Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le tremblement de terre du 12 juin 1897 (Chandernagor)

CHANDERNAGOR LETTRE DU P. BOTTERO Mis. apost. de Pondichéry Le tremblement de terre du 12 juin 1897 (Chandernagor)
Add this
    CHANDERNAGOR

    LETTRE DU P. BOTTERO
    Mis. apost. de Pondichéry

    Le tremblement de terre du 12 juin 1897 (Chandernagor)

    Nous avions la disette, nous avions le choléra et les fièvres, mais cela ne suffisait pas. Il a plu à Dieu d'ajouter à tous ces fléaux celui d'un tremblement de terre épouvantable, qui a fait de nombreuses victimes, semant la ruine et la désolation dans le Bengale et les provinces adjacentes. Hélas ! nous ne pouvons sans cloute ignorer que ces tribulations sont le juste châtiment de nos fautes et qu'elles nous sont infligées pour notre bien; toutefois ce n'est pas sans peine que nous disons à Dieu : Que votre sainte volonté soit faite!
    Mais quelle ironie de la divine Providence! C'est en l'année du grand jubilé de la reine Victoria, au moment où l'Anglais chante à grand orchestre la gloire de son règne, que les plus effroyables malheurs se déchaînent tous à la fois sur l'Inde, le joyau de la couronne britannique. La famine décime les populations dans une grande partie de la présidence de Madras, dans les provinces centrales, celles du nord-ouest et aussi de Bombay et du Sind. Partout ailleurs la cherté des vivres est excessive. Les millions de roupies données par là charité publique en Angleterre et dans le reste du monde n'empêchent pas qu'un grand nombre d'Indiens ne meurent d'inanition. La peste noire ravage les villes de Bombay, Poona, Kourrachi et autres encore. Les mesures même de prudence prises par le gouvernement pour enrayer la marche du terrible fléau sont en horreur aux Hindous. La désaffection se répand en tous lieux, principalement parmi les Marathes elles Musulmans. Les tribus des frontières nord-ouest aigu sent leurs épées et fondent des balles pour résister à l'Anglaisqui va se ruer sur elles, et ajouter par cette guerre qui sera longue, au désarroi financier du gouvernement. Et pour tout couronner, voici que la terre tremble, le sol se fend: des volcans de boue sortent des entrailles du globe ; les rails des voies ferrées sont tordus et déplacés ; les ponts sont ruinés, des montagnes même chancellent sur leurs bases; une d'elles parait-il, s'est effondrée en Assam, et des villages entiers bâtis sur ses flancs, ont roulé et se sont confondus en un horrible chaos. Dans la plaine, des édifices publics et des maisons en nombre immense se sont écroulés comme des châteaux de cartes. Partout la population est affolée, car elle sent que le souffle de la .colère divine passe sur elle. Et c'est précisément le moment où le peuple anglais se glorifie de sa grandeur et de la splendeur de ses vertus. Mais il faut que je raconte comment la chose s'est passée à Chandernagor en cette néfaste soirée du 12 juin.
    Le ciel était couvert, l'atmosphère .d'une lourdeur excessive, même pour le Bengale : pas une feuille Ne remuait sur les arbres. J'étais dans ma chambre plus occupé à éponger mon visage ruisselant de sueur qu'à goûter le style du livre bengali que je tenais à la main. J'entends sonner cinq heures, « c'est le moment d'aller à l'église entendre les confessions, » me dis-je, et je me levai. J'étais à peine debout que je fus surpris d'entendre comme le bruit lointain d'un train de chemin de fer qui semblait venir du nord-ouest à toute vapeur. Je n'eus pas le temps de me rendre compte du phénomène. Déjà le sol frémissait sous moi. « Tiens, me dis-je, un tremblement de terre ! » Et comme j'en ai déjà vu plu- sieurs à Chandernagor où ils n'ont jamais été très violents, je me décide à rester là où j'étais. « Ce sera l'affaire de quelques secondes, » pensai-je en moi-même. Je fixe les yeux sur l'horloge. Le grondement s'accentue et se rapproche. Les secousses deviennent de plus en plus fortes. Trente, quarante, cinquante secondes se passent. Tout danse autour de moi, le lit, les chaises, les armoires. Il y a bientôt cieux minutes que cela dure, et le branle-bas loin de cesser, bat maintenant son plein. « Hola! m'écriai je, je risque de périr sous les ruines de la maison. Et nos orphelins donc!
