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Le-Van-Duyet Vice-Roi de la Basse Cochinchine

Le-Van-Duyet Vice-Roi de la Basse Cochinchine. L'Agence Fidès du 5 mars nous envoie le communiqué suivant : « Le 7 décembre dernier a eu lieu au Carmel de Hanoi (Tonkin) la prise d'habit de deux religieuses annamites. L'une d'elles est l'arrière petite-fille du vice-roi de Cochinchine, Lê-van-Duyêt, qui, au temps du roi Minh-Mang, avait refusé d'exécuter en Cochinchine les décrets de persécution contre les catholiques ». Ajoutons quelques précisions pour nos lecteurs.
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    Le-Van-Duyet

    Vice-Roi de la Basse Cochinchine.

    L'Agence Fidès du 5 mars nous envoie le communiqué suivant : « Le 7 décembre dernier a eu lieu au Carmel de Hanoi (Tonkin) la prise d'habit de deux religieuses annamites. L'une d'elles est l'arrière petite-fille du vice-roi de Cochinchine, Lê-van-Duyêt, qui, au temps du roi Minh-Mang, avait refusé d'exécuter en Cochinchine les décrets de persécution contre les catholiques ».
    Ajoutons quelques précisions pour nos lecteurs.
    Ce haut mandarin qui, pour une raison majeure, ne pouvait avoir de descendance directe, dut, pour perpétuer sa lignée par le culte ininterrompu des ancêtres, adopter un de ses neveux, lequel fut le grand-père de la jeune carmélite en question. D'après la loi et la coutume du pays, elle est donc très exactement l'arrière petite-fille du célèbre vice-roi de la Cochinchine, originaire lui-même du Tonkin.
    Lê-van-Duyêt avait été, de la première à la dernière heure, dans la bonne ou la mauvaise fortune, l'ami et le confident de Gialong son bras droit dans la conquête du royaume et le plus respecté de tous ses grands mandarins. En 1799, ce fut grâce à l'obstination et à la détermination énergique et froide de ce « maréchal de l'aile gauche » que la fameuse victoire, chèrement achetée toutefois, fut obtenue aux portes de Thinai (Quinhon).
    C'était de plus un admirateur du grand évêque d'Adran à la mémoire duquel Havait voué une reconnaissance émue, ainsi qu'à sa poignée d'officiers français qui avaient si puissamment aidé à la restauration du trône de son maître. Aussi, missionnaires et chrétiens bénéficiaient-ils de sa protection dans toute l'étendue de son gouvernement.
    Mais Minh-Mang, fils et successeur de Gialong, avait lassé tous les concours et découragé toutes les bonnes volontés que l'évêque d'Adran avait enrôlées au service du roi légitime. Les uns après les autres, les officiers français, ceux du moins que la mort avait respectés, avaient quitté le pays ; les deux derniers, Chaigneau et Vannier, mandarins à la Cour, avaient dû s'éloigner à leur tour, écoeurés de tant de royale ingratitude.
    Restaient les missionnaires français : MM. Vannier et Chaigneau étaient partis en décembre 1824 ; dès février 1825, Minh-Mang lança un édit furibond pour interdire l'accès du royaume aux maîtres européens. Il fulminait ainsi :
    « La religion perverse des Européens corrompt le coeur des hommes. Depuis longtemps plusieurs navires européens sont venus ici pour faire le commerce et ont laissé des maîtres de la religion européenne dans ce royaume. Les maîtres ont séduit et perverti le coeur des peuples et ont altéré et corrompu les bonnes coutumes. N'est-ce pas là véritablement une grande calamité pour notre royaume? C'est pourquoi il convient que nous nous opposions à ces abus, afin de ramener notre peuple dans le droit chemin. Ceci est l'édit du roi ; respectez-le ».
    Et un dispositif enjoignait à toutes les autorités provinciales de surveiller étroitement les navires étrangers. De plus, précisait-il, « il faut veiller avec le même soin et la même exactitude dans les ports, sur les montagnes, à toutes les issues de terre et de mer, pour empêcher que quelque maître de religion européenne ne s'introduise furtivement, ne se mêle avec le peuple, et ne répande ainsi les ténèbres clans le royaume ».
