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Les Annamites en France pendant la Guerre 2

Les Annamites en France pendant la Guerre Par le P. Raynaud Missionnaire apostolique (fin). A Bordeaux, nous Pavons indiqué, deux Pères mobilisés obtinrent du Général l'autorisation d'ouvrir une école pour les Annamites, au nom de l'Alliance française, société qui a fait beaucoup depuis plusieurs années pour l'enseignement du français parmi nos coloniaux. A Lyon, un missionnaire reçut un ordre de service lui permettant de visiter toutes les formations de la région. Il en fut de même à Chartres.
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    Les Annamites en France pendant la Guerre

    Par le P. Raynaud

    Missionnaire apostolique (fin).

    A Bordeaux, nous Pavons indiqué, deux Pères mobilisés obtinrent du Général l'autorisation d'ouvrir une école pour les Annamites, au nom de l'Alliance française, société qui a fait beaucoup depuis plusieurs années pour l'enseignement du français parmi nos coloniaux.
    A Lyon, un missionnaire reçut un ordre de service lui permettant de visiter toutes les formations de la région. Il en fut de même à Chartres.
    A Dijon, le missionnaire présenté par le colonel de Broissia vit tous les obstacles s'aplanir devant lui.
    A Toulouse, le concours de M. Dufresnit, ancien gouverneur du Laos, fut également très précieux pour aider les missionnaires à obtenir les permissions nécessaires.
    Au camp d'Avord, le colonel commandant l'artillerie offrit a l'aumônier des Annamites de l'école d'aviation un logement très confortable et l'invita même à prendre ses repas au mess des officiers.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1921. N° 141.

    A Pau, dans le camp de Pont Long, le missionnaire avait une chambre à lui spécialement réservée.
    Dans d'autres villes, force était aux missionnaires de trouver asile dans les communautés religieuses, dans les séminaires ou clans les presbytères.
    Dans toutes ces maisons, ils furent accueillis avec une charité parfaite ; même sur le front, dans des pays complètement ravagés par les obus, il suffisait de rencontrer un prêtre pour être assuré de l'hospitalité la plus généreuse.
    A Castres et à Toulouse, les PP. Jésuites considéraient l'aumônier des Annamites comme l'un des leurs. A Castres, les Soeurs de la Présentation se disputaient avec les Pères Jésuites à qui aurait le mérite de donner l'hospitalité « au Père annamite » comme elles l'appelaient. A Bergerac, M. le Supérieur, les Directeurs du petit séminaire, M. l'abbé Peyrille en particulier, se montrèrent d'une cordialité vraiment touchante envers le missionnaire. M. l'abbé Peyrille s'occupait des Annamites avec un zèle tout apostolique. L'un des professeurs du petit séminaire nous disait un jour en riant : « Je crois que le Père économe ne tardera pas à nous quitter pour vous suivre au Tonkin. Malheur à qui oserait insinuer la moindre critique contre les Annamites. Il les reçoit chez lui à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Aussi ces derniers lui en sont-ils très reconnaissants. Le jour du premier de l'an chinois, ils sont venus lui apporter des présents et se sont prosternés à ses pieds en lui disant qu'il remplaçait à leurs yeux la famille et le pays de là-bas ».
    A Tarbes, le grand séminaire ouvrait toutes grandes ses portes, et M. le chanoine Laurence, supérieur, disait très haut qu'il en serait ainsi chaque fois qu'un missionnaire viendrait demander l'hospitalité.
    A Toulouse, M. l'abbé Ricard se montra aussi fort zélé pour l'couvre des Indochinois en France.

    Pratiques catholiques des Annamites.

