan, avaient eu le temps de prendre la fuite. Deux retardataires seulement périrent dans cette nouvelle bagarre.

    Le 2 août les bandits attaquèrent les gardes nationales de San-chouy-kouan à 8 ly de Tsin-tsin-se. Le mandarin de Han-tcheou, immédiatement prévenu, voulut aller secourir son peuple ; deux des porteurs de son palanquin furent frappés de coups de poignards, sa chaise écrasée, mise en morceaux, et au moment il montait le cheval qu'un des siens lui cédait, il faillit recevoir le coup de poignard qui tua son domestique. Le marché de San-chouy-kouan fut pillé ; plus de 100 maisons furent incendiées ; enfin deux familles chrétiennes qui habitaient en dehors du village furent tuées et leurs maisons détruites.

    Pendant que ces événements se passaient à une journée seulement de Tchen-tou, nous ne sommes pas restés inactifs ; nous avons fait, auprès des autorités locales, démarches sur démarches. Nous sommes adressés à notre consul, le sympathique M. Bons d'Anty, qui a parlé haut et ferme aux autorités provinciales et a tenu la légation de Pékin au courant de la situation.

    Nous avons informé M. Robert, notre procureur de Shanghai.

    Poussées par nos incessantes réclamations, les autorités provinciales, ne fut-ce que pour couvrir leur responsabilité devant la cour et les étrangers, envoyèrent des soldats, qui eurent toujours soin d'arriver sur le théâtre des exploits des boxeurs lorsque tout était fini et qu'ils n'avaient plus qu'a s'occuper de reprendre le butin enlevé par les bandits. Cette stratégie aurait pu continuer longtemps, si, le diable aidant, les boxeurs ne s'étaient avisés de surprendre un officier du nom de Tsen, qui, avec une soixantaine d'hommes, se rendait dans les régions de San-chouy-kouan. Au moment où ce mandarin débarquait dans les environs de Mo-mo-tien, petit marché sur le bord du fleuve de San-chouy-kouan et à 10 ly à peine de ce même marché, il fut tué avec les soldats qui avaient déjà passé le bac. Voyant leur chef attaqué, les autres soldats, au nombre d'une cinquantaine, chargèrent leurs fusils et commencèrent une fusillade qui fort heureusement fut entendue par le régiment cantonné à San-chouy-kouan.

    Ce régiment arrive au pas de course, juste à temps pour prêter secours aux 50 hommes de l'officier Tsen et les sauver. Quelques jours plus tard les boxeurs furent sérieusement battus aux environs de Mo-mo-tien et poursuivis jusqu'à Ho-pen-chan sur les bords du fleuve de Han-tcheou.

    Malheureusement le grand juge avait été une seconde fois envoyé pour pacifier la région. Les boxeurs savaient à qui ils avaient affaire, ils se montrèrent charmants, firent les plus belles promesses, puis ils se dispersèrent en petites bandes de 200 à 300 hommes et continuèrent de ravager le pays.



    ***



    Le 18 août, une bande d'environ 700 bandits partit pour aller du côté de Tchong-kiang, et le 22 la station de Sin-tchang subit le sort de Sou-kia-ouan et autres lieux.

    En deux ou trois jours, ce district de Sin-tchang disparut presque entièrement ; plus de 100 chrétiens furent massacrés et toutes les maisons des fidèles furent pillées.

    Le 4 septembre, les bandits se présentèrent devant la ville de Tay-ho-tchen. Vers le milieu de la nuit le mandarin Tchen-ky-hen leur ouvrit les portes de la cité, et ce fut alors le pillage d'abord, puis la destruction de notre résidence et des maisons des chrétiens dont deux furent massacrés.

    Les habitants de Tay-ho-tchen se rappelleront de cette visite, car après avoir exécuté soi-disant luvre pour laquelle ils se disent suscités du ciel, les boxeurs tombèrent sur les propriétaires, les mirent à contribution d'une manière assez rude, et en tuèrent une centaine. Ils auraient volontiers continué, mais le mandarin, qui avait cru montrer du patriotisme en les introduisant dans la cité, pour faire disparaître toute trace de christianisme, voyant leur manière d'agir et en pesant les conséquences, informa le vice-roi do ce qui se passait.

    Bien qu'à ce moment Tchen-tou fut menacé, il n'y avait pas à balancer, il fallait reprendre la ville, aussi le vice-roi envoya-t-il le chef de la milice provinciale avec ordre d'agir vigoureusement. Dès que les bandits apprirent cette nouvelle, ils abandonnèrent Tay-ho-tchen et allèrent piller Yang-tao-ky.

