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Les « Moïs » du Centre Annam

Les « Moïs » du Centre Annam « Moï = barbare, sauvage », tel est le terme générique par lequel l'Annamite de la plaine désigne l'aborigène de la montagne. Il n'a rien de particulièrement flatteur : traiter quelqu'un de « moï-ro », en Annam, ou de « muong-ro », au Tonkin, c'est, traduit en bon français, dire : vous êtes une brute épaisse !
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    Les « Moïs » du Centre Annam

    « Moï = barbare, sauvage », tel est le terme générique par lequel l'Annamite de la plaine désigne l'aborigène de la montagne. Il n'a rien de particulièrement flatteur : traiter quelqu'un de « moï-ro », en Annam, ou de « muong-ro », au Tonkin, c'est, traduit en bon français, dire : vous êtes une brute épaisse !
    D'où viennent ces Moïs méridionaux, pour nous borner à eux ? Le P. Combes, le fondateur de la Mission des Sauvages Bahnars, se le demandait déjà il y a plus de soixante-dix ans : « A quelle race appartient le Bahnar ? C'est la première question que je me suis faite en arrivant chez lui, et je dois avouer que je ne sais pas encore comment y répondre; tout ce que je puis dire, c'est que le Bahnar diffère en tout de l'Annamite et du Chinois, qu'il ne ressemble pas au Laocien, ni au Cambodgien, et paraît avoir une origine commune avec le Bahnam, le Sédang, le Rengao et le Jaraï, ses voisins (c'est-à-dire, avec les autres Moïs de la chaîne centrale qui sépare le versant annamitique du versant du Mékong). La physionomie, les coutumes et les croyances sont à peu près les mêmes, et les langues, quoique bien différentes dans chaque tribu, ont pourtant un grand cercle de mots qui leur sont communs, et une construction parfaitement identique. Je n'ai pas parcouru les nombreuses tribus du Sud, mais d'après ce que j'ai entendu dire, je conclus que ces observations leur sont applicables, et que tous les sauvages qui habitent le vaste pays situé entre la Cochinchine, le Cambodge et le Laos appartiennent à une même branche de la grande famille humaine ».
    L'anthropologie actuelle trouve fort peu à reprendre à ces remarques du vieux missionnaire qui fut un pionnier de la première heure. Où s'accorde généralement à reconnaître dans ces peuplades Moïs les autochtones de l'Annam central. « En somme, dit Deniker, qui fait autorité en la matière, ils diffèrent aussi bien des Annamites que des Thaïs, et doivent appartenir en grande partie à la race Indonésienne ».
    Mais les Annales n'ont pas l'intention d'ouvrir ici un cours d'ethnographie; elles se borneront à emprunter au même Missionnaire quelques notes qui illustreront nos deux photogravures représentant un Moï portant une hotte de riz, et une petite famille moï dont le chef (il a le sourire) vient de se procurer un jeu de tam-tam assortis, « suprême convoitise du sauvage », écrit notre Père Combes. Nous lui empruntons donc les lignes où, dans une lettre datée de septembre 1853, il parle de la Guerre et de la Paix chez les Moïs. « La guerre est un des fléaux qui désolent le plus ce pays! » Ceci est écrit, (ne l'oublions pas), bien avant la pacification française par l'administration du Protectorat, préparée (que d'autres ne l'oublient pas non plus) par la lente mais progressive pénétration missionnaire amenant la pacification des esprits, évolués par simple contact, chez les uns, par emprise profonde, chez les autres, de la morale évangélique. « Aussi, continue le P. Combes, le sauvage passe-t-il sa vie dans une crainte et une vigilance continuelles. Ses armes le suivent partout, et il ne se met jamais en route avant de scruter soigneusement les sorts, pour savoir s'il ne va pas tomber dans quelque embuscade de l'ennemi. Presque tous les villages sont fortifiés par une palissade épaisse, et entourée de lames de bambou extrêmement aiguës, que le sauvage fixe en terre par milliers et dans toutes les directions. Toutes ces précautions ne suffisent pas encore pour le rassurer : il a toujours l'oreille attentive au moindre bruit, et s'il entend, de nuit ou de jour, quelque mouvement inaccoutumé autour de lui, il jette un cri d'alarme que la grosse caisse répète à l'instant et voilà tout le village sur pied pour repousser le plus souvent un agresseur imaginaire, mais quelques fois aussi bien réel. Les Bahnars n'entreprennent presque jamais la guerre sans un motif grave ; les Sedang, les Reungao et les Jaraï sont, dit-on, moins scrupuleux, surtout ces derniers, qui se mettent volontiers en campagne uniquement pour enlever quelques buffles et se donner matière à des réjouissances publiques. Les Sedang et les Jaraï sont réputés les plus courageux des sauvages ; les Bahnars, si on en excepte quelques villages à l'ouest, passent pour plus timides, peut-être parce qu'ils sont moins nombreux, plus pacifiques et plus justes dans leurs guerres (et c'est particulièrement dans cette tribu que le bon Dieu s'est choisi ses premiers élus).