    Ils avaient d'ailleurs grand besoin qu'on s'occupât d'eux, les pauvres catholiques d'Annam transplantés sur la terre de France. Eux, qui étaient accoutumés à la prière et à la messe en commun chaque matin, un grand nombre à la communion quotidienne, étaient privés de la présence de leurs pasteurs le plus souvent éloignés de toute église, mélangés aux païens qui ne leur épargnaient pas les moqueries, recevant, de temps en temps seulement, la visite d'un missionnaire qui connaissait leur langue, leurs coutumes, leur pays. Quelle joie pour eux ces jours-là! Alors, ils s'arrangeaient tant bien que mal pour se confesser; on tâchait de trouver un petit coin tranquille dans une baraque, une couverture tendue et retenue aux murs par deux clous servait de confessionnal. Que de combinaisons à faire pour s'en tendre sur l'heure de la messe du dimanche ! Chose curieuse, il y avait toujours quelques travaux à faire dans les camps juste à l'heure de la messe! « Vous comprenez, disait un jour un colonel, commandant supérieur des Annamites, nous ne voulons pas les laisser traîner dans la rue toute la matinée du dimanche. Vous auriez peur, répliqua le missionnaire, qu'ils n'aillent s'égarer dans quelque église ; ce serait terrible comme effet moral. La nuit, au contraire, il n'y a aucun danger, on peut les laisser errer dans les rues de la ville tout à leur aise; ils vont au théâtre, au cinéma, où ils prennent des leçons d'immoralité, où on leur enseigne le mépris de l'autorité et la manière de voler et d'assassiner. Voilà qui va leur donner une haute idée de la France ».
    Les deux premières années, les catholiques ne se laissèrent pas influencer par l'irréligion de leurs chefs et les mauvais exemples qu'ils avaient continuellement sous les yeux.
    En maintes circonstances, leur ruse proverbiale ne les laissa jamais à court de moyens pour rester fidèles à Dieu. Ils partaient le dimanche matin avant l'heure du lever, assistaient à la messe et revenaient saris éveiller l'attention de personne.
    A Bergerac, dès 4 heures du matin, ils enjambaient les fils de fer qui fermaient l'enceinte du camp et prenaient la direction du petit séminaire.
    A Tarbes, ils sautaient par-dessus le mur de la caserne avant l'arrivée du commandant.
    A Bourges, plusieurs dimanches de suite, ils se mirent en rang comme s'ils devaient partir au travail et : « En avant! Marche! » Tous bifurquaient du côté de l'église. On en voyait parfois demander la permission d'aller acheter un supplément de nourriture. En arrivant à l'église, ils expliquaient au prêtre qu'ils venaient chercher la nourriture de leur âme. D'autres demandaient à porter leurs habits chez le tailleur et avouaient au ministre du sacrement de pénitence que lui seul était le tailleur capable de réparer la robe blanche de leur baptême. « Je devrais être au chantier en ce moment-ci, disait l'un d'eux; mais je ne serai pas puni, car mon bon ange doit travailler à ma place ». Et il ajoutait : « Vous ne nous aviez pas dit, Père, qu'il y avait des Français qui ne pratiquaient pas la religion. Il est vrai que c'est comme chez nous. C'est un grand malheur que les honneurs et les richesses, parce que loin d'en être reconnaissants à Dieu qui nous les donne, on se croit autoriser à laisser la tiédeur envahir notre vie; ce qui devrait nous rapprocher de Dieu nous en éloigne. En France, comme là-bas, les grandes villes ont une très mauvaise influence sur la moralité».
    Les obstacles sans nombre que l'on semait à plaisir sous les pas de nos catholiques, les mauvais exemples qu'ils avaient sous les yeux, les paroles obscènes qu'ils entendaient ne les empêchaient pas de rester attachés à la religion. « Tu vois, disait un ouvrier français à un sergent annamite, ton bon Dieu se moque pas mal de toi, et puis pourquoi a-t-il fait la guerre?»
    Et l'autre de répliquer : « Alors tu prends le bon Dieu pour ton domestique, tu te figures qu'il est chargé de réparer toutes tes bêtises ».
    Parfois leur piété les poussait à se réunir en grand nombre dans une église déterminée pour prier. La distinction entre Saïgonnais, Annamites centraux et Tonkinois qui divisait tant les païens au point d'amener des bagarres, était beaucoup moins sensible chez les chrétiens. Bien souvent, quand les Tonkinois avaient décidé une réunion, ion ils n'hésitaient pas à visiter leurs coreligionnaires de flué ou de Saigon. Une seule chose les ennuyait : la diversité dans les formules de prières.
    A Saint Sernin de Toulouse, parfois païens et chrétiens prenaient part aux processions grandioses organisées dans cette basilique et se disputaient les reliquaires et les bannières. Daignent les saints et saintes, dont les précieuses reliques ont reposé sur ces épaules encore païennes, se faire leurs intercesseurs auprès de Dieu et leur obtenir la grâce de la conversion !
    Il était assez rare d'entendre nos catholiques réciter les prières en langue annamite à haute voix, « car, disaient-ils, les Français sont moqueurs par tempérament et prompts à tourner en ridicule ce qu'ils ne comprennent pas ».