    Naturellement, là comme ailleurs, la mission eut leur première visite. Les païens ne se doutaient pas que tout cela n'était qu'un début ; aussi quelle fut leur stupéfaction quand ils virent les boxeurs attaquer la douane du sel, la piller, la brûler ; puis se répandre dans tout le marché qui fut mis à sac.

    Les bandits se rendirent à 20 ly de Yang-tao-ky à Yang-ky-tchen sur le bord du fleuve. C'est-là que le chef susdit les atteignit et les dispersa ; malheureusement les soldats furent rappelés à Tchen-tou. Aussi les bandes se reformèrent-elles sur les confins de Su-lin, de Ho-tcheou de Ta-tsiou et de Ngan-yo, et le 8 et le 9 septembre elles détruisirent l'oratoire et la station de Che-yang-tchang. Les deux petites stations de Leang-pan-kiao et de Sen-tse-tchang subirent le même sort.

    Le 13 septembre, à Pan-po-se, dans le district de Yn-kia-pa, les boxeurs pillent l'oratoire, brûlent les maisons des familles chrétiennes et tuent deux catholiques. Le 20, pendant la nuit, ce fut le tour de la station Yao-tse-pa, mais là ils n'eurent qu'à brûler, les fidèles avaient pris la fuite et s'étaient réfugiés à l'oratoire central de Yn-kia-pa.

    Pendant ce temps d'autres bandes opéraient sur le territoire de Sin-tou ; elles mirent d'abord le feu au grand marché de Sin-tien-tse, pillèrent la maison du chef de la garde nationale, à la barbe des soldats du grand juge qui restèrent impassibles. Deux jours après ce haut fait d'armes, se rappelant sans doute qu'à un ly du marché, vers l'ouest, existe une station de chrétiens composée d'une dizaine de familles, ils reviennent la piller et la brûler. Plus près de Tchen-tou-hien et de Houa-yang-hien, les maisons des fidèles de Long-tan-se, de Che-pan-tan, Kong-pey-kiao, Tsen-kia-tien, San-ho-tchang, Ngy-pa-to, Tien-houy-tchen, la plupart des maisons de l'église et plusieurs fermes furent pillées d'abord et ensuite incendiées.

    Le 27 septembre, le jour où nous avons fait sur nos malheurs un rapport que le consul de France, M. Bons d'Anty, présenta le lendemain au vice-roi. Tsen, nous comptions de 1500 à 2000 martyrs et plusieurs milliers de chrétiens en fuite. Dans la partie que les boxeurs n'avaient pas encore atteinte, les missionnaires demeuraient claquemurés chez eux.



    ***



    Pendant ce temps la ville de Tchen-tou elle-même fut menacée par les brigands, qui avaient fixé le jour où ils devaient y entrer et la piller.

    Le 11 septembre, en effet, on annonça que les boxeurs se rapprochaient de la porte du nord et de celle de l'ouest. D'autres bandes se formaient dans la banlieue au midi de Tchen-tou, et le 14 nous savions et nous avions dénoncé aux autorités que dans la bonzerie de Tsin-yang-kong les rebelles s'apprêtaient à surprendre la ville.

    Le 14 les autorités firent une descente, et les bandes feignant d'abandonner la bonzerie se retirèrent chez certaines familles qui les favorisaient.

    Le 15 nous étions à déjeuner, quand un de nos orphelins, placé comme apprenti dans une pharmacie de la mission située à côté de la résidence de Y-tong-kiao, tout à fait sur le bord du pont de ce nom, se précipite en larmes dans notre réfectoire. On le questionne, on le presse et il finit par nous dire que les boxeurs avaient envahi la ville et qu'on allait tout massacrer.