    « Quand un village veut aller en attaquer un autre, il ne se met jamais en marche sans avoir demandé aux sorts si la campagne sera heureuse. Il ne manque pas de moyens pour s'en assurer. Avant de sortir de la maison commune (où logent les jeunes gens non encore mariés et où se tiennent les réunions communales) on interroge une espèce de racine dont la vertu est merveilleuse comme présage. Un des chefs de l'expédition en coupe trois morceaux, qu'il dépose sur la lame de son sabre et qu'il laisse tomber ensuite l'un après l'autre sur son bouclier, en faisant une invocation; si les tranches se tournent de la manière que le sauvage a désirée, la troupe sera invincible, et, qui plus est, invulnérable. Alors le plus expérimenté et le plus brave des guerriers se lève, demande à l'Esprit un heureux succès, tout en lui faisant l'exposé des motifs delà guerre, et il part. Tous les autres le suivent en désordre, armé de boucliers, d'arbalètes, de sabres et de lances. Chacun a pris, ce jour-là, sa plus belle ceinture, son habit, s'il en a, et une pièce de toile blanche et bleue, qu'il croise sur sa poitrine plutôt pour s'en servir d'ornement que de couverture. Toutes les provisions consistent en une ration de riz et de tabac pour deux ou trois jours. Les combattants se divisent parfois en plusieurs bandes et fixent tel ou tel endroit pour point de réunion. A peine sortis du village, ils prêtent, tout en marchant, une oreille attentive au chant des oiseaux : s'il est de bon augure, si l'on ne rencontre pas une souris en route, et qu'on n'entende pas la voix du daim bramer dans la forêt, les voilà s'avançant pleins d'ardeur et de courage. Quelquefois ils apercevront l'oiseau de proie planer au haut des airs et pousser des cris aigus : alors tout est au comble de leurs souhaits ; ils se redisent avec enthousiasme : «Allons, frères, le milan gémit, la capture sera belle ». D'ordinaire ils suivent les sentiers les moins fréquentés, de crainte que l'ennemi ne soit averti à temps et ne se tienne sur ses gardes. Il est rare qu'ils osent tenter l'assaut d'un village ; c'est ordinairement par surprise et à la faveur des ténèbres de la nuit qu'ils opèrent ; ils veulent, avant tout, éviter de laisser des morts sur le champ de bataille, et n'avoir pas à mêler des larmes de deuil aux joies du triomphe. Placés le plus souvent en embuscade autour d'un champ isolé, ils attendent patiemment que l'ennemi vienne se jeter de lui-même entre leurs mains: alors ils l'entourent, le saisissent, lui passent une corde au cou et l'entraînent au plus vite, avec les manifestations d'une joie sauvage et les menaces les plus terribles, comme s'ils allaient le mettre en pièces à chaque instant. Quand ce sont des femmes ou des enfants qui viennent tomber ainsi dans l'embuscade, la capture est facile ; mais si ce sont des jeunes gens ou des hommes mûrs, on parvient difficilement à s'en emparer sans qu'il y ait du sang répandu, car ils ne rendront jamais lâchement les armes.
    « Ces guerres prennent un caractère bien autrement désastreux quand le sauvage est décidé à aller attaquer son ennemi jusqu'au centre de son village. Il marche alors avec des auxiliaires nombreux, il s'approche de la place à la faveur de la nuit, et s'il peut forcer la palissade sans être entendu, il se précipite dans les maisons, égorge tout ce qui lui résiste, ainsi que les vieillards dont il ne tirerait aucun profit, fait de nombreux prisonniers parmi les femmes et les enfants, pille tout et se retire à la hâte, de peur que les hameaux environnants n'aient le temps de lui couper la retraite. Quand l'expédition a été heureuse, les guerriers rentrent dans leur village en faisant retentir les airs de leurs cris, en exécutant des gambades triomphantes et en brandissant fièrement leur sabre dégainer.
    « Aussitôt la chèvre est immolée à l'Esprit en sacrifice d'actions de grâces, on vide de nombreuses jarres de vin (de riz), on frappe la grosse caisse, on bat les tambours et on souffle un air monotone dans des cornes de buffle, instrument destiné à chanter la victoire.
    « Néanmoins, cette joie n'est pas sans sollicitude, car on sait bien que l'ennemi ne tardera pas à paraître, ne respirant que fureur et vengeance : aussi on redouble de précautions et de vigilance pour éviter une surprise qui serait accompagné d'horribles représailles.
    « Cette vigilance du sauvage après une expédition ne diminue un peu qu'après la vente des captifs, ou lorsque le village vaincu les a rachetés et que la paix est conclue ».

