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Les Annamites en France pendant la Guerre 1

Les Annamites en France pendant la Guerre Par le P. Raynaud Missionnaire apostolique. Bien des fois durant le cours de cette guerre on nous a répété : « Et vos Annamites? Que deviennent-ils ? Les documents ne manqueraient pas, si nous voulions prouver à quel degré les Indochinois ont rendu service à la France pendant cette guerre. Les lettrés de commandants d'arsenaux et de camps d'aviation, de directeurs de poudreries, de médecins d'hôpitaux ne manquent pas.
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    Les Annamites en France pendant la Guerre

    Par le P. Raynaud

    Missionnaire apostolique.
    Bien des fois durant le cours de cette guerre on nous a répété : « Et vos Annamites? Que deviennent-ils ?
    Les documents ne manqueraient pas, si nous voulions prouver à quel degré les Indochinois ont rendu service à la France pendant cette guerre. Les lettrés de commandants d'arsenaux et de camps d'aviation, de directeurs de poudreries, de médecins d'hôpitaux ne manquent pas.

    Nous resterons sur le terrain purement religieux, laissant à d'autres le soin d'exposer, sous des rapports différents, la conduite de nos protégés.
    Que les Indochinois se soient montrés parfaits en tous points, loin de nous cette assertion; mais en ce monde qui est parfait? Ceux qui leur jettent la pierre sont parfois les plus coupables.

    Recrutement. Situation générale.

    Au moment de leur recrutement en Indochine, quelques-uns de nos Annamites avaient à peine atteint leur quinzième année. D'autres étaient des vieillards ayant dépassé la soixantaine; on en a trouvé de soixante-cinq, soixante-six et même soixante-huit ans. Ces derniers s'étaient mêlés aux contingents partant pour la France, dans le but de se substituer à leur fils, dont la présence était jugée plus nécessaire que la leur au foyer familial. Bel exemple de l'esprit de famille si développé chez les Indochinois.
    La plupart, jeunes ou vieux, étaient des paysans habitués aux travaux paisibles des campagnes; les voilà transplantés tout à coup sur une terre lointaine dont ils ne connaissent ni la langue, ni les coutumes ; au milieu de nos grandes villes de France, sans conseillers, sans guides, côtoyant jour et nuit la populace ouvrière, méprisés, moqués, ne recevant pas un mot d'encouragement. Pour être impartial, il faut s'étonner de constater le bon esprit qui animait la plus grande majorité. Très peu nombreux sont ceux qui se sont laissé tromper par les théories socialistes développées journellement devant eux. Il est à craindre néanmoins que ces mauvais germes ne se développent plus tard et ne produisent leurs fruits néfastes pour le plus grand malheur de l'Indochine.
    Les lettres qu'ils adressaient à leurs familles pendant leur séjour en France exprimaient surtout le chagrin que leur causait l'éloignement des parents. Leur désir de retourner chez eux était compréhensible, puisque seuls de toutes les troupes venues en France à l'occasion de la guerre, ils ne pouvaient, vu la longueur du voyage, obtenir la permission de retourner chez eux. Quelques-uns ont dû demeurer jusqu'à cinq ans loin de leur famille.

    Même les catholiques, en général il est vrai, d'une nature plus sensible que les païens, mais plus résignés que ces derniers et aussi moins dépaysés, parce que jouissant de l'estime des gens de bien qui leur donnaient avec joie l'hospitalité, même les catholiques se plaignaient dans leurs lettres du délaissement dans lequel ils étaient contraints de vivre. Ils envoyaient de pressants appels au Séminaire des Missions Etrangères de Paris. Hélas ! Le Séminaire se voyait souvent dans l'impossibilité de répondre à leur appel.

    Les promesses du Gouvernement.
    Comment elles ont été tenues ?