    Je sors de la chambre en titubant. Des plairas de chaux tombaient du plafond, et des craquements sinistres se produisaient dans les murs. Je passe sur la terrasse. Les orphelins se trouvaient heureusement en récréation dans le jardin et sur la place de l'église. Je jette les yeux sur la tour de l'orphelinat, son sommet se dodelinait de côté et d'autre comme un individu en crise d'épilepsie. C'est très grave ! Je me précipite vers l'escalier, et je m'affale le long des degrés plus rapidement qu'un gentilhomme de mon âge n'a l'habitude de faire. J'arrive au jardin sans accident, et je nie place à distance respectueuse des murailles, mesurant de l'oeil leur sommet et calculant instinctivement à quelle distance tomberaient les débris, si la crise doit aller au pire. A ce moment-là, la vague souterraine semble se bifurquer et tourbillonner sur elle-même. Afin de maintenir mon équilibre sur ce sol convulsionné, je me vois obligé de prendre la position peu élégante et sans dignité du marin quand il se tient en garde contre une forte lame. Il y a plus de quatre minutes que cela dure. La violence des secousses est toujours la même. Les murs sursautent, les arceaux des portes et fenêtres se fendent, des lézardes et des fissures se produisent et s'étendent en arabesques bizarres.
    Enfin je sens qu'il y a un commencement de détente. Le grondement va en s'atténuant et se ralentissant. Les secousses perdent de leur violence, et le tout se termine comme cela avait commencé, par un frissonnement qui diminue et s'éteint à la longue. Le phénomène avait duré quatre minutes et cinquante secondes. Minutes d'anxiété profonde qui m'ont paru bien longues.
    Je me hâte de faire un premier examen des choses, je fais le tour du presbytère et de l'orphelinat des garçons qui y est rattaché. L'appartement que j'occupais à l'étage n'a pas été trop maltraité, à l'exception de la véranda qui est en partie arrachée du mur. Mais les appartements du côté est, en haut et au rez-de-chaussée, sont tellement crevassés que s'ils restent debout, c'est comme on dit, par la seule force du raisonnement. Pour éviter des accidents, il faudra nécessairement les raser au niveau du sol, ainsi que la véranda, le plus tôt possible. A l'orphelinat dé garçons, il y a aussi de très sérieux dégâts. La chambre de mon vicaire, grâce sans doute à la galerie couverte qui s'appuyait au sud, a bien résisté aux chocs. Mais l'appartement voisin a été moins heureux, quoiqu'on n'y remarque aucune blessure mortelle. Ce qui a le plus souffert, c'est la tour centrale ; elle a été si violemment secouée que les briques des quatre côtés se sont désagrégées et qu'il serait dangereux d'y séjourner. La consolation, c'est que tous les enfants, mon cher P. Gayet et les serviteurs sont comme moi, sains et saufs. Dieu soit béni!
