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Les Amantes de la Croix à Tasaki

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES SOMMAIRE Japon : LES AMANTES DE LA CROIX, lettre de M. Matrat. — LA PROVINCE DU KOUY-TCHEOU (Suite). — ANCIENNES POSSESSIONS DE LA FRANCE DANS L'INDE. — TONKIN ET KOUANG-TONG : Le typhon à Mon-cay. — LA CONSÉCRATION ÉPISCOPALE DE Mgr BARILLON. — NOUVELLES DIVERSES : Corée, Thibet, Séminaire des Missions Etrangères. — VARIÉTÉS : Contes Lolos, par M. Vial.
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    ANNALES
    DE LA SOCIÉTÉ

    DES

    MISSIONS ÉTRANGÈRES

    SOMMAIRE

    Japon : LES AMANTES DE LA CROIX, lettre de M. Matrat. — LA PROVINCE DU KOUY-TCHEOU (Suite). — ANCIENNES POSSESSIONS DE LA FRANCE DANS L'INDE. — TONKIN ET KOUANG-TONG : Le typhon à Mon-cay. — LA CONSÉCRATION ÉPISCOPALE DE Mgr BARILLON. — NOUVELLES DIVERSES : Corée, Thibet, Séminaire des Missions Etrangères. — VARIÉTÉS : Contes Lolos, par M. Vial.

    Gravures. — Les Amantes de la Croix au Japon : au catéchuménat, à l'orphelinat, à l'ouvroir.

    TABLE DES MATIÈRES POUR L'ANNÉE 1904.

    JAPON

    Les Amantes de la Croix à Tasaki

    (DIOCÈSE DE NAGASAKI)

    LETTRE DE M. MATRAT

    Missionnaire apostolique.

    Depuis longtemps vous connaissez la petite communauté des Amantes de la Croix de Tasaki et le bien qu'elle fait dans le district de Hirado. Vous m'aviez autrefois manifesté le désir d'avoir sur cette communauté de vierges chrétiennes une relation assez complète. C'est pour obéir à ce désir que je viens aujourd'hui vous entretenir de ces excellentes catéchistes femmes. Je vous ferai d'abord connaître le passé, surtout les commencements de cette Congrégation ; je vous parlerai ensuite de son but et de son Règlement.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1904. — N° 42

    HISTORIQUE DE LA CONGRÉGATION.

    Le Père Pélu fut le premier missionnaire qui fixa sa résidence régulière dans le district de Hirado ; c'était au printemps de l'année 1878. Dès le commencement de son séjour, de nombreux catéchistes, hommes et femmes, déjà choisis parmi les meilleurs chrétiens du poste et formés à la mission de Nagasaki, lui furent d'un grand secours dans son ministère auprès des fidèles et parmi les païens. Mais le missionnaire s'aperçut bien vite que les catéchistes femmes, vivant dans leurs familles, manquaient, beaucoup plus que les catéchistes-hommes, du temps et de la liberté nécessaires pour faire un travail régulier et suivi. Il résolut alors de réunir les plus instruites et les plus zélées en communautés. Il fonda deux communautés, l'une à Kuroshima, île qui dépendait alors de Hirado, pour la partie méridionale du district, et l'autre au village de Tasaki, pour la partie septentrionale. Je ne vous parlerai pas de la première qui est maintenant très prospère ; je ne vous entretiendrai que de la seconde.
    Tasaki comptait alors, comme aujourd'hui, des fidèles assez nombreux et très fervents. En outre, situé presque au centre de I'île de Hirado, au milieu de plusieurs autres villages chrétiens et à proximité des principaux villages des « Séparés 1» de l'île, il convenait bien pour une communauté de catéchistes-femmes. Hibosashi aurait été plus central, mais, à cause de circonstances diverses, l'installation de la communauté ne pouvait alors se faire dans ce bourg.