    Le gouvernement général de l'Indochine avait bien promis aux évêques de la Cochinchine et du Tonkin de donner des aumôniers aux chrétiens indochinois, à condition que les évêques s'emploieraient à favoriser le recrutement des volontaires pour la France. Les évêques ont tenu leur engagement Le gouvernement aussi, mais à sa manière....
    Pour remercier les prélats de leur intervention, il a commencé par faire construire une pagode à l'hôpital Saint-Louis de Marseille, et par subventionner un bonze qui est resté attaché au service de ce temple pendant toute la durée des hostilités. Des pagodes ! Des pagodes ! Rien n'était plus utile que de construire des pagodes. Il y en avait à Châteauroux, à Weuvy-Pailloux, au Ripault près de Tours, à Lyon où une grande cérémonie bouddhique se déroula dans une usine à l'occasion de l'inauguration de la pagode. La cérémonie fut, présidée par un professeur de lycée. Paris eut aussi sa fête bouddhique. Sur le front, à plus forte raison, on crut nécessaire d'élever des pagodes. On dit même que certain chef de groupement n'a pas hésité à venir se prosterner devant une grimaçante statue de Bouddha, à la tête des travailleurs de son groupement qui ne pouvaient contenir une folle envie de rire, en constatant la manière gauche avec laquelle leur bedonnant patron exécutait les salamalecs plus ou moins rituels, dont les Annamites s'acquittent avec tant de souplesse.
    Un missionnaire rencontra un jour un colonel, commandant régional, qui arrivait de visiter une pagode nouvellement construite. « Eh bien ! Mon colonel, lui dit le missionnaire, il paraît que le bouddhisme va devenir de plus en plus religion d'Etat? Non, répliqua celui-ci, seulement quand les indigènes reçoivent de mauvaises nouvelles de chez eux, à l'occasion de la mort d'un de leurs parents par exemple, je les renferme dans la pagode pour qu'ils puissent se livrer à leur aise au recueillement. Alors, mon colonel, vous me permettrez bien de saluer en vous le fondateur d'une nouvelle secte bouddhiste ; car dans leur pays, à l'occasion de la mort d'un de leurs parents, non seulement les indigènes ne se livrent pas au recueillement, mais ils en profitent pour organiser de copieux festins auxquels sont conviés tous les membres de leur village... ! »
    De son côté, la mission laïque subventionnée par le Gouvernement ne négligeait rien pour attirer les interprètes à ses cours, dans l'intention d'en faire de précieux auxiliaires de la libre-pensée en Indochine. A Paris, elle donnait 3 francs chaque dimanche aux Annamites qui voulaient bien venir assister aux cours. Des feuilles étaient envoyées dans tous les groupements importants pour annoncer la visite des inspecteurs. Des almanachs étaient adressés aux interprètes. Nous avons eu sous les yeux un de ces almanachs de la mission laïque. Sur la première page, on affirmait sans le prouver, ce qui eût été difficile, que les religions avaient été la cause de toutes les guerres qui avaient désolé la surface du globe pendant le cours des siècles.
    C'était pour cette raison que la mission laïque, émue de compassion à la vue de ces massacres, voulait écarter de son enseignement toute idée confessionnelle. Oh! Les braves gens!
    Seulement, dès la deuxième page, l'auteur de l'almanach faisait un commentaire très élogieux du Coran. Peut-être croyait-il que l'islamisme n'était pas une religion ? En tous les cas, ce n'était pas très fort de la part de gens si bien intentionnés, qui désirent la paix universelle, de commencer leur opuscule par l'apologie de ceux qui ont pour devise : « Crois ou meurs ».
    Les interprètes qui venaient assister à leurs cours ne furent guère séduits, puisque, rétribués et assurés de la protection de personnages influents, ils se sont abstenus de répondre à l'appel des professeurs, aussitôt qu'ils en ont trouvé l'occasion. Au lieu de faire la classe, ces Messieurs auraient mieux employé leur temps à se documenter sur les questions coloniales.
    Inutile maintenant de dire les difficultés que rencontrèrent les missionnaires pour parvenir à se faire admettre dans les différentes formations indochinoises. Ceux d'entre eux qui étaient du service actif ou de la réserve s'ingénièrent à trouver les moyens d'être affectés aux bataillons de combattants. Ils pouvaient ainsi se, rendre utiles pour remonter le moral des troupes indigènes, et être présents pour administrer les sacrements aux catholiques en danger de mort. Ce ne fut que sur le lin des hostilités qu'on se décida à leur donner des galons de sergent ou d'adjudant.
    Notons, en passant, que les interprètes avaient droit au grade d'adjudant. Nous nous demandons pourquoi les missionnaires, plus habitués que les autres interprètes à la langue annamite, ne jouissaient pas du même privilège ? On nous a bien dit un jour en souriant, que c'était pour ne pas augmenter leur influence... Serait-ce vrai?