    En effet, 21, lisez bien, vingt-et-un boxeurs, précédés d'une femme du titre de Ho-kouan-yn « Vénus vivante » et d'un gamin d'une douzaine d'années, avaient pénétré dans la capitale du Su-tchuen, lors de l'ouverture des portes die côté du sud. Ils n'avaient d'autres armes que de mauvais couteaux, et encore plusieurs d'entre eux n'avaient rien du tout. Ils parcoururent tout le quartier qui se trouve entre la porte du midi, celle du nord et le Tong-ta-kay (la rue de l'est) sans rencontrer la moindre résistance. Ils poussèrent même une pointe par le Ko-kia-hang. En passant devant l'entrée de la grande prison, ils aperçurent une boutique de coutellerie, ils s'y approvisionnèrent sans payer, bien entendu ; puis ils allèrent jusque devant le prétoire du 1er lieutenant-colonel (Tsan-tsiang) du général commandant de la ville ; ils demandèrent si cette maison n'était pas la résidence des prêtres étrangers. On leur répondit que c'était un prétoire militaire. Ils se contentèrent de maudire ceux qui l'habitaient ; les soldats qui montaient la garde leur répondirent en fermant et barricadant les portes.

    Alors au lieu de continuer leur route qui les conduisait, directement chez nous, à Kouy-ouang-kiao, les bandits revinrent sur leurs pas ; arrivés au Tong-ta-kay ils tournèrent à droite, devant le prétoire du grand juge et, de là, ils enfilèrent la large et belle avenue dite Tseou-ma-kay. Ils allaient arriver devant le palais du vice-roi, quand un grand mandarin militaire s'engagea lui aussi dans cette rue. L'escorte de l'officier ne se doutant de rien portait les armes négligemment, comme c'est l'habitude des Chinois, et naturellement aucun fusil n'était chargé.

    Les boxeurs, toujours au nombre de 21, entendant les hérauts annoncer le passage du grand homme, attaquent immédiatement le cortège. Pris à l'improviste, les soldats se débandent. Leur chef (un Tao-tay) orné pour la circonstance du titre de chef de bataillon, saute à bas de son palanquin, ramène ses soldats au combat, la commande le feu.

    En ce moment, l'ex-grand juge, devenu depuis quatre jours grand trésorier intérimaire, sortait du palais du vice-roi. Entendant la fusillade, il interroge et on lui répond que les boxeurs sont dans la ville, et qu'ils ont attaqué le lieutenant-colonel. Il ordonne à ses soldats du charger leurs fusils et de prêter main forte à leurs camarades. Pour lui, afin d'éviter toute mauvaise rencontre, il va se cacher dans une petite auberge.

    Ses soldats sont plus braves, ils vont au combat, et cette fois les boxeurs prennent la fuite.

    Dès qu'ils errent disparu de Tseou-ma-kay, le grand trésorier intérimaire, sûr de ne plus les rencontrer sur son chemin, reprit la route de son prétoire.

    Ayant rencontré le lieutenant-colonel, ils échangèrent quelques mots, et le mandarin militaire se décida à poursuivre les bandits et le grand trésorier à parcourir la ville pour rassurer les esprits.

    Lecolonel alla couper le roule aux bandits vers le Lan - men. La fameuse « Ho-Kouan-yn » fut prise avec sept de ses disciples ; leur jugement fut sommaire, et lexécution eut lieu à l'endroit même où la première de leurs victimes avait trouvé la mort, c'est-à-dire à vingt pas de la porte du prétoire du grand juge, à l'entrée du Tseou-ma-kay et à 300 pas à peine du prétoire du vice-roi.

    Pendant que le colonel pourchassait les boxeurs, le grand trésorier intérimaire, monté sur un magnifique cheval et entouré d'une escorte de plus de deux cents hommes, parcourait la ville. Des hérauts commandaient d'ouvrir tes boutiques et de garder toutes les avenues, ils défendaient les attroupements enfin ordre était donné aux soldats, placés pour garder les avenues, de faire impitoyablement feu sur tout groupe qui refuserait de se disperser dès la première sommation. Vers onze heures, le calme, mais un calme relatif, renaissait dans la grande ville de Tchen-tou qui, ce jour là et la nuit suivante, fut surveillée par d'incessantes patrouilles. A lévêché, nous avions été un peu émus, mais ce fut l'affaire d'un instant.



    ***



    Le 16 septembre l'émotion fut plus vive, et vers 8 h. 1 /2 du matin, le personnel de la maison, ainsi qu'une trentaine de solides gaillards, que nous avions invités pour nous aider à repousser les tentatives d'invasion, étaient sous les armes ; nous venions d'apprendre que quelques dizaines de bandits s'étaient introduits dans la ville par la porte du nord et qu'ils se dirigeaient de notre côté.

    La surprise de la veille avait heureusement excité un peu nos Chinois ; aussi pendant que les commerçants fermaient leurs boutiques, les soldats et les gardes fermaient les Tcha-tsé, espèces de portes qui sont généralement élevées aux extrémités des rues et que l'on ferme pendant la nuit après la 3me veille.