    1. On appelle ainsi au Japon les descendants des anciens chrétiens qui ont conservé quelques vestiges de catholicisme.

    Les catéchistes-femmes se réunirent à Tasaki pour la première fois, le 11 octobre 1880, dans une chambre empruntée à une famille chrétienne. Elles n'y restèrent que quelques mois. Le 15 mars de l'année suivante, elles s'installèrent, dans une vieille maison achetée pour elles par le Père Pélu. Elles étaient ainsi chez elles et pouvaient désormais, autant du moins que leur grande pauvreté et l'exiguïté de leur demeure le leur permettaient, faire le catéchisme dans leur maison et même y retenir de temps en temps des jeunes filles nouvellement converties, pour les former à la vie chrétienne.
    Le nombre de ces vierges chrétiennes ayant considérablement augmenté, leur maison devint bientôt trop petite. Alors le Père Raguet, qui avait succédé au Père Pélu en 1882, leur fit construire, sur l'emplacement de l'ancienne résidence du missionnaire, une habitation plus grande où elles entrèrent en octobre 1886, abandonnant leur ancienne demeure qui devint la maison de la Sainte Enfance. L'année précédente, l'église et le presbytère ayant été transférés de Tasaki à Hibosashi, la Communauté se trouva ainsi être éloignée de 2 kilomètres et demi de l'église.
    Au commencement, ne possédant aucun terrain, manquant même des principaux ustensiles de ménage, les membres de la Communauté vécurent pendant quelques mois aux frais de leurs parents. Mais elles comprirent bientôt qu'elles ne pouvaient pas continuer longtemps ce genre de vie. Elles résolurent donc de vivre à leurs frais. Pour cela, après avoir obtenu quelques effets et quelques mesures de riz de leurs familles, elles firent des cordes de paille qu'elles allaient ensuite vendre à la ville de Hirado, elles commencèrent à tisser, cultivèrent quelques champs empruntés, et souvent aussi allèrent travailler à la journée chez les chrétiens et parfois même chez les païens. Mais le plus grand nombre devant aussi faire le catéchisme et visiter les malades, elles ne pouvaient pas gagner beaucoup. Le Père venait bien de temps en temps à leur aide ; cependant comme elles ne se plaignaient jamais, leur misère n'était pas entièrement connue même du missionnaire, qui ne leur donnait que des secours insuffisants. Aussi leurs premières années furent vraiment des années terribles. Souvent, n'ayant rien à manger, ces pauvres filles allèrent se coucher sans souper. En outre, les années 1882 et 1883 furent des années de famine pendant lesquelles la Communauté dut nourrir très longtemps trois enfants de familles pauvres, cinq jeunes filles « séparées » qui se préparaient au baptême, et, parfois aussi, deux catéchistes qui venaient voir le Père à Tasaki. Quand leurs hôtes avaient fini de manger, les personnes de la Communauté étaient censées manger à leur tour d'une manière suffisante ; en réalité, elles ne faisaient très souvent qu'un bien léger repas, ou même, le soir surtout, ne prenaient aucune nourriture. Ni le Père Pélu, ni le Père Raguet ne surent jamais dans quelle misère noire se trouva ainsi la Communauté pendant les premières années. Moi-même je ne l'ai appris que depuis quelque temps de la Supérieure qui m'en parla un jour en riant, et en ajoutant que ni elle, ni ses compagnes ne regrettaient ce beau temps.
    Malgré cette grande pauvreté, leur nombre alla toujours en augmentant. Actuellement, vingt-six personnes font partie de la Communauté ; parmi elles, trois ne sont encore que novices. Toutefois, elles possèdent maintenant des champs, quelques rizières et une montagne boisée. Ce fut le Père Raguet qui, en 1888, leur acheta leurs premiers champs et leurs premières rizières.
    Depuis cette époque, aidées toujours par le même missionnaire, elles ont pu acheter quelques autres terrains malheureusement insuffisants pour nourrir toute la Communauté.
    L'année dernière, des personnes charitables d'Europe m'ont envoyé des secours pour ces chères Amantes de la Croix. La maison actuelle de la Communauté étant vraiment trop petite, je vais sous peu leur en faire bâtir une nouvelle. Il faudra que celle-ci soit assez vaste, car elle servira d'habitation à une Communauté qui doit s'accroître encore. En outre, cette même maison devra comprendre, en plus des pièces qui serviront de logement aux Amantes de la Croix, une salle pour une école de couture, et une troisième pour une école de sourds-muets. Dans la suite on construira tout à côté une petite chapelle, et plus tard, si je reçois encore quelques dons, on achètera des terrains en quantité suffisante pour l'entretien de toute la Communauté ; aussi, dès maintenant, la Congrégation va pouvoir se livrer davantage, et avec plus de fruit, à l'oeuvre des catéchismes et à celle de la propagation de la foi parmi les païens et les « Séparés ». C'est du reste pour cette fin qu'elle a été fondée.