    « L'Annam, écrit le P. Louvet, étant ainsi fermé aux missionnaires, restait à exécuter la seconde partie du plan de Minh-Mang : enlever à leur troupeau ceux qui travaillaient dans l'intérieur du pays et les mettre hors d'état de remplir leurs saintes fonctions, sans pourtant user de violences odieuses. Ici encore le roi procéda avec une astuce diabolique. Sous prétexte que depuis le déplait de MM. Vannier et Chaigneau, il n'avait plus d'interprètes, voulant d'ailleurs, disait-il, s'entourer au début de son règne d'hommes instruits dans les sciences de l'Europe, il fit appel au dévouement et aux connaissances des missionnaires et les manda à sa cour, où ils devaient trouver une position honorable qui leur permettrait également de servir l'Etat de leurs lumières et d'aider les chrétiens de leur influence. Les missionnaires virent bien le piège qui leur était tendu, mais comment échapper aux recherches du tyran ? Ceux du Tonkin, plus éloignés et moins connus, réussirent à se cacher, mais ceux de la Cochinchine (l'Annam actuel et la Basse Cochinchine) furent pris successivement et conduits à Hué, où le roi, au mépris de sa parole, les retint prisonniers et leur interdit de communiquer avec leurs chrétiens. Au commencement de 1828, MM. Tabert, Gagelin et le P. Odorico étaient ainsi retenus dans une sorte de captivité honorable ; Minh-Mang les employait à traduire pour son usage des livres européens. MM. Jacquard et Régereau, moins connus, parce qu'ils venaient seulement d arriver, avaient pu heureusement échapper à toutes les recherches et demeuraient cachés dans la mission ».
    Et c'est ici que nous retrouvons Le-van-Duyet. Dans des « notes anonymes sur le vice-roi de Cochinchine », trouvées dans nos archives de Paris, voici ce que nous lisons :
    « Le vice-roi assistait à un combat de coqs quand le décret de février 1825 lui parvint. Comment, s'écria-t-il, nous persécuterions les coreligionnaires de l'évêque d'Adran et de ses Français dont nous mâchons encore le riz entre les dents ? Non, ajouta-t-il, déchirant dans un mouvement d'indignation l'édit royal, tant que je vivrai on ne fera pas cela. Que le roi fasse ce qu'il voudra après ma mort ». Et tant qu'il vécut, c'est-à-dire jusqu'en août 1832, les fidèles demeurèrent en paix dans les six provinces de la Basse Cochinchine. Il eut même voulu les protéger dant tout le royaume. En 1828, il entreprit le lointain voyage de Hué pour venir plaider leur cause au pied du trône.
    « Quel crime, dit-il au roi, ont donc commis les chrétiens pour qu'on les poursuive ? » Et répétant, amplifiant même ce qu'il avait dit à Saigon devant sa petite cour : « Comment ! S'écria-t-il, nous persécuterions les maîtres européens, dont nous mâchons encore, à l'heure qu'il est, le riz entre les dents ? Qui donc a aidé le feu roi à recouvrir ce royaume ? Il paraît que Votre Majesté a bien envie de le perdre de nouveau. Les rebelles Tay Son qui avaient chassé vos ancêtres, ont persécuté la religion et ils ont été détrônés ; le roi du Pégou vient de perdre la couronne, pour avoir exilé les prêtres. C'en est fait du royaume, puisque le roi ne se rappelle plus des services des missionnaires, qui nous donnaient du riz quand nous avions faim, et de la toile quand nous étions nus et que nous n'avions rien pour nous couvrir. Est-ce que le tombeau du grand maître Pierre (l'évêque d'Adran) n'est pas encore au milieu de nous? Non, tant que je vivrai, le roi ne fera pas cela ; que Votre Majesté fasse ce qu'elle voudra après ma mort ».
    Devant cette réprobation indignée d'un honnête homme, qui fut un vaillant soldat et un ministre intègre, le tyran s'arrêta un instant, hésitant et confus, et le 29 juin 1828, il laissait à regret échapper ses victimes, MM. Tabert, Gagelin et Odorico qui s'empressaient de retourner aux oeuvres de leur saint ministère. Hélas ! Conclue le P. Louvet, c'était la dernière fois que le souvenir de l'évêque d'Adran, évoqué par la reconnaissance publique, devait protéger son troupeau menacé !
    Mais le roi ne pardonna pas au vieux maréchal. Quand il fut mort, il fit instruire son procès et prononcer un jugement, en vertu duquel son mausolée fut renversé et sa tombe reçut cent coups de rotin. Un poteau chargé de chaînes y fut planté, portant, cinq caractères chinois qui signifiaient : ici est enchaîné l'eunuque.
    Et la persécution commença contre ses protégés. Pour ne parler que des missionnaires, le 17 octobre 1833, ce fut le martyre de M. Gagelin ; le 30 novembre 1835, le supplice des cent plaies infligé à M. Marchand ; le 21 septembre 1838, le supplice de la strangulation infligé à M. Jaccard après six années de cangue et de fers ; le 3 octobre 1840, ce fut la mort en prison de M. Delamotte après la torture plusieurs fois répétée des tenailles froides et des tenailles rougies au feu.
    Mais le tyran ne put aller au bout de sa haine : le 20 janvier 1841, Minh-Mang succombait presque subitement à la suite d'une chute de cheval et, dit le P. Louvet, « la religion chrétienne qu'il s'était promis d'anéantir était toujours vivante, aguerrie par dix ans de luttes, fière de ses milliers de confesseurs et de ses centaines de martyrs. A se faire persécuteur, le tyran avait gagné l'exécration de ses sujets et le surnom de Néron annamite ».