    Ce jour-là, les soldats ne se laissèrent pas surprendre, ils avaient eu la précaution de charger leurs fusils ; alors voyant que l'affaire pouvait mal tourner contre eux, les bandits disparurent comme par enchantement, et à 10 heures tout rentrait dans l'ordre, mais pas dans le calme.

    Depuis le commencement des événements de Che-pan-tan, en effet, l'esprit de la population de Tchen-tou avait complètement changé à notre égard. Ils croyaient que le massacre des Européens et des chrétiens de la ville n'était plus qu'une question de temps ; et la 8me lune ne devait pas se passer avant que nous fussions tous tué. Dieu ne l'a pas permis, et il a si bien fait tourner les événements, qu'à l'époque fixée, les habitats de Tchen-tou craignaient autant, si non plus que nous, l'arrivée des boxeurs.

    La pluie, qui fut très forte pendant plusieurs jours, arrêta peut are les bandits, mais ce qui nous servit le plus fut l'arrivée du commandant de la petite canonnière « l'Olry », le lieutenant de vaisseau M. Hourst, suivi de près par M. Bons d'Anty, consul de France à Tchong-kin, accompagné du médecin du consulat, M. Erdinger, et du lieutenant d'infanterie de marine, Marquis, fils de l'amiral Marquis.

    C'est à Kia-tin que le brave commandant apprit nos désastres et notre situation plus que précaire à Tchen-tou ; sa résolution est vite prise, il m'écrit de lui louer une habitation convenable pour un ou deux mois et, en même temps, il me prie de faire parvenir au consul un télégramme lui expliquant qu'il a l'intention de venir ici et de nous défendre.

    La réponse du consul ne se pas attendre et, malgré les dé marches du vice-roi, qui envoya vers le commandant un tao-tay pour le dissuader de venir à Tchen-tou, le brave marin partit. Ne pouvant remonter le fleuve avec sa canonnière, il prit sa petite chaloupe à vapeur et s'avança jusqu'à Pen-chan. La chaloupe ne pouvant avancer plus haut, il loua une barque chinoise, confia sa chaloupe à l'enseigne de vaisseau Terrisse, et accompagné de trois matelots : Merer, Rolland et Olivier et de quatre de ses soldats chinois, il nous arriva le 21 août, un peu après la fermeture des portes de la ville.

    Le 22 au malin, il s'installa dans la maison que je lui avais fait louer par les autorités de la ville ; car, à ce moment, personne n'aurait consenti à nous louer une demeure, ne fut-ce qu'une bicoque ; et, à deux heures de l'après-midi, il fut reçu par le vice-roi. Cette visite ouvrit les yeux du magistrat supérieur sur bien des affaires et elle nous rendit un très grand service.

    En peu de temps, le commandant s'était fait une idée juste de la situation. Aussi, dans la soirée, vint-il nous voir et s'en quérir s'il pourrait loger à la mission, lui et son personnel.

    Mgr Dunand ne demandait pas mieux, il lit immédiatement préparer les appartements nécessaires, et nos marins s'installèrent chez nous avec armes et bagages.

    Le 24 août, vers 8 heures 1/2, arriva à son tour, mais par voie de terre, notre consul, M. Bons d'Anty, avec ses deux compagnons de route. Eux aussi avaient dû passer outre aux supplications du vice-roi qui, en la circonstance, avait fait le possible et l'impossible pour les empêcher de venir.

    Leurs visites au vice-roi, leurs promenades en ville, à pied, a cheval, en chaise ouverte et de gala, étonnèrent d'abord la population.

    Le commandant Hourst, ne put malheureusement pas rester longtemps ; la baisse des eaux et la crainte de ne pouvoir ramener son navire dans le Yang-tse le forcèrent de repartir plus tôt, qu'il n'aurait voulu ; mais son séjour avait produit ici un effet considérable ; d'ailleurs, le consul et ses deux compagnons demeuraient à Tchen-tou.

    Ils continuèrent de se promener en ville, et certes, ce ne fut pas un spectacle banal de voir ces trois Français, calmes et paisibles au milieu d'une population énorme, qui était de cur et d'âme avec les boxeurs.