    Travaux des missionnaires soldats

    Les missionnaires appartenant à la réserve de l'armée territoriale, la plupart revenus en France pour cause de santé, réussirent à se faire affecter dans différentes formations sanitaires: à Coulommiers, à Marseille, à Pau. A Bordeaux, le P. Maheu et le P. Perreaux, tout en s'occupant des nombreux malades internés dans les hôpitaux de la ville, s'employèrent à réunir les catholiques appartenant aux arsenaux et aux poudreries. Ils fondèrent au nom de l'Alliance française un Foyer du soldat, où des cours, donnés régulièrement chaque soir, réunissaient les indigènes désireux de s'initier à la connaissance de notre langue. Ils publièrent plusieurs ouvrages très goûtés des indigènes et des Français heureux d'avoir quelques notions de langue française ou annamite.
    Dans la suite, trois missionnaires, libérés de toute obligation militaire, les PP. Le Gall, Depierre et Raynaud, firent tout ce qui dépendait d'eux pour atteindre les catholiques des différents groupements. Leur tâche ne fut pas sans se heurter à de nombreuses difficultés. Comment, sans mandat spécial du Gouvernement, arriver à pénétrer dans les camps, arsenaux, poudreries, hôpitaux, etc?... Comment parvenir à grouper les catholiques en dehors des heures de travail ? Nombreuses sont les lettres dans lesquelles les missionnaires nous font part de la mauvaise volonté des chefs. Pourtant, grâce au secours de Dieu, dont ils cherchaient à procurer la gloire ici comme en Indochine, ils obtinrent le résultat désiré ; et pendant les quatre années que les Annamites passèrent loin de leur pays, bien rares sont ceux qui n'ont pas eu la consolation de remplir leurs devoirs religieux.

    Un ami... des ordres ministériels.

    L'un de ces trois missionnaires nous a écrit :
    « J'ai fait ma première offensive dans le camp de la Poudrerie de X. Le commandant paraissait charmé de ma visite. « J'aime beaucoup les missionnaires, me dit-il, car je leur dois ma position. Voilà qui tombe à pic, mon commandant ; à mon tour, je viens vous demander un service : l'autorisation de visiter les Annamites du camp ».
    « Coup de théâtre ! La figure du bonhomme se rembrunit. « Pour cela, c'est impossible, me dit-il.
    Curieux, par exemple ; je connais des endroits où l'on n'aime pas les missionnaires, où on ne leur doit pas sa position et où ils peuvent entrer facilement.
    C'est possible, mais ici nous avons des ordres ministériels:
    Comment? Il n'y a donc qu'ici que vous avez reçu des ordres ministériels ? En tous les cas, voici ce que je puis faire : juste en face la porte du camp, il y a une grange ; je vais m'y installer, et là je verrai mes, catholiques ».
    « Pendant trois jours, je dus rester dans cette grange. Enfin, le matin du quatrième jour, le général arriva pour visiter les baraquements ; des Annamites s'étaient plaints de ce que la nuit, ils étaient obligés de s'endormir avec leur parapluie ouvert pour ne pas être trempés par la pluie.
    « La visite faite, le général sortait en compagnie du Directeur de la Poudrerie, ancien condisciple du P. Lecornu, le curé d'Hanoi (ancien élève de l'école polytechnique, ancien capitaine du génie) ; le commandant du camp qui avait reçu les ordres ministériels était à s'a gauche.
    « Occasion unique, il faut en profiter : « Mon général, je me permets de vous remercier de la bonté que vous avez eue de m'accorder la permission de visiter les hôpitaux de la ville. Ah ! Cest vous le missionnaire, êtes-vous content de ces jeunes indigènes ? Enchanté, mon général. Y a-t-il beaucoup de catholiques parmi eux ? Jusqu'à ce jour, je n'ai pu en savoir le nombre ; mais il est probable que la moyenne doit être de un sur dix comme dans les autres camps. Et les bouddhistes ? Quelle magnifique religion, que ce bouddhisme. Qu'en pensez-vous ? Mon général, la question serait trop longue à étudier, permettez-moi de ne pas l'entamer aujourd'hui. Alors, que désirez-vous ? Mon général, tout simplement l'autorisation d'entrer dans le camp des Annamites. Mais, cela va de soi, puisque vous êtes leur aumônier ».
    « Depuis ce jour, je suis bien tranquille, on m'a même fait espérer une chambre à côté des barils de saumure et de poissons salés. Je m'en réjouis d'avance ! »

    A l'hôpital 17... « Je suis galonné. Je veux avoir affaire à des galonnés ».