    ***

    Les « Notes anonymes » citées plus haut, nous donnent encore quelques caractéristiques du maréchal Lê-van-Duyêt, dont certaines semblent emprunter à la légende qui s'est créée autour de son nom.
    « Il fut sévère, nous dit-on, dans l'administration de la Basse Cochinchine : aussi fut-il la terreur des Cambodgiens et des Cochinchinois. Son pouvoir exceptionnel de condamner à mort et d'exécuter la sentence avant d'en adresser le rapport au roi et au ministre de la justice, fut le puissant moyen de maintenir la paix dans son gouvernement.
    « Un jour, en allant à Cholon, il trouva du côté de la route de Câukho un enfant âgé de quatre ou cinq ans, se révoltant contre ses père et mère en les maudissant. Il avait voulu s'arrêter pour le faire saisir ; mais, changeant d'avis, il continua sa route. Le soir, en rentrant à Saigon, il l'entendit encore pendant le repas proférer des injures et des malédictions contre ses parents. Le vice-roi arrêta son palanquin et demanda l'autorisation de se saisir du révoltant petit révolté. Arrivé au palais, il ordonna de le faire manger avec une paire de bâtonnets dont les bouts étaient intentionnellement renversés.
    « L'enfant les retourna dans leur sens normal et se mit à manger. Le gouverneur le fit décapiter sur le champ, disant que cet enfant avait assez d'intelligence pour comprendre l'énormité du crime qu'il commettait contre la Piété filiale.
    « Une autre fois, sortant dans les rues de la ville, il vit un voleur se sauvant à toutes jambes après avoir dérobé à un étalage un rouleau de papier à cigarettes : il le fit arrêter et décapiter sur place, sans autre forme de jugement.
    « Il avait cru devoir inaugurer son gouvernement de la Cochinchine par une sévérité et une rigueur excessive dans l'application des lois contre les crimes.
    « Le premier exemple qu'il donna de ses dispositions impitoyables fut l'exécution d'un de ses scribes. Celui-ci, sortant du bureau croisa à la porte de la citadelle une jeune marchande de potages et de sucreries. Voulant s'amuser en galant, il mit la main sur la botte à bétel que la petite marchande avait placée sur le couvercle de son panier, et il faut se souvenir que la chique de bétel est ici le symbole des engagements matrimoniaux. La jeune personne cria au voleur, et le scribe, pris sur le fait, fut décapité sur le champ par l'ordre de Lê-van-Duyêt et sans autre forme de procès. Bientôt, le bruit de cette exécution sommaire porta la terreur dans toute la Cochinchine.
    « Pour se faire respecter et craindre des Cambodgiens, il se rendit à Oudông, leur capitale, en qualité d'envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire. Assis sur une estrade élevée, à côté du roi ; il mangeait du sucre candi et buvait du thé. Les Cambodgiens, entendant craquer sous ses dents les morceaux de sucre, qu'ils ne connaissaient que sous forme de cassonade demandèrent aux officiers annamites, présents à l'audience, ce que « le général céleste » mangeait ainsi. Ces derniers répondirent que c'étaient des cailloux. D'où stupeur intense et religieuse admiration.
    « Le Cambodge se trouvant sous le protectorat de l'Annam, le roi de ce pays était obligé de venir tous les ans à Saigon, à l'époque du Têt (nouvel an) rendre ses hommages à l'empereur d'Annam, dans la pagode royale, en même temps que le Vice-Roi, Gouverneur Général.
    « Le roi, accompagné du chargé d'affaires du protectorat, arriva donc très exactement la veille du premier de l'an. Mais au lieu de se rendre directement à Saigon, il passa la nuit à Cholon, dans la grande banlieue. Vers la cinquième veille du matin, le gouverneur, sans attendre le roi, procéda à la cérémonie, aux sons de la musique et clans tout l'apparat rituel. Le roi du Cambodge n'arriva aux portes de la pagode royale que quand tout était fini, pour ce retard irrespectueux, il fut condamné sans pitié à une amende de 3.000 francs qu'il fut contraint de paver avant de rentrer au Cambodge.
    « Les Annamites disent que ce grand « Ta quan » maréchal de l'aile gauche avait quelque chose de majestueux dans toute sa personne et surtout d'impérieux dans le regard. On raconte que les tigres qu'il élevait pour le combat, avaient peur de lui et obéissaient à sa voix. Les éléphants les plus indomptables ne craignaient que le gouverneur lui-même. Le plus gros et le plus méchant appelé « voi vinh », était sujet à certaines époques à des accès de rage pendant lesquels il ravageait tout, accrochant et renversant tout ce qui se trouvait sur son passage. Le Vice-Roi aussitôt prévenu montait en palanquin découvert et, arrivé droit devant l'énorme pachyderme, il l'appelait par son nom et lui ordonnait de rentrer dans le calme. Et l'éléphant, comme s'il l'eut compris, se radoucissait immédiatement.
    « Le grand tombeau qu'on remarque dans les environs de celui de l'évêque d'Adran, est le tombeau de Ta-Dinh, frère de Lê-van-Duyet, qui mourut avant ce dernier ».
    Il y a tout lieu de croire que ce fut le fils puîné de ce frère qui fut adopté par le grand Vice-Roi : il serait donc grand-père de notre petite carmélite de Hanoi.