    BUT DE LA CONGRÉGATION.

    Dès le principe, les Amantes de la Croix devaient expliquer le catéchisme aux mères de famille, aux jeunes filles et aux personnes âgées ; instruire et former à la vie chrétienne tous les enfants, garçons et filles, jusqu'à la première communion inclusivement ; préparer les catéchumènes au baptême ; visiter les femmes chrétiennes et les enfants chrétiens malades ; les préparer à la réception des derniers sacrements et les assister au moment de la mort ; enfin visiter aussi les malades païens ou « Séparés », et, quand la chose était possible, les baptiser in articulo mortis. Voilà ce que, d'après les intentions du Père Pélu, qui fut le vrai fondateur, elles devaient faire et ce qu'elles ont toujours fait, autant du moins que leur grande pauvreté le leur a permis. Actuellement, elles font aussi le catéchisme aux vieillards, tous les dimanches.
    Depuis quelques années, deux d'entre elles résident habituellement dans deux gros villages de « Séparés » et font tous leurs efforts pour ramener ces pauvres égarés à la vraie religion, que leurs ancêtres pratiquèrent jadis avec une ferveur admirable. Une troisième, depuis longtemps déjà, travaille dans le district de Kagoshima. Toutes les trois, les deux premières surtout, reviennent de temps en temps à la Communauté, où elles restent quelques jours et retournent ensuite à leur poste.
    Pour que ces Amantes de la Croix puissent travailler avec plus de fruit encore à l'oeuvre de la propagation de la foi, je me propose d'installer dans leur nouvelle demeure, quand celle-ci sera achevée, deux écoles libres, l'une pour la couture et l'autre pour l'enseignement des sourds-muets. Dans ce but, je vais envoyer deux jeunes filles aux écoles de Kumamoto et, lorsqu'elles auront obtenu leur brevet de couturières, elles fonderont l'école de couture pour les filles chrétiennes et païennes des environs de Tasaki ; j'espère que plusieurs de ces dernières y trouveront l'occasion de se convertir à la vraie foi. Enfin, l'année dernière, une fille de la Congrégation a été envoyée à l'école gouvernementale des sourds-muets de Tokio ; elle y apprend la méthode d'enseigner ces malheureux. A son retour, elle fondera, elle aussi, une petite école libre où elle instruira les quelques chrétiens sourds-muets du district, et les païens atteints de la même infirmité qui sont assez nombreux et complètement délaissés.
    Cette école devra être gratuite pour le plus grand nombre des élèves, aussi de nouvelles ressources seront nécessaires ; mais j'espère que la divine Providence viendra encore à notre secours.
    Actuellement, parmi ces vierges chrétiennes, un grand nombre (environ la moitié) ne font presque jamais le catéchisme ; elles travaillent aux champs, au tissage, ou se livrent à d'autres occupations, suivant leur condition, afin que toute la petite Congrégation puisse vivre à ses frais. Cependant, elles font les mêmes exercices de piété que leurs compagnes catéchistes, elles prient pour celles-ci, pour les chrétiens du district et pour la conversion des païens.
    On peut donc dire que toutes ont le même but, toutes aussi ont le même Règlement.