    Un soir, près de soixante-dix à quatre-vingts Annamites, réunis clans la chapelle du camp d'Avord, récitaient à gorge déployée leurs louanges envers Dieu. Ils se croyaient seuls. Un groupe de soldats français debout, la cigarette à la bouche, et avec eux un vieux commandant se tenaient devant la porte d'entrée de la chapelle. Lès mots d'esprit allaient leur train : « On dirait une mare à grenouilles, dit l'un des soldats. » Tous de s'esclaffer. Seul le vieux commandant qui, silencieux, suivait la scène depuis un moment, répliqua : « Heureuses grenouilles, je voudrais bien savoir encore prier comme ces grenouilles-là ».
    A Tarbes, un catholique, ancien élève du pensionnat des Frères de Saigon, de concert avec l'un des musiciens du P. Villebonnet, de. Nam-dinh, fonda une fanfare de plus de soixante exécutants, dont le but était surtout de rehausser l'éclat des manifestations religieuses. « Cette fanfare nous procure l'occasion d'amener à l'église de nombreux païens, » nous disait l'un des orphéonistes. Ces musiciens se sont fait entendre à Tarbes, à Pau, à Lourdes, puis, quand le Gouvernement les eut changés d'affectation et envoyés à l'école d'aviation de Saint-Cyr près de Versailles, ils continuèrent à se faire entendre dans plusieurs églises de la région.
    Pour le plus grand nombre, la dévotion envers la Sainte Eucharistie ne se démentit pas. Des prêtres de France ont remarqué, non sans édification, la régularité de certains à faire leur visite au Saint-Sacrement.
    A Albi, un infirmier communiait régulièrement. On fit observer à un missionnaire de passage que le communiant ne se confessait jamais. A l'objection, ce brave chrétien répondit : « En partant du Tonkin, j'ai fait le voeu de communier tous les huit jours, à condition que Dieu m'accorde la grâce de ne jamais commettre de péchés graves. Non seulement Dieu m'a accordé la grâce que je lui demandais, mais une plus grande encore, car je ne pense pas l'avoir offensé une seule fois de propos délibéré. Au moment de la tentation, la pensée que je serais indigne de recevoir Jésus dans mon coeur me retient.
    Si je meurs en France, mes parents sauront où aller pour me retrouver là liant ».
    Un adjudant, petit-fils d'un martyr, employé à l'arsenal de Toulouse, n'a pas manqué une seule fois la pratique de la communion quotidienne. Debout dès quatre heures du matin, il faisait sa méditation et sortait de la caserne pour aller assister à la messe à cinq heures, et communier à l'église Saint Sernin. Jamais ses chefs directs ne se sont doutés de ce pieux manège. Seul le commandant de l'arsenal, qui faisait aussi la communion chaque jour, était témoin de la piété de ce brave chrétien. Quant à lui, plongé dans le recueillement de la prière, il ne s'est jamais aperçu que le commandant était là, quelquefois tout près de lui. Un matin, comme il revenait de l'église, on vint lui annoncer la mort de son neveu, infirmier dans un hôpital des environs. Il se contenta de demander un congé de la matinée et se dirigea vers une petite chapelle ornée d'un grand crucifix. A genoux, les bras enlaçant la croix, il demeura dans cette position jusqu'à l'heure de midi, heure à laquelle il revint à la caserne. Gradés et soldats crurent de leur devoir de venir lui offrir leurs condoléances. Il les remercia et leur dit : « J'ai pleuré devant Dieu, il a agréé mes larmes : à quoi me servirait de pleurer devant les hommes?»
    Dieu récompensa la vertu de ce brave en permettant qu'il amenât à la foi une vingtaine de ses compatriotes.
    Ce qui étonnait le plus les catholiques de France, était de voir ces pauvres gens venir de très loin, à. jeun, pour entendre la messe et recevoir la sainte communion. Il n'était pas rare d'en rencontrer à midi, à deux heures et à trois heures du soir : le service les avait empêchés dé venir plus tôt, force avait été pour eux de rester à jeun pour communier. Un mardi, je vis arriver à 5 heures 1/2 du soir deux poudriers annamites pour faire la communion. Quoique travaillant aux acides, ils étaient restés à. jeun toute la journée, refusant de prendre le lait qu'on leur distribuait comme contrepoison. Quelle consolation pour le coeur du Divin Maître, à côté de tant d'autres qui l'abandonnent, que ces âmes qui viennent a lui dans la simplicité d'une foi ardente.