    Cependant, au bout de quelques jours, ils purent constater que les sentiments des Chinois se modifiaient un peu à leur égard, surtout quand on apprit qu'à la suite d'accusations nombreuses, le vice-roi Kouy était rappelé à Pékin, que son successeur Tsen était en route et qu'il devait arriver le 15 septembre.

    Ce dernier fut retardé par le mauvais état des chemins ; pendant ce temps, Kouy, inquiet de la tournure que prenaient les événements, voulut se retirer et donner les sceaux de la vice-royauté au grand trésorier intérimaire qui refusa ; il fit la même démarche vis-à-vis du maréchal tartare et essuya un refus analogue.

    Mis au courant des dispositions de Kouy, notre consul alla le voir et lui représenta avec une certaine sévérité ce que sa conduite avait d'étrange ; au nom de la France, il le rendit personnellement responsable des malheurs qui pourraient arriver aux étrangers.

    La leçon fut comprise, tout au moins obéie.

    Encore une fois, merci à nos courageux Français ; après Dieu, c'est à eux que nous devons d'être restés au nombre des vivants ; nous ne l'oublierons jamais.



    ***



    Le 25 septembre le nouveau vice-roi fil son entrée à Tchen-tou. Le lendemain, il reçut notre consul qui lui exposa clairement la situation de la province et lui remit une requête rédigée en chinois par Mgr Dunand.



    ***

    Depuis lors nous avons eu d'autres malheurs à déplorer, je vais vous les résumer :

    Le 29 septembre, nous avons présenté au bureau des affaires étrangères de Tchen-tou une pièce pour dénoncer le pillage subi par quelques familles de la sous-préfecture de Sin-tsin. En effet, M. Briand nous avait écrit que, le 25 courant, la ville de Sin-tsin avait failli être prise par les boxeurs. Ces bandits étaient arrivés en plein midi au marché de Ten-kong-tchang, séparé de Sin-tsin par le fleuve. Si au lieu de s'arrêter au marché, ils avaient immédiatement traversé le fleuve, cen était fait de Sin-tsin. Heureusement, on eut le temps de conduire les barques sur la rive opposée.

    Le mandarin envoya alors le grand chef de la garde nationale prier les bandits de se retirer. Pour les y engager, celui-ci se mit à genoux et fit les prostrations solennelles aux chefs boxeurs et aux deux femmes qui figuraient la déesse Kouan-yn, puis il leur fit préparer un dîner de neuf plats par table de huit personnes, enfin il leur offrit trois globules d'argent, environ trente taels. N'ayant pu les engager à retourner sur leurs pas, il leur offrit un souper aussi succulent que le liner.

    Le 26 et le 27, les boxeurs voyant la ville bien gardée et se trouvant dans l'impossibilité de s'en emparer, continuèrent leur route à l'ouest, pour aller rejoindre leurs camarades de Kiong-tcheou, et s'arrêtèrent à 20 ly à l'ouest de Sin-tsin. Sur la route, ils pillèrent un certain nombre de maisons chrétiennes. Aussi, le P. Briand pria et supplia le mandarin de les poursuivre. Des soldats furent envoyés contre eux, les battirent et en tuèrent huit ou neuf.

    Le 30 septembre, nous apprîmes que la station de Fou-kia-pa avait été entièrement pillée et détruite ; plusieurs familles de Yn-kia-pa ont subi le même sort.

    Le lendemain, nous recevons le courrier du prêtre indigène Tchang, chargé du district de Tchou-lin-tsin, dépendant des sous-préfectures de Su-lin et de Pong-ky. Le P. Tchang nous racontait des brigandages qui dataient du 13 septembre. Après avoir saccagé Tay-ho-tchen et Yang-tao-ky, les bandits, pour chassés par les soldats, s'étaient reformés et étaient venus continuer leur oeuvre dans le district de Tchou-lin-tsin.

    Le 1er octobre, sur la route de Tchen-tou à Ouen-kiang et à quelques ly de cette dernière ville, une famille chrétienne était pillée et incendiée et un des fils de la famille, jeune homme de 18 à 20 ans, fut frappé de plusieurs coups de couteau et brûlé.

    A Py-hien, les boxeurs essayèrent à plusieurs reprises de piller. Mais, chaque fois, mal leur en prit. Le sous-préfet de Py-hien était un homme courageux ; dès qu'il connaissait la présence des bandits, il se mettait en campagne. Un jour, au moment du souper, on vient lui annoncer qu'une bande de brigands se trouve non loin de notre résidence de Ngan-tee-pou ; immédiatement, il prend des habits courts, appelle une centaine de soldats et se met en route.