    ***

    Puisque l'occasion nous est offerte, donnons à nos lecteurs des nouvelles toutes récentes du « Carmel missionnaire » de Cholet qui, de plus en plus, pourvoit au recrutement de nos cloîtres d'Extrême-Orient. On nous écrit : « Les évènements se suivent de près dans ce petit Carmel de Jésus Emmanuel qui, pour les pauvres prieure et maîtresse des novices, n'est pas du tout un poste de tout repos. En Novembre, Décembre, Janvier, trois prises d'habit. Celle de Décembre fut particulièrement touchante : la jeune novice, une petite Vendéenne, était assistée de ses deux frères prêtres et d'un oncle prêtre qui lui donnèrent ensemble leur bénédiction à la porte de clôture ; de plus, deux jeunes frères séminaristes, sans oublier le benjamin de la famille, le dernier des cinq frères, qui ne rêve que d'imiter ses aînés. La petite novice de Janvier était Parisienne et celle de Novembre nous venait de la Bretagne. Puis Février a vu trois professions temporaires, deux Bretonnes et une Angevine. Maintenant c'est la préparation du départ de deux jeunes professes pour le Carmel de Hué, les premières partantes tout à fait à nous, étant entrées directement à. Cholet, y ayant pris l'habit, y ayant fait profession ».
    Par ailleurs, on nous écrit de Chine que le mois de novembre dernier a vu le retour de six religieuses Carmélites qui, depuis un an, attendaient à Changhai des jours meilleurs, afin de pouvoir venir reprendre au couvent de Chungking, leur vie de prière et de sacrifice pour les Missions. Deux des leurs étant mortes pendant l'exil, deux autres religieuses arrivèrent de France dans le courant de Janvier. Les bâtiments sont demeurés intacts, malgré les émeutes. La communauté compte huit membres, pour recommencer : trois Françaises, une Belge, trois professes et une postulante Chinoises.

    1929/105-112
    105-112
    Vietnam
    1929
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