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L'Enseignement supérieur en Indochine

L'Enseignement supérieur en Indochine Autrefois et Aujourd'hui Autrefois, comme couronnement des études annamites, des examens solennels avaient lieu tous les quatre ans. Ces examens étaient, en réalité, un concours d'où ne sortaient lauréats que les plus dignes et les plus méritants. On peut affirmer que, si la concussion occasionnait parfois quelques passe-droits, néanmoins ceux qui sortaient du concours avec le titre de bachelier ou de docteur l'avaient réellement mérité. Voici comment les choses se passaient alors.
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    L'Enseignement supérieur en Indochine

    Autrefois et Aujourd'hui

    Autrefois, comme couronnement des études annamites, des examens solennels avaient lieu tous les quatre ans. Ces examens étaient, en réalité, un concours d'où ne sortaient lauréats que les plus dignes et les plus méritants. On peut affirmer que, si la concussion occasionnait parfois quelques passe-droits, néanmoins ceux qui sortaient du concours avec le titre de bachelier ou de docteur l'avaient réellement mérité.
    Voici comment les choses se passaient alors.
    Pendant les deux ou trois mois qui précédaient le concours, on faisait la toilette du « Camp des Lettrés ». On le débarrassait des mauvaises herbes qui l'avaient envahi, on relevait les pans du mur de clôture effondrés ; les torchis étaient badigeonnés au lait de chaux. Au milieu de l'immense terrain, on dressait sur de hauts pieds de bambous le mirador du haut duquel un surveillant dominerait tous les concurrents et préviendrait la fraude.
    A l'approche du concours, les rues paisibles s'animent : les habitants achètent les divers objets nécessaires aux concurrents, les auberges préparent leurs victuailles, des lits de camp sont disposés dans les cases pour ces hôtes d'un jour.
    Les concurrents arrivent, traînant un rudiment de bureau monté sur des roulettes. La veille au soir, un carré, marqué de son nom, est assigné à chaque candidat : tout est prêt.
    Le matin du grand jour, de bonne heure, le branle-bas commence. Les concurrents s'installent au lieu indiqué par leur fiche. Puis les examinateurs arrivent. Mandarins lettrés, désignés par la Cour et venus des provinces voisines, ils marchent majestueux en rangs de procession, ombragés de parasols en papier vert. Les drapeaux, les tam-tams et les tambours ouvrent la marche. Un représentant de l'Empereur tient la tête, monté sur un éléphant. Toute la population est là, admirant la solennelle manifestation. Le cortège pénètre dans le « Camp des Lettrés » : la session est ouverte.
    Les sujets à traiter comportent deux dissertations, l'une historique et l'autre philosophique. Les candidats ont tout le temps nécessaire pour les rédiger et ce n'est que vers la tombée de la nuit qu'ils regagnent la maison de leurs hôtes.
    Lorsque toutes les copies ont été examinées et corrigées a lieu la proclamation solennelle des noms des lauréats, qui sont inscrits sur un tableau de beau papier rouge, étoilé du grand sceau du représentant de l'Empereur. Le même cortège que la veille s'est formé ; les mandarins dominent, assis sur une estrade élevée. Les noms sont proclamés lentement, l'un après l'autre, de manière à donner le temps à un héraut, armé dune porte voix en cuivre, de les hurler à la foule houleuse. Des acclamations bruyantes saluent chaque nom proclamé, la joie devient du délire. Non seulement la parenté des lauréats est là, mais encore la majorité des habitants du village, sur lequel rejaillit la gloire des vainqueurs.
    Au jour fixé, une délégation de notables viendra recevoir le diplôme signé par l'Empereur et l'accompagnera, encadré de drapeaux, ombragé de parasols, acclamé par les sons bruyants du tam-tam et des tambours, jusqu'au village. Le nouveau docteur ou bachelier rentrera dans son pays porté en triomphe sur un brancard de procession jusqu'à la maison commune, où le diplôme sera exposé, et un grand repas, arrosé de nombreuses libations, sera le clou de la fête. C'est le lauréat qui en fera les frais, mais chaque convive apportera des pétards, ou de la noix d'arec, ou de l'alcool, ou même, selon sa fortune, quelques piastres ou quelques sapèques. En somme, il y trouvera encore son bénéfice, chacun étant heureux de montrer sa largesse envers celui qui est l'honneur et la gloire du village. Et longtemps encore jeunes filles et enfants rediront son mérite, et les habitants des villages voisins s'en iront répétant : « Vous savez, un tel, de telle famille, il a été reçu docteur ! ».