    ***

    « Toute guerre heureuse est nécessairement suivie d'un festin et de réjouissances publiques. Le nombre des buffles qu'on immole, en cette occasion, égale celui des prisonniers qu'on a faits à l'ennemi; de nombreux convives sont invités à cette fête patriotique. Elle est annoncée, dix à quinze jours d'avance, par le bruit des tam-tam et de la grosse caisse, que les jeunes gens frappent tous les soirs en cadence et en exécutant une marche guerrière dans la maison commune. La veille de la solennité, les principaux du village se réunissent dès le matin : il s'agit d'attacher les buffles, quelques jeunes gens sont députés pour aller arracher la merveilleuse racine qui a le pouvoir de rendre les piquets inébranlables. Ils se mettent en grande tenue et s'acquittent gravement de leur mission. A leur retour, les anciens font l'application du spécifique avec des observances et des invocations traditionnelles. Chaque buffle est fixé à un piquet à part, au moyen d'un assez long câble en rotin qui permet à l'animal de se mouvoir, de bondir et de s'élancer tout autour dans un rayon de plusieurs mètres. Les pieux se composent d'un faisceau d'arbustes fortement liés ensemble et ornés de banderoles flottantes; ils sont disposés en cercle autour d'un arbrisseau vivace, qui doit grandir et rappeler aux générations futures une cérémonie et une gloire des aïeux. C'est là que le sauvage contemplera ses victimes un jour et une nuit avant de les immoler : à peine sont-elles attachées qu'on commence tout autour, avec la grosse caisse et les tam-tam, une ronde qui dure jusqu'à l'aube du lendemain; on ne l'interrompt de temps en temps que pour pousser avec plus d'ensemble un hurlement sauvage contre l'ennemi vaincu.
    « Cependant de nombreuses jarres de vin sont disposées çà et là sur la terre nue, et des cercles joyeux aspirent en commun la liqueur enivrante au moyen de longs tubes. Les convives ne tardent pas à arriver de tous côtés, et la foule est bientôt immense; un vacarme affreux éclate toute la nuit.
    « Le lendemain quand le jour commence à poindre, la musique cesse et les jeunes gens prennent leurs armes; les buffles qui représentent l'ennemi vaincu doivent porter tout le poids de la haine qu'il inspire et personnifier sa défaite par une mort barbare. Au premier signal, ils sont couverts d'une grêle de flèches; ils mugissent, écument, s'élancent avec fureur contre les assaillants. Vains efforts! Chaque bond est marqué par une chute et suivi de nouvelles blessures. Mais le sabre a succédé à l'arbalète dans la main du sauvage; les plus habiles dirigent leurs coups sur les jarrets de la victime, que la terreur et la rage soutiennent encore longtemps sur ses jambes disloquées et mutilées; enfin quand elle n'est plus qu'une plaie, et que la terre est rougie de son sang, elle tombe : la lance lui porte les derniers coups.
    « Un grand feu qu'on allume tout autour enlève grossièrement ses poils; puis elle est dépecée, divisée, et le festin commence. Quand le soir arrive, les étrangers reprennent le chemin de leur village, ne rêvant que guerres et victoires. Comme la fête a eu une veille, elle aura aussi un lendemain pour faire honneur aux restes du banquet.

    ***

    « Après les combats viennent les réconciliations. Pour cela des entremetteurs habiles vont tour à tour d'une peuplade à l'autre, aplanissent peu à peu les difficultés, et finissent par ramener l'accord et l'harmonie. On fixe un jour pour conclure le traité de paix, qui doit être scellé par un serment solennel : les deux villages se réunissent dans la maison commune de celui qui a entamé les négociations, et choisissent chacun un des anciens pour agir au nom de tous. C'est un homme d'un côté et une femme de l'autre. Voici comment ces députés procèdent: ils s'arment d'abord du couteau et se font une incision à un doigt; leur sang doit couler dans une même coupe de vin de riz, et se fusionner de la manière la plus intime; quand ce mélange significatif est opéré, ils en avalent chacun une partie en prononçant certaines formules, et l'union est consommée. Peu de jours après, on ratifie le pacte en renouvelant les mêmes cérémonies dans la maison commune de l'autre village ».

    1927/420-426
    420-426
    Vietnam
    1927
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