    L'amour pour Jésus Eucharistie les a soutenus durant les longues années passées sur la terre de France. « Quand Jésus est en moi, me disait l'un d'eux, je songe que le matin même mes parents ont dû le recevoir aussi. Je vis quelques moments avec eux sur le Cur de Jésus.
    Avec quelle ardeur ils soupiraient après la sainte communion à l'article de la mort! Un prêtre infirmier me raconta qu'en l'absence du missionnaire, un nouveau chrétien, près de mourir, avait demandé à se confesser à lui par l'intermédiaire d'un interprète païen. Cet interprète touché de cet acte de foi se' convertit dans la suite et mène en ce moment une vie chrétienne exemplaire.
    Un prêtre du diocèse d'Amiens cita un jour en chaire l'exemple des Annamites, pour exhorter ses paroissiens à. la dévotion envers la Très Sainte Vierge. Le même prêtre me raconta qu'il trouvait souvent le soir, vers 7 heures, un groupe de chrétiens d'Annam récitant leurs prières en commun devant la statue de Notre Dame de Lourdes. Il ne se passait guère de journées sans qu'on les vit apporter des bougies ou des fleurs pour orner l'autel de Marie. L'un d'eux fit même présent d'un tapis d'autel en soie brodé par lui, qui fait l'admiration de tous (Nul n'ignore en effet à quel point les Annamites excellent dans ce genre de travail). Un dimanche du mois de mai, les habitants du village entrèrent à l'église comme de coutume pour assister au Saint Sacrifice. Quel ne fut pas leur étonnement de voir l'image de la Sainte Vierge tout enguirlandée de fleurs artificielles et entourée de lanternes en papier, style chinois; le tout formait un ensemble vraiment gracieux. Une personne voisine de l'église avait bien remarqué la veille au soir trois ou quatre Indochinois pénétrer discrètement dans l'église, mais elle était loin de soupçonner ce qu'ils venaient y faire.
    A Rouvroy l'Echelle, dans les Ardennes, le jour de l'Assomption, nos chrétiens prirent l'initiative d'orner l'église paroissiale à leur manière. Sans même avertir le curé de la paroisse, ils portèrent de longues échelles dans l'église et suspendirent de multiples guirlandes de fleurs artificielles, confectionnées par eux, à la voûte de l'édifice. Les habitants du village avouèrent n'avoir jamais vu leur église aussi coquettement parée que ces jours-là. Nos hommes du reste ne s'en tinrent pas là, et devant le succès obtenu dans l'église, ils imaginèrent d'édifier des reposoirs aux quatre coins du village. Le jour de l'Assomption, païens et chrétiens, portant les uns une lanterne, les autres une oriflamme, se mirent en procession à travers le village, à la grande édification des habitants.
    Pendant le mois du Rosaire, à Sormonne, toujours dans les Ardennes, l'adjudant tonkinois, excellent catholique, réunissait, dans l'église privée de son pasteur, les catholiques de son groupement et récitait le chapelet. Le premier soir, les Annamites se trouvèrent seuls à remplir cet acte de dévotion; peu à peu les habitants du village vinrent se joindre à eux : l'adjudant leur avait fait comprendre qu'il fallait prier pour la France.
    Puisque j'en suis venu à parler de cet adjudant, je ne puis m'empêcher de publier une lettre d'un lieutenant français qui a commandé ce groupement pendant plusieurs mois. On y verra que le missionnaire n'était pas le seul à admirer la piété de ce brave sous-officier.

    « Mon cher Père,
    « Mille fois merci de votre bonne lettre.
    « Je craignais bien que les multiples soucis de votre ministère vous aient fait oublier les quelques jours que vous avez passés à Sormonne pour le plus grand bien de nos chers Annamites.
    « Car, mon cher Père, votre lettre est trop élogieuse à mon endroit. Le peu que j'ai pu faire pour eux, d'autres le font, j'en suis sûr, puisque après tout je n'ai fait que remplir mon devoir.
    « Seulement j'ai eu le bonheur de trouver là, tout prêt, un auxiliaire précieux et dévoué formé à l'école des missionnaires de l'Indochine : bon soldat et bon catholique, l'adjudant Khanh m'a été d'un secours inestimable.