    Je cours à l'église; chemin faisant, je rencontre le vicaire. Le tremblement de terre l'avait surpris au confessionnal; il avait tenu bon un instant, mais le bruit des lustres qui se balançaient dans la grande nef l'ayant averti du danger, il était sorti en toute hâte dans la cour de l'église et y avait attendu la fin de la crise. Quelle nouvelle ? lui demandai-je. Il me répond : Je crois que l'église est ruinée. Je me hâte et je pénètre dans l'édifice sacré. Le premier coup d'oeil me fait craindre que mon confrère ait dit vrai. Le sol est jonché de plâtras de briques cassées et de poussière. Les voûtes des nefs latérales sont fendues dans toute la longueur. Le transept est fort endommagé, et les arceaux à l'entrée des chapelles de la Vierge et de saint Joseph, sont brisés en deux ou trois pièces. Voilà ce que révèle un premier examen des choses. D'autre part, la grande nef et le sanctuaire n'ont presque pas souffert. « Allons, me dis-je, il y a du mal, mais tout n'est pas perdu. » Je monte alors sur l'église, je m'aperçois que le dôme a été fortement ébranlé. Une lézarde d'un centimètre environ s'est produite tout le tour au-dessus des pendentifs. Un architecte devra se prononcer là-dessus après un examen sérieux.
    Je vais aux tours. Le P. Gayet et un des voisins m'assurent que durant le tremblement de terre, les deux tours paraissaient avoir un balancement de 2 pieds hors de la perpendiculaire, et qu'ils s'attendaient à chaque instant à les voir s'abîmer sur le sol. Les orphelins qui se trouvaient réunis sur la place tenaient les yeux fixés sur elles; en les voyant vaciller : « Elles tomberont, disait l'un; elles ne tomberont pas, reprenait un autre; elles tomberont, elles ne tomberont pas. » En effet, elles sont debout. Celle du nord a été fendue du haut en bas d'une manière assez grave. Celle du sud (le clocher) a été au contraire blessée horizontalement. Toute la partie qui domine la voûte de la nef devra être reconstruite à neuf. Les tirants de fer dont elle était armée à son sommet et le poids des cloches parais sent seuls l'avoir maintenue en équilibre.
    Après ce coup d'oeil sommaire sur les dégâts produits chez nous, je cours à l'orphelinat des filles. Chemin faisant, j'entends le bruit lugubre des maisons qui s'éboulent. En face de notre établissement se trouve la demeure d'une famille musulmane. C'est elle qui vient de s'écrouler. La famille heureusement n'était pas dessous. Seule une chèvre a été écrasée, et un enfant blessé par les débris. J'arrive chez nos soeurs indigènes. Elles commençaient à reprendre leurs esprits. Dès les premières commotions du tremblement de terre, elles avaient poussé toutes les orphelines dehors, et prenant les bébés sur le bras, elles s'étaient mises en sûreté. Je les trouvais toutes ensemble à prier Dieu sous les bananiers du jardin. Les bâtiments de la Sainte-Enfance n'ont pas trop souffert ici ; une centaine ou deux de roupies suffiront à réparer les dégâts. .
    Je passe au couvent. J'apprends à mi-chemin qu'une maison s'est écroulée et qu'une jeune femme indienne a péri sous les décombres. Le couvent des religieuses de Saint-Joseph beaucoup souffert. Le réfectoire des soeurs et celui des pensionnaires ont la voûte brisée. Le dortoir doit être évacué sans retard. L'infirmerie menace de s'effondrer. Les chères soeurs ont eu bien peur. Elles se sont toutes portées avec les enfants au jardin, dès qu'elles ont reconnu qu'il s'agissait d'un tremblement de terre, et s'y sont mises en prière. Personne n'a été blessé.
    Bientôt arrivent à Chandernagor les dépêches les plus graves de tout le Bengale. La, province d'Assam est ruinée pour longtemps. A Calcutta, une masse de gens, n'ont plus d'habitation. Le clocher de l'église catholique d'Hourah s'est écroulé; écroulée la flèche de la cathédrale protestante; écroulée .la haute flèche de la synagogue. Mgr Pozzi, déjà si pauvre, a eu la douleur de voir sa cathédrale et le couvent des Soeurs s'effondrer sur place.

    1898/113-116
    113-116
    Inde
    1898
    Aucune image