    ***

    On ne peut nier que tout cet appareil, approprié au goût des habitants et aux moeurs du pays, ne fût une bonne chose. Or on a voulu simplifier tout cela. Epris de nos utopies scolaires d'Europe, on a prétendu distribuer la science à profusion et supprimer les illettrés. Les vieux concours ont disparu. Si, au moins, on les avait remplacés par d'autres, d'où seraient sortis des bacheliers, des licenciés, des docteurs, solidement instruits des sciences modernes ; si seuls étaient admis aux charges publiques les lauréats de ces nouveaux concours, nous serions restés dans la tradition et l'évolution se serait faite lentement, sérieusement, vers un progrès croissant, et le nombre des déclassés, semeurs de trouble et de révolution, serait moins grand. Si, au lieu de construire à grands frais d'innombrables écoles gratuites, on s'était contenté d'imposer des programmes, laissant à l'initiative privée le soin de les suivre en y adaptant ses usages séculaires, le pays jouirait encore d'une douce tranquillité.
    Mais les utopistes de l'égalité à outrance n'ont pas pensé si loin. Ils ont voulu appliquer ici les programmes de France ; ils ont multiplié les examens faisant miroiter aux yeux des étudiants les plus grands avantages : on a ainsi détourné de la terre une foule de fruits secs, de désoeuvrés, qui, parce qu'ils savent deux mots de français, se regardent comme des êtres supérieurs et craignent de se mouiller les pieds ou de se salir les doigts dans la boue de la rizière. Les plus audacieux et les moins pauvres achèteront quelque place dans un bureau, se faisant au besoin « pistonner » par de hauts protecteurs, nouvel encouragement à la concussion.
    Si encore on avait remplacé par la morale chrétienne, base de la civilisation européenne, la morale de Confucius mise au rancart, mais non : on a mis en honneur l'école sans Dieu et la morale indépendante. Le principe d'autorité a disparu et rien n'est venu le remplacer.
    Un jour, un interprète fort cultivé, devenu plus tard ministre à la Cour de Hué, s'entretenait avec un missionnaire.
    « Quel dommage, disait-il, que les écoles officielles n'enseignent aucune morale ! Autrefois on apprenait au moins dans Confucius à honorer ses parents ; la famille était la base de la société, la vieillesse était respectée. Aujourd'hui un enfant se fait gloire de tenir tête à son père et de se moquer du vieillard qui marche tout courbé sur son bâton. N'est-ce pas pitoyable ? ».
    Cet entretien avait lieu vers 1910. Que de progrès ont été faits depuis lors dans cette voie de l'indépendance et de la révolte contre toute autorité !
    L'élite pensante annamite a mesuré la profondeur du gouffre. Les mieux intentionnés ont mis en cause notre civilisation et l'ont accusée d'être dénuée de tout spiritualisme ; ils ont relevé les méfaits du matérialisme et du machinisme, proclamant la supériorité de leur civilisation antique, fruit du bouddhisme et du confucianisme, parce qu'elle était basée sur le spiritualisme.
    Il y a bien un spiritualisme catholique, mais qui donc en a parlé à ces jeunes Annamites ? On les a gavés de toutes nos autres sciences, mais on a oublié de leur enseigner la plus importante et la plus nécessaire, basée sur la notion de Dieu.
    On est allé plus loin encore dans la voie des errements. On a mis entre les mains des enfants des livres racontant nos luttes intestines, relatant les guerres de religion, glorifiant la révolution et prêchant la haine des rois ; on a fêté solennellement la prise de la Bastille.
    « Vous êtes curieux, vous autres Français, disait, un jour de 14 juillet, un Annamite intelligent en cultivé. Vous nous faites célébrer le jour où l'émeute a eu la première fois en France raison contre l'autorité. Que diriez-vous si nous mettions la leçon en pratique et allions aujourd'hui assiéger Hanoi ? Vous nous barreriez le passage à coups de mitrailleuses et feriez de nous une hécatombe. Mais de quel droit agiriez-vous ainsi ? Nous ne ferions, en somme, que suivre vos conseils et imiter les héros dont vous nous proposez l'exemple ».
    Le missionnaire aiguilla la conversation sur un autre sujet.

    Un missionnaire du Tonkin.

    1935/166-171
    166-171
    Vietnam
    1935
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