    « Bien vite je remarquai sa ponctualité et son zèle discret dans le service. Je l'observai et je le connus bien, autant du moins que le permettaient nos obligations respectives, ainsi que sa connaissance encore imparfaite du français. Et plus je le connaissais, plus j'estimais cette aine simple et droite, toute illuminée d'une flamme intérieure qui se peignait sur sa figure quand nous conversions ensemble dans l'intimité. Aussi son influence était elle grande sur ses compatriotes. Sa vie à lui était un exemple, et les plus fortes têtes ne trouvaient rien à y redire. Mais il ne s'en contentait pas et exigeait plus de ceux qui le pouvaient, des catholiques surtout qu'il voulait parfaits. Je me souviens encore d'un jour, où l'un d'eux fut sévèrement rappelé à l'ordre pour une imprudence qu'il avait commise « parce que cela avait été d'un mauvais exemple pour les bouddhistes ». Mais c'était là l'exception, et je suis convaincu qu'il était plus sévère avec lui-même qu'avec ses hommes, et qu'aucune décision n'était prise par lui à la légère.
    « Tous ses actes, on le sentait, émanaient d'une vie intérieure profonde. La petite église de Sormonne l'a vu et le voit encore souvent, à genoux, au pied de la statue de la Très Sainte Vierge, absorbé dans une longue prière.
    « Pauvre petit village de Sormonne où les hommes ne vont pas à la messe du dimanche ! Que n'ont-ils été remués par les touchantes manifestations de foi de mes petits Annamites! Savez-vous, mon Père, qu'il y a eu deux services célébrés pour le repos de l'âme de l'un d'eux mort en France, et qu'ils ont exigé que le prêtre acceptât une cinquantaine de francs pour chaque service. Ce n'est pas tout. Non contents de leur offrande, ils décidèrent de faire une collecte, laquelle rapporta 105 francs qui me furent remis par une délégation de gradés païens et chrétiens, pour être versés entre les mains du prêtre chargé de desservir l'église de Sormonne, et destinés à l'achat d'objets du culte en remplacement de ceux enlevés ou détruits par les Boches! Je n'ajoute rien. Ces faits sont trop beaux par eux-mêmes. Et je n'en aurais pas fini de relever tous les soins dont ils entouraient le temple du Christ, rivalisant d'ingéniosité et de dévouement, à chaque grande fête, pour la décoration du lieu saint qui disparaissait quelquefois sous la verdure agrémentée de fleurs ou de bougies qu'ils apportaient par douzaines.
    « Oui, tout cela est bien touchant et me laisse la conviction que les efforts près d'eux ne seraient pas perdus; mais il faudrait qu'ils fussent encouragés officiellement, et il n'est pas pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir.
    Mon cher Père, je termine ma longue lettre. Vous aurez sans doute l'occasion de rencontrer mes petits coloniaux ; dites-leur bien que mon souvenir leur est fidèle, et que si je ne puis les revoir je ne les oublie pas dans mes prières, en attendant que nous nous retrouvions là-haut; qu'ils soient et qu'ils deviennent chrétiens, bons chrétiens, et ils aimeront toujours la France.
    L. C. lieutenant.

    Nous avons reproduit tout au long cette lettre d'un officier qui ne peut être soupçonné de partialité à l'égard des indigènes, comme on serait tenté de le croire de la part d'un missionnaire. Que de fois n'avons nous pas entendu certaines personnes nous dire : « Père, le bon Dieu vous a donné des yeux spéciaux pour regarder vos ouailles ». A ces personnes-là je pourrais montrer la lettre ci-dessus.
    Nous avons parlé du soin avec lequel les Indochinois ornaient les églises. Ce n'est pas dans une ou deux églises qu'ils ont fait preuve de ce zèle pour la maison de Dieu ; on peut dire que partout où ils sont passés, dans toutes les régions du. Nord et du Midi, de l'Ouest et de l'Est de la France, il n'est pas de pays qu'ils aient habité sans y laisser les mêmes preuves de leur attachement et de leur respect pour le culte divin.
    Les exemples abondent ; il faudrait un livre entier pour les citer. Des lettres, nous les racontant, venaient de tous les coins de la France : de Calais, de Dunkerque, de Mézières, de Vouziers, d'Arras, d'Amiens, de Tours, de Châteauroux, de Marseille ! Il faut donc renoncer à les lire.

    Dévotion des Annamites envers Notre Dame de

    Lourdes. Deux faveurs Insignes.

    Pour en revenir à la dévotion des Annamites envers la Très Sainte Vierge, nous serions incomplets si nous nous ne disions quelques mots de leur zèle pour le culte de Notre Dame de Lourdes.