    RÈGLEMENT DE LA CONGRÉGATION.

    Ce règlement n'a été fixé d'une manière définitive que depuis le mois de février 1897. D'après ce règlement, l'évêque de Nagasaki est le premier supérieur de la Congrégation. Tous les trois ans, les Amantes de la Croix doivent élire une Supérieure et deux Assistantes, qui ne peuvent entrer en fonction qu'après le consentement épiscopal. Cette Supérieure et ses deux Assistantes sont obligées de s'entendre avec le prêtre supérieur du District pour placer les Catéchistes qui doivent travailler parmi les chrétiens, les païens et les « Séparés ». Pour tout le reste, la Communauté suit son règlement, auquel le missionnaire ne peut rien changer sans le consentement de l'évêque.
    D'après ce Règlement, les Amantes de la Croix se lèvent chaque jour à 5 heures, et, après la prière du matin, font une demi-heure d'oraison suivie de la récitation du chapelet. Elles ont ensuite trois quarts d'heure d'étude ; elles déjeunent à 7 heures 15 minutes et, après le déjeuner, chacune va à son travail.
    A 6 h. 45 du soir, elles font la visite au Saint-Sacrement ; à 7 heures a lieu le souper suivi d'une petite récréation. Viennent ensuite trois quarts d'heure d'étude, puis la lecture spirituelle en commun. A 9 heures, prière du soir, examen, et lecture du sujet d'oraison pour le lendemain ; enfin à 9 heures et demie elles vont se coucher.
    Quand quelques-unes d'entre elles ne peuvent pas faire leurs exercices de piété avec la Communauté, ce qui arrive souvent aux Catéchistes et aux personnes chargées de la Sainte- Enfance, elles les font au premier moment libre.
    Toutes ne peuvent pas assister chaque jour à la sainte messe ; les jours ordinaires cinq ou six personnes seulement viennent y assister.

    Chaque premier vendredi du mois, elles font la communion générale dans l'ancienne chapelle de Tasaki où la sainte messe est célébrée ; en outre, elles communient presque toutes, deux fois par semaine.
    Tous les ans, elles font une retraite de trois jours, à laquelle sont obligées de venir prendre part même celles qui travaillent dans les postes païens.
    Pour faire définitivement partie de la Communauté, toutes doivent faire deux ans de noviciat, avoir 21 ans, et être acceptées par la majorité de leurs compagnes qui votent pour ou contre leur admission.
    Ces vierges chrétiennes sont habillées à la mode japonaise ; toutefois, elles se considèrent comme des religieuses et elles en ont bien le droit. Il est vrai qu'elles ne prononcent pas les voeux de pauvreté et d'obéissance ; mais elles ne possèdent rien en propre. Quand elles reçoivent des habits ou d'autres effets de leurs parents, avant de s'en servir elles doivent demander la permission à la supérieure qui peut la refuser, bien qu'elle l'accorde généralement.
    Si quelqu'un leur fait don d'une somme d'argent, elles sont obligées de la remettre à la supérieure. Aucune n'est libre de faire le travail qui lui plaît ; toutes doivent faire ce qui leur est imposé et au moment commander. Toujours elles obéissent soit au Réglement, soit à la supérieure ; elles pratiquent donc à un degré peu commun les vertus de pauvreté et d'obéissance. De plus, presque toutes font le voeu temporaire de chasteté ; enfin, leur genre de vie est vraiment pénible, leur nourriture est celle des gens pauvres du pays, puisqu'elle consiste surtout en pommes de terre ; très rarement elles mangent du riz. Elles peuvent donc se considérer vraiment comme des religieuses.
    Jusqu'à présent, les Amantes de la Croix ont sérieusement travaillé pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Leur nombre et leurs moyens d'action devant s'accroître, à l'avenir elles travailleront mieux encore et réjouiront le coeur de Notre Seigneur en contribuant de plus en plus au bien spirituel des chrétiens et à la conversion des païens.
    1904/322-330
    322-330
    Japon
    1904
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