    Dans les hôpitaux, les difficultés n'étaient pas moindres : tantôt, il y avait des aumôniers attitrés, tantôt ce n'était pas l'heure d'entrer ; un autre jour, on se heurtait au mauvais vouloir d'un médecin, etc...
    Une lettre ou deux écrites par les missionnaires nous feront vivre un instant de leur vie. L'un d'eux nous dit :
    « Figurez-vous qu'en arrivant au petit séminaire de B..., M. l'abbé X... m'avertit que j'avais à l'hôpital 17 quatre Annamites catholiques assez gravement malades, mais qu'il me serait absolument impossible de les voir, parce que le médecin-major, conseiller général de X.., un franc-maçon militant défendrait aux prêtres, quels qu'ils soient, d'entrer dans son hôpital.
    « Allons, nous pourrons donc rompre la monotonie de l'existence. Il faut y aller et tout de suite encore. Dix minutes après, j'étais à l'hôpital.
    « Bonjour, Monsieur le médecin chef.
    Vous désirez, Monsieur ?
    Monsieur le médecin chef, je viens ici au nom de l'humanité, en vue d'une oeuvre philanthropique. Missionnaire en Indochine...
    Alors, vous vous figurez que parce que vous portez une longue soutane noire tout le inonde va s'incliner devant vous et vous laisser entrer partout comme chez vous ?
    M. le médecin chef, je ne me figure rien du tout; je constate seulement que partout ailleurs dans les différentes formations sanitaires, les docteurs ont montré beaucoup d'empressement à me recevoir, désireux d'apprendre ce qui pouvait être agréable à leurs malades annamites. Quelquefois même, là où il n'y avait pas d'interprètes, et c'est crois le cas de votre hôpital, ces Messieurs me demandaient de vouloir bien leur rendre ce petit service, ce que je faisais avec beaucoup de plaisir.
    Possible; mais ici, vous n'entrerez pas.
    Vous m'étonnez, M. le médecin chef ; j'ai passé dix ans aux colonies, dans des pays qu'on a l'habitude de nommer pays de sauvages, et jamais.....
    Je vous dis que je vous défends d'entrer.
    Mais c'est entendu, M. le médecin chef, je ne chercherai pas à entrer aujourd'hui; j'aurais trop peur que vous m'accusiez de rompre l'union sacrée, même si pour rendre service à des malheureux je relevais, comme elle le mérite, l'impolitesse dont vous faites preuve en ce moment. Néanmoins, soyez tranquille, j'entrerai dans votre hôpital. Au revoir, M. le médecin chef ».
    « Le soir, con fessions à la Poudrerie, puis réception charmante du Directeur qui, sur mon simple récit, avant même que je lui en fasse la demande, me donne une note de service que j'ai encore là sous mes yeux :
    « Le Directeur de la Poudrerie désire vivement que le Père missionnaire X... soit admis à visiter les Annamites en traitement à l'hôpital 17. Sa connaissance de la langue et des moeurs indigènes ne pourra qu'être très agréable à ces pauvres gens ».
    Le lendemain matin, muni de cette recommandation, je reviens à l'hôpital 17. De la fenêtre du premier étage, le médecin chef m'aperçoit, de loin il interpelle le planton :
    « Allez voir de quoi il s'agit ».
    « Je sors ma lettre de ma poche et fais signe que je désirerais la remettre au médecin chef.
    « Planton, apportez-moi ce papier ».
    « Je m'avance plus près de la fenêtre : « Pardon, M. le médecin chef, il s'agit d'une commission très importante dont on m'a chargé ; je préfère vous porter moi-même cette lettre afin d'être bien sûr que vous l'avez lue. C'est une lettre du Directeur de la Poudrerie qui désire vivement que vous me laissiez visiter les Annamites.
    Le Directeur de la Poudrerie? Je m'en f... c'est un civil, je suis galonné moi, je veux avoir affaire à des galonnés.
    Bien M. le médecin chef, alors, puisqu'il en est ainsi je cours chez le Général commandant la Place, et dans trois quarts d'heure au plus tard je serai ici avec un ordre de service ».
    « Le Général fut on ne peut plus accueillant. C'était un vieux soldat. Il était allé dans plusieurs colonies. Nous causâmes des progrès réalisés dans les villes d'Hanoi et de Saigon.