    Plusieurs ouvrages ont été écrits sur cette dévotion en Indochine et au Tonkin. Dans ce dernier pays surtout, nombreuses sont les grottes de Lourdes érigées à proximité des églises, nombreuses aussi sont les grâces obtenues par l'intercession de la divine Mère. Avant la guerre nos chrétiens n'épargnaient rien pour faire venir de France l'eau miraculeuse prise à la grotte bénie. Là bas, comme en France, il y a des guérisons bien constatées par des médecins qui ne peuvent être soupçonnés de vouloir crier au miracle !
    Les faits prouvent mieux que les paroles ; c'est pourquoi nous nous permettrons de raconter ici deux faveurs obtenues par des Annamites, grâce à l'intercession de Notre Dame de Lourdes :
    C'était à Saigon au moment du départ. Un ouvrier de l'arsenal dé la Marine, excellent chrétien, fut invité par sa mère à s'agenouiller avec elle, afin de prier ensemble une dernière fois peut être en ce monde. Ce fut dans la chapelle du Carmel que la mère et le fils se rendirent. Leur prière terminée, tous deux allèrent au parloir dans l'intention de se recommander aux prières de la Communauté. La Mère Prieure donna au partant une médaille de N.-D. de Lourdes, en lui recommandant de la porter toujours sur lui.
    Quelques heures plus tard, l'Annamite s'embarquait sur le paquebot Ville de la Ciotat. On connaît ce qu'il advint de ce navire et d'un grand nombre de ses passagers. Arrivé en Méditerranée, il fut torpillé par un sous-marin et englouti dans les flots. Un journal parisien, sur les souvenirs du jeune homme dont nous parlons, Fit le récit détaillé de la catastrophe. Notre héros, chargé d'aider le chef mécanicien, resta avec ce dernier sur le pont du bateau, aidant au sauvetage des passagers jusqu'au moment où les chaudières, étant venues à éclater, il fut projeté violemment au milieu des flots. Laissons-le nous raconter lui-même la suite (le son histoire :

    « Comment suis-je sorti de là ? Je ne puis trop l'expliquer. J'ai dû perdre connaissance pendant un certain temps: néanmoins je me rendais vaguement compte que j'étais entraîné par un remous auquel il était impossible de résister. Tout à coup je me sentis comme saisi doucement par le bras, je me débattis pour échapper à cette étreinte qui pouvait m'entraîner encore davantage ai fond de l'eau. Au bout d'un instant, je me rendis compte que loin de m'entraîner au fond, cette force mystérieuse me faisait remonter vers la surface. J'ouvris les yeux : autour de moi, la mer était plus calme que tout à l'heure ; du grand paquebot, il ne restait aucune trace, seules quelques épaves échappées à la carcasse du navire se balançaient sur les vagues. Au loin voguaient deux ou trois chaloupes de sauvetage qu'on avait pu utiliser. Pourquoi les marins ne mont-ils pas pris avec eux ?
    « Soudain le souvenir de ma mère, du dernier adieu fait au Carmel de Saigon, me revint à la mémoire ; puis je me rappelai la médaille de N.-D. de Lourdes que je portais suspendue à mon cou. Plus de doute possible, c'était Elle, la Vierge de Lourdes, qui m'avait sauvé. Du fond du coeur, je remerciai cette bonne Mère. Pourtant, sauvé, comment pouvais-je me croire sauvé? Seul, sans secours au milieu de la mer. Il y avait bien la télégraphie sans fil à bord, on avait dû faire le nécessaire pour demander des secours. Les barques que j'apercevais tout à l'heure avaient disparu. Peut-être rencontreront-elles des vaisseaux amis qui viendront sur le lieu du sinistre? Mais comment pourront-ils m'apercevoir? Et puis la nuit venait... la nuit, tout seul, aurai-je le courage de résister longtemps ? Aurai-je la force surtout? Déjà par moment, j'avais comme des éblouissements. 