    Mais, dès le premier coup de fusil, les bandits s'enfuirent sur la route de Ouen-kiang et ils ne s'arrêtèrent qu'après avoir franchi les limites qui séparent les deux sous-préfectures.

    Pour se venger de cet échec, ils résolurent de faire un coup de maître. Ils se dirigèrent sur Ouen-kiang, volèrent quelques échelles, s'approchèrent doucement de la ville, passèrent par dessus les murs et allèrent piller une riche famille de banquiers qui tenait le grand mont-de-piété de la région.

    Au lieu de porter secours à ceux qui étaient attaqués, le sous-préfet de Ouen-kiang, s'enferma dans son prétoire, en fit barricader toutes les issues et ne sortit que quand les bandits eurent quitté la ville par le même chemin qu'ils avaient pris pour y entrer, c'est-à-dire en escaladant les murs. Après ce coup d'audace, les brigands vinrent rejoindre le gros de l'armée des boxeurs campée au nord et à trente ly de Tchen-tou, au marché de San-ho-tchang.

    C'est là que les soldats du cinquième fils du grand juge les rencontrèrent, en tuèrent plusieurs, firent un certain nombre prisonniers et, ce qui fut fort apprécié, mirent la main sur l'argent volé la veille.



    Ce même jour 2 octobre, Mgr Dunand appela l'attention des autorités sur le danger que courait te P. Montel, réfugié dans sa résidence de Yn-kia-pa avec plus de trois cents chrétiens. Les bandits n'étaient qu'à 20 ly, dans un marché du nom de Tou-tchou-miao, ils firent semblant de se disperser devant les soldats qu'on envoya contre eux ; mais bientôt ils se reformèrent et vinrent assiéger le P. Montel à Yn-kia-pa. Notre confrère et ses chrétiens se défendirent. Le combat fut long, puisqu'il ne se termina qu'après neuf heures du soir, par l'arrivée dune centaine de soldats placés à Lan-kia-tien, petite bourgade près de Yn-kia-pa.

    Le 6, au marché de Yao-tse-pa, un chrétien nommé Fou, tailleur de profession, fut reconnu par les bandits et coupé en morceaux.

    Le 10, les gardes nationales de Yn-kia-pa arrêtèrent un courrier des boxeurs et le livrèrent aux mandarins. Le vice-roi lui promit la vie sauve, même une récompense, s'il consentait à servir de guide aux soldats qu'on allait envoyer pour en finir avec ces bandits. L'homme accepta et il est actuellement avec le commandant Ouang. Nous attendons avec anxiété le résultat final de cette expédition dans la région de Yn-kia-pa.

    Enfin le 10 octobre, un courrier du P. Piel nous donna des nouvelles de la triste situation des chrétientés de Ngan-yo et Mgr Dunand fit présenter un placet pour que de nouveaux soldats fussent envoyés contre les boxeurs. Cette lettre venait de partir, quand un nouveau courrier, envoyé par le prêtre chinois Tsiang, nous annonça te pillage de deux ou trois petites stations cachées dans les montagnes entre Che-yang-tchang et Ta-tsiou.

    Telle a été notre existence pendant plusieurs semailles, telles ont été les pertes de notre pauvre et chère mission.

    Je ne vous ai pas parlé en détail de la situation et des alertes qui ont eu lieu en bien des districts que tes boxeurs n'ont pas encore visités. Mais pour eux comme pour nous, depuis le 25 juillet jusqu'à ce jour, la vie est devenue une souffrance de chaque instant.

    Et si encore, à l'heure où je vous écris, nous pouvions prévoir la fin de nos maux !

    Le nouveau vice-roi, après avoir pris les sceaux, alla de suite saluer le consul de France, M. Bons d'Anty, et en sortant de chez le consul, vint rendre visite à Mgr Dunand. Il nous dit en propres termes qu'il était envoyé pour pacifier la province, et nous rendre justice. Mais, hélas ! Le mal est grand, et les troupes du Su-tchuen ne sauraient à elles seules suffire pour ramener le calme.

    Puis l'esprit des mandarins est celui des vieux Chinois, et par conséquent sur cent il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui voient de bon oeil les événements actuels et les favorisent en sous-main. Le vice-roi aura donc fort à faire. Notre premier et notre dernier recours est encore en Dieu par lintercession de Marie.




    1903/63-77
    63-77
    Chine
    1903
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