    « Le délai fixé au médecin chef louchait à sa fin. Ce fut à regret que je pris congé du Général ; celui-ci me reconduisit à la porte et me serra la main en disant : « Quand vous serez de retour là-bas, vous vous souviendrez de la conversation que nous avons eue ensemble. Soldats et missionnaires, nos deux oeuvres sont soeurs. Nous, nous faisons respecter la France, vous autres vous la faites aimer ».
    « J'avais un ordre de service signé de la main du Général :
    « Le missionnaire X... est autorisé à visiter les Indochinois en traitement dans les différents hôpitaux de la ville ».
    « A l'heure fixée pour le rendez-vous je sonnai à la porte de l'hôpital. Le médecin chef venait de partir. Interrogé s'il avait reçu des ordres pour le cas où je me présenterais avec un mot du Général, le gestionnaire me répondit : « Tous mes regrets ; mais je n'ai pas d'ordre, j'ai même cru comprendre à certains indices qu'on serait intraitable pour ce qui vous concerne.
    Dans ce cas, voudriez-vous avoir la bonté de faire connaître à M. le médecin chef que demain matin il aura certainement de mes nouvelles ».
    « Le lendemain matin, en effet, je poussai une reconnaissance jusqu'à l'hôpital mixte où se trouvait le médecin principal à cinq galons. Je lui exprimai tous mes regrets de me voir dans l'obligation de le déranger, et je déposai sous ses yeux mes deux autorisations malgré lesquelles on ne voulait pas me laisser entrer à l'hôpital 17.
    « Sans me répondre, le médecin principal prit une feuille de papier et y traça ces lignes: « J'aurai l'occasion de demander tantôt à M. le médecin chef de l'hôpital 17 pourquoi il se permet de transgresser les ordres de ses supérieurs ».
    « Remerciements au médecin principal et en avant pour l'hôpital 17.
    « Bonjour, M. le médecin chef, j'ai regretté bien vivement de ne pas vous avoir rencontré hier soir, d'autant plus vivement que j'ai très bien compris la raison pour laquelle vous étiez parti avant mon retour. Aussi ai-je cru prudent ce matin de me prémunir. Voici d'abord une lettre de M. le médecin principal à cinq galons.
    !... ! Médecin principal! Comment vous êtes allé chez le médecin principal?
    Pardon, M. le médecin chef, vous ne voulez pas avoir affaire à des civils, vous voulez avoir affaire à des galonnés. Hier soir, je suis allé chez le Général, c'est un galonné ; mais comme vous m'avez fait remarquer hier soir que cette démarche ne suffirait pas, ce matin j'ai encore ajouté cinq gelons en plus.
    Voilà qui est trop fort! On n'agit pas de la sorte. Je voulais vous laisser entrer dans l'hôpital. Une preuve, c'est que j'avais fait la liste des catholiques, parce que vous devez connaître les règlements, vous n'avez pas le droit de causer aux païens.
    M. le médecin chef, vous savez bien que les missionnaires ne vont pas dans les pays étrangers pour causer avec les païens. Ce serait une chose inouïe ! ! ! Un missionnaire causant à un païen! !
    Planton, conduisez Monsieur dans les salles, et veillez à ce qu'il ne parle pas aux païens. Voici la liste ».
    « A peine avais-je eu le temps d'ouvrir la bouche en entrant dans la salle que païens et chrétiens m'entourèrent; niais pour rester plus fort de mon droit je me plaçai devant le lit d'un chrétien. Bien m'en prit, car quelques minutes à peine s'étaient écoulées que déjà la silhouette du médecin chef apparaissait dans l'encadrement de la porte.
    « Que vous ai-je dit?
    M. le médecin chef vous pouvez juger par vous-même que je suis devant le lit d'un chrétien, que je ne parle qu'aux chrétiens. Les autres viennent m'écouter. Nous sommes dans un pays de liberté et je n'ai nullement le droit de les renvoyer à leur place ».
    « Comme vous pouvez le croire, l'incident s'arrêta là, et depuis ce jour je ne rencontre plus le médecin chef quand il m'arrive d'entrer à l'hôpital 17 ».