0 Marie, jamais je ne vous ai priée avec tant de ferveur qu'à ce moment terrible ; jamais je n'ai si bien compris que lorsque tout était perdu au point de vue humain, vous étiez encore là pour me sauver. La nuit vint. Epuisé par les efforts que j'avais fait, découragé, je nageai, pour ainsi dire sans m'en rendre compte; ce fut machinalement aussi que je m'appuyai sur une épave qui se présenta prés de moi. Je me sentis défaillir. Encore une dernière invocation à Marie, un souvenir à ma mère... Tout à coup à quelques mètres de moi, j'aperçois comme dans un rêve quelque chose ou quelqu'un qui s'avance. Je me sens saisi vigoureusement par le bras. Quoi ? Est-ce une illusion ? Quelqu'un me porte dans ses bras. J'ouvre les yeux, je me vois dans une petite chambre éclairée à l'électricité. J'entends le bruit des machines, je vois des hommes qui s'empressent autour de moi ; leurs costumes m'étaient inconnus. Ces hommes parlaient une langue bizarre dont je ne connaissais pas le premier mot. Ils me faisaient boire une liqueur forte, dont je n'aurais pas été capable de définir le goût. Ils m'avaient enlevé mes habits et nie frictionnaient vigoureusement la poitrine. L'un d'eux prit ma médaille dans sa main, la regarda un instant, puis m'interrogea dans une langue inconnue. Au bout d'un instant, je vis arriver un grand homme, un officier certainement. Il m'adressa quelques paroles que je ne compris pas, puis après s'être concerté avec les autres hommes, il me demanda en français : « Toi, catholique? » Pour toute réponse, je fis le signe de la croix. Aussitôt, on me fit apporter des habits chauds et on m'enferma dans une cabine jusqu'au lendemain matin. Le jour était à peine levé, quand je vis l'officier de la veille rentrer dans le réduit où j'étais étendu. « Toi, Français ? », me dit-il.
    Non, répondis-je, moi mécanicien chinois, moi travailler sur bateaux.
    « Ai-je fait un mensonge, interloqué que j'étais par cette question inattendue? Je n'ai pas eu le temps de réfléchir.
    « L'officier me répondit : « Ici, tu es dans un sous-marin autrichien, nous ne pouvons te garder plus longtemps parce que nous devons replonger. Nous allons te mettre sur un radeau; dans une heure ou deux le Triumph, bateau anglais, se rendant à Malte va passer par ici ; il a à bord plusieurs passagers sauvés du naufrage, nous le laissons passer. Tu feras un signe il viendra à ton secours ».
    « A Marseille j'ai fait le récit de la catastrophe tel que je l'avais vue ; mais je me suis rendu compte que les journalistes qui m'interrogeaient ne devaient pas aimer la Sainte Vierge; c'est pourquoi j'ai attendu jusqu'à ce jour pour vous dire combien j'ai lieu d'être reconnaissant envers cette bonne Mère ».
    J'ajoute que la télégraphie sans fil avait promptement porté jusqu'à Saigon la nouvelle de la perte du paquebot et de ses passagers. Désolée, la mère de notre héros se rendit de suite au Carmel et demanda la Mère Prieure. Celle-ci, sans même la laisser commencer son histoire, lui dit brusquement : « Confiance et reconnaissance .à la Sainte Vierge, votre fils est sauvé ».
    Voici le récit tel qu'il m'a été fait, y a-t-il quelques exagérations de détail ? Je ne saurais le dire.
    Le petit ouvrier annamite est resté pendant quatre ans à l'arsenal de Toulouse ; il est retourné maintenant dans son pays où, je l'espère, il fera connaître à ses compatriotes les bontés de Marie à son égard.
    Un autre fait pour prouver la confiance de nos Annamites en Notre Dame de Lourdes :
    Dans un hôpital de Toulouse, un Annamite était sur le point de mourir. Le docteur avait dit qu'il ne passerait pas la nuit. Avec certains malades il y a des précautions à prendre; avec les Orientaux il n'en est pas de même ; bien rares sont ceux qui ont peur de la mort lien de plus simple que d'annoncer à l'un de ces pauvres gens qu'il va mourir. Celui dont nous parlons ne faisait pas exception à la règle. Le missionnaire eut à peine le temps d'ouvrir la bouche que déjà le moribond lui disait : « Père, confessez-moi et donnez-moi- la sainte communion, je ne demande pas mieux; car j'ai besoin de force, je souffre tant. L'idée de mourir ne m'effraie pas; une seule chose m'inquiète, je voudrais revoir ma mère avant de mourir ».
    Le malade se confessa et communia avec une ferveur peu commune. Je l'exhortai à bien faire une longue action de grâce qu'il achèverait peut-être là-haut.