    Un gestionnaire curieux.

    Une autre lettre aussi intéressante que la précédente :
    « Après une bonne course à bicyclette j'arrivai au château de M..... transformé en hôpital de tuberculeux. Il y avait dans cet hôpital une trentaine d'infirmiers annamites. Le médecin chef se montra très aimable, m'introduisit lui-même dans les salles dont il me fit remarquer la bonne tenue et la propreté. « C'est,me dit-il,que les Annamites sont des infirmiers modèles, et je suis très heureux que vous veniez les voir pour leur dire de ma part combien je suis satisfait de leurs services ».
    « Tout ceci ne fut pas du goût du gestionnaire, avant la mobilisation inspecteur des écoles gratuites et obligatoires. N'y tenant plus, il s'approcha de nous et fit remarquer au médecin chef que seul l'aumônier attitré avait le droit de venir dans les salles, et que les autres prêtres devaient rester au parloir.
    « Monsieur le médecin chef, dis-je, je ne suis pas venu ici pour vous attirer des désagréments; puisque ce Monsieur veut s'entretenir quelques instants avec moi, permettez-moi de vous quitter : il y a bien longtemps que je n'ai pas eu l'occasion de rencontrer des gens de cet acabit pour leur expliquer le fond de ma pensée ».
    « Une bonne poignée de main au médecin chef et le dialogue s'engage avec le gestionnaire : « Vous serez heureux d'apprendre Monsieur, lui dis-je, ce que je pense de votre intervention de tout à l'heure : le médecin étant votre supérieur, vous n'aviez pas à venir vous mêler à notre conversation.
    Monsieur, je dois faire un rapport sur votre passage dans cet hôpital.
    Pour vous éviter de vous fatiguer les méninges, prenez la peine de vous asseoir au bureau, je vous dicterai le rapport.
    Au moins, puis-je vous demander de la part de qui vous venez.
    Quant à cela, Monsieur, le médecin chef aurait pu me le demander, vous, pas. Si néanmoins vous teniez absolument à être au courant de la situation, je vous dirais que le Général commandant la Xe région m'a autorisé à visiter les hôpitaux.
    Quel dommage que vous ne m'ayez pas averti de suite, nous aurions évité un malentendu. Tenez, si vous le voulez, il y a toujours un moyen de réparer les gaffes, je vous invite à déjeuner.
    Pour ce qui est de déjeuner, certes, c'est tout à fait différent, j'accepte ».
    « Déjeuner excellent, puis réunion des Annamites tout heureux. de retrouver un missionnaire dans ce village éloigné des centres De son côté, le gestionnaire n'était pas tranquille, il parcourait l'hôpital en tout sens. « Après tout, disait-il, il ne m'a montré aucun papier. Oh! Cest un colonial c'est sûrement un colonial ». Un instant après, plus calme, il revint au réfectoire. A ce moment même, les Annamites riaient aux éclats. Notre homme crut que nous riions de lui, ce qui n'était pas vrai. Un nouvel accès commença : « Vous devez me dire de quoi vous leur parlez. « Attention, M. le gestionnaire, ceci sort tout à fait du cadre. M. le médecin chef, vous savez comme il est aimable, pourrait me poser cette question ; vous, je vous ai déjà expliqué ce que vous aviez à faire. Si cependant vous tenez absolument à connaître le sujet de notre conversation, voici de quoi il s'agit : L'infirmier tonkinois qui se trouve en face de moi me demandait à apprendre le français ; je lui expliquais qu'il ne pouvait mieux tomber que dans cet hôpital, où il y un inspecteur des écoles certainement capable de lui donner des leçons de français et du reste très dévoué. Voyez, vous avez eu tort de venir m'interrompre ».
    « Le gestionnaire n'en demanda pas plus long.
    « Mes poilus se confessèrent. Le lendemain, de retour à X... je trouvai chez un libraire une carte postale représentant lès Boches de l'intérieur, puis en bas Guillaume II à genoux aux pieds du Christ qui lui disait : « Ce n'est pas en chassant mes prêtres que vous aurez la victoire». Je ne pus résister à la tentation d'envoyer cette carte au gestionnaire. Ce n'est peut-être pas très bien de ma part, mais que voulez-vous si on ne muselle pas tous ces gaillards là une bonne fois, ils se croiront tout permis et nous aurons trop de difficultés pour faire le bien».
    Les lettres dans le genre de celles que nous venons de citer arrivaient de tous côtés ; il convient néanmoins d'être impartial et de rendre hommage à ceux qui le méritent.

    Sympathies.

    En résumé, jamais les missionnaires n'ont eu à se plaindre des généraux commandant les diverses régions. « On s'aperçoit bien vite, disait un Père, qu'on a affaire à des hommes de jugement qui voient grand et ne se laissent pas distraire par les « on-dit » de la rue ».
    (A suivre.)

    1921/127-138
    127-138
    France
    1921
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