    Le soir je revins le voir. « Croyez-vous, Me dit la soeur infirmière, que ce petit bonhomme m'a fait la vie ce matin pour que je lui trouve une statue de Notre Dame de Lourdes. J'ai fini par en découvrir une. Seulement depuis qu'il a cette statue il la tient devant lui à deux mains. Il refuse la moindre nourriture. Si j'ai le malheur d'essayer de lui prendre sa statue-il se met à pleurer à chaudes larmes ».
    Je revenais chaque jour régulièrement pour voir le malade. Il ne quittait pas sa statue. Il refusait uniformément tous les médicaments et le lait quon lui présentait. Enfin au bout de huit jours, étonné moi même de cet état de choses, je demandai au médecin ce qu'il pensait du sujet en question. « Le n° 41, me répondit-il, mais il y a longtemps que je ne m'en occupe plus, il n'y avait plus rien à faire. Il doit être mort maintenant. Pardon, Monsieur le Major, je ne m'y connais pas beaucoup en médecine, mais il me semble que le n° 41 va beaucoup mieux, et je vous prierais de venir l'ausculter ».
    Auscultation en règle. Étonnement, stupéfaction du médecin qui interpelle la soeur. « Mais, enfin, ma soeur, donnez moi ses feuilles d'hôpital, vous me l'avez changé, ce n'est pas celui de l'autre jour ». Puis se tournant vers moi : « Ces gens-là se ressemblent tous ». Les feuilles furent apportées, c'était bien celles : de ce n° 41. Et le médecin se demanda, et se demande peut-être encore comment son client a pu survivre. La Sainte Vierge avait exaucé l'humble prière de son petit serviteur.
    Nous savons qu'il est de retour en Annam et qu'il a revu sa mère.
    Lourdes, Lourdes! Quel est celui d'entre eux qui n'eût pas été à Lourdes si la chose eût été possible Chaque fois qu'un missionnaire arrivait dans un camp il était assailli de demandes
    « Père, demandez au Colonel qu'il nous envoie en pèlerinage à. Lourdes. Père, écrivez au Ministre de la guerre ». Quelques uns ont écrit eux mêmes au Ministre pour demander l'autorisation. J'ai eu l'occasion de voir le brouillon de l'une de ces lettres qui commençait assez crânement : « Mon cher Ministre ». Qu'ont pensé les bureaux de cette familiarité?
    En tous cas, la permission a été donnée, et l'Annamite conserve avec fierté la réponse adressée au nom du « cher Ministre ».
    Bien peu d'Indochinois, cependant, ont pu réaliser ce rêve d'aller à Lourdes. Les uns, malheureusement, étaient employés dans des camps trop éloignés de Lourdes. D'autres éprouvaient de grandes difficultés à obtenir une permission qu'on accordait assez rarement. Les plus privilégiés furent ceux de Pau que conduisit à Massabielle le P. Doumec, le provicaire honoraire du Tonkin .maritime. Ceux de Tarbes y allaient assez souvent. Presque tous les dimanches on en rencontrait quelques-uns. Deux fois ils organisèrent un pèlerinage pour Lourdes de tous les volontaires. La première fois, ils eurent l'honneur de la messe célébrée à leur intention dans la grotte. La seconde fois, ils y vinrent comme hommage de reconnaissance avec tambours, clairons et fanfare au complet.
    Ceux de Biscarosse dans les Landes, ceux de Bordeaux, s'y rendirent également. Nous pourrions citer le nom d'un grand nombre d'interprètes, aussi bien parmi les païens que parmi les chrétiens, qui sont venus de très loin pour visiter Lourdes. Afin de ne pas trop éveiller l'attention ils demandaient leur permission pour Toulouse, pour Tarbes ou pour Pau.
    Les Annamites de l'arsenal de Toulouse firent trois pèlerinages à Lourdes. Chaque fois ils y allèrent par groupes de quarante environ. Deux fois ils eurent une messe pour eux dans la grotte. Au dernier pèlerinage le nombre des païens dépassait de beaucoup celui des chrétiens. Ils furent témoins de la guérison miraculeuse d'un paralytique, guérison qui se produisit à quelques pas d'eux. C'était une invitation que la divine Mère voulait bien faire à ses enfants de l'Annam. Quelques-uns le comprirent, et répondirent à cette invitation en se convertissant à notre sainte religion. Avant de quitter Lourdes, ceux de Toulouse voulurent laisser une marque de leur attachement à Notre Darne et firent graver sur une plaque de marbre, en caractères chinois, l'expression de leur filial amour !


    1921/163-180
    163-180
    